Les troupes s'étaient dispersées sur toute la largeur de la plaine. De petites herbes aux fleurs jaunes parsemaient les herbes, et seraient bientôt retournées par les corps chutant, ou teintées par tout le sang qui sera versé pour des querelles qui ne concernaient qu'une poignée d'hommes. Les premiers coups de clairons avaient dispersé les oiseaux des alentours, et le tumulte des milliers de pas claqués contre les brins tendres finit par faire fuir tout le reste de la faune. De toute leur hauteur, peut-être que les volatiles pourraient trouver un certain sens de l'esthétisme à ce ballet morbide.

Dans la mêlée, une jeune personne était debout, penché au-dessus d'un corps inerte. Sa poigne était comme faite de roche, accrochée à une lance luisante de sang comme à la dernière des branches l'empêchant de s'effondrer. L'œil tremblant, la gorge serrée de désespoir, il contemplait le ballet des corps se rencontrant avec fracas, avant de tomber parfois inertes sur le matelas de verdure. Le tumulte de métal et de cris formait un cyclone à l'odeur de fer dont il était impossible de trouver l'œil pour bénéficier d'une accalmie. La guerre était une compagne dont on ne choisissait que rarement la présence, et dont les griffes étreignaient d'une poigne mortelle.

Ce moment d'égarement le fit se séparer d'une mèche rosée alors que près de son oreille sifflait une lame argentée. Le fer se croisa avec fracas, et comme si il l'avait vécu déjà des centaines de milliers de fois, Fang fut plongé dans une lassitude plate uniquement brisée par le bruit des pas si proches de la Mort et la terreur qui l'accompagnait. Il vit à peine les yeux brillants de peur de son adversaire sous son casque lustré, et l'absurdité de leurs actions le frappa une nouvelle fois, comme à chaque bataille, comme à chaque duel duquel uniquement l'un d'entre eux devait garder la vie.

Il se revit, enfant dans son village entouré de montages rouges, courir après sa sœur, un bâton en main. L'air frais soufflait dans les branches des pins une mélodie d'une douceur inégalable à l'oreille, alors que ses petits pieds battaient le sol avec frénésie. Sa sœur se retourna, cessant de fuir pour le confronter à arme égale. Un coup fendant l'air après l'autre, elle l'encourageait à aller plus vite, plus fort, alors qu'elle parait ses coups en riant. Il se rappela de la colère et de la frustration qui bouillonna en lui, et du poids de son arme de fortune qui sembla comme s'évaporer entre ses doigts serrés. Les émotions s'évaporèrent l'instant où le bâton rencontra le front de son adversaire, remplacées par un torrent de peur.

Ceux frappés aujourd'hui ne se relèveront pas. La respiration saccadée, les bras tremblant d'épuisement, il avançait, livide, entre les cadavres des siens et d'inconnus, les plantes hautes lui caressant les mollets. Une question ne quittait pas son esprit embrumé, et se répétait en écho dans son crane empli de chaque cri qu'il avait arraché aujourd'hui.

« Est-ce qu'il n'est pas trop tard ? »

L'herbe semblait accueillante comme elle l'avait rarement été, ses plaies aussi cuisantes que si elles avaient été faites au fer rouge, sa lance si lourde qu'il se demandait comment il arrivait à la garder en main. Il attendait d'entendre le son des trompes qui annonceraient la fin du massacre, mais il ne retentissait pas. Malgré tout, le sentiment instinctif que quelque chose n'était pas tout à fait en ordre ne le quittait pas, et bientôt il remarqua l'absence inhabituelle des assaillants, et le silence assourdissant qui l'accompagnait.

Ses pieds se mirent en marche de leur propre volonté, avec la sensation que le manteau d'ombre de la fin planait si prêt au-dessus de sa tête qu'il pourrait le toucher en tendant la main. La plaine se couvrit d'une brume épaisse alors qu'il s'élançait vers son camp, l'impression que sa vie dépendait de chaque seconde gagnée de plus en plus forte. D'autres l'avaient rejoint, et malgré leur vitesse, ils furent rapidement encerclés par le brouillard. Dos à dos, armes devant eux, ils se tenaient comme des animaux aculés, une flamme dans le regard cherchant désespérément le prédateur à embraser.

Il était inutile de courir, les soldats le savaient. La retraite ne sonnerait pas.

Le sifflement cordonné d'une salve de flèches vint rencontrer le petit groupe, perçant les chairs et prenant des vies. La brume ne pouvait être que l'œuvre d'un porteur de Vision, et chaque être présent savait qu'ils étaient des Moissonneurs des âmes sur le champ de bataille. Une épée fendit le rideau blanc, fauchant la femme à sa gauche, alors que Fang cueillit au torse avec sa lance celui qui l'avait agité, projetant son corps le côté. C'était comme si tout était devenu automatique, chaque action répondait à une suite de stimuli nerveux sans réflexion.

Leurs opposants fondirent sur eux, scindant la dizaine de soldat en petit groupe, les éparpillant sur la plaine. Rapidement séparé de ses compagnons dont le sort semblait déjà scellé, l'assaut continu auquel il faisait face le ramena à sa propre réalité. S'il avait pu repousser les premiers coups, ses mouvements étaient à présent d'une lenteur insupportable, et son adversaire faisait mouche. La lame se leva au-dessus de sa tête reflétant la fatigue de son regard, alors que ses bras restaient immobiles.

La question semblait avoir trouvé sa réponse. Il aurait du déserter plus tôt, réclamer la propriété de son existence aux plus hautes instances de ce monde, et les écraser de la même manière qu'ils avaient écrasé sa vie et celle de tous les siens en pensant pouvoir en disposer. La guerre avait déjà volé 3 ans de sa vie et allait lui prendre définitivement. Jamais les responsables ne paieraient. En cet instant, il n'avait jamais autant haï les dieux.

L'impact ne vint pas, et à la place, un froid glacial le saisit. Il n'avait pas le souvenir d'avoir fermé les yeux, mais lorsque ses paupières se rouvrirent, il ne senti pas la morsure de l'acier lui retirer la vie. Dans le chaos étouffé du champ de bataille emmitouflé dans la brume, se tenait devant lui l'homme figé éternellement dans le givre, immobile, le visage déformé par un soupçon de surprise.

Il sentait sous ses pieds l'herbe craquer, tandis qu'il recula, le souffle court. Autour de lui, il vit d'autres figures statufiées, silhouettes pétrifiées, témoin du combat qui faisait rage un instant auparavant. Lui-même restait paralysé par les effets du pouvoir qui s'était déployé tout en l'épargnant. Comme si tout avait été balayé par un souffle de givre autour de lui. Serrant les phalanges, il senti le poids d'un objet rond dans son poing.

Froid.

Lisse.

Le relevant devant ses yeux, la lumière bleutée éclairant son visage d'un léger halo, il ne put que constater sa matérialité.

« C'est…impossible. »

La Vision dans sa main le dégoutait. Un grondement de colère lui souleva l'estomac, la colonne vertébrale parcourue de frissons alors qu'il retenait l'envie de jeter l'objet le plus loin possible. Il savait qu'il était trop tard, que ce cadeau, ce fardeau, ferait maintenant partie de lui jusqu'à la fin, qu'il le veuille ou non.

« Une fois de plus, ce sont eux qui décident... »

Un ricanement aigre lui échappa, les lèvres tremblantes. L'idée de retourner aider ses adelphes d'arme lui traversa l'esprit. Mais il resta en retrait, comme s'il était lui-même prit dans la glace. Le fracas du combat continuant de jouer sa mélopée macabre malgré l'oasis de calme éphémère crée par le gel. Il aurait pu être le héros parfait, et s'illustrer au combat, sauver celles et ceux avec qui il avait partagé le pain, des enfants, comme lui, de cette attaque avec ce pouvoir. Mais les vainqueurs brillent, tandis que les perdants s'effacent, et Fang vit ici l'occasion parfaite pour disparaitre. Il pouvait s'enfuir, il avait le pouvoir de se défendre même si il désertait. La guerre le suivrait partout dans cette nation, et le chemin qu'il souhaitait emprunter ne nécessitait la présence d'aucun compagnon.

Il vit cet effet du Destin comme un signe. Il recula. Pas après pas puis il se mit à courir, la main serrée sur sa Vision et sa lance. Sur ses joues, les larmes se mirent à rouler, et les dieux seuls surent si elles étaient de soulagement ou de culpabilité.