Mercredi 9 Octobre

J'hésite encore entre le Hall et la Grande Salle. Vaut-il mieux attendre des excuses de Wilkes devant tous les élèves qui mangent et même les professeurs ou alors plutôt dans le hall, là où ça résonnera mieux et où j'aurais une visibilité satisfaisante sur sa grimace colérique ? Franchement je ne sais pas. Du haut des escaliers, j'observe la perspective avec la délicieuse impression d'avoir eu le dessus sur Wilkes et de pouvoir le prouver au grand jour. Je ferais peut-être mieux de me concentrer sur les cours. Un soupir ennuyé sort de ma bouche. Si je ne suis motivée que par la vengeance alors il faudrait presque que le professeur Griffith m'humilie pour que je lui prouve pour me venger que mes potions sont parfaites.

J'étais en train de me demander de quelle manière je pourrais créer une injustice contre moi-même pour pouvoir me motiver à travailler plus dur quand Roxanne m'a attrapé par les épaules pour me faire descendre les quelques marches qui me restaient pour arriver dans le Hall. Elle commente, amusée :

« Je sais à quel point tu aimes regarder les gens de haut mais on ne va pas t'attendre éternellement. Surtout que Scott s'est approché discrètement de la table des Gryffondor et il n'est pas venu pour nous voir. Si tu vois ce que je veux dire. Allez, Parfaite-en-chef, va retrouver ton héros blessé au combat avant qu'on ne fasse une gaffe. »

Un petit rictus s'est affiché sur mon visage, j'aime tellement Roxanne. Elle est comme un rayon de soleil dans mes mornes journées. Dans un geste doux, je dépose mes lèvres sur sa joue.

« Mollychou, tu vas me faire rougir.

– Roxychou, je ne sais pas ce que je ferais sans toi.

– Tu resterais bloquée en haut de chaque escalier en te demandant pendant trois heures s'il vaut mieux se mettre au même niveau que les autres pour essayer de les comprendre et de communiquer ou bien s'il ne vaudrait pas mieux de rester perchée à jamais pour être inatteignable. »

Elle m'indique du doigt la porte de la Grande Salle pour m'inciter à y aller alors que je secoue la tête avec un sourire amusé. Je la suis pour rejoindre les autres quand, soudain, quelqu'un me bloque le passage. En reconnaissant l'uniforme vert de Serpentard, je m'arrête, prête à entendre toutes les excuses du monde sortir de la bouche de ce crétin de Léon Wilkes. Mais comme ça ne vient pas, je lève les yeux pour reconnaître le visage de Selwyn. Merlin, j'avais placé tellement d'espoir dans la promesse satisfaisante de l'humiliation de mon homologue. Je suis un peu déçue.

« Molly, est-ce que tu as le temps pour parler un peu ?

– Si tu viens de la part de Léon, il faudra aller lui réexpliquer qu'il doit agir comme un grand et ne pas m'envoyer ses sous-fifres pour s'excuser. Ça ne marche pas comme ça.

– Aucun rapport avec Léon. On peut aller discuter ailleurs ? »

Je hausse un sourcil surpris. Je jette un coup d'œil à mon petit-déjeuner qui m'attend avec mon Poufsouffle préféré et ça me fait soupirer. Honnêtement, j'ai faim et la perspective de devoir le rater pour discuter avec Côme Selwyn ne m'enchante pas des masses.

« Molly, c'est important, c'est au sujet de ma sœur. »

J'ouvrais la bouche pour dire que je ne pouvais pas mais ça me dissuade instantanément. En effet, il me connaît bien, il a touché ma curiosité en plein cœur. J'adresse un petit regard navré à Roxanne qui fronce les sourcils en me fixant de la table de Gryffondor, où elle s'est rassise, et je suis le Serpentard jusqu'à la salle des trophées où on pourra discuter tranquillement. Côme a l'air embarrassé, il prend le temps de vérifier qu'il n'y a personne pour nous entendre et dit, les poings coincés dans ses poches :

« Comme tu m'as prévenu qu'il y avait quelque chose qui ne tournait pas rond, j'ai fait quelques recherches. Elle n'a rien voulu me dire, bien sûr, je m'en doutais. Elle s'est énervée, s'est renfermée et a fui la conversation aussi vite qu'un vif d'or. Mais j'ai discuté avec ses amis pour savoir s'ils la trouvaient un peu changée ces derniers temps.

– Alors, ils ont pu te dire quelque chose ? demandé-je anxieusement.

– En fait, elle n'a pas trente-six amis. Polo, le préfet de Serpentard, m'a dit qu'il la trouvait de plus en plus isolée. Et Milie m'a raconté qu'Astrid parlait de moins en moins, même à ses copines de dortoir. Je ne sais pas encore pourquoi mais ça me paraissait inquiétant. Qu'en penses-tu ? »

Je le regarde pendant quelques secondes, un peu perdue dans mes pensées. Côme, malgré son amitié avec Wilkes et sa bêtise passée qui lui donnent une image peu reluisante, me semble à présent être un simple jeune garçon réellement inquiet pour sa petite sœur. Je ne pensais pas en lui demandant de m'aider qu'il prendrait ça à ce point au sérieux. Je hoche la tête, soucieuse.

« Ce n'est pas bon signe. Le fait qu'elle s'isole peut être révélateur d'un certain malaise. Je pense qu'elle a besoin d'aide mais n'arrive pas à en demander.

– Je ne sais pas encore comment découvrir ce qui lui arrive mais je vais continuer à chercher. Je voulais surtout te mettre au courant.

– Merci, Côme. J'apprécie le fait que tu prennes ça au sérieux.

– C'est ma petite sœur, je le fais surtout pour elle. »

Son regard semble s'assombrir de plus en plus. Pour le réconforter, peut-être lui donner un peu de courage ou simplement pour ne pas avoir l'air d'être une idiote un peu inutile, j'ai posé ma main sur son épaule en souriant légèrement.

« Je vais essayer de me renseigner auprès des professeurs, si tu veux, pour voir quelles conséquences son comportement a pu avoir sur ses notes. Avec tout ça, on parviendra peut-être à trouver des solutions. Ne t'inquiète pas trop. Je veux dire … Il ne faudrait pas que ça t'empêche de travailler.

– T'en fais pas pour moi, Weasley, dit-il dans un petit rire. Je ne voudrais pas non plus que ça t'empêche de travailler ou faire autre chose, si tu vois ce que je veux dire. »

Il m'a regardé avec des petits yeux moqueurs. D'accord. Haha, je vois où il veut en venir. Je soupire en haussant les épaules.

« T'inquiète, il me restera toujours un peu d'énergie pour détruire ton pote Wilkes. »

Il fronce les sourcils, sourit, en gardant un air sceptique. Comment ça, il ne me croit pas ? Je suis pourtant remplie de cette envie de vengeance qui, comme une petite flamme qui brûle à l'intérieur de moi, a simplement envie de se propager et de consumer le monde entier. Mais Côme se met à secouer légèrement la tête en regardant derrière moi. Il a ajouté à voix basse alors que je me retournais pour voir apparaître Scott quelques mètres derrière nous :

« Je ne parlais pas de Léon, mais c'est marrant que ce soit à ça que tu penses en premier. »

Scott est contrarié, visiblement un peu plus rouge que d'habitude. Je ne sais pas quoi dire. Je n'ai pas envie qu'il sache de quoi on parlait. Si Astrid fait vraiment partie du même groupe que lui alors ça risquerait de la mettre plus en danger qu'autre chose. Soudain, je me rends compte de quelque chose qui me fait frissonner. Je regarde Scott arriver vers nous mais mes pensées sont ailleurs. Si je pense qu'il peut mettre Astrid en danger, c'est que je n'ai pas confiance en lui. Je ne peux pas m'empêcher d'avoir ce Merlin de doute qui traîne dans le fond de ma tête et qui me dit que le groupe auquel il appartient le manipule certainement. Et plus il est près de moi, plus sa mission est réussie. Par les narines de Tu-sais-qui, comment ai-je pu ne pas me méfier davantage ? Bien sûr que je sais que Scott fait partie de quelque chose de très bizarre mais il n'a jamais réellement expliqué, il a toujours fait attention à ne pas aborder le sujet. J'ai presque la nausée, Merlin, mon cœur est tout serré.

« Molly ? Tu pourrais au moins répondre … dit Scott en fronçant les sourcils. Qu'est-ce qu'il se passe ? »

Je lance un regard à Côme, espérant qu'il ne dise rien le temps que je réfléchisse. Quand Scott approche sa main de mon bras, j'ai comme un mouvement de recul qui le rend plus confus encore. J'ouvre la bouche, essayant à tout prix de me remettre de mes conclusions récentes.

« Rien. Désolée, il fallait juste qu'on règle quelque chose mais on avait fini. N'est-ce pas, Selwyn ? On en reparlera un autre jour. »

Le Serpentard hausse les sourcils, presque amusé de me voir si distante et il s'en va rapidement pour nous laisser seuls. Scott tente de croiser mon regard mais mes yeux sont fuyants. Je finis tout de même par relever la tête vers lui. Il a l'air inquiet mais ça ne me fait que soupirer davantage.

« Qu'est-ce qui t'arrive ? Molly, pourquoi tu … ? Tout va bien ?

– Désolée, murmuré-je, oui, ça va. Je … dois passer rapidement à la bibliothèque.

– Mais tu n'as rien mangé ! proteste-t-il en me retenant par la main. C'est quoi le problème ? Molly, si c'est à cause de ce que je t'ai dit hier … Je voulais pas te mettre mal à l'aise ou … »

Je mets quelques secondes avant de me rendre compte qu'il me parle du « je t'aime » qu'il m'a adressé la veille. Je secoue la tête. Je n'y pensais même plus. Je fais un petit sourire que je veux rassurant et je me fais violence pour ne pas lui parler de mes inquiétudes. Je pose une main tendre sur son épaule en disant :

« Ne t'en fais pas pour ça, ça n'a rien à voir. Je n'ai pas très faim et je dois juste faire une détour par la bibliothèque. On se voit en cours. »

Je dépose un baiser rapide sur le coin de sa bouche avant de filer comme si j'étais réellement pressée. Je le suis peut-être, pressée d'oublier cette pensée affreuse qu'il s'est infiltrée dans ma vie sans crier gare et que j'ai gardé les bras ouverts, sans faire attention à la gueule du loup qui me fonçait dessus. Merlin. Il y a lui et il y a Astrid qui a l'air d'être dans le même maudit bateau. Et la barque qui mène ma vie tangue, je m'accroche à la rambarde de l'escalier alors que je monte vers la Salle Commune, pour avoir un peu de réconfort, de chaleur, n'importe quoi pour arrêter mes pensées de filer. Il faut que je me prépare bien. Que je trouve des stratégies pour le faire parler de ce sujet, qu'il puisse s'expliquer, arrêter de faire tourner des questions dans ma tête.

Et voilà, je suis en face de lui en cours de Potion. Il me sourit et je fais semblant de ne pas le voir ou d'étirer mes lèvres en retour mais je suis comme bloquée. Je ne le crois plus, il ne peut pas être tout à fait honnête, j'ai peur de m'être fait avoir depuis le début, d'être tombée dans son piège, d'avoir fait tout ce qu'il voulait sans m'en rendre compte. Je reste presque collée à Eugénie, espérant qu'elle ne dise rien, qu'elle ne commente aucun comportement étrange. Je fais semblant de travailler dur sur mon chaudron pour ne pas à avoir à affronter le regard inquiet de Scott qui ne comprend pas pourquoi je suis distante.

J'appréhende la fin du cours, de devoir aller manger avec lui, de ne pas savoir comment lui dire que je veux des précisions, des explications sur tout. Son groupe de mage noir, s'il sait qu'Astrid est dans le même pétrin que lui, s'il s'attendait vraiment à ce que j'oublie tout, si tout ça depuis le début ce n'est qu'une mission pour lui. Mon cœur rebondit dans ma poitrine alors que je rassemble mes affaires. Il m'a à peine rejointe sur le pas de la porte que Wilkes est sorti en disant âprement :

« Vous deux, ne traînez-pas. J'ai pas tout mon temps, on se retrouve dans la Grande Salle dans dix minutes.

– T'as intérêt à être plus aimable que ça, Wilkes, fais-je remarquer en croisant le regard étonné de Scott.

– J'ai compris la leçon, Weasley, mais je vais surtout le faire parce que McGonagall s'inquiète pour samedi soir. »

Il s'en va d'un pas vif, énervé, sa cape volant derrière lui. Scott sourit, presque impressionné, il laisse échapper un petit sifflement admiratif en me prenant la main tendrement.

« Il faudra que tu m'expliques comment tu fais pour parvenir à ce qu'il t'obéisse au doigt et à l'oeil. Tu sais que j'ai beaucoup de chance de t'avoir ? Je plains sincèrement tes ennemis…

– Je croyais que tout le monde m'appréciait pourtant. Non, je ne dois pas en avoir tant d'ennemis que ça, dis-je avec un sourire naïf tout en sachant pertinemment que ce n'est pas le cas.

– Ce ne sont que des jaloux, ça. »

Je hoche la tête en laissant échapper un petit rire. Il m'attendrit, je le vois, je ne peux pas m'empêcher pourtant de soupirer en le tirant vers moi. Il a les sourcils froncés, comme s'il se demandait à quelle sauce j'allais le manger. Je lui embrasse furtivement la joue en disant :

« On devrait y aller, on a un ennemi commun qui a quelque chose à nous dire. Tu n'es pas curieux de savoir ce qu'il pourrait bien raconter ?

– J'espère juste que tu ne l'as pas énervé un peu plus, répondit-il en me suivant vers la Grande Salle. Je voudrais bien qu'il se calme un peu.

– Moi ? Tu me penses vraiment capable d'énerver les autres ? »

Il ne répond pas mais émet un petit rire. Je l'observe du coin de l'œil. Il paraît tout à fait inoffensif, il a l'air sincère, pourrait-il réellement monter un plan machiavélique pour m'attirer dans ses bras et faire plaisir par la même occasion à son groupe étrange ? Je ne sais pas. J'espère fortement que non. Qu'il n'a vraiment aucun rapport avec les problèmes de la petite sœur de Côme, que je me suis fait des idées toute seule et qu'aucun de mes soupçons n'est fondé. Il tient ma main avec tendresse, il caresse doucement mes doigts tout en marchant. J'ai des frissons qui traversent tout mon corps. Partagée entre deux sentiments contraires, l'amour et la méfiance. Merlin, je ne sais pas ce qu'il m'arrive.

Dans le Hall, j'aperçois Léon qui rumine, les bras croisés, le regard noir et certainement l'envie de me réduire en miette. Je lui adresse un petit sourire de provocation. Quand il nous voit, il secoue la tête, comme pour se résoudre à faire quelque chose qu'il déteste et il nous suit dans la Grande Salle mais attend qu'on se soit assis pour commencer. J'ai l'impression d'assister à un spectacle, ça me réjouit, j'ai le cœur qui s'accélère de satisfaction rien qu'à le voir s'approcher.

« Weasley, Reeve, je crois que j'ai des excuses à vous présenter, marmonne-t-il.

– Plus fort, chuchoté-je en lui faisait un signe de la main.

– J'ai des excuses à vous présenter, reprend-il en haussant le ton. J'ai été impulsif et je n'ai pas réfléchi aux conséquences de mes actes. Donc, Scott je m'excuse de t'avoir un peu bousculé et Molly, je m'excuse d'avoir perdu mon sang-froid. »

Je le regarde avec un petit sourire. Il vient de surprendre tout le monde et le contentement de lui avoir fait peur à ce point m'envahit. Pourtant, il y a comme quelque chose qui cloche. Comme si c'était trop simple, que ce n'est pas tout à fait terminé. Je sens Scott qui se tend à côté de moi et ça me fait froncer les sourcils. Je lui lance un coup d'oeil, il fixe Léon. Je repère Minerva MgGonagall à la table des professeurs qui a haussé un sourcil étonné dans notre direction. Je me retourne vers le Serpentard, il est silencieux mais il y a dans ses yeux quelque chose d'inquiétant. Tout autour de nous, il y a des murmures surpris et des commentaires qui se font entendre. Bien sûr, personne ne s'attendait à ce que Wilkes s'excuse publiquement, c'est inattendu, presque déroutant. Quelques rires s'ajoutent au bruit de fond. Je vois mal comment Léon pourrait en rester là. Je déclare en espérant conclure :

« Merci Wilkes, ça aurait pu être plus sincère mais ça suffira pour aujourd'hui.

– Attendez, je n'ai pas fini. Si tu veux qu'on retrouve une ambiance saine de travail, Weasley, il faut aussi que tu t'excuses. »

J'ouvre de grands yeux stupéfaits en entendant ses mots. Il me fixe avec un petit sourire mesquin. Je n'ai pas envie de m'excuser pour quoi que ce soit mais au fond, sa demande me paraît plutôt légitime. Je l'ai menacé, je me suis régulièrement énervée sur lui, je le provoque dès que je peux et je n'hésite pas à l'insulter. S'excuser mettrait fin à cette guerre entre nous qui honnêtement ne sert à rien d'autre que nous défouler. Je croise les bras, calmement. J'ai conscience de faire attendre tout le monde mais je n'arrive pas à me décider sur les mots à employer. Scott me regarde du coin de l'oeil, un peu préoccupé par ma réaction et Léon, content, garde un petit sourire aux lèvres. En soupirant, je finis par me lever du banc pour me planter devant lui. Pense à McGonagall, Molly, oublie ta fierté deux secondes, Minerva sera heureuse que tu sois quelqu'un de mature. Je prends une inspiration pour déclarer enfin :

« Pardon. »

C'est bref mais la liste des choses pour lesquelles s'excuser me paraît longue, incertaine et ne concerne pas grand monde dans la salle. Wilkes retient un petit rire en voyant mon air un peu blasé. Il chuchote :

« Tu pourrais faire une phrase, dire que tu t'excuses pour être insupportable et d'une fourberie sans pareil.

– Tu veux pas non plus que je m'excuse pour t'avoir demander de t'excuser ? dis-je en levant les yeux au ciel.

– Tu pourrais t'excuser pour m'avoir embrassé et être partie avec Scott quelques jours après, par exemple, dit-il d'une voix suffisamment basse pour que je sois la seule à l'entendre et je sens que je m'empourpre à vue d'œil.

– C'est ça, désolée pour tout, conclus-je en reculant pour m'éloigner de lui. Est-ce que ça te va ? »

Il garde un sourire déplaisant et hoche la tête. Il n'insiste pas et va manger à sa table. Je regarde Scott, navrée et le reste de la salle qui est en ébullition. Cet épisode risque bien de faire le tour du château en deux temps trois mouvements. Mais ce qui me préoccupe le plus, c'est le regard vide de Scott. Il n'a pas l'air content, ni en colère. Il ne montre pas vraiment d'émotion et je ne sais plus quoi en penser. Je me rassois à côté de lui, en espérant une réaction à laquelle me raccrocher mais rien. Je commente pour essayer de détendre l'atmosphère :

« Bon, ça c'est fait. Au moins, on ne devrait plus avoir trop de problème avec lui pour un moment. »

Roxanne en face de moi réprime un rire, elle se moque moi, elle est insupportable. Je soupire en la foudroyant du regard.

« Quoi ? fait-elle. Tu devrais être contente, tu as réussi à faire s'incliner Wilkes.

– Je suis contente.

– Fais pas cette tête alors ! Je sais que c'est difficile pour toi de t'excuser mais c'est trop tard pour regretter. »

Je lève les yeux au ciel en commençant à manger. Scott n'a toujours rien dit et je ne peux pas m'empêcher de lui jeter des coups d'oeil angoissés. Alors que je soupirais pour la énième fois, il me prend la main sous la table. Je ferme les yeux, souriant, je suis rassurée. Il ne me regarde pas mais je vois ses lèvres qui tremblent comme s'il avait du mal à ne pas sourire. Quel idiot, il ne faut pas me faire ça !

En sortant de table, il m'entraîne sous le péristyle qui encercle la cour de Métamorphose. Il me fait signe de ne pas poser de question mais une fois arrivés, je ne peux m'empêcher de demander avec un sourire léger :

« Qu'est-ce qu'on fait là ? Qu'est-ce qu'il se passe ? »

Il regarde ses pieds, comme s'il était embarrassé. Il n'y a presque personne tout autour de nous, enfin seuls, il a les joues rougies quand il croise enfin mon regard. Je n'arrive pas à savoir ce qu'il pense, quelles sont ses intentions. Je penche la tête sur le côté en haussant les sourcils pour lui montrer que j'attends sa réponse.

« Molly, je voulais que tu saches que je m'excuse moi aussi. Ce n'est pas le genre de situation à laquelle je suis habitué, je n'ai jamais été autant amoureux de quelqu'un. J'avoue que j'ai été jaloux de Léon mais je n'aurais jamais dû être désagréable avec toi. Je sais que j'ai fait des erreurs dès le début et j'ai toujours du mal à comprendre pourquoi tu es là avec moi. Alors que … Il est bien plus musclé, impressionnant que moi …

– Mais, commencé-je en éclatant presque de rire et en me rapprochant de lui doucement, tu n'as vraiment rien à lui envier. C'est quelqu'un de malfaisant, tu es tout le contraire, n'est-ce pas ? »

Ma voix reste en suspend et le silence qui s'ensuit est dévastateur. Il est temps de mon côté que j'avoue me méfier de lui et utiliser ce moment pour m'assurer de ses bonnes intentions. Je sens qu'il tressaille et je n'aime pas beaucoup ça. Je plisse les yeux, réitérant ma question :

« N'est-ce pas ? Scott, tu ne me caches rien ?

– Non ! réagit-il enfin. Non, je ne te cache rien du tout, de quoi tu parles ? Pourquoi tu me demandes ça ? »

Il prend ma main, comme par peur que je m'échappe mais j'ouvre la bouche sans savoir vraiment comment exprimer mes interrogations. Il grimace, des larmes presque au bord des yeux. Je ne veux rien remettre en question, Merlin, il a l'air si sincère, je soupire d'embarras. Voyant que je ne réponds pas, il ajoute :

« Qu'est-ce qu'il se passe ? Déjà ce matin tu avais l'air étrange … C'est à cause de ce Selwyn ? Il t'a dit quelque chose de particulier ?

– Non, ça n'a rien à voir, dis-je précipitamment. C'est que j'en suis venu à repenser à cette nuit qu'on avait passé dans la grotte et à ce groupe qui … Je rumine là-dessus depuis ce matin, j'ai l'impression de ne pas comprendre et ça me tue. Je n'ai pas voulu trop aborder à nouveau le sujet parce que j'ai l'impression que tu ne le veux pas mais ça m'inquiète. S'ils font de la magie noire et que tu es embrigadé là-dedans, je … »

Mon souffle se coupe, il hoche la tête compréhensif et m'enlace sans prévenir. Il me serre contre lui, visiblement tourmenté. Je l'entends qui chuchote :

« Au fond, je me demandais quand est-ce que tu allais oser poser cette question. Tu ne peux pas savoir combien ça m'angoissait. Je ne veux pas que tu penses que je trempe dans la magie noire. Je ne suis pas quelqu'un comme ça, je n'ai pas eu le choix.

– Je sais, murmuré-je la tête contre son épaule.

– Viens, je vais t'expliquer. »

Il attrape ma main et regarde les alentours pour vérifier qu'il n'y a personne pour nous voir. Il ouvre une porte pour voir si la salle est vide et il m'adresse un sourire avant de me tirer à l'intérieur pour refermer soigneusement derrière. Il me regarde m'asseoir sur une table, les pieds dans le vide et il commence enfin à parler :

« Je ne sais pas vraiment par quoi commencer en fait …

– Commence par me dire qui ils sont déjà, proposé-je, et comment tu les as rejoint.

– Ouais. C'était l'été dernier, je suis resté quelques semaines chez mes cousins et ce sont eux qui … Enfin, ils m'ont emmené dans une de leur réunion, sans trop bien m'expliquer ce qu'ils faisaient.

– Et tu sais ce qu'ils font aujourd'hui ? C'est quoi le but de ce groupe ? »

Il me regarde avec des yeux de chien battu en se mordant la lèvre. Je sens qu'il ne va pas me dire qu'ils font des spectacles de danse devant les enfants malades à Sainte-Mangouste. Il hésite avant de dire :

« Je ne sais toujours pas très bien, ils ne m'ont pas tout dit bien sûr, ils ne me font pas encore tout à fait confiance. Je crois juste que ça a un rapport avec le débat actuel autour des relations avec les moldus. Ils les refusent je pense. Ils se font appeler les Salvateurs. Comme pour se libérer de l'influence moldue. Mon cousin m'a expliqué mais ils ne m'ont pas laissé le choix. Ils m'ont dit qu'une fois dedans, on ne pouvait plus en ressortir.

– Et depuis tu travailles pour eux ? Tu fais quoi exactement, de la surveillance ?

– Je ne fais pas grand-chose en fait. Ils voulaient que je me rapproche de toi, ce que j'ai fait et ... »

Sa voix se coince dans sa gorge, comme s'il se sentait affreusement coupable. Je le fixe d'un regard sombre. J'ai l'impression d'être enfermée entre de l'empathie et de la colère, d'être comprimée, de ne pas tout comprendre. Au fond, je m'attendais à ça mais, si ça confirme mes intuitions, il y a toujours des choses qui restent incroyablement floues. Il continue d'une voix un peu brisée par l'émotion en se rapprochant de moi :

« Je te jure Molly, je suis tombé amoureux de toi en faisant ma mission, je n'ai pas pu résister. Ils ne doivent même pas savoir que je sors avec toi. Je veux te protéger mais j'ai l'impression de ne pas y arriver. Je t'aime Molly, je ne veux pas que tu penses que tout ça est faux pour moi. C'est loin de n'être qu'une mission. »

Si je nageais dans la mer de l'incompréhension, ça y est, je me suis noyée. Je suis comme submergée par un vague d'émotion, son regard est sincère, il ne pourrait pas mentir en disant ça. Ou je ne veux pas croire qu'il le peut. Je saute de la table où j'étais perchée pour combler le vide qui nous séparait. Mes lèvres rencontrent les siennes dans un élan ardent et je l'embrasse comme on ne s'était jamais embrassé avant. Il passe une main dans mes cheveux pour me coller davantage à lui et j'oublie qu'on est dans une salle vide, qu'il fait partie d'une organisation malfaitrice, que j'avais des doutes quelques minutes avant. J'ai l'impression de tout oublier. Tout sauf lui, collé contre moi, qui m'embrasse si passionnément, au point où je peux à peine respirer.

Il a son front contre le mien, regarde mon âme avec ses yeux d'un charme fou. Je suis presque essoufflée ; lui aussi. On laisse les secondes passer, peut-être des minutes, à ne rien dire, à juste sourire. Puis je murmure :

« Promets-moi que tu feras tout pour ne jamais plus leur obéir, ne prends plus ce risque, ne te mêle plus de leurs affaires. Je ne veux plus continuer à douter de toi. S'ils te contactent, tu viens m'en parler et on réglera ça ensemble, d'accord ? Plus de secrets entre nous.

– Plus jamais, je t'aime trop pour les préférer à toi, chuchote-t-il d'un ton grave.

– Je t'aime. »

Je le laisse apprécier le silence après mes mots avant de poser doucement mes lèvres sur les siennes.

En entendant la sonnerie, on se voit obligés de sortir de ce cocon d'amour, de cette salle qui s'était emplie d'une chaleur incomparable. Il a l'air si triste en me voyant m'éloigner pour aller en cours de Sortilèges. J'ai le cœur qui bat à toute allure alors que je me retourne une dernière fois, les joues empourprées, pour échanger un dernier sourire avec lui.