Dimanche 20 Octobre

Il est difficile au réveil de se dire que la veille ne faisait pas partie de cet affreux cauchemar qui hante les nuits. Percy est bel et bien à Poudlard pour élucider l'affaire Selwyn et je me retrouve à nouveau avec Scott pour tenter de lui sauver la vie, bien malgré moi. Et ça ne me donne guère l'envie de me lever.

Je me traîne jusqu'au petit déjeuner avant que le reste du dortoir ne soit réellement levé, profitant des dernières éclaircies matinales de l'année. En fait, j'ai comme objectif plutôt clair de croiser le moins de monde possible ce matin. Mais malheureusement, Scott est un lève-tôt. Il est déjà là, planté dans le Hall, à m'attendre. Il a l'air fatigué, avec plus de cernes qu'hier, les cheveux bruns maladroitement coiffés et un sourire las.

« Bien dormi ? lui demandé-je en guise de bonjour.

– Pas tellement, répond-il en un bâillement. Et toi ?

– J'aurais préféré ne jamais te revoir, si tu vois ce que je veux dire.

– Quoi, tu me vois dans tes rêves maintenant ? demande-t-il avec un léger sourire.

– Mes cauchemars. »

Il secoue la tête en étirant les lèvres. Pense-t-il que je ne suis pas sérieuse ? J'ai sincèrement envie qu'il s'en aille définitivement de Poudlard mais je n'ai pas la force morale d'assumer tout à fait cette envie et de la mettre à exécution. Je ne sais pas si on peut considérer ça comme de la lâcheté mais clairement, ça me complique bien la vie. Ne serait-ce pas plus simple de laisser Scott se débrouiller seul avec les problèmes qu'il a lui-même créé ? Affirmatif mais je n'ai pas réussi à rester impassible face à ses yeux larmoyants. Qui croirait que ma pitié aurait pu un jour me jouer des tours ?

Il s'installe à côté de moi à la table des Gryffondor, à laquelle il est à nouveau accepté depuis peu. Comme à chaque fois, je me retrouve à regarder mes céréales dans le blanc des yeux et ma cuillère semble me dire que ma vie n'est vraiment pas terrible. Scott, lui, préfère ses habituelles tartines.

« Il faudrait qu'on agisse comme un couple, non ? »

Je le regarde, sceptique. Agir comme un couple, qu'est-ce que ça veut dire ? Il est trop tôt le matin pour que quiconque s'intéresse à notre manière de nous comporter. Si je ne suis pas obligée de le toucher, je préfère autant ne pas le faire.

« Sois pas ridicule, il n'y a personne à convaincre mis à part trois demi-portions qui ont encore la marque de leur oreiller.

– Je ne sais pas, dit-il d'une voix basse un peu déçue. Regarde qui entre, par exemple. »

Je jette un coup d'œil derrière mon épaule. Merlin, je vois ce qu'il veut dire. Comme par hasard, voilà un autre modèle de couple qui est apparemment beaucoup plus proche que nous le sommes.

Coralie Catham, accrochée à la taille de Lorcan Scamander, semble ne pas pouvoir s'empêcher d'émettre un rire sincère si énervant dès le matin. Lorcan lui caresse doucement les cheveux alors qu'ils marchent vers la table de Serdaigle. C'est limite si elle ne s'assoit pas sur ses genoux et si elle ne lui tartine pas son pain pour le nourrir elle-même.

La vision me révulse un peu. Avec une grimace, je commente :

« Ce n'est pas une compétition non plus.

– De toute façon, c'est sûr qu'avec ton enthousiasme, on n'aurait pas gagné. Mais avouons-nous perdants avant de participer, tu as raison, c'est plus sage.

– N'essaye même pas. »

Il cherche à attiser mon orgueil mais ce matin, je ne suis définitivement pas assez fière pour relever un défi de ce genre. Que Lorcan et sa nouvelle amie jouent à s'échanger des miasmes tout seul, je n'ai pas l'intention de partager les miens avec Scott. Même si, au fond, voir le Scamander tripoter discrètement sa jolie blonde, souffle sur les braises de mon âme. Honnêtement, je n'ai plus faim maintenant. Je détourne le regard de cet affligeant spectacle pour me tourner vers Scott qui m'observe du coin de l'œil, un peu suppliant.

« Sérieusement, laisse tomber. Tu vois la différence entre elle et moi ? Elle, elle est contente d'être avec son petit-ami. Moi, je n'ai pas vraiment le choix et ça me donne envie de te buter chaque jour de ma vie.

– Tu crois que j'ai le choix, moi ? Molly, il en va de ma survie, dit-il d'une voix sourde, particulièrement touché.

– Bien, alors, faisons juste semblant quand mon père est dans les parages. Il est allé à Pré-au-Lard ce matin. Il faut qu'on mettre notre plan précisément en place. Qu'on soit vraiment préparés pour quand il reviendra. »

Il hoche la tête, déterminé. Il se frotte le menton, très sérieusement, et glisse légèrement sur la banc, pour s'éloigner de moi. Il doit penser me faire plaisir. Je lève les yeux au ciel. D'accord, la situation entière est absurde de toute manière. Je soupire en me rapprochant de lui, de manière à ce que nos épaules se touchent. Je passe mon bras sous le sien pour me serrer contre lui. Il fait exprès de ne pas me regarder alors que je le fixe avec des yeux amusés. Je pose ma tête doucement sur son épaule, laissant mes cheveux lui effleurer le cou. Il contracte sa mâchoire, je le vois très bien d'où je suis.

« Merlin, j'essayais de faire un effort mais si ça ne t'intéresse pas ... »

Avec l'air faussement vexée, je me détache de lui pour revenir à ma place, et même un peu plus loin, déplaçant mon bol par la même occasion. Il soupire en retenant un rire et alors que j'évite ostensiblement son regard, en mordillant légèrement ma lèvre inférieure. Il m'attrape le bras pour me ramener à lui. Je me laisse faire, jouant le jeu, et atterrit dans ses bras, un sourire contrarié aux lèvres. Il chuchote :

« Je ne te remercierais jamais assez pour ce que tu fais pour moi, Molly Weasley.

– Ne sois pas idiot, je ne le fais pas pour toi, Reeve. Je le fais seulement pour ma bonne conscience. »

Il hoche la tête doucement, en gardant ce sourire plein de charme, ces yeux qui ont quelque chose de si triste au fond des pupilles. J'ai l'impression que plus grand-chose n'existe autour de nous, qu'on est revenu dans le temps, avant qu'il ne fasse cette terrible erreur qui a pulvérisé la confiance que j'avais en lui. Et, si proche de lui, le cœur hésitant à battre, je baisse la garde. Il me rapproche de lui et pose ses lèvres sur les miennes. Je ferme les yeux. Merlin, quel goût amer. Je pose une main sur son torse. Merlin, je n'y arrive pas. Ma main le repousse doucement mais fermement. Je rouvre les yeux, ils se plongent, sombres, dans ceux du Poufsouffle qui me regarde avec confusion. Il ouvre la bouche, comme pour s'excuser, mais je secoue la tête et recule, remettant un peu de distance entre nous.

J'ai cette impression d'avoir embrassé le diable, et d'avoir quand même un peu aimé.

« On s'en tiendra à se tenir la main, murmuré-je dans un souffle.

– Je suis désolé, répond-il d'une voix embarrassée. Je n'ai pas pu ...

– Je sais. »

C'est sa manière de me dire qu'il m'aime encore, de continuer à me faire souffrir le cœur et l'esprit. Je me sens perdue. Je jette un coup d'œil autour de nous pour vérifier que personne n'a remarqué le froid soudain qui s'était installé entre nous. Mais personne ne nous regarde. Lorcan a les yeux rivés vers ceux de Coralie. Ils gagnent très clairement la compétition. Je me lève, un peu brusquement, et lui propose d'aller préparer la rencontre avec Percy dès maintenant. Il accepte et, sans même finir sa tartine de marmelade, se lève pour me suivre. On se dirige en silence, naturellement, sans vraiment y réfléchir, vers les bords du lac. Là où nos souvenirs dorment. Généreusement, il enlève sa cape pour la mettre par terre et qu'on puisse s'asseoir sans se salir. Je le remercie d'un regard.

« Par où on commence ? demande-t-il d'un ton hésitant.

– Il faudra que j'y aille seule, d'abord, pour préparer le terrain, dis-je en regardant pensivement les reflets du lac. Hier, je leur ai dit que je continuerai mes recherches. Donc, si j'annonce que j'ai quelques révélations, que j'ai bien réfléchi et je fais en sorte de leur présenter ça comme un avantage, ça pourrait passer plutôt naturellement.

– Il faut que ton père s'inquiète le moins possible pour toi, je pense que c'est ça qui risquerait de le mettre le plus en colère. Il faut surtout que tu insistes sur le fait que je veux changer les choses et que je me propose pour les informer. »

Je me prends la tête entre les mains. Non, Percy ne va pas aimer ça du tout. Scott a raison, pour mettre toutes nos chances de notre côté, je dois les persuader que Scott ne représente pas une menace mais bien un atout. Je souffle, sentant une boule de stress se former dans mon estomac. Il faudrait déjà que je sois tout à fait persuadée que Scott ne représente plus aucune menace. Un frisson me parcourt.

« Je n'ai pas parlé de la lettre d'Astrid, hier, quand ils m'ont demandé si je savais quelque chose…

– Ce n'est pas grave, je la prendrai avec moi, pour leur expliquer, quand tu m'auras introduit. J'imagine qu'ils voudront me voir seul.

– Non. »

Je suis catégorique. Il se tourne soudain vers moi, étonné, ne comprenant pas ce refus un peu brutal. Je répète :

« Non. Tu n'auras pas la lettre entre les mains. Surtout pas si tu es seul. Je ne te fais pas confiance, Reeve. Cette lettre, c'est ma preuve que tu es ce que tu es, tu ne l'auras pas. »

Il me regarde, les yeux durs et les sourcils froncés. J'ai cru un instant qu'il allait s'énerver mais il finit par hocher la tête et baisser les yeux vers le lac. Je croise les bras. Après quelques secondes de silence, je reprends :

« Alors, après avoir annoncé ce que j'ai à annoncer, je te fais entrer, c'est ça ?

– Oui. Ensuite, on avisera selon leur réaction. Je sais déjà ce que je vais leur dire de toute manière.

– Ah oui, et tu leur diras quoi exactement ?

– La vérité. »

Je hausse un sourcil suspicieux. La vérité. Cette si belle chose qu'il semble ne pas connaître si bien que ça. Cette chose qu'il ne m'a pas dite en entier, je le sais. Il a gardé pour lui des détails peu glorieux. J'ai comme un doute, pourra-t-il tout révéler à McGonagall et à mon père ? Ça vaudrait mieux pour lui, sinon, ça voudrait dire que je suis en train de protéger quelqu'un de pire encore que ce que je pensais.

On regarde l'eau faire de doux clapotis sous le soleil pâle d'Octobre. J'ai peur du moment qui approche. Lui aussi, certainement même plus que moi. Il glisse lentement sa main vers la mienne. Je laisse ses doigts s'entrelacer aux miens. Oui, il a très peur. Je ferme les yeux. J'ai l'impression de sentir son cœur battre à toute allure entre mes doigts. Il murmure, c'est à peine si je l'entends :

« Il rentre à quelle heure, ton père, de Pré-au-lard ?

– Je pense qu'il y passera la matinée.

– Est-ce qu'on parle de notre excursion dans la grotte ? demande-t-il alors, tournant ses yeux vers les miens.

– Tu peux peut-être parler de la grotte en omettant le fait que tu m'y as amenée. »

Je croise son regard. Il hoche la tête, compréhensif. C'est une des choses que Percy ne doit surtout pas savoir. Et je sais qu'il en a conscience. Je ressens une pointe de culpabilité en me disant que je lui demande de me mettre à l'abri et de mettre toute la faute sur lui, uniquement sur lui. Mais je ne laisse rien paraître. Pas de faille dans laquelle il risquerait de s'embarquer. Après tout, n'est-ce pas uniquement de sa faute ?

La matinée s'enfuit comme un prisonnier d'Azkaban : douloureusement. Je guette le retour de Percy, le moment où il remontera dans le bureau de McGonagall et où je pourrais m'y introduire, dire ce que dois dire et observer les conséquences. Je suis plus angoissée qu'avant des examens de fin d'année. J'ai une légère goutte de sueur qui coule dans mon dos alors que je me dirige vers la Grande Salle pour le déjeuner. Scott est déjà installé à la table des Poufsouffle. Il m'adresse un sourire et me fait un signe pour que je l'y rejoigne. Je jette un rapide regard vers ma table habituelle, Roxanne est en train de papoter avec Léna et Effie, elles ne me voient pas aller à l'autre bout de la salle. Scott me fait une place à côté de lui et dit, un sourire aux lèvres :

« Tu vas bien ?

– Super, vraiment super, réponds-je avec une tentative de sourire. Et toi alors ?

– Génial, ça me fait plaisir de manger avec toi. »

Mais on sait tous les deux qu'on ne va pas bien. A l'autre bout de la table jaune et noire, le préfet Dorian Smith me dévisage, les sourcils froncés. Je me recroqueville un peu, angoissée et me trouvant peu à ma place au milieu des Poufsouffle. Scott essaye tant bien que mal de me mettre le plus à l'aise possible. Il tente de me faire rire mais je ne l'écoute qu'à peine. Je surveille la table des Gryffondor, de peur que Percy débarque sans prévenir.

« Molly, il faut qu'on arrive à se détendre …

– Facile à dire. Je crois que j'ai oublié le sens du mot, dis-je d'une voix froide. Tu as quelque chose à proposer qui me fera oublier les prochaines heures ? »

Je regarde Scott d'un air las. Il a un sourire amusé aux lèvres, celui qu'on fait quand on a une idée stupide en tête. Je soupire en attendant qu'il explicite cette idée. Alors, il prend le plat de petits pois, s'en sert généreusement et attrape sa cuillère. N'avais-je pas dit stupide ? Je vois absolument où il veut en venir. Il met le petit pois dans la cuillère et cherche la cible idéale. Son regard se fixe sur la table de Serpentard et, plus précisément, sur Emeline Lovener. Rien ne me ferait plus plaisir que de la voir avec des petits pois verts dans ses cheveux blonds.

« Ce serait très illégal de ta part, Reeve, chuchoté-je en retenant un rire.

– Je suis un hors-la-loi en repentir. Ce sera mon dernier crime. Promis. Est-ce que ça t'irait comme divertissement ?

– Envoie le missile, je t'en prie. »

Je souris en le voyant reculer la cuillère pour soudain la relâcher, catapultant la petite sphère verte directement dans les cheveux de Lovener.

« Quel talent, sifflé-je en applaudissant discrètement. Tu m'avais donc caché ce don si précieux …

– Et maintenant, regarde le résultat. »

Emeline avait dû sentir quelque chose lui frapper légèrement la tête. On l'a observée passer une main hésitante dans ses cheveux et faire tomber de cette manière le petit pois par terre. Ce n'est définitivement pas suffisant pour l'énerver. Scott, toujours armé de sa petite cuillère, attaque à nouveau. Le second petit pois s'écrase dans le cou de la pauvre fille du Ministre. Et alors, avec délice, on la voit s'exclamer :

« Mais, arrêtez ! Quelqu'un m'agresse, là !

– Qu'est-ce que tu racontes, Emeline ? Il n'y a rien, soupire Garance juste à côté d'elle.

– Ah, mais Merlin, faites quelque chose ! »

Scott avait renvoyé le plus naturellement du monde un petit pois contre l'épaule de la Serpentard. Cette dernière promenait à présent son regard suspicieux et terriblement outré sur la salle toute entière mais il s'arrête surtout sur la table des Gryffondor, n'atteignant jamais à la table des Poufsouffle. Mais bien sûr, qui accuserait des Poufsouffle ? Les Gryffondor, quant à eux, sont curieux et l'observent avec amusement. Je laisse échapper un petit rire en croisant le regard de Scott qui est terriblement fier de lui. Emeline se lève, déterminée à savoir qui l'avait agressée si violemment. Elle pointe du doigt la table où Roxanne est assise en compagnie de la moitié de la famille, dont notamment un James Potter particulièrement moqueur.

« C'est vous …, déclare notre victime d'une voix forte. Je sais que c'est vous ! »

James attrape vivement sa petite cuillère et la montre à la Serpentard en signe de défi, les yeux brillants et un sourire en coin.

« Tu penses qu'on est suffisamment mature pour savoir comment se servir correctement de ça ?

– Voyons James, l'arrête Roxanne d'un geste. Une cuillère, c'est super pratique. Tu savais que son utilisation principale était de mener des choses jusqu'à la bouche. Des desserts en général. Mais ça peut être aussi autre chose. »

Et Roxanne, tranquillement, attrape un petit pois et le place dans sa cuillère. Emeline les dévisage avec des yeux noirs. James observe attentivement les gestes de Roxanne et au moment où elle allait mettre la cuillère à sa bouche, il fait semblant de lui donner un coup de coude dans le bras. Ma géniale cousine en profite pour lancer le petit pois en direction des Serpentard.

« Oh, pardon ! s'écrie-t-elle alors que Brittany qui observait la scène en silence venait de recevoir le projectile en plein sur la joue. J'ai vraiment pas fait exprès !

– Mais ça va pas dans votre tête ! explose Emeline. Quel âge avez-vous ? »

Scott s'empêche de rire trop fort en serrant le poing contre sa bouche. Je ricane en silence. Nous sommes des enfants, Merlin, des enfants qui ne profitent pas suffisamment de leurs opportunités de s'amuser. Scott me tend la main, avec un sourire satisfait. Je tape dedans, amusée. D'accord, il m'a fait oublier nos problèmes pendant quelques instants. C'est assez impressionnant. On observe la scène, innocemment, comme si nous n'avions rien à voir là-dedans.

Un troisième année de Gryffondor en profite pour relancer l'offensive et vise la table des Serpentard. Côme Selwyn se lève aussi, certainement trop heureux d'avoir un prétexte pour participer et il cible les amis de ma maison. Je me mords la lèvre, hésitant entre la culpabilité d'avoir créé un conflit qui commence à dégénérer et le plaisir que ça me procure. Scott sort sa baguette et fait léviter quelques petits pois qu'il fait voler vers la table des Gryffondor avant de les envoyer vers les Serpentard, pour que personne ne se doute que ça vient des Poufsouffle. Ma voisine de table, une quatrième année noire et jaune, s'amuse beaucoup et nous regarde en hochant la tête, approuvant nos cibles. Roxanne me jette un regard furtif, elle se doute de notre culpabilité. Et il me semble avoir aperçu un petit clin d'œil dans notre direction.

J'étais contente de rester à l'abri chez les Blaireaux, à manger mes petits pois en paix et en pouffant mais alors que la guerre semblait être ouvertement déclarée à l'autre bout de la Grande Salle et que personne ne voulait réellement y mettre fin, mon regard croise celui de Léon Wilkes. Il a dû voir que je n'étais pas à la table des Gryffondor, il a dû trouver ça louche et son regard pesant sur moi ne me laisse pas de doute. Non seulement il sait que nous sommes les coupables, mais il semble plus en colère encore. Il secoue la tête. Je suis puérile en plus d'être certainement une idiote inconsciente dans son regard. Je hausse les épaules, négligemment. J'ai conscience que je n'arrange pas les choses. Mais une petite bataille Gryffondor contre Serpentard n'a jamais fait de mal.

Je me vois obligée de détourner le regard de celui furieux de mon homologue car Scott tire sur ma manche pour pouvoir me glisser à l'oreille :

« Regarde à la porte. »

Je suis son conseil et comprends pourquoi tout sourire s'est effacé de son visage. Il a pâli. Percy est juste sur le pas de la porte, en train de discuter, l'air particulièrement préoccupé, avec la directrice de Poudlard. Cette dernière, fatiguée d'entendre les cris des Serpentard vindicatifs et les rires des Gryffondor, finit par hausser le ton pour que tout le monde se calme.

« Que se passe-t-il ici ? s'exclame-t-elle par dessus ses lunettes. On ne vous a jamais appris à vous tenir correctement pendant le repas ? Que tout le monde ramasse ce qu'il a jeté et se remette à sa place ! Rapidement. »

Son ton est sec, elle n'a pas l'air d'humeur à rire. J'échange un regard un peu anxieux avec Scott. Ce n'est pas tellement bon signe pour nous.

Les Gryffondor et les Serpentard se rasseyent dans un murmure mécontent. Chacun est persuadé de sa victoire et s'en félicite à voix basse. Je soupire. Ce joyeux intermède aura été bien bref. Scott commence à triturer ses doigts. J'essaye d'intercepter le regard de Papa mais il ne regarde jamais dans ma direction et finalement, il n'entre même pas dans la Grande Salle, laissant McGonagall seule s'avancer vers la table des Professeurs.

Scott pose sa main sur la mienne. Il est tendu, il cherche certainement un soutien, mais je suis aussi crispée que lui. Mon regard balaye une nouvelle fois la Grande Salle. Léon est toujours en train de nous observer du coin du l'oeil, méfiant. Scott serre ma main un peu plus fort. Le préfet-en-chef de Serpentard semble avoir quelque chose contre nous. Encore plus que d'habitude. Qu'est-ce qu'il peut bien s'imaginer ? Qu'on fomente le complot du siècle ? C'est fort probable maintenant que j'y pense. Non, ne pas penser à l'hypothèse que je puisse totalement être tombée dans un piège qui se refermera sans pitié sur moi à la minute où Papa saura. Je détache mon regard de Léon, je continue à observer anxieusement la salle. Et mes yeux croisent ceux de Lorcan. Scamander. Des jours et des jours que l'on s'évite. Scamander, toi qui fut un si bon ami. Je croirai presque le voir sourire mais ça ne doit être qu'une ombre qui passe sur son visage. Il se tourne à nouveau vers sa bien-aimée. Alors que je me tourne vers le mien, au sourire bien plus crispé. Je chuchote :

« Il n'y a pas de raison pour que ça ne marche pas. Après tout, tu as bien réussi à me faire rire, n'est-ce pas ? Tout peut arriver.

– C'est gentil de ta part d'essayer de me rassurer …

– C'est moi-même que je rassure, avoué-je dans un sourire las. Mais tant que Minerva n'aura pas fini de manger, on ne pourra rien faire.

– Tu as raison, attendons le dernier moment pour vraiment paniquer. Il faut que j'aille récupérer des choses dans ma salle commune, dit-il un peu soudainement en se levant. J'imagine que tu ne veux pas m'accompagner ?

– Du moment que tu n'en profites pas pour t'enfuir lâchement, ça ira. Je vais aller réfléchir à un discours cohérent. On se retrouve dans une demie-heure dans le couloir du bureau de McGonagall ?

– Parfait, mon amour. »

Son ton change naturellement, passant de l'angoisse à une tendresse souriante. Ses lèvres effleurent les miennes et il s'en va d'un pas rapide. Il semble si à l'aise dans la dissimulation, trop pour quelqu'un qui n'a de cesse de dire à quel point il est stressé et qui risque beaucoup. Ça m'interpelle l'espace de quelques instants. Il est double. Capable de stupidité pour se détendre et de devenir beaucoup plus grave en une seconde. Ma gorge se serre. Je n'ai pas confiance. J'ai peur, je crois.

Je quitte la table des Poufsouffle, où finalement, je ne me sens pas réellement à ma place et me mets à marcher dans les couloirs du premier étage, à la recherche de quelque chose pour m'occuper l'esprit avant le fameux rendez-vous. J'aurais bien besoin d'une distraction. Je m'accoude à une fenêtre pour regarder la nature silencieuse et immobile. Rien, pas même une biche qui passe la tête à travers les arbres de la Forêt Interdite, pas un élève assez fougueux pour faire une excursion dehors. J'entends des pas arriver dans ma direction. Je jette un coup d'œil, dans l'espoir que ce soit un compagnon d'aventure, quelqu'un de sympathique, qui compatirait avec moi. Mais n'enterrons pas le mangemort avant de l'avoir vaincu. C'est Lorcan sans Coralie qui passe dans ce couloir. Je voulais quelqu'un d'amusant avec qui je ne suis pas en conflit ouvert. C'était trop demander. Il me regarde fixement alors que je détourne les yeux, en faisant un petit sourire gêné. Je continue à observer par la fenêtre, pour essayer de ne pas le voir me juger de son regard sévère, pour ne pas le voir m'ignorer toujours aussi effrontément que d'habitude.

Mais je sens sa présence à côté de moi. Un frisson me parcourt. Il s'est arrêté. Je n'ose pas le regarder. Lorcan Scamander, s'il te plaît, tu ne vas certainement pas me faire un blague hilarante alors je n'ai pas besoin de toi. Je suis nostalgique de l'époque où on riait bien tous les deux, à tel point que j'arrivais à avoir des abdos rien qu'avec ça. Mais en ce moment, je n'ai plus d'abdos, ni de meilleur ami.

« Comment tu vas, Molly ? demande-t-il en faisant bondir mon cœur. Je t'ai vu en meilleure forme. »

Je ne m'y attendais pas. Qu'il me reproche de sortir avec Scott, qu'il me dise que je suis une garce froide et cruelle, qu'il soit acerbe, vicieux, peu importe. Je pouvais m'attendre à tout, sauf ça. Ça doit lui faire du bien de sortir avec Coralie Catham. Je ne peux pas m'empêcher de lâcher, amèrement :

« Tu t'es enfin débarrassé de ta copine ?

– Et toi de Scott, visiblement. »

J'esquisse un sourire un peu méprisant mais il a gagné un point. Je sens son sourire, sans même avoir besoin de le regarder, je ne le connais que trop bien, il est fier de son petit effet. Je soupire avant de me retourner vers lui, pour lui faire face.

« C'est elle qui m'a envoyé te parler, dit-il d'un ton égal en haussant les épaules. Elle doit avoir peur des représailles, ou quelque chose comme ça.

– Je me disais bien. Ça ne te ressemblait pas de faire le premier pas. De quoi veut-elle qu'on parle ? De l'échec de notre relation ? Du fait que je suis une garce ? »

Il plante ses yeux dans les miens. Je suis sèche, peut-être trop, il tente de faire des efforts. Mais la dernière fois que j'ai essayé, il n'a fait que me poignarder dans le dos. Pourquoi ferais-je mieux ? Il hoche doucement la tête, compréhensif, et se tourne vers la fenêtre. Il ouvre la bouche, comme il le fait si souvent, pour dire quelque chose, puis il se ravise. Il fait toujours ça, incapable de se décider. Ça m'épuise déjà. Et il finit par se lancer :

« D'accord, je m'avoue vaincu. Je suis désolé, Molly. J'ai été abject.

– Oui.

– C'était une bonne chose que tu avances avec Scott, ça m'a fait prendre du recul. C'était ridicule. J'étais ridicule.

– Oui. Enfin … Oui. »

Est-ce que Scott est une bonne chose ? Je ne saurais pas le dire avec conviction. C'est ça qui m'inquiète le plus. J'évacue le problème rapidement en parlant plutôt de lui :

« Je suis contente pour toi. Toi et Coralie. Vous êtes mignons.

– Elle est formidable, dit-il en souriant, un peu embarrassé. Scott doit être quelqu'un de bien aussi. »

Non. Pourquoi veut-il me parler absolument de Scott ? Je suis trop incertaine sur son cas, sa sincérité, le futur, la réaction de Papa. Lorcan intercepte mon hésitation. Il fronce les sourcils.

« Tout ne se passe pas bien avec lui ? demande-t-il étonné.

– Non. Enfin, si, tout se passe très bien, ne t'inquiète pas. C'est juste que … Ne le prends pas mal, mais c'est assez embarrassant d'en parler avec toi.

– Certainement. »

Je retiens ma respiration. J'aurais aimé lui dire la vérité, pourquoi je n'ai pas vraiment envie d'en parler, pourquoi je suis encore avec lui, tout. Mais je finis par expirer silencieusement, tendue. Ça va être l'heure pour retrouver Scott. Il faut que je parte. J'esquisse un mouvement de recul en disant :

« Je dois y aller, Scott m'attend.

– Tu diras bonjour à ton père de ma part, fait-il pour toute réponse.

– Je n'y manquerais pas. Et pense à aller parler avec Lysander, aussi. Il en a autant besoin que toi, je pense.

– C'était sur ma liste. »

Je hoche la tête, satisfaite. C'est une bonne chose de faite. Et je m'éloigne pour de bon. Laissant Lorcan regarder pensivement par la fenêtre. C'était inespéré. Peut-être que tout peut ne pas se passer mal. Les gens peuvent pardonner, ou essayer très fort.

« Tu es prête ? me demande Scott en arrivant presque en même temps que moi dans le couloir qui mène droit à la porte des enfers.

– Je crois. »

Il me regarde avec détermination. C'est comme un sparadrap, il faut qu'on l'enlève le plus rapidement possible, la douleur intense ne sera rapidement plus qu'un souvenir. Je ne peux pas laisser la peur me dominer. J'ai peur de décevoir mon père et Minerva, de perdre mon poste de préfet-en-chef, de leur colère, pour Scott, qu'il soit expulsé à cause de moi. Scott se rapproche de moi, posant son front délicatement sur le mien. Je fais quelque chose d'inattendu, en passant mes bras autour de lui pour le sentir contre moi, partager mon angoisse. Il me serre dans ses bras. Je ne peux pas m'empêcher de chercher ses lèvres, pour y coller les miennes. Libérer la tension. Il m'embrasse tendrement et finit par me pousser légèrement vers le grand aigle aux ailes ouvertes. Je m'avance doucement, c'est l'heure de vérité.

J'ai le rythme cardiaque élevé en entrant dans la pièce où se trouvent Percy et McGonagall. Cette dernière m'accueille d'un signe de la tête. Elle me regarde à travers ses petites lunettes. J'ai l'impression qu'elle sait déjà ce que je vais leur annoncer. Je m'assois timidement sur la chaise à côté de mon père. Il me sourit, je n'arrive à lui rendre qu'une grimace crispée. Il ne sourira plus dans quelques minutes, quand j'aurais annoncé la terrible nouvelle. La directrice me demande, croisant ses mains sur son bureau :

« Miss Weasley, avez-vous de nouvelles informations à apporter ? »

Elle penche la tête vers moi, me fixant toujours de ses yeux perçants. Je tente de respirer correctement, en hochant la tête, un peu hésitante. Papa me regarde, impatient d'en savoir plus et en même temps embarrassé, car il ne veut pas que je sois mêlé à ça. Ça lui fait peur, autant qu'à moi. Je toussote pour mieux déclarer ce que j'avais tant répété dans ma tête :

« Oui, il s'agit de Scott. »

Je m'arrête pour scruter leur visage. Papa semble beaucoup plus étonné que Minerva. Je continue, avant qu'on ne me pose des questions.

« Il m'avait demandé de ne pas en parler mais avec ce qu'il s'est passé avec Astrid, je ne peux plus faire comme si de rien était. C'est pour ça que je vous en parle aujourd'hui. On a conscience que c'est très dangereux. Il est désespéré, il ne sait pas où chercher de l'aide. Vous êtes sa dernière chance de se sortir de cet enfer.

– Tu veux dire que … ? fait mon père en hoquetant.

– Il y a un groupe de mages noirs qui a réussi à infiltrer l'école, je ne sais pas très bien pourquoi mais ils sont là, autour de nous. Ils se font appeler les Salvateurs. Astrid fait partie des Salvateurs. Scott fait partie des Salvateurs. »

J'ai l'impression d'avoir posé un bombe et d'avoir allumé la mèche. Le visage de Percy semble exploser. McGonagall reste comme figée. Je continue, essayant tout pour le défendre :

« Il m'en a parlé et j'étais furieuse contre lui et effrayée. Je n'ai pas su comment bien réagir mais avec ton arrivée, Papa, je pense que c'est le bon moment. On ne peut pas laisser ça continuer. Il est prêt à tout vous raconter, à vous aider à les arrêter. Il est prêt à tout pour faire cesser ce groupe de magie noire. Il peut nous être utile…

– Depuis quand sais-tu cela, Molly ? »

Et la voix de Percy claque comme un fouet, dure et brutale. Je m'arrête de parler pour le regarder dans les yeux. Il se contient encore. Je ne peux pas lui dire que je sais cela depuis longtemps. Je ne peux pas avouer que je suis sortie avec lui alors même que je savais. Je ne peux pas dire qu'il m'a forcé à sortir avec lui le temps de sa venue à Poudlard, que ça fait partie d'un plan. Je réponds d'une voix plus tremblante que prévue :

« Pas très longtemps, j'ai tout de suite refusé de le revoir quand j'ai découvert que … Mais je tiens à lui, plus que je ne le croyais. C'est quelqu'un de profondément bon, à qui il est arrivé de mauvaises choses. Il faut lui donner une chance de s'en sortir. Je m'en voudrais toute ma vie si on ne parvient pas à le sauver des griffes de ces Salvateurs. »

Je suis inconsciente, je me mets en danger sans cesse alors qu'il a perdu tout ce qu'il avait de plus cher au monde. Il souffle profondément, se retenant de crier tout cela à ma figure maintenant. Je n'ose même plus le regarder dans les yeux. Je garde la tête baissée.

« Merci, Molly, dit Minerva d'une voix apaisante. Tu peux aller le chercher. J'imagine que c'est lui qui attend derrière la porte. »

J'acquiesce d'un signe de tête. Je me lève en silence et me faufile pour retrouver Scott qui me regarde arriver avec angoisse. Il cherche dans mes yeux à savoir comment ça s'est passé, je murmure :

« Ils veulent te voir. J'ai fait de mon mieux, je te promets. »

Il prend ma main et la serre trop fort. Il est très tendu. Je pose une main sur sa joue avant qu'il n'y aille. Il respire mal.

« Il ne faut pas craquer maintenant. Tout est entre tes mains et tu vas y arriver. Ne mens pas, fais comme on a dit. Ça se passera bien.

– Merci, Molly. »

Il hoche la tête en soupirant. Il lâche ma main pour entrer dans le bureau, où les chuchotements s'éteignent en nous voyant. McGonagall, le regard sévère, montre la chaise où j'étais assise à Scott. Elle déclare à mon intention :

« Merci Molly, vous pouvez disposer. »

Je fronce les sourcils. J'aurais aimé être présente, j'aurais aimé savoir tout ce que Scott ne m'a pas dit. Mais je ravale ma fierté et fais demi-tour, n'adressant pas un regard à mon père qui de toute façon aurait tout fait pour l'éviter. Il ne veut pas m'impliquer plus. Quelle hypocrisie, je suis sûre que je les aide bien pourtant. Et voilà comment on me récompense.

Je bouillonne, forcée de rester à la porte, à essayer d'écouter ce qu'il s'y dit sans y parvenir. Rien n'est intelligible, je ne peux que remarquer les haussements de ton de mon père. Il doit sérieusement crier sur Scott. Ça me ronge de l'intérieur. Il pense que ce ne sont pas mes affaires mais il se trompe. Non seulement il se trouve que je suis une de leur cible mais en plus, il se pourrait bien que ce soit lié à Maman. Et ça, plus que tout, ça me donne envie de défoncer la porte.

« Mollynette, qu'est-ce qu'elle t'a fait cette porte ?

– Elle existe et c'est déjà trop, maugréé-je en me retenant de donner un coup de pied dedans.

– Comme les chaises, dit-il avec un sourire peu amusé.

– Oui, un peu. »

Je ne lui ai pas parlé depuis hier matin, depuis que j'ai discuté avec Scott. Quand il me regarde avec ce fond d'amertume, ce sérieux, il ressemble beaucoup plus à son frère. Lysander, cet ami inattendu, celui qui est toujours là malgré tout. Je reste muette, terriblement angoissée. Je n'ai pas le cœur à me fâcher avec lui. J'aurais plutôt une sale envie de pleurer. Adossée au mur, je me laisse glisser pour m'asseoir par terre, je suis comme recroquevillée, entourant mes genoux de mes bras. Il soupire et s'assoit à côté de moi, laissant traîner ses grandes jambes en travers du couloir.

« Après Lorcan, toi. Je vais commencer à croire que vous essayez de m'envoyer des signaux.

– Rassure-toi, je ne risque pas de te laisser seul très longtemps.

– Comment ça ? Ton père n'aime pas Scott ? Ou alors au contraire, il l'aime trop et ça te rebute ? »

Je hausse les épaules en esquissant un petit sourire ironique. Il semble comprendre en entendant un éclat de voix provenir du bureau.

« C'est sur Scott que ton père crie comme ça ? Qu'est-ce qu'il se passe ?

– Apparemment, ça ne me concerne pas suffisamment.

– Et ça crie depuis combien de temps à l'intérieur ?

– Bien trop longtemps, si tu veux mon avis... »

Il reste silencieux, ne pose pas plus de question. Il doit voir que je n'ai pas l'intention de tout lui dire, ou que je ne pourrais pas l'expliquer simplement. On reste tous les deux quelques instants dans le silence avant qu'il ne fasse un petit sourire en disant :

« Tu as parlé avec Lorcan. »

Ce n'est pas une question, il le sait, et à voir son regard, il en est content. Je souris pâlement.

« Oui. Toi aussi ?

– Oui, il est venu me voir pour s'excuser, dire qu'il prenait les choses différemment maintenant. Deux jours qu'il sort avec Coralie, il est transformé.

– Je crois que ça lui a fait du bien de s'éloigner un peu. Il a pu réfléchir et arrêter …

– D'être un idiot complet, complète Lysander en riant. Ouais, on va prier Merlin pour que ça continue. »

Soudain, les cris que l'on entendait depuis tout à l'heure se taisent. Il y a eu comme un bruit sourd. Je me suis levée, bondissant sur mes pieds, surprise. La porte du bureau de McGonagall s'est ouverte en grande, violemment, avec une colère furieuse. Percy est sorti du bureau, seul, rouge, les lunettes tombant de plus en plus bas sur le bout de son nez. J'ai dégluti, n'osant pas un faire un geste. Lysander s'est levé et a reculé de quelques pas. Il est tellement en colère qu'il ne nous a même pas vu. Il passe une main, si fatiguée, sur son visage, sous ses lunettes, pour tenter de se calmer. Ses yeux sont à présent clos. Il ne va pas bien. Ça ne s'est pas bien passé.

Mon cœur accélère, j'ai le ventre plus noué que tout à l'heure, si cela est possible. J'aimerais tellement me glisser dans le bureau de la directrice pour rejoindre Scott. Tout sauf affronter Percy seule. Mais je ne vois pas d'autres issues. Avec hésitation, je m'avance d'un pas vers lui, je tente une approche discrète, douce, qui inspirerait au calme.

« C'est fini, Molly, dit-il d'une voix sourde. Plus jamais tu ne fais ça, plus jamais tu ne t'approches de lui, plus jamais tu ne te mêles de cette histoire.

– Papa, je … Qu'est-ce qu'il s'est passé ? »

Et c'est comme si tout avait explosé autour de nous, Percy explose et j'encaisse les dégâts comme je peux.

« Je t'ai demandé de ne pas t'en mêler, Molly Artemisia Weasley Junior. Tu ne te rends pas compte d'à quel point c'est dangereux ! Tu as beaucoup trop tardé pour en parler à des adultes. Des victimes auraient pu être évitées bien plus tôt ! Non seulement, tu t'es mise en danger mais tu as participé à cela, tu as mis d'autres personnes en danger. Tu t'es rendue complice … Est-ce que tu comprends, Molly ? »

Il hurle. Il hurle, tout le monde peut entendre ses mots si durs. C'est injuste. J'en ai le souffle coupé, c'est à peine si je ne suffoque pas, j'ai les yeux brouillés, l'envie de partir en courant. Je me sens comme une petite fille qui vient de faire une bêtise et que son père gronde.

« Est-ce que tu comprends, bon sang, Molly ? »

Il m'assène ces mots avec ses pupilles dilatées de colère. Et je les reçois comme des coups de marteaux. Je n'arrive pas à répondre, j'ai des sanglots coincés dans la gorge. J'ai envie de m'effondrer mais je reste plantée devant lui, bien droite, les yeux dans les siens. Et je ne dis rien. Il reprend ses invectives encore plus fort :

« Mais enfin, Molly, comment as-tu pu faire ça ? Si tu savais tout le mal que j'ai eu quand ta mère a disparu et que j'ai dû vous élever tout seul, toi et ta sœur, tu trouverais ça totalement irrespectueux de te mettre en danger comme ça ! Qu'est-ce que je deviens, moi, sans toi ? Tu y as pensé avant de te mêler à cette affaire ? Et tu n'as pas pensé que tu aurais pu être renvoyée ? Revenir à la maison, tu aurais aimé, n'est-ce pas ? Molly ? Tu n'as pas pensé une seule seconde à ton poste ? C'est important pour toi et pour aller au ministère ! Mais non, Molly Weasley n'en a que faire de son avenir ! Et puis tu as pensé à ma réputation, tout ça aurait pu ruiner ma carrière ! Tu ne reverras pas ce garçon, tu m'entends ? »

Je frémis de colère. Chacun de ses mots me révolte un peu plus que le précédent. Non seulement il ose me parler de sa carrière mais il le fait de manière abjecte. Il fait tout pour me faire réagir, il veut une réaction de ma part, des excuses peut-être, n'importe quoi. Mais je n'ai pas le cœur à m'excuser de quoi que ce soit. Je ne suis pas la principale responsable. Je ne suis que la victime. C'est si injuste.

« Réponds-moi, Molly. Promets-moi de ne plus jamais t'approcher de lui !

– Non, fais-je d'un ton buté. Non, je ne peux pas te promettre ça.

– Qu'est-ce que tu … ? s'arrête-t-il soudain.

– Tu m'as bien entendue. Ce sont des affaires qui me concernent maintenant, que tu le veuilles ou non. On m'y a mêlé, ce n'est pas de ma faute et je continuerai à essayer de comprendre. »

Il me regarde, stupéfait de ma réponse. J'ai parlé le plus calmement possible, sans baisser les yeux, avec détermination. Il secoue la tête.

« C'est hors de question ! Je t'interdis de faire ça. Tu n'as pas intérêt à me désobéir. Si tu le fais, Molly Weasley, il y aura des représailles terribles.

– Parce que tu crois que c'est ce qui m'importe le plus ? Je n'en ai rien à faire de ta réputation, ni de la mienne. Tu ne comprends pas. Tu ne vois pas ce qu'il y a derrière, de bien plus important.

– Tu vas me dire que tu l'aimes et que tu ne peux quitter l'amour de ta vie ? grogne-t-il avec mépris.

– Surtout pas, réponds-je avec une rage profonde. Je te parle de l'amour de ta vie, à toi, que tu aimais et que tu as quitté en arrêtant de chercher. »

Le temps semble suspendu. Il me regarde fixement, soudainement beaucoup moins agité, comme s'il en était abasourdi. Il ne devait pas s'attendre à ça. J'ose en remettre un coup, avec froideur.

« Je n'ai pas l'intention de laisser tomber comme tu l'as fait. Crois-moi, s'il faut que je me mêle à cette affaire pour avancer alors je n'hésiterai pas. Tu peux essayer de m'en empêcher, tu peux toujours, mais, Percy Weasley, tu risques de le regretter. »

Je prends une grande inspiration et tourne les talons. Percy ne semble pas être en état de réagir. Lysander, témoin de la scène, me regarde passer devant lui, dans un silence glacial. Je ne me retourne pas, je ne veux surtout pas lui donner cet espoir. Il a voulu m'humilier. Il n'aura pas ce qu'il veut.

Je reste longtemps, toujours au même endroit, au bord du lac. A pleurer de colère, à arracher des touffes d'herbes pour laisser sortir ma rage. J'ai comme mal partout, je n'arrive pas à respirer correctement. J'ai de la colère dans la tête, une sourde et noire colère, aveuglante, un fond d'humiliation, une profonde tristesse, une déchirure. On m'écarte du jeu, on me crie dessus, on me rend plus coupable que je ne le suis, on ne m'a pas laissé m'expliquer. Réduite au silence, il faut bien que ça sorte.

Le vent sèche mes larmes. Je me lève. Il ne me reste qu'une terrible envie de ne pas me laisser faire. Je ne vais pas laisser mon père dicter ma vie. Il faut que je voie Scott, qu'il me dise comment il va faire maintenant, ce qu'ils ont prévu, ce qu'il a révélé. Percy devrait partir avant le dîner. Qu'il parte et qu'il le fasse en regrettant tout ce qu'il m'a dit.

Les yeux brûlants de colère, je marche d'un pas vif. Scott, il faut que je trouve Scott. Je n'ai jamais autant voulu le voir. Je ne sais pas où il est mais je jure que je vais le trouver. Je parcours tout le château, du bureau de McGonagall, à la salle commune des Poufsouffle, je ne m'arrête pas, je traverse des couloirs vides, j'évite les pièges de Peeves et enfin, j'aperçois sa silhouette non loin de la cour de Métamorphose. C'est à peine si je ne me jette pas sur lui. Il sursaute.

« Molly ! Tu ne devrais pas être là…

– Je suis où je veux. Raconte-moi, ça s'est passé comment, avec McGonagall ? Tu vas pouvoir jouer les agents double ? Elle va pouvoir te protéger ? Dis-moi !

– Je n'ai rien le droit de te dire, Molly, ton père a été très clair. Si je veux pouvoir rester à Poudlard, on doit arrêter de se voir.

– Je ne peux pas rester en dehors de ça, tu le sais bien. J'imagine que tu ne leur as pas parlé précisément de tes missions. Mais elles continuent de me concerner, n'est-ce pas ? Mon père ne serait pas clément s'il l'apprenait malencontreusement.

– Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? De toute façon, ton père ne peut que me détester …

– Crois-moi, ça, je l'avais bien vu.

– On a entendu votre dispute avec McGonagall. »

Il me regarde en soupirant, visiblement tiraillé. Il ne sait pas comment me gérer, personne ne le sait, je suis incontrôlable. Il finit par me prendre le bras, pour m'entraîner plus à l'écart, là où personne ne pourrait ni nous voir, ni nous entendre.

« D'accord, je sais que tu penses qu'il y a un lien entre les Salvateurs et ta mère. Je ne peux pas te dire le contraire mais je n'ai pas plus d'information que ça.

– Et ils te protégeront, alors ? demandé-je le cœur battant.

– Ton père était très mitigé, il n'avait pas vraiment envie que je reste à Poudlard. McGonagall a eu du mal à le convaincre que je puisse être utile. Mais finalement, oui, je dois les informer de tout ce que j'apprends. J'ai la formelle interdiction de prendre le moindre risque, je dois paraître normal à leurs yeux.

– Alors tu devrais continuer ta mission. »

Il fronce les sourcils en regardant tout autour de nous. Il n'a pas l'air convaincu par mon idée.

« Continuer à sortir avec toi ? Ton père …

– Mon père est un idiot. »

Il soupire. Il a l'air de penser que je ne peux pas lui demander ça, que ça nous mettrait en danger tous les deux. Mais au fond, il en a envie, je le sais. Et il sait que je ne peux pas m'arrêter, il ne peut pas me raisonner, c'est trop tard. Et il sait aussi qu'il risque de le regretter, d'en payer le prix fort.

C'est l'heure, Percy va partir, je suis postée dans un coin du Hall. Ils devraient tous arriver bientôt. Scott, Percy, tout le reste de la famille. Tous prêts pour un ultime feu d'artifice.

« Je te cherche depuis tout à l'heure, fait une voix à côté de moi.

– Je n'ai pas le temps, Lysander, dis-je sèchement.

– Je ne sais pas ce que tu vas faire, Molly, mais c'est certainement une mauvaise idée. Tu n'es pas en état de réfléchir correctement. »

Je le foudroie du regard. Il a l'air particulièrement sérieux, les bras croisés, le menton relevé. Je hausse les épaules.

« Laisse-moi faire ce que je veux. Tu vois bien que je suis d'une humeur massacrante, pour ton propre bien, laisse-moi tranquille.

– Et pour ton propre bien à toi, tu devrais m'écouter. »

Lasse, je lève les yeux au ciel. Et je le laisse parler, pour m'occuper en attendant que tout le monde arrive.

« Ton père était complètement bouleversé. Et tu es au moins autant bouleversée que lui. Quoi que tu fasses, tu ne penses pas que tu le regretteras ? Tu ferais mieux de ne pas chercher plus la confrontation. Ton père s'en veut beaucoup, tu ne ferais qu'empirer les choses. Ce n'est pas raisonnable.

– Je n'ai pas envie d'être raisonnable, là. Je te remercie d'essayer de me protéger de moi-même mais tu as bien entendu ce qu'il m'a dit, n'est-ce pas ? Je ne peux pas laisser passer ça. »

Tant pis si, à la fin, il ne reste que des cendres, au moins, j'aurais laissé sortir cette rage de moi. Lysander secoue la tête, convaincu du contraire.

Soudain, entre dans mon champ de vision Percy, accompagné de Lucy au regard sombre, de Roxanne à l'air embarrassé, de Rose à la lèvre mordue, de tous les autres qui affichent une mine déconfite. La nouvelle s'est propagée. Je me redresse, sentant en moi la terrible envie de trouver du plaisir dans sa souffrance. Ses lunettes toujours basses sur son nez se tournent vers moi, me remarquent. Je laisse apparaître un sourire mauvais. Scott devrait arriver d'une minute à l'autre. Qu'il fasse vite, que je puisse libérer mes pulsions. Roxanne fait quelques pas dans ma direction, espérant certainement elle aussi me raisonner. Mais c'est trop tard, Scott est là et je traverse le hall pour le rejoindre, sous les regards angoissés de ma famille, sous les yeux déçus et blessés de mon père.

Je l'enlace, passant une main dans ses cheveux bruns, en appréciant la douceur, et je l'embrasse passionnément. Sans doute est-ce la première fois que j'y mets autant de cœur. Scott, entre deux états, perdu, hésite. Sa raison voudrait me repousser, s'enfuir loin des problèmes que je lui crée. Son cœur n'y arrive pas. Il pose ses mains sur ma taille. C'en est trop pour mon père. J'entends son pas énervé s'approcher. Je ne me détache pas de Scott, surtout pas.

Des mains fermes nous séparent. Lysander et Roxanne me retiennent, ils tentent de m'écarter alors que Percy ne s'intéresse pas à moi qui lui lance des éclairs avec mes yeux en me débattant. Il préfère attraper Scott par le col et le soulève avec violence. Il crie qu'il ne veut plus jamais qu'il me touche. Je hurle à mon tour qu'il doit nous laisser vivre. James me cloue le bec d'un coup de baguette. Lucy, en larmes, s'accroche à Papa pour qu'il lâche Scott.

« Je suis désolé, Monsieur Weasley, je … Votre fille a …

– Tu n'as pas dû bien comprendre, mon garçon, ne rejette pas la faute sur ma fille. Tu es en train de lui faire du mal. Ne l'approche plus jamais.

– Monsieur Weasley ! Que se passe-t-il ? »

Madame Ross, professeur de défense contre les forces du mal, intervient, écartant le petit attroupement qui s'était formé autour de nous. Percy semble se rendre compte de ce qu'il était en train de faire. Il lâche Scott, le laissant enfin respirer. Madame Ross s'approche du Poufsouffle et pose une main sur son épaule. Elle met de la distance entre mon père et lui.

« Vous ne pouvez pas agresser des élèves, Monsieur Weasley, reprenez-vous.

– Ça pourrait nuire à ta réputation, lâché-je d'une voix forte et provocatrice.

– Ce n'est pas la peine de croire que tu pourras le retrouver dès que je serai parti, Molly. Je pense que Scott a mieux compris que toi. »

Il recule de quelques pas, adressant un regard noir à Scott qui me regarde en secouant la tête, me suppliant de cesser. J'ai la gorge serrée, autant que mes bras retenus par mes deux amis. Je lance à Percy un regard plein de défi. Il soupire avec fureur et frustration. Tout semble tendu au maximum et pourrait bien lâcher si quelqu'un le décidait. Mais Roxanne me glisse à l'oreille, tout doucement :

« N'empire pas plus la situation, Molly, il va partir.

– Elle a raison, ajoute Lysander. Viens, tu as besoin de te calmer. »

Je ne sais plus de quoi j'ai besoin. Je me suis perdue dans les méandres de ma colère. Ils me font reculer, pas à pas, alors que Percy a tout l'air de faire de son mieux pour se contenir.

« Tu ne pourras pas m'empêcher de faire ce que je veux de ma vie. Ce n'est pas la tienne, tu sembles l'oublier parfois. C'est bon, lâchez-moi, ajouté-je à l'intention de Roxanne et Lysander. Je n'ai plus rien à faire là, de toute manière. »

Ils me laissent partir. J'adresse un dernier regard sombre à Percy et m'en vais sans me retourner. Ils restent tous bouche-bée. Je peux entendre d'ici les sanglots de Lucy, les pensées emplies de remords de Papa, les doutes de Scott. Je continue à marcher pour ne plus les entendre. Ne plus jamais entendre le désespoir.