Bonjour tout le monde !

Après mûre réflexion (et la constatation de ma capacité à écrire un chapitre de 5000 mots en moins de deux semaines, du moins tant que je ne me retrouve pas submergée de travail à la fac), j'ai décidé d'entamer la publication de cette fic. Vu que je n'ai aucun chapitre écrit d'avance (ce serait trop beau), je publierai normalement un chapitre toutes les deux semaines, le dimanche. Ceci afin de me laisser le temps de les écrire.

Cependant, je me dois de vous prévenir (oui, vous, les deux personnes paumées par ici qui se demandent sur quel genre de fic bizarre elles sont tombées) : il est fort possible que je ne tienne pas ce rythme, notamment en période d'examens, mais aussi à d'autres moments. Je suis malheureusement coutumière des périodes d'épuisement douloureux où je deviens incapable de mettre mon énergie dans autre chose que la fac (et encore, je fais le minimum).

Enfin. Soyons optimistes (être sous traitement contre l'anxiété aide, étonnamment *desperate laugh*) et disons donc : un chapitre toutes les deux semaines. Et vu que je viens d'achever le chapitre 2, cela me donne quatre semaines pour écrire le troisième o/
Normalement, tout devrait bien se passer...

Cela étant dit, et avant de laisser place au chapitre, je voulais remercier ShaSei pour sa review et ses encouragements, ils me sont très précieux 3

OoOoOoOoO

La Geste du Licorne-garou

CHAPITRE 1

Cinq ans après la bataille de Geheimbourg, dans un vieux relais de poste...

Le tenancier lui avait jeté un regard bizarre lorsqu'il s'était contenté d'eau pour accompagner le ragoût de lapin servi ce soir-là. D'habitude, on préférait des boissons plus fortes, ça permettait de mieux supporter la bouffe et l'ambiance. Cependant, Jabu tenait à garder les idées claires. La nuit dernière, la Lune avait brillé haut dans le ciel, ronde, majestueuse. Il en était encore éreinté, inutile de s'assommer davantage. Dodelinant de la tête, il mangeait sans conviction, plongeant mécaniquement sa cuillère de bois dans son écuelle, ramenant rarement plus qu'un peu de bouillon clair. Trop occupé à regarder dans le vide, il ne remarqua que trop tard qu'on s'asseyait en face de lui.

- Bonsoir, le salua une voix douce, plutôt féminine.
- Qui êtes-vous ? grogna-t-il avec agacement.

La personne qui venait de s'inviter à sa table se dissimulait sous une large cape avec un profond capuchon. Le jeune garou renifla discrètement et sursauta. Son odorat, plus acéré que celui des anges, avait sans peine repéré les effluves caractéristiques des daemons.

- Qui êtes-vous ? répéta-t-il, presque menaçant.
- Sortons un peu, suggéra l'autre.

On entendait un sourire dans sa voix. Jabu serra le poing.

- Non, refusa-t-il fermement.

En face de lui, on hésita. Puis :

- J'ai une offre à vous faire.
- Une offre ?

La personne réduisit sa voix à un filet presque inaudible :

- Cela concerne la Furrysistance.

Jabu sursauta, se recula, une expression d'horreur sur le visage. L'autre lui attrapa le bras, sifflant :

- Soyez encore moins discret, ce serait dommage que tout le monde ne nous regarde pas !

Le licorne-garou se força au calme.

- Qui êtes-vous ? répéta-t-il une fois de plus.
- Dehors, vous aurez vos réponses.
- J'ai faim.

La personne encapuchonnée ricana.

- Fort bien, je vous laisse finir votre repas, Jabu. Mais hâtez-vous, je n'ai pas toute la patience du monde.

Le jeune homme se figea mais, le temps qu'il se remette de sa surprise et lui demande comment diable il ou elle connaissait son prénom, la personne s'était éclipsée, le laissant seul face à un ragoût de lapin qui refroidissait. Nerveusement, il termina cul sec son verre d'eau, regrettant de n'avoir pas réclamé un peu de la mauvaise bière brassée par la cousine du tenancier - qui élevait aussi des lapins. Une dizaine de minutes plus tard, il se leva, laissant un pourboire sur la table. Lentement, il se dirigea vers la porte, espérant vainement que personne ne l'attendait dehors.

- J'ai failli revenir vous chercher ! s'exclama la voix honnie.

Jabu attrapa la silhouette à la gorge et la plaqua violemment contre le mur en pierre du relais de poste. Les quelques témoins détournèrent prudemment la tête. Il était un peu tard pour défendre la justice.

- Pour la dernière fois, murmura Jabu, qui êtes-vous et comment connaissez-vous mon nom ?

Il eut l'impression que sa victime souriait, ce qui l'enragea d'autant plus. Il n'aimait pas qu'on se moque de lui, ce qui arrivait un peu trop souvent. Apparemment, avec ses traits fins, presque poupins, ses cheveux châtain clair bouclés et sa petite taille, il faisait une cible facile. Des bêtises. Il resserra sa prise sur le cou de la mystérieuse personne, plus menue qu'il ne l'aurait pensé au premier abord.

- Du calme, articula la silhouette avec difficulté. Cela fait un certain temps que nous vous observons, Jabu.
- Qui ça, nous ?
- La Furrysistance.

Le daemon frissonna. Comment ça, la Furrysistance l'observait ? Des années qu'il se tenait loin de cette organisation moribonde, prenant d'autant plus de précautions qu'un recruteur, un vieux cerf-garou, l'avait abordé trois ans plus tôt. Il lâcha la silhouette encapuchonnée et recula de deux pas.

- Je n'ai rien à voir avec elle, lâcha-t-il d'un air méprisant. Vous perdez votre temps, ajouta-t-il en tournant aussitôt les talons.

Il s'enfonça dans la nuit, s'éloignant du petit hameau qui s'était formé autour du relais de poste et ignorant délibérément les petits pas qui s'étaient lancés à sa suite. Bientôt, ceux-ci se lassèrent et Jabu se retrouva seul sur un chemin de campagne désert, marchant en direction de... Il leva les yeux, observant les étoiles. En direction de Röseln, la petite ville blottie autour d'une parfumerie bâtie sur une colline. Pas grand chose d'intéressant, probablement pas de travail pour lui, et à cette heure, toutes les auberges seraient fermées.

Un instant, il songea à couper à travers champs, puis aperçut une large forêt à quelques centaines de mètres, où l'on prélevait le bois destiné à alimenter les cheminées des agglomérations environnantes. Quitte à passer une nuit à la belle étoile, autant le faire à l'abri de la voûte sylvestre. Un peu ragaillardi, il se dirigea sans hésitation vers les arbres. La perspective d'y rencontrer des hors-la-loi que l'on maintenait loin des villes et villages ne l'effrayait pas. Souvent il était pris pour l'un des leurs ; et sinon, il pouvait parfaitement se défendre. Il s'enfonça dans les ombres mouvantes de la forêt, guettant d'une oreille distraite les bruits trahissant une présence.

La panthère lui tombe dessus sans prévenir. Une de ses énormes pattes avant écrasa le visage de Jabu contre l'humus, tandis que le reste de son corps massif le clouait au sol plus sûrement qu'un filet lesté. Paniqué, il ne pensa pas à se transformer et resta sous forme humaine, se débattant vainement. Lassé de cet ersatz de résistance, le félin lui griffa profondément l'avant-bras. Le licorne-garou grogna de douleur et cessa de bouger. Il ferma les yeux, attendant sa mort prochaine. Un temps qui lui sembla infini s'écoula, puis un frémissement lui indiqua que la panthère se transformait.

Prudemment, Jabu tourna la tête et souleva les paupières, découvrant une daemon d'une vingtaine d'années, aux cheveux noirs comme le pelage de sa panthère. Ses yeux étaient encore jaunes mais reprirent rapidement une fascinante teinte violette. Avec surprise, le jeune homme réalisa qu'il ne pouvait pas plus bouger maintenant que lorsqu'il était écrasé par le félin. Son adversaire faisait preuve d'une force étonnante, maintenant la tête de Jabu contre le sol de la main droite et pesant de tout son poids sur le reste de son corps.

- J'ai bien cru que je ne vous rattraperais pas ! s'exclama la femme en souriant.

Le licorne-garou reconnut la voix de la personne qui l'avait abordé au relais de poste. Il grogna, rua pour se dégager.

- Vous ! pesta-t-il. Qu'est-ce que vous me voulez, bon sang ?
- J'ai besoin de vous. La Furrysistance a besoin de vous.

Jabu ricana.

- Je suis certain que vous trouverez sans peine d'autres jeunes daemons plein de fougue à embarquer dans vos missions suicides. Mais moi, je préfère rester loin de tout ça.
- Et vous faire passer pour un ange ? Vous pensez que ces raclures ailées vous apprécieront davantage ainsi ?

Le daemon resta silencieux. Il n'aimait qu'on lui demande de justifier sa décision de vivre autant que possible en tant qu'ange. Comme si il avait tort de faire ça ! Contrairement à d'autres de son espèce, lui au moins n'était pas vendu à l'Inquisition, torturé puis exécuté en place publique comme une bête pour le plus grand plaisir des anges.

- Si je vous laisse vous relever, vous enfuirez-vous ? lui demanda soudainement la panthère-garou.
- Oui, répondit-il sans hésitation.

Elle soupira :

- C'est embêtant. Et si je vous dis qu'en échange de votre coopération, je vous en dirais plus sur votre famille ?
- Ma... famille ? répéta Jabu, hébété.

Sa famille. Il n'en avait jamais eu. Son plus ancien souvenir, c'était une ourse qui, plutôt que de dévorer le faible bambin, l'avait allaité et protégé. Le licorne-garou ne savait pas pourquoi. Elle était peut-être tout simplement bizarre. Quand à ses parents biologiques... il ne savait rien. Jabu avait été abandonné dans une forêt alors qu'il n'avait pas six mois, il était orphelin, c'était tout.

- Qu'est-ce que vous pouvez bien savoir sur ma famille ? finit-il par marmonner.
- Il n'y a pas tant de licornes-garou que ça, vous savez, sourit la daemon, satisfaite d'avoir de nouveau son attention. Alors un couple avec un nourrisson... Mais vous n'en saurez plus que si vous acceptez et complétez la mission que j'ai à vous proposer !

Jabu resta silencieux, pensif.

- Lâchez-moi, finit-il par asséner. Je ne m'enfuirai pas, précisa-t-il.

La panthère hocha la tête et s'écarta d'un bond. Le laissant réfléchir, elle alla récupérer ses vêtements soigneusement pliés derrière un arbre et se rhabilla. Elle s'assit ensuite à même le sol, à quelques pas de lui, attendant patiemment. Elle avait confiance. Voilà trois ans que la Furrysistance s'intéressait de près à ce jeune daemon, cherchant un moyen de le contraindre à travailler pour elle, puisqu'il n'avait visiblement pas de fibre patriotique. Finalement, la famille lui avait paru le meilleur angle d'attaque. Et elle se trompait rarement pour ces choses-là. L'appât avait été lancé, ce n'était plus qu'une question de secondes, au pire de minutes...

De son côté, Jabu était en proie à un douloureux dilemme. Il devait avouer qu'il était curieux de savoir d'où il venait. Après tout, même si l'ourse avait pris soin de lui, il n'avait jamais pu vraiment la considérer comme une mère. Si encore il avait été recueilli, adopté, là il aurait eu une histoire à reconstituer. Mais il n'avait rien. Alors la possibilité d'en apprendre un peu plus était alléchante. Toutefois il était bien conscient que s'il s'engageait maintenant dans la Furrysistance, il basculerait. Ce n'était pas le genre de cette organisation de vous solliciter pour une mission puis de vous oublier. D'ailleurs, il était probable qu'il ait été retrouvé si facilement car pisté à la trace depuis que ce foutu recruteur l'avait abordé, il y a trois ans.

Il s'en souvenait comme si c'était hier. La nuit allait bientôt tomber et il pleuvait, mais les gouttelettes ne traversaient que rarement l'épaisse frondaison de la forêt montagneuse qu'il parcourait. Des cris avaient attiré son attention. Une bande d'anges en armes encerclaient un vieux daemon. Blessé, à moitié transformé, il tournait sur lui-même, guettant les mouvements de ses adversaires. Cependant, inutile d'avoir une grande expérience du combat pour se rendre compte qu'il allait mourir. Il n'avait aucune chance. En temps normal, Jabu ne serait pas intervenu. Mais cette nuit-là, la Lune serait ronde dans le ciel. Le licorne-garou était fatigué, son sang rugissait, ses membres tremblaient, réclamant leur transformation mensuelle. Il aurait pu courir, le plus loin possible, mais l'idée d'arpenter la même montagne qu'un groupe d'anges en manque de sang l'inquiétait. Non, autant intervenir maintenant. Il se transforma.

Contrairement à l'image idéalisée véhiculée par les contes pour enfants, les licornes ne sont pas de doux herbivores paissant paisiblement dans les forêts, leur robe d'une blancheur immaculée accrochant et sublimant chaque rayon de lumière. En tout cas, Jabu ne ressemblait pas à cela. Lui, il était carnivore. Et empailletteur par-dessus le marché, même si cette capacité était inutilisable sans les cordes vocales lui permettant de prononcer le mot-clef magique qui déclenchait l'enchantement. Peu importait. Sous sa forme de licorne, il avait des crocs, des sabots plus dévastateurs qu'il n'y paraissait et d'excellentes capacités de régénération. Une vraie bête de cauchemar.

Il se précipita, ouvrant d'un coup de dent la gorge de l'ange le plus proche. Le visage du cerf-garou blessé s'illumina et profita du répit créé par l'arrivée surprise de Jabu pour se transformer entièrement à son tour. Pendant ce temps, le licorne-garou n'avait pas perdu de temps, fracassant les crânes de ses sabots, répandant d'un claquement de mâchoires des entrailles sur le sol qui commençait à s'empoisser de sang. Comprenant que son sauveur providentiel n'aurait pas besoin d'aide, le cerf se recula au bord de la clairière, presque à l'ombre des arbres. Les anges l'ignoraient complètement, à présent, s'encourageant mutuellement à tuer Jabu. Le cerf aurait pu s'enfuir. Il ne fit pas.

Le jeune daemon ne comprit pas pourquoi. C'était le moment, justement ! S'enfoncer dans la forêt, aller lécher et nettoyer ses plaies vers une source claire, laisser à plus fringuant le soin du massacre. À la place du cerf, il n'aurait pas hésité. Secouant sa crinière emmêlée, il se concentra à nouveau sur son combat. Les anges n'avaient pas tout à fait assez d'expérience et de compétence pour l'inquiéter, mais leurs armes étaient réelles et, sur un malentendu, capables de faire mal.

Il lui fallut finalement une bonne demi-heure pour en venir à bout. Il s'immobilisa au milieu du petit champ de bataille silencieux, les flancs se soulevant rapidement, son poil brun clair souillé de sang et de poussière. Le cerf n'avait pas bougé. Calmement, il s'avança à nouveau dans la lumière de la Lune, invitant Jabu à le suivre. Après un instant d'hésitation, le jeune daemon s'élança derrière lui.

Ils passèrent la nuit ensemble. C'était la première fois depuis plusieurs années que la licorne galopait ainsi. Le combat lui avait envoyé une sacrée dose d'adrénaline. Jabu se sentait capable de tout, ne craignant plus d'être vu, chassé, tué. Il tuerait avant. La seule chose qui le faisait ralentir, c'était son compagnon. Malgré leurs capacités de régénération accélérées sous leur forme bestiale, le cerf-garou avait bien souffert et boitait parfois. Il fallait alors marcher au pas, voire s'arrêter. Ils ne parlaient pas, ne le pouvaient pas et n'en avaient pas besoin. Des signes suffisaient, des raclements de sabots, des petits bruits, des mouvements de tête pour indiquer quelle direction prendre.

Enfin le jour se leva, et ils purent se retransformer. Jabu s'aperçut alors seulement qu'il avait mis en pièces et abandonné ses vêtements. Son compagnon était dans le même cas. Ils se regardèrent, tous deux complètement nus, imaginant parfaitement quelle galère ce serait de récupérer quelques habits, et éclatèrent de rire.

- Quelle nuit ! laissa échapper Jabu en reprenant son souffle.
- Tu t'es pas mal débrouillé, petit, approuva le cerf-garou en s'installant confortablement en tailleur. Un vrai massacre !

Une lueur enthousiaste brillait dans les yeux du vieux daemon. Le licorne-garou se sentit presque gêné.

- D'habitude je ne suis pas comme ça, tenta-t-il de se justifier. Je préfère éviter les anges... ou me fondre dans leur masse.
- Sans ailes ? demanda le cerf-garou en haussant un sourcil dubitatif.

Jabu se referma comme une huître et se contenta de grommeler :

- J'ai mes astuces. Tout le monde en a.

Il y eut un silence embarrassé. Puis le cerf hocha la tête avec compréhension, laissant tomber le sujet. Après un instant d'hésitation, il demanda :

- Dis-moi, petit... As-tu entendu parler de la Furrysistance ?

À l'époque, Jabu avait refusé tout net. Mais aujourd'hui, trois ans après, on lui faisait une belle offre. Son passé. Un emploi. Et s'il refusait ? Et bien, la Furrysistance continuerait certainement de le surveiller. Il n'en trouverait plus le sommeil, restant toujours à l'affût des yeux qui l'observaient peut-être. Peut-être même que la redoutable panthère-garou venue le recruter le tuerait sur place pour couvrir ses traces. Il soupira.

- J'accepte, déclara-t-il sans enthousiasme à la recruteuse.

Celle-ci sauta aussitôt sur ses pieds, la mine réjouie.

- Parfait ! Je savais que vous seriez raisonnable. Venez avec moi, je vais vous expliquer en quoi consistera votre mission. Vous verrez, c'est assez particulier, mais cela s'annonce passionnant !
- Et dangereux, je suppose ?
- Bien sûr, asséna la daemon. Vous allez travailler pour la Furrysistance, pas pour une compagnie de transport fluvial !

Elle se détourna et s'éloigna vers Röseln, visiblement décidée à poursuivre cette conversation en marchant.

- Attendez ! l'arrêta Jabu. Deux dernières choses.
- Quoi ? interrogea-t-elle, un peu sèche.
- Quel est votre nom ? Et pourquoi moi ?

La panthère-garou sourit.

- Je m'appelle Pandore. Et c'est vous, parce que vous êtes un empailletteur avec de bonnes aptitudes au combat, une forme bestiale redoutable et un excellent déguisement d'ange. Quel courage quand même, de s'infliger une torture pareille !

OoOoOoOoO

Le lendemain, au quartier général de la Furrysistance...

D'un pas rapide, Pandore parcourut les couloirs de l'ancienne parfumerie. Enfin, ancienne. Celle-ci produisait toujours un parfum réputé, porté même par les dignitaires de l'Inquisition. Cependant, depuis quatre ans, la Furrysistance en avait fait son quartier général, en remplacement d'un hôtel particulier situé dans la ville d'Heinstein et que l'Inquisition avait découverte il y a cinq ans. Suite à cela, la Furrysistance avait tenté de se replier sur sa seconde base située dans un des moulins de Geheimbourg, ce qui avait débouché sur une pitoyable défaite.

Meurtrie par la mort de son père Hadès, fondateur de la Furrysistance, Pandore s'était enfuie de justesse, brûlant du désir de se venger. Accompagnée de la plupart de ses camarades qui avaient survécu à l'affrontement avec l'Inquisition, elle était arrivée à Röseln après un an d'errance, s'infiltrant dans la parfumerie. Celle-ci fonctionnait depuis longtemps en autarcie, protégeant jalousement ses secrets de la concurrence. La Furrysistance avait perpétué et radicalisé cette tradition, n'autorisant aucune présence étrangère sur la propriété de la parfumerie. Cette lubie avait fait hausser des sourcils, mais personne n'avait rien dit, la réputation et la prospérité de l'entreprise justifiant tous les caprices.

Enfin, Pandore s'arrêta devant une porte toute simple. Rien n'indiquait qu'il s'agissait là du bureau personnel de l'un des trois dirigeants de la Furrysistance depuis la bataille de Geheimbourg. Elle frappa à la porte et entra sans attendre de réponse.

- Bonjour, Minos.

Dans la pièce, deux hommes à la longue chevelure argentée étaient en grande conversation. Ils ne s'interrompirent pas lorsque Pandore entra, et celle-ci s'efforça, à défaut de ne pas les entendre, de ne pas les écouter. Une dizaine de minutes s'écoula. La panthère-garou commençait à s'impatienter lorsqu'enfin Minos daigna lui accorder un regard.

- Laisse-nous, ordonna-t-il à son secrétaire.

Les deux daemons échangèrent un dernier regard, plus tendre, puis Rune obéit et quitta la pièce. Le battant se referma avec un bruit feutré.

- De quoi était-il question ? demanda Pandore sans arrière-pensée.
- Ton frère a recommencé ses bêtises.

La jeune femme grogna. Eaque ne changerait décidément jamais. Cinq ans après la mort de leur père, il était toujours persuadé qu'il ne s'agissait que d'une banale disparition et qu'Hadès était là, quelque part, peut-être pas si loin, à attendre d'être secouru. Alors qu'officiellement il dirigeait aux côtés de Minos et Rhadamanthe la Furrysistance, Eaque se fichait bien au fond de l'organisation, qui n'était qu'un instrument dans son vain projet de retrouver leur père. Minos avait le plus grand mal à rattraper ses bêtises, et surtout à pacifier les rapports entre le frère de Pandore et Rhadamanthe, qui ne supportait pas les heurts entre les ambitions d'Eaque et les intérêts de la Furrysistance et des daemons.

- Qu'a-t-il fait, cette fois ?
- Il a détourné une partie des fonds destinés à aider des familles daemons pour engager des mercenaires afin de retrouver Hadès. Rhadamanthe est, tu t'en doutes, particulièrement furieux.

Pandore soupira. Eaque et Rhadamanthe étaient aussi insupportables l'un que l'autre ; Eaque, en détournant l'argent si rare de la Furrysistance pour ses lubies personnelles, Rhadamanthe en consacrant ce même argent à ses idéaux naïfs. Il n'y avait aucun mal à aider des daemons dans le besoin, bien sûr, mais Pandore estimait que les priorités, alors que leur organisation était si affaiblie, étaient de restaurer leur puissance d'antan et surtout d'abattre leur vieille ennemie, l'Inquisition. Après seulement on pourrait se consacrer à l'humanitaire.

- Mais passons, reprit finalement un Minos las. Tu as réussi ?
- Oui, sourit Pandore. Il doit déjà être en route vers sa mission.

Un silence. Son supérieur avait l'air préoccupé. Il croisa et décroisa ses longs doigts.

- Cela n'a pas été simple de le convaincre, continua la panthère-garou que ce silence mettait mal à l'aise. Ce garçon ne nous aime pas. Mais il a accepté. Je vous avais dit que ses origines seraient un argument convaincant.

Minos hocha distraitement la tête.

- Es-tu certaine qu'il sera à la hauteur ? l'interrogea-t-il d'une voix neutre, au fond de laquelle Pandore crut tout de même discerner une légère inquiétude, chose inhabituelle chez lui.
- Oui, répondit-elle avec toute l'assurance dont elle disposait. Il est intelligent, débrouillard. Cela fait des années qu'il s'efforce de vivre parmi les anges. Si une seule personne est capable de s'infiltrer dans l'Inquisition, c'est bien lui.

OoOoOoOoO

Quelques jours après sa rencontre avec Pandore, Jabu attendait, accroupi derrière un arbre, les yeux tournés vers le ciel. À l'heure dite, une ange à la flamboyante chevelure rousse, portant l'uniforme caractéristique de l'Inquisition, passa au-dessus de la route, accompagnée par trois inquisiteurs visiblement plus jeunes qu'elle. Le licorne-garou attendit quelques secondes, puis partit à leur suite. L'embuscade devait se produire quelques centaines de mètres plus loin. Sortant du couvert des arbres, il se mit à marcher sur la route, retirant au passage un peu de terre et quelques feuilles accrochées à ses habits de voyageur quelconque.

Rapidement, des cris de surprise lui parvinrent, puis des grognements, le son caractéristique du choc de l'acier contre l'acier. Les gémissements de douleur vinrent ensuite. Le jeune daemon hâta le pas et arriva enfin sur les lieux du combat. Deux des inquisiteurs subalternes étaient déjà morts, leurs ailes brisées et empoissées de sang. Le troisième était blessé, défendu avec opiniâtreté par la rousse. Celle-ci cependant s'affaiblissait, seule face à un daemon sous forme humaine armé d'une hache et une louve-garou énorme. Jabu tira une épée de son fourreau dissimulé sous son manteau. Il s'approcha discrètement.

Il savait quel rôle il devait jouer. Cela ne rendait pas la chose plus facile. D'après Pandore, ses "collègues" dans cette mise en scène macabre étaient volontaires. Jabu avait du mal à y croire. Décidément, les membres de la Furrysistance étaient des fanatiques. Il inspira un bon coup, accrocha le regard de l'ange rousse qui n'arrivait pas à décider si elle devait se réjouir ou désespérer encore plus. Il lui fit un clin d'œil puis enfonça son épée dans le dos du daemon qui la menaçait. Il s'écroula dans un râle. La louve-garou s'écarta d'un bond pour faire face à ses deux adversaires en même temps.

Jabu sentit sa main trembler. C'était la première fois qu'il tuait d'autres daemons. Il avait déjà abattu des anges sans regrets, mais des daemons. Pendant quelques instants, il espéra que la louve s'enfuit. Il n'était pas nécessaire qu'elle meure, si ?

- Merci d'être venu, lui souffla d'une voix rauque l'ange.

Le licorne-garou se força à acquiescer. La mission. Ne pas oublier la mission. Ses yeux accrochèrent les iris jaunes de la louve.

"Enfuis-toi", pensa-t-il très fort.

Il crut la voir secouer la tête. Il serra les dents.

- C'est normal, répondit-il enfin à l'ange. Toujours là pour aider une compatriote.

Le mot lui coûta. Elle n'était pas sa compatriote. S'il en avait une ici, c'était bien cette louve qui venait de lui sauter à la gorge. Tout se passa très vite : tandis que Jabu esquissait un mouvement pour éviter les crocs, l'épée de l'ange décrivit un arc de cercle meurtrier, décapitant la daemon en plein saut. Son corps retomba lourdement à terre. Le licorne-garou recula d'un pas, mal à l'aise. Du sang avait giclé, empoissant ses vêtements. L'ange lui sourit avec amabilité, lui tendit la main.

- Encore merci de votre aide. Je m'appelle Marine, se présenta-t-elle spontanément. Et vous ?
- J... Jabu, répondit-il, mal à l'aise. Vous... Vous allez bien ?
- Juste quelques égratignures. Mais je ne peux pas en dire autant de Cassios, ajouta-t-elle en désignant le jeune inquisiteur survivant. Shaina va me tuer, marmonna-t-elle pour elle-même.

Jabu s'approcha du jeune ange avec circonspection. Ses plaies étaient vilaines, mais pas mortelles. Il s'agenouilla, posa sa besace à terre. Dedans, quelques provisions, deux ou trois pièces, un bol, un couteau et un nécessaire à premiers soins.

- Je peux ? proposa-t-il.

Marina hocha la tête avec reconnaissance. C'était la première mission de Cassios en tant qu'inquisiteur ayant tout juste quitté les rangs des novices. Une tâche de routine, un simple message à transmettre. Rien ne laissait présager une attaque de la Furrysistance, surtout pas une aussi meurtrière. Bêtement, elle avait négligé de prendre son encombrante trousse de soins. Le matériel de ce voyageur était rudimentaire certes, mais c'était mieux que rien. Cependant, le jeune inquisiteur aurait besoin de soins sérieux le plus vite possible.

Quelques minutes plus tard, Cassios pouvait vaguement marcher, soutenu par Marine. Celle-ci jeta un regard au corps de l'autre inquisiteur, une lueur de regret au fond des yeux. Jabu saisit l'occasion.

- Vous voulez que je le porte pour vous ? demanda-t-il en désignant le cadavre. Qu'il puisse être br... enterré, se reprit-il avec précipitation - il n'y avait que les daemons qui brûlaient les corps après la mort.

Épuisée, Marine ne releva cependant pas ce lapsus. Elle hésita, jaugea Jabu du regard, se demandant ce qu'il avait en tête, s'attardant sur son absence d'ailes. Le jeune homme prit une expression mi-gênée, mi-blessée. Il ôta son manteau d'un geste souple et se retourna. Son haut typiquement angélique dévoilait son dos et les deux cicatrices caractéristiques qui ornaient ses omoplates. Il entendit l'ange réprimer un petit cri de surprise et de pitié. Jugeant qu'il s'était assez donné en spectacle, il se tourna à nouveau vers elle.

- Voyez, vous n'avez rien à craindre, sourit-il. Cependant, je ne vous ferais pas croire que mes intentions sont purement désintéressées. Je suis sur la route depuis longtemps, et cette existence commence à me peser.

Il fit une pause avant de poursuivre, désignant du pouce son dos :

- J'ai deux excellentes raisons de haïr les daemons, raisons pour lesquelles je vous ai aidée. Et si je souhaite vous aider encore et vous accompagner jusqu'à la Maison inquisitoriale la plus proche, c'est pour intégrer vos rangs.
- Vous voulez faire partie de l'Inquisition ? questionna Marine, incrédule. Sans ailes ? Pardon, ajouta-t-elle très vite en rougissant.

Jabu haussa les épaules, se composa un visage à la fois triste et déterminé.

- Je sais, ce sera plus difficile pour moi. Mais j'aimerais quand même tenter ma chance.

L'ange rousse soupira.

- Bon, céda-t-elle. Je ne garantis rien, mais vous pouvez toujours nous accompagner.

Le jeune daemon acquiesça et mit le cadavre sur son épaule.

- Au fait, il s'appelait comment ? demanda-t-il.

La question était incongrue, mais il n'avait pas pu s'en empêcher. Après quelques secondes d'hésitation, Marine finit par lâcher :

- Jean-Gilles. Un jeune inquisiteur prometteur.

Sur ces entrefaites, elle se mit en marche, soutenant Cassios. Derrière, Jabu suivait, portant Jean-Gilles comme un sac à patates. Heureusement, la route ne serait guère longue.

OoOoOoOoO

Pendant ce temps, au quartier général de la Furrysistance...

Minos était seul dans son bureau, entouré de hautes piles de documents à trier et de courrier à lire ou à rédiger. Cependant ces papiers ne l'intéressaient pas. Toute son attention était dirigée sur une simple feuille avec un petit texte d'une dizaine de lignes. Le dernier rapport de Rhadamanthe, qui aimait les choses concises et détestait les formalités administratives. D'habitude, ce n'était pas un problème, mais lorsque les quelques lignes que daignait rédiger son collègue mentionnaient une attaque pendant une de leurs réunions... Minos aurait aimé avoir un chouia plus de détails.

Il se redressait pour aller chercher Rune quand celui-ci entra. Le visage du griffon-garou s'illumina en voyant son amant. Ces derniers temps, avec l'Inquisition qui prenait un malin plaisir à interrompre leurs rassemblements en massacrant leurs leaders, ils n'avaient pas beaucoup eu le temps de passer du temps ensemble. Leurs soirées tranquilles, dans les bras l'un de l'autre, manquaient à Minos. Alors, même si c'était uniquement en coup de vent, dans un bureau, il était heureux de le voir.

- J'allais te chercher ! sourit le griffon avec tendresse.
- Vraiment ? lui répondit Rune.

Le daemon avait l'air nerveux, presque fébrile. Minos fronça les sourcils. Cela ne lui ressemblait pas.

- Tout va bien, Runie ?

Le secrétaire eut l'air paniqué.

- Mais oui ! fit-il avec un sourire rassurant, un peu forcé. Pourquoi voulais-tu me voir ? enchaîna-t-il avec précipitation.

Le griffon-garou hésita, puis se détendit. Son amant était très secret. Après plus de trois ans de relation, il y avait encore des pans entiers de sa vie qu'il ne connaissait pas. Toutefois, Minos savait aussi que si Rune avait besoin de lui, si il se sentait prêt à se confier, alors il viendrait le voir. Il pouvait lui faire confiance, une confiance absolue. Il sourit et revint à une conversation plus professionnelle.

- Rhadamanthe m'a encore fait parvenir un rapport trop succinct, expliqua-t-il. Encore une de nos réunions "secrètes" attaquées.

Un silence. Minos serra le poing.

- Nous devons trouver cette foutue taupe dans nos rangs et l'éliminer, déclara-t-il avec rage. Tant que cela ne sera pas fait, nous aurons bien du mal à nous faire confiance...
- Je sais, Minos, répondit Rune avec douceur. J'ai essayé de réfléchir à qui cela pourrait bien être, mais je n'arrive pas à imaginer... Il ou elle a du talent pour dissimuler ses traces, c'est certain.
- Oh, ne t'inquiète, rétorqua distraitement le griffon. Pandore a pris des mesures pour identifier la taupe. Sa méthode est... inédite, mais elle peut fonctionner.

Tout à coup particulièrement attentif, le secrétaire se pencha avidement vers Minos :

- Une méthode ? Quelle méthode ?

Son amant le considéra longuement, réfléchissant visiblement à ce qu'il pouvait, ou pas, lui dire. Rune eut un coup au cœur. D'habitude, Minos n'avait pas de secrets pour lui en ce qui concernait le travail. Cela signifiait-il que lui, Rune, figurait sur la liste des taupes potentielles ? Pensée affreuse qu'il s'empressa d'écarter. Non, la réserve du griffon n'était probablement liée qu'à son extrême probité. Pandore avait dû lui arracher la promesse de son silence. La panthère-garou se méfiait de tout le monde dans la Furrysistance et détestait cordialement Rune - qui le lui rendait bien.

- Je crains de ne pouvoir en parler moi-même.

Minos sourit d'un air désolé.

- Tu connais Pandore, ajouta-t-il. Adorable, dévouée, mais...
- ... complètement paranoïaque, compléta Rune, je sais. Ne t'inquiète pas. La seule chose qui m'importe, c'est si cette méthode peut réussir... ou pas.

Le griffon haussa les épaules, apparemment dubitatif.

- Pandore en est persuadée, répondit-il sans s'engager.

Rune souffla, sans que l'on sache si c'était de dépit, de soulagement ou d'agacement.

- Et toi ? insista-t-il.
- Je ne sais pas.

Minos ouvrit la bouche comme pour ajouter quelque chose, puis secoua la tête.

- Je ne sais vraiment pas, répéta-t-il. Tout ce que je peux dire, c'est que cela n'a jamais été tenté et que nous n'avons plus rien à perdre à ce stade.

Le silence s'installa de nouveau dans la pièce. Machinalement, Rune réaligna une pile de documents un peu dérangée sur le bureau de son compagnon. Après quelques minutes d'attente, il reprit :

- Rhadamanthe fait ses rapports n'importe comment et Pandore expérimente de son côté, d'accord. Maintenant, que puis-je faire, Minos ?

L'intéressé sourit.

- Pour Pandore, pas grand-chose. Je ne sais même pas si elle est encore à Röseln. En revanche, pour Rhadamanthe... Rends-toi sur place et mène l'enquête. Je veux un récit détaillé des événements, avec des témoignages, des pièces à conviction et un bilan aussi précis que possible. Pars maintenant et fais au plus vite.
- Au plus vite ? répéta Rune d'un ton interrogateur.

Minos se caressa le menton, pensif. Son sourire s'élargit, devint carnassier. Le secrétaire sentit un frisson parcourir sa colonne vertébrale. Son amant pouvait être si bestial parfois, sans même avoir besoin de se transformer en un majestueux griffon.

- Au plus vite, c'est-à-dire que je te donne trois... non, quatre jours pour venir te présenter de nouveau devant moi avec des résultats satisfaisants. Mais c'est bien parce que c'est toi.

Rune ne put retenir un rire. Pour se rendre sur le lieu de la dernière attaque, il lui faudrait déjà une journée pour l'aller et une autre pour le retour. Ce qui lui laissait deux jours pour enquêter et monter son dossier. Quelle générosité.