Rebonjour !

Pour l'instant, je tiens mes délais :D

Je n'ai malheureusement aucun chapitre d'avance, mais le troisième chapitre est écrit aux 2/3 et sera certainement fini pour sa publication, le 11 octobre ! Vraiment je suis trop fière x)

Et pour ce dimanche, voici donc le chapitre 2 !

Mais juste avant, réponse à la review de ShaSei !
Merci beaucoup pour ta review, tes encouragements et tes compliments, ils me vont droit au cœur ! Cependant, pour l'arrivée de Seiya dans l'histoire, je suis désolée mais cela attendra (attention mini-spoil) la fin du chapitre 3. Et oui... Ce sera une romance qui prendra son temps mwahahaha !

Ceci fait, bonne lecture !

OoOoOoOoO

La Geste du Licorne-garou

CHAPITRE 2

- Racontez-nous une fois de plus, Sieur Jabu. Comment, exactement, avez-vous perdu vos ailes ?

Le licorne-garou soupira et se tortilla sur son inconfortable siège. Il lui semblait avoir répondu à cette question un nombre incalculable de fois. Pourtant, Aphrodite, le Premier Inquisiteur qui dirigeait la Maison inquisitoriale de Röseln, ne s'en lassait pas. Jabu le soupçonnait d'attendre de sa part un faux pas, une incohérence, une confusion, n'importe quoi qui permettrait de se débarrasser de lui. Aphrodite n'était pas la seule personne méfiante à son égard, d'ailleurs. À quelques rares exceptions près, le licorne-garou s'était heurté à un mur de suspicions, de regards en coin méprisants et de moues de dégoût incrédules face à ses cicatrices. Pandore lui avait avoué à demi-mot que la Furrysistance n'était jusque là pas parvenue à infiltrer l'Inquisition ; ce n'était pas étonnant.

- Elles m'ont été arrachées, répondit Jabu, bon élève.

Chaque fois, il changeait légèrement son récit, afin de ne pas donner l'impression de réciter un texte. Mais il se fatiguait. Il en avait marre, et maudissait déjà sa foutue curiosité. Son envie stupide mais dévorante de connaître ses origines n'allait pas tarder à le tuer.

- C'était il y a huit ans, j'avais alors dix ans, poursuivit-il. J'ai été kidnappé dans les environs de Geheimbourg. J'ai perdu la majorité de mes souvenirs... d'avant.

Jabu s'interrompit, avala sa salive pour stimuler l'émotion. Du reste, il n'avait presque pas besoin de se forcer : il s'était tant répété, approprié cette histoire qu'elle aurait pu être la sienne. En lui cohabitaient deux Jabu : Jabu-daemon, qui pour l'heure se faisait aussi petit que possible ; et Jabu-ange, dont la voix tremblait légèrement.

- Je me souviens des collines, de la mer, d'un village. Rien d'autre. Non, rien d'autre, pas même le visage de mes parents.
- Et les daemons qui vous ont kidnappé ? insista Aphrodite.

Jabu secoua la tête vigoureusement :

- Je vous l'ai déjà dit ! Je ne sais pas ! On m'a assommé, gardé captif, les yeux bandés, arraché les ailes - ah, la douleur, je me rappelle de la douleur !

Il s'arrêta quelques instants, haletant.

- J'ai perdu conscience. Je crois que j'avais faim. Et peur. Et mal ! Si mal ! Comme si on me déchirait de l'intérieur, comme si ma colonne vertébrale était déracinée avec mes ailes... C'est indicible, conclut-il en se tordant les mains.

Il s'humecta nerveusement les lèvres. Ses yeux rougis par le manque de sommeil et le stress s'humidifièrent. Il rouvrit la bouche pour évoquer la suite.

- Arrête, Aphrodite ! intervint une voix autoritaire.
- Marine, grimaça le Premier Inquisiteur.
- Il me semble que l'honnêteté de Jabu a suffisamment été mise en doute ces derniers jours, déclara l'ange rousse avec assurance.
- Son histoire reste invérifiable, objecta Aphrodite.

Marine balaya l'argument d'un geste définitif.

- Jabu n'a pas à souffrir de nos incapacités. Nous manquons de données sur les exactions commises dans les collines du Levant par la Furrysistance, qui dominait jusqu'il y a cinq ans la région depuis son fief de Geheimbourg. C'est une faute de notre part, insista-t-elle, Jabu n'a pas à en pâtir. Ton acharnement, Aphrodite, est absolument ridicule.

Le Premier Inquisiteur grimaça sous la réprimande, mais se tint d'abord coi, n'osant visiblement contredire trop fort Marine, elle aussi Première Inquisitrice et, surtout, envoyée spécialement par le Palais inquisitorial, la maison-mère de l'Inquisition. Ainsi, contrairement à des anges comme Shaina, qui malgré son grade de Première Inquisitrice ne se permettrait pas de s'opposer frontalement à Aphrodite, son supérieur au sein de la Maison de Röseln, Marine n'acceptait de s'incliner que face à la volonté du Palais.

- Nous devons tout de même enquêter sur ce jeune homme, finit-il par répondre sur un ton conciliant. Si je pose tant de fois la même question, c'est simplement dans l'espoir de découvrir de nouveaux détails qui nous permettraient de corroborer ses dires.

Jabu retint un sourire cynique. Personne n'était dupe des intentions d'Aphrodite, inquisiteur sourcilleux et obnubilé par la probité des membres de l'Inquisition et la sécurité de celle-ci.

- Et c'est louable, rétorqua Marine avec une expression qui montrait qu'elle n'était pas dupe. Cependant, c'est assez. Jabu est de toute évidence bouleversé, il ne supportera pas de détailler une fois de plus son calvaire.

Le licorne-garou ressentit un petit pincement au cœur. Marine était l'une des personnes les plus gentilles qu'il ait jamais rencontrées. Elle l'avait pris sous son aile, rassuré, soutenu pendant ses interrogatoires. Elle s'était montrée prévenante, maternelle. Elle lui faisait confiance. De son côté, Jabu lui mentait, l'utilisant pour s'infiltrer dans l'Inquisition. Le jeune daemon ne pouvait s'empêcher de s'en vouloir. Il aurait aimé la rencontrer dans d'autres circonstances.

- Ces interrogatoires ne servent à rien, sinon à le torturer en lui faisant revivre ses traumatismes, continuait Marine. Ce n'est pas ainsi que tu obtiendras les preuves que tu désires, Aphrodite.
- Je dois pourtant les obtenir, ricana le maître de Röseln.
- Alors, nous devons trouver une autre solution pour régler ce problème, acquiesça la rousse. En attendant, Jabu devrait aller se reposer.

Elle sourit affectueusement à son protégé.

- Il a l'air éreinté, le pauvre.

Aphrodite leva les yeux au ciel, excédé.

- Bien ! accepta-t-il finalement avec agacement. Fais comme tu veux, Marine ! Mais qu'on le garde à l'œil, au moins !
- Cela va de soi, bien sûr, fit la rousse avec un sourire éclatant.

OoOoOoOoO

Jabu cligna des yeux en sortant de la salle d'interrogatoire, ébloui par le soleil de l'après-midi. À ses côtés, Marine alluma une cigarette.

- Tu en veux ? proposa-t-elle.

Le licorne-garou secoua la tête et fronça le nez en grimaçant.

- Je ne fume pas. L'odeur est insupportable...

L'ange acquiesça sans répondre, exhalant de temps à autre quelques volutes de fumée. Les deux marchaient sans but, lentement, paresseusement. Jabu ne savait pas trop où aller. Il ne connaissait personne, ici, et les regards méfiants qu'on lui lançait révélaient qu'il était toujours étiqueté comme suspect. Certes, on ne le soupçonnait pas d'être un daemon, mais son apparition miraculeuse et son ambition d'intégrer l'Inquisition étaient étranges aux yeux de celle-ci. Cette défiance, à la limite de la paranoïa, avait étonné le daemon à son arrivée. Il n'aurait jamais cru que l'Inquisition puisse être si peu accueillante envers un être qu'elle prenait sincèrement pour un ange !

Il soupira. Sa mission s'annonçait peut-être plus difficile que prévu.

- Je suis désolée, dit soudainement Marine.

Il s'arracha à ses pensées.

- Désolée de quoi ?
- De tout ça.

L'ange fit un geste vague avec sa main qui tenait la cigarette, enveloppant la cour, les murs, les bâtiments, les gens.

- Tu m'as sauvé la vie, tu as sauvé Cassios, et voilà comment on te remercie... C'est ridicule, commenta-t-elle avec amertume.
- Bah... je peux comprendre, répondit Jabu avec hésitation. Il faut éviter qu'une personne avec de mauvaises intentions infiltre l'Inquisition.

Marine ricana.

- Quelle personne ? Un ou une daemon ? On l'aurait découvert, crois-moi, fit-elle en pointant sa cigarette vers ses ailes. Et puis de toute façon, quel genre de daemon irait se fourrer ici ? Ce serait suicidaire !

Elle se tut. Jabu, extrêmement gêné, regardait fixement les pavés qui défilaient lentement, au rythme indolent de leurs pas.

- Pardon, reprit-elle d'une petite voix. Je ne devrais pas m'énerver. Et je ne devrais pas dire qu'on reconnaît les daemons à l'absence d'ailes. C'est... indélicat. Surtout devant toi.
- Non, non, ne t'inquiète pas. J'ai l'habitude, essaya de plaisanter le licorne-garou.
- Hum.

Petit silence. L'ange secoua la tête, marmonna quelque chose. "Ça n'a pas toujours été comme ça", avec un mélange de regret et de rage dans la voix. Jabu préféra ne pas relever. Jusque là, il avait contemplé l'Inquisition avec méfiance et peur, comme un bloc monolithique, menaçant, tout-puissant. De l'intérieur, elle apparaissait au contraire presque fragile, avec des conflits, et cette insistance affolée qu'il avait perçue derrière les questions inquisitrices (c'était le cas de le dire) d'Aphrodite.

- Bon, finit par déclarer Marine d'un ton décidé, allons nous changer les idées.

Elle lui sourit.

- J'ai des gens à te présenter. Tu vas voir, tu vas les adorer !

Jabu haussa un sourcil, peu convaincu. Ce n'était pas la première fois que Marine lui arrangeait des rencontres, histoire qu'il tisse des liens d'amitié. Mais jusque là, ça n'avait pas été un franc succès. Si le licorne-garou avait réussi à échanger quelques mots avec quelques anges de son âge, il ne pouvait pas vraiment affirmer que Nachi, Geki, Ichi ou Ban étaient devenus ses meilleurs amis. Bon, ils se saluaient et échangeaient deux ou trois mots lorsqu'ils se croisaient dans les couloirs, mais ça n'allait pas plus loin... au grand déplaisir de Marine.

- Et qui est-ce, cette fois ? demanda-t-il, essayant de faire preuve de bonne volonté.
- Deux amis à moi. Des crèmes, fais-moi confiance.

Le jeune daemon soupira. Des amis à elle... Voilà qu'il avait la pression, maintenant ! Il avait en effet très vite compris que l'ange rousse occupait un rang plutôt élevé dans la hiérarchie inquisitoriale. Il était bêtement logique d'en déduire que c'était également le cas de ses proches. Il suivit Marine en traînant un peu des pieds, vaguement inquiet. Et s'il faisait une gaffe ?

OoOoOoOoO

Dans une auberge du port d'Uferln...

Une grosse goutte d'eau opaque s'écrasa sur sa table, éclaboussant malgré les précautions prises par Rune les papiers qui y étaient disposés. Le secrétaire soupira. C'était insupportable, cette pauvreté ! Et il ne parlait pas du manque de fonds de la Furrysistance. Non, ça, encore, il pouvait faire avec, il avait une cassette personnelle, méprisée par Rhadamanthe, enviée par Éaque et tolérée par Minos, qui avait eu le dernier mot lorsque ses collègues avaient voulu la réquisitionner. Non, il parlait de la pauvreté d'Uferln, un petit port miteux à une journée de cheval au sud de Röseln.

Accessoirement, la ville était depuis deux ou trois ans un des lieux de rendez-vous préférés de la Furrysistance, de par son éloignement avec le Palais Inquisitorial. Celui-ci, après la victoire angélique, avait en effet investi une des bases des rebelles, Geheimbourg, située beaucoup plus au nord-est, dans les collines du Levant. À l'époque, Rune avait personnellement appuyé le choix d'Uferln pour faire certaines réunions, le but étant de ne pas consacrer toutes les activités autour de leur nouveau QG de Röseln.

Aujourd'hui, il regrettait un peu d'avoir soutenu cette proposition. Uferln était un port insignifiant, pluvieux, boueux, et la meilleure auberge était... allez, faisons preuve d'indulgence : misérable. Il résidait depuis son arrivée, deux jours plus tôt, peu avant minuit, et avait déjà personnellement massacré une vingtaine de rats. Alors qu'il avait passé la journée précédente dehors, à recueillir les informations qui lui permettraient de remplir le rapport qu'il devait remettre à Minos. D'ailleurs, justement, ce rapport.

Avec une mine dégoûtée, il épongea les minuscules gouttelettes qui faisaient baver son encre. Un instant, il eut envie de déchirer la demi-page qu'il était parvenu à rédiger, au prix de deux heures de concentration intense, entrecoupées de tranches de dix minutes d'observation tout aussi intense des insectes qui passaient sur les murs. Il devait l'avouer : il séchait. Pendant que le plafond, lui, mouillait sa putain de table. Il n'y avait décidément pas de justice en ce monde. Il relut sa dernière phrase.

"Un témoignage se détache particulièrement des autres par sa précision et sa clarté."

Il ne voyait pas comment continuer. Le témoin en question, un vieil ivrogne qui avait été pêcheur dans une ère lointaine, affirmait avoir "tout vu". Que signifiait "tout vu" ? Et bien, cela signifiait que les membres de la Furrysistance ayant assisté à la réunion attaquée par l'Inquisition avaient autant de talent pour la discrétion que lui-même, Rune, n'en avait pour la pétanque. Et il fallait savoir que la boule la plus proche du cochonnet lancée par le secrétaire était quand même tombée à vingt-cinq mètres de la petite balle en bois.

- Et après ça s'étonne de se retrouver dans une embuscade de l'Inquisition, ricana-t-il avec froideur. Franchement, Minos soupçonne une taupe, mais si il suffit d'interroger le premier pochetron venu pour découvrir le lieu de la réunion, le pauvre animal va perdre son travail !

Il secoua la tête avec pitié, résistant à la tentation d'assassiner verbalement les imbéciles de la réunion. Son amant le prendrait mal, ainsi que Rhadamanthe, même si Éaque serait probablement mort de rire. Le troisième chef de la Furrysistance ne prenait rien au sérieux, à part ce qui avait attrait à la disparition de son père, Hadès. Le nom fit courir un petit frisson le long de la colonne vertébrale de Rune. Cinq ans après, c'était toujours aussi dur de se rappeler de l'impitoyable panthère-garou, qui avait fondé, guidé, mené à la victoire la première organisation d'envergure consacrée à la défense des daemons.

Sa main se crispa autour de sa plume, la brisant nette. Il inspira profondément, fermant les yeux pour recouvrer son calme. Il devrait cesser de penser à des choses trop contrariantes, surtout si il s'agissait d'événements sur lesquels il n'avait aucun contrôle. Surtout si ça concernait Geheimbourg. C'était dangereux, et pas seulement pour ses plumes. Il n'avait rejoint la Furrysistance qu'après la défaite, personne parmi ses camarades n'aurait soupçonné qu'il ait des liens étroits et quelque peu torturés avec le drame qui avait décimé leurs rangs cinq ans auparavant. Et Rune avait bien l'intention de maintenir les choses dans cet état.

Il se força à la discipline, ravalant au fin fond de lui-même ses émotions qui menaçaient de déborder. Détruire cette pauvre chambrette ne lui apporterait rien. En revanche, s'il rendait un bon rapport à Minos... Il sourit, frissonna de nouveau - cette fois, de plaisir. Le griffon-garou avait des façons très personnelles de le récompenser. Il s'y voyait déjà...

Il posa soigneusement les débris de sa plume dans un coin de la table et récupéra dans sa valise une plume neuve. Il en trempa la pointe dans l'encrier, suspendit quelques secondes son geste, le temps de déterminer comment amener le témoignage de l'ivrogne pêcheur, puis se remit à écrire. Il ne se sentait pas beaucoup plus inspiré et bricolait des phrases bancales, brutes et laides, mais au moins il écrivait. L'idée de retrouver Minos et de le satisfaire avec son travail lui faisait pousser des ailes.

OoOoOoOoO

Geheimbourg, Palais Inquisitorial...

Comme tous les après-midi après l'heure du thé, Shion, premier secrétaire de la cheffe suprême de l'Inquisition, s'était accordé une heure pour passer en revue le courrier du jour. C'était court, mais c'était un bon moyen de n'accorder de l'attention qu'à ce qui en méritait. Shion, après tout, n'était pas n'importe qui, alors la lettre affolée d'une fermière dont les dessous avaient été déchirés par des daemons n'était pas de son ressort, mais plutôt de celui de la population locale qui ferait mieux d'organiser une battue pour retrouver et abattre ce chien errant devenu un peu trop audacieux.

Des enveloppes qu'il n'avait même pas pris la peine d'ouvrir s'accumulaient dans sa poubelle en bois d'acajou, tandis qu'une pile beaucoup plus maigre restait, seule et isolée, au milieu de son bureau lustré. Au bout de dix minutes de tri, une douzaine de lettres attendaient encore d'être ouvertes. Une heure ? Bah, il se donnait quarante minutes pour s'occuper de son courrier, aujourd'hui. Il aurait ainsi largement le temps d'aller s'allonger un peu afin de soulager sa fatigue et ses lombaires qui n'étaient plus ce qu'elles étaient - à savoir, disposées à supporter une journée passée en position assise ou debout.

Les six premières enveloppes étaient expressément destinées à Saori, la cheffe actuelle de l'Inquisition. Après avoir rapidement inspecté leur contenu et constaté qu'elles ne présentaient aucun problème, il les plaça dans une pochette qu'il remettrait à sa supérieure au plus vite. Les autres, en revanche, c'était son affaire. Et vu ce qu'il apercevait en dessous de la pile, il faudrait que cela reste son affaire, et uniquement la sienne.

Cinq des missives étaient tout à fait normales. De simples rapports envoyés d'un peu partout dans le pays, émanant d'anges à la tête de Maisons Inquisitoriales ou en mission spéciale. Une lui arracha même une ombre de sourire, car elle annonçait le retour d'une de ses pupilles. Marine était partie inspecter le sud depuis presque deux mois, cherchant entre autres à localiser précisément la Furrysistance - leur taupe ayant jusque là obstinément évité de révéler l'emplacement de leur quartier général. Lorsqu'elle avait quitté l'enceinte du Palais, Shion avait craint de ne pas la revoir avant un ou deux ans. L'objectif qu'elle s'était donné s'annonçait difficile à atteindre et, la connaissant, elle ne serait pas rentrée avant d'y être arrivée.

Pourtant, contre toute attente, elle annonçait dans sa lettre avoir "mis sa mission sur pause". C'était bien son genre, tiens, de ne jamais s'avouer vaincue, pensa Shion avec un sourire indulgent, jusqu'à ce qu'il relise plus attentivement la phrase entière.

- "Des circonstances et une rencontre exceptionnelles me contraignent malheureusement à mettre ma mission en pause", cita le premier secrétaire à voix haute. "Lors d'une embuscade tendue par la Furrysistance, ma vie et celle d'un jeune inquisiteur ont été sauvées par un ange sans ailes appelé Jabu. Il m'a aidé à rejoindre la Maison de Röseln et a en échange simplement demandé à intégrer l'Inquisition. Seulement, ce jeune homme nous était inconnu, venant en plus des collines du Levant, et vous connaissez la méfiance d'Aphrodite..."

Le vieil ange fit une pause. Oui, il connaissait la méfiance d'Aphrodite. Elle était presque proverbiale, frisant le ridicule. Il soupira avec tristesse. Il n'aimait pas penser ainsi du mal du Premier Inquisiteur, qui s'était confié à lui à de nombreuses reprises depuis... l'incident - Shion refusait d'y repenser en détails. Le premier secrétaire était ainsi devenu le dépositaire des secrets et des peines d'Aphrodite. Il savait que sa méfiance était justifiée, si tristement justifiée. Il comprenait profondément son cadet. Si Dohko lui faisait un coup pareil, il ne s'en serait pas non plus remis...

- "Vous connaissez la méfiance d'Aphrodite", reprit-il, toujours à haute voix. "La situation étant tendue à Röseln, devenant insupportable pour Jabu, j'ai préféré le ramener au plus vite avec moi au Palais, à Geheimbourg. Peut-être pourrons-nous aussi découvrir plus d'informations sur lui en revenant dans sa région d'origine..."

Le premier secrétaire hocha la tête avec approbation. L'idée de Marine était bonne, permettant de laisser Aphrodite et ce... Jabu en paix. Restait la question du recrutement de ce jeune ange qui n'avait pas d'ailes. Ce n'était pas que l'Inquisition discriminait ces pauvres âmes affreusement amputées, mais tout de même... un ange qui ne peut voler... Shion souffla. Marine avait l'air de tenir au garçon, et il n'avait pas l'air si incompétent puisqu'il l'avait sauvée. Il lui trouverait bien une place quelque part, un boulot pépère et sans trop de risques.

Satisfait d'avoir réglé le problème avant même qu'il se soit présenté, il plia la missive et la remit proprement dans son enveloppe qu'il posa dans un coin du bureau en notant mentalement d'aller l'archiver dès que possible. Puis il s'intéressa à la dernière enveloppe, celle qui avait attiré son attention dès le départ. Un papier un peu sale, un peu poussiéreux, frappé d'un sceau caractéristique, qui détonnait, misérable et odieux, à côté des épaisses feuilles de papier crème utilisées par les anges de l'Inquisition pour leur correspondance. Il savait déjà ce que contenait cette lettre. Il l'avait déjà reçue. C'était toujours la même, toujours aussi agaçante, offensante, insupportable. Sourcils froncés, ailes frémissantes de colère, il agita plus brutalement que d'habitude la clochette qui lui permettait d'appeler son majordome.

Saga apparut à la porte après quelques secondes, ses grands yeux d'un bleu sombre et attentif fixés sur lui. Shion se concentra sur ce regard si différent de celui de son jumeau honni et demanda d'un ton sec :

- Tu n'as rien remarqué d'étrange dans le courrier, ce matin ?

L'ange aux cheveux bleus était notamment chargé de collecter le courrier du premier secrétaire et de le placer sur un plateau que récupérerait Shion au moment de sa pause de l'après-midi. Il réfléchit plusieurs secondes sans se formaliser de l'agacement ou de l'impatience de son supérieur, et finit par répondre d'un ton calme :

- Non, monsieur. Il y avait diverses lettres de plaintes d'anges, des rapports inquisitoriaux... Comme d'habitude.

Du bout des doigts, Shion attrapa l'enveloppe et la lui montra, la tenant de façon à mettre en valeur l'emblème qui s'y étalait. Saga eut une grimace de dégoût.

- Je vous promets, monsieur, que je ne l'ai pas vue ce matin ! s'exclama-t-il aussitôt. Croyez bien que sinon je vous en aurais informé.

Le premier secrétaire resta immobile quelques instants, puis reposa lentement la lettre sur son bureau, soudain las. Il se demandait même pourquoi il s'était énervé. Personne ne voyait jamais ces damnées enveloppes arriver dans son courrier. Et pourtant, sans faute, elles étaient là, insistantes, obstinées, espérant comme toujours franchir le barrage qu'il leur opposait pour atteindre leur destinataire. À chaque tentative, Shion remerciait la fondatrice de l'Inquisition d'avoir établi, en des temps maintenant anciens, que toute lettre qui lui serait adressée devrait d'abord passer par son premier secrétaire.

- Merci, Saga, je sais bien... lâcha-t-il finalement, congédiant ainsi le majordome qui disparut rapidement en refermant la porte.

Resté seul, Shion attrapa un coupe-papier spécial, particulièrement laid, un vieux cadeau de son imbécile de fils, un objet immonde reflétant autant le courage que le goût de son rejeton. Dans l'une comme l'autre catégorie, et en vérité dans beaucoup d'autres, l'enfant avait été médiocre, une vraie déception. Toutefois, l'engin était pratique pour ouvrir ces horreurs sans salir ses mains ou son coupe-papier préféré.

La missive n'était pas différente des précédentes. Gnia gnia négociations, gnia gnia paix, gnia gnia s'entendre malgré nos différences, gnia gnia guerre meurtrière, hin, seulement pour vous, songea Shion avec un léger ricanement, et gnia gnia appel à votre sagesse, bla, bla, bla... C'était lassant. Et pour finir, la signature, magistrale, assurée, austère. Rhadamanthe. Une des têtes de la Furrysistance, que Shion aurait bien aimé voir au bout d'une pique.

- Ah ! s'exclama-t-il avec colère. Il a bon dos, de parler d'entente entre les anges et les daemons ! Ce chien immonde... Oh oui, il doit connaître ça, hein, l'entente entre ange et daemon...

Il se tut brusquement, les lèvres tremblantes.

- Un outrage, murmura-t-il d'une voix blanche.

Sa poitrine se soulevait rapidement. Il serra les dents.

- Oui, un outrage, voilà ce que c'est, son entente ! cracha-t-il finalement en se levant, embrochant la lettre et l'enveloppe sur son vilain coupe-papier.

Il marcha droit à la cheminée où un feu brûlait joyeusement. Il ne faisait pas particulièrement froid, mais Shion exigeait qu'il y ait toujours des bûches en train de flamber dans son bureau. On pensait que c'était pour soulager ses articulations ou quelque chose du genre. Foutaises. C'était pour des occasions comme celle-ci. Il rappelait de son embarrassement lorsqu'il avait voulu mettre une de ces horreurs au feu, et que son âtre était plus froid qu'un cœur de daemon. Ce n'était arrivé qu'une seule fois.

Du bout des doigts, il arracha le papier de la lame du coupe-papier et le lâcha au milieu des flammes, regardant les fibres se racornirent, comme si elles se tordaient de honte, espérant comme à chaque fois que Rhadamanthe sentirait la force de son rejet et cesserait ses tentatives. La paix avec les daemons ? Leur permettre de vivre tranquillement aux côtés des anges ? Et puis quoi, encore ?

- Tant que je serais vivant, asséna Shion à l'attention d'un Rhadamanthe absent, cela n'arrivera pas. Chien de daemon, ponctua-t-il en se détournant pour revenir à son bureau.

OoOoOoOoO

Röseln, bibliothèque du QG de la Furrysistance...

Minos trouva Rhadamanthe à sa place habituelle : une petite table de bois sombre toute simple, avec quatre pieds de bois épais, installée près de l'unique fenêtre de ce que la Furrysistance nommait un peu pompeusement sa bibliothèque. Un frémissement dans l'air, le bruit de pas discrets battant en retraite, l'informa que son collègue n'était pas tout à fait seul. Le griffon-garou ne put retenir une grimace. Il n'avait rien contre les préférences de Rhadamanthe, mais tout de même... devait-il s'afficher ainsi ?!

Cette pensée lui avait à peine traversé l'esprit qu'il la rejetait en bloc. Il inspira et expira profondément, le regrettant aussitôt lorsque son nez se tapissa de poussière. Rhadamanthe ne s'affichait pas. Au contraire. C'était bien pour ça qu'il n'était jamais tout à fait seul à la bibliothèque, parce que c'était le seul endroit où son compagnon n'attirait pas les regards. Et dans ces circonstances, sa réaction à lui, Minos, était injuste.

- Bonjour, Rhadamanthe, salua-t-il finalement.

Son collègue se tourna vers lui, un peu raide - un peu contrarié, aussi, peut-être. Minos n'avait jamais trop su déchiffrer les émotions de son ami. Celui-ci ne l'aida pas, restant parfaitement impassible pendant quelques secondes. Puis il passa une main dans ses cheveux blonds.

- Je suppose que tu viens me voir à propos d'Eaque, finit-il par dire avec un mélange de gêne et de contrariété dans la voix. Je n'aurais pas dû le frapper, je sais.
- Je ne viens pas pour ça, répondit Minos.

En fait, il aurait dû. On ne balance pas un crochet du droit à un des chefs de la Furrysistance impunément, encore moins lorsqu'on est soi-même un autre chef de celle-ci. Les temps étaient durs, leur trio se devait d'offrir une façade unie. Pourquoi Eaque et Rhadamanthe refusaient-ils de le comprendre ?

Encore une fois, Minos se morigéna. Il était injuste avec le blond, là aussi. C'était Eaque, et Eaque seul, qui refusait obstinément de prendre en compte les intérêts de la Furrysistance, parce qu'il s'en fichait. Rhadamanthe était juste... un peu trop impulsif et idéaliste. Mais tout de même, il était intolérable d'en venir aux mains.

- Tant que cela ne se reproduit plus... poursuivit le griffon avec un rictus las.

Il attrapa une chaise qui traînait non loin et s'assit en face de Rhadamanthe. Il sourit légèrement.

- J'ai remplacé les fonds détournés par Eaque, expliqua-t-il.

Son ami sourit à son tour, se déridant enfin :

- Merci.
- C'est normal, répondit Minos en secouant la tête. Ces pauvres daemons n'avaient pas à souffrir de ses lubies.

Léger blanc.

- Je n'arrive pas à croire qu'il le pense toujours vivant, lâcha brutalement Rhadamanthe.
- Hadès était son père, lui rappela inutilement le griffon. Et nous n'avons jamais retrouvé son corps.
- Je sais.
- Moi aussi, au début j'ai eu du mal à y croire. Et je sais que toi aussi.
- Cela fait cinq ans.

Minos soupira.

- C'est vrai.

Ils restèrent face à face, dans un silence confortable. Ils ne voyaient pas trop quoi se dire, mais avec le travail agité qui leur bouffait la moindre miette de temps, ils ne cherchaient pas non plus. Juste rester comme ça, ensemble, pendant quelques minutes... Le griffon souffla.

- Je ferais mieux d'y retourner, marmonna-t-il sans conviction.

Rhadamanthe hocha la tête. Minos se leva, inclinant la tête en direction d'un rayonnage plongé dans la pénombre, saluant silencieusement celui qui s'y dissimulait avec un remarquable talent.

- Tu as du boulot à me confier ? demanda-t-il ensuite à son collègue avec un sourire. J'ai pris de l'avance sur le mien et je suis désœuvré jusqu'à ce que Rune rentre, ce qui n'arrivera pas avant tard ce soir, mentit-il.

Le blond hésita, se pinça les lèvres. Puis il se décida, attrapa un cartable de cuir élimé posé par terre, à côté de sa chaise. Il le tendit à Minos :

- Juste de la paperasse, fit-il avec reconnaissance.
- Parfait ! rétorqua le griffon. Profite bien ! ajouta-t-il avec un clin d'œil.

Sans attendre la réaction de Rhadamanthe, il fit volte-face et s'éloigna. Juste avant de quitter la bibliothèque, il entendit une voix chantante claironner :

- Et bien ! Pour un type qui refusait de m'approcher à moins de dix mètres, il a sacrément progressé ! Il me salue et pose son cul sur ma chaise, c'est pas merveilleux ?

OoOoOoOoO

Une chaise, Jabu aurait tué pour en avoir une sous les fesses, là, maintenant, tout de suite. Il s'était toujours considéré comme plutôt résistant à l'effort, une endurance forgée par des années de voyage incessant, mais là, il devait s'avouer vaincu. Leur groupe avait quitté Röseln deux jours auparavant et depuis, les anges imposaient un rythme infernal qu'il peinait à suivre. Tout ça pour arriver au plus vite à Geheimbourg, ville située, malheureusement, à l'autre bout du pays !

S'il avait été seul, Jabu aurait fait un léger crochet vers le nord, empruntant la route principale, plus confortable et sûre à arpenter, et aurait compté sur dix bonnes journées de voyage, peut-être même quatorze s'il s'arrêtait un peu à Altbourg au lieu de simplement la traverser. Marine, elle, avait prévu de prendre les petites routes, de façon à parcourir la distance qui les séparait de Geheimbourg en ligne droite... et en six jours à peine ! Le licorne-garou lui avait envoyé un regard halluciné. Elle avait ri.

- T'inquiète, Jabu, tout va bien se passer !

Le licorne-garou avait hoché la tête, peu convaincu, avant de s'intéresser à la carte étalée sur la table. Camus, un des amis que Marine lui avait présentés, était déjà penché dessus, repassant soigneusement à l'encre rouge leur itinéraire. Jabu fronça les sourcils.

- Pourquoi ne pas prendre le gué du Diable pour traverser l'Amperl ? Ce serait plus rapide, non ?
- Le problème, lui rétorqua Camus froidement, c'est que les alentours du gué du Diable sont infestés de daemons. En passant par le gué du Passereau, qui est sous le contrôle de l'Inquisition, on s'évitera un certain nombre de désagréments.

Jabu hocha la tête, vaguement mortifié sans savoir pourquoi. Enfin, si, il savait pourquoi : Camus ne l'aimait pas plus que ça, et avait l'art et la manière de le lui rappeler à tout moment. Cela mettait le daemon mal à l'aise.

- Mais tu as l'air de connaître la région ? lui demanda soudainement l'ange en relevant le nez de la carte pour le fixer de ses yeux bleu glacier.

Interdit, Jabu crut d'abord que Camus lui posait cette question uniquement pour arrondir les angles après sa réponse trop sèche, puis il écarta cette pensée de son esprit. Ce n'était pas le genre de son interlocuteur.

- Oui, un peu, expliqua-t-il. J'ai beaucoup voyagé...
- Et tu as déjà emprunté le gué du Diable ? l'interrogea Camus, soudainement très attentif.
- Heu...

Jabu hésita. Si le gué du Diable avait la réputation de grouiller de daemons, il pouvait difficilement affirmer qu'il n'avait jamais pris un autre chemin pour traverser l'Amperl.

- Quelques fois, oui, répondit-il prudemment.
- Et tu ne t'es jamais fait attaquer ? À quoi ressemble le gué, exactement ? Je n'y suis jamais allé moi-même, et tous les témoignages que j'ai recueillis dessus sont de seconde main...

Le licorne-garou cligna des yeux. Milo, le compagnon de Camus, rit.

- Ah, oui, on ne te l'avait pas dit... Cam' est passionné par tout ce qui concerne la géographie. Maintenant qu'il sait que tu connais un endroit qu'il n'a jamais vu, il ne va plus te lâcher...
- Oh, ça va, toi, grogna l'ange aux cheveux turquoise.

Jabu sourit. Milo savait toujours détendre l'atmosphère. Aussi, qualité non négligeable, c'était le seul, avec Marine, à le considérer comme un ami.

- Non, je n'ai jamais eu de gros ennuis, raconta-t-il rapidement. Ne pas avoir d'ailes, ça a ses bons côtés dans cette situation, on est moins automatiquement identifié comme ange. Et le gué... bah, c'est un gué assez ordinaire et plutôt sauvage, dans une zone très boisée, j'ai parfois dû le chercher longtemps.

Camus hocha lentement la tête, les yeux brillants.

- J'aurais d'autres questions, lâcha-t-il finalement. Mais concentrons-nous plutôt sur cette carte.
- Oui, un peu de concentration, les garçons ! intervint Marine avec énergie. Je vous rappelle que mon courrier, qui a décollé avec sa colombe avant-hier en fin d'après-midi, est probablement déjà arrivé à Geheimbourg. Ce qui signifie qu'on nous y attend, alors évitons de perdre trop de temps !

Ainsi, sous la houlette autoritaire de la rousse, les quatre avaient réussi à plier bagages assez rapidement, franchissant les portes de la Maison Inquisitoriale moins d'une semaine après l'arrivée de Jabu, sous les yeux soulagés d'Aphrodite, venu par politesse saluer Marine au moment de son départ. Depuis, deux jours s'étaient écoulés, deux jours de marche. En effet, les anges de l'Inquisition utilisaient peu de montures, préférant de loin leurs propres ailes. Il n'y avait même pas d'écurie dans la Maison de Röseln ! La première partie du trajet, à savoir les quatre jours les séparant du gué du Passereau, devrait donc être faite à pied.

Une fois là, Marine espérait récupérer une monture pour Jabu dans une auberge installée non loin du gué, sous la protection de l'Inquisition. Souvent, les établissements de ce genre possédaient une écurie et permettaient notamment contre paiement d'échanger des chevaux épuisés contre des montures plus fraîches. L'Inquisition utilisait peu ce genre de services, mais la majorité des anges n'entraînaient pas assez leurs ailes pour pouvoir tenir sur de longues distances. Suant, courbaturé, Jabu avait hâte d'y être.

- Ça va ? lui demanda Milo avec sollicitude, en ralentissant légèrement pour se porter à sa hauteur.
- Oh oui, tout baigne ! ricana Jabu. Dans la sueur et la fatigue, mais tout baigne.
- J'aime te voir aussi positif, ironisa son ami en secouant ses boucles d'un violet sombre. Mais je t'accorde qu'il fait insupportablement chaud ! Je ne sais pas comment fait Camus... ajouta l'ange avec une moue rêveuse et admirative en direction de son compagnon.

Celui-ci marchait aux côtés de Marine, ne semblant pas affecté le moins du monde par la chaleur. Jabu était certain que, même en y regardant de très près, on ne trouverait pas la moindre gouttelette de sueur sur sa peau pâle. Ni le moindre coup de soleil à la fin de la journée. Vraiment, la nature était injuste.

- Moi non plus, répondit-il sobrement à Milo. Je me sens comme une serpillère mal essorée à côté de ces deux-là.
- Excellente comparaison. Mais personnellement je ne crois pas avoir sombré si bas...

L'ange réfléchit quelques secondes, puis poursuivit :

- Je crois que je suis quand même encore au stade angélique. Puant la transpiration, certes, mais angélique.
- Je vois qu'on s'efforce de garder une certaine dignité...
- J'essaie, confirma Milo d'un ton dramatique.

Jabu ne lui répondit pas tout de suite, trop occupé à poser un pied devant l'autre. Le soir tombait, le groupe cheminait depuis de nombreuses heures maintenant. Pas étonnant que le nouveau fatigue ! Même si Milo devait avouer être assez impressionné par le jeune ange. Il ne payait pas de mine comme ça, et il lui manquait un peu d'entraînement, mais il avait du potentiel, ce petit ! Pour ne rien gâcher, il était sympathique.

- Camus, Marine ! lança l'ange d'une voix assez forte. Je propose de s'arrêter là, perso je n'en peux plus.
- Mais, protesta son compagnon, on n'a pas encore tout à fait parcouru la distance prévue pour aujourd'hui !

Milo soupira :

- Est-ce vraiment nécessaire de respecter à la lettre le programme ?
- Non, trancha Marine. Jabu a l'air épuisé lui aussi. On va trouver un endroit pour camper cette nuit. On n'est pas en retard non plus, inutile de nous flinguer la santé en essayant à tout prix de respecter des objectifs trop ambitieux.

Jabu sourit avec reconnaissance, peu dupe de la manœuvre de Milo. Il savait son ami plus endurant que ça.

- Merci, lui souffla-t-il discrètement lorsque leur groupe se posa enfin dans une petite clairière ombragée, au milieu d'un bois à côté de la route.
- De quoi tu parles ? lui répondit l'ange avec un clin d'œil en enlaçant son amant. Je suis vraiment crevé !

Le licorne-garou hocha la tête sans rien ajouter et s'étendit aussitôt. Il n'avait pas faim, juste envie de dormir. Il ferma les yeux.

- Il dort ? chuchota Marine depuis l'autre côté de leur feu de camp.
- Comme un loir, rétorqua Milo.
- Il va devoir s'entraîner, diagnostiqua Camus.
- Et si tu t'en occupais ? suggéra soudainement la rousse.

L'ange aux cheveux turquoise la fixa quelques secondes.

- Impossible, finit-il par répondre. J'ai déjà mon fils et mon neveu pour m'occuper. Mais ta proposition m'étonne.
- Ah bon ?
- Oui, je pensais que tu voulais le prendre comme apprenti.

Léger silence. Marine soupira.

- La dernière fois que j'ai eu un apprenti... ça a mal tourné.
- Ce n'est pas de ta faute ! protesta Milo, un peu trop fort.

Les deux autres lui lancèrent un regard appuyé, et il baissa d'un ton pour continuer :

- Seiya est juste impossible. Et si on oublie son caractère, il reste extrêmement doué. Tu ne peux pas dire que tu as complètement foiré son entraînement !
- Tu as peut-être raison, sourit Marine. Merci, Milo.

L'ange aux cheveux violets haussa les épaules et termina en quelques bouchées son sandwich.

- Je vais y réfléchir, reprit la rousse en s'étirant.

Elle bâilla.

- Je dois avouer que ça me plairait bien, lâcha-t-elle en s'allongeant. Je suis épuisée, je vais dormir tout de suite.
- Je vais veiller, annonça Camus.

Milo s'installa confortablement pour la nuit, collé à son compagnon.

- Réveille-moi dans quelques heures pour prendre la suite, marmonna-t-il avant de fermer les yeux. Et bonne nuit !
- Bonne nuit, lui répondit la rousse, la voix déjà rendue pâteuse par le sommeil.

La nuit était complètement tombée, à présent. Outre trois respirations apaisées et le craquement des flammes, Camus pouvait entendre une foule de petits bruits étranges, bruissements, souffles, grincements, crépitements. Rien qui soit vraiment inquiétant.

- Bonne nuit, chuchota-t-il avec satisfaction, car ce soir, c'était autant une constatation qu'un vœu.