Bonjour à tous ! Merci beaucoup pour les retours sur le chapitre précédent, c'est toujours encourageant !
J'espère que ce chapitre vous plaira! Il n'est pas aussi sombre que le précédent mais je suis d'avis que ce sont les moments plus légers, plus lumineux, qui permettent de vraiment mettre en exergue le pire (qui reste à venir, vous vous en doutez ;) ).
J'en profite pour signaler, pour ceux qui préfèrent cette plateforme, que cette histoire est également disponible sur AO3.
Bonne lecture :)
CHAPITRE 3. L'invité surprise
Déni, marchandage, colère, dépression, acceptation : telles sont les étapes du deuil. Je me demande si l'on traverse les mêmes, lorsque l'on fait le deuil de soi-même. Et dans ce cas, laquelle de ces étapes s'applique à moi ?
Je me sens sonné, comme si j'avais pris le Magicobus de plein fouet. Pourtant, malgré mon état de choc, je ne crois pas être dans le déni. J'ai fait mon choix, il est ancré jusqu'au fond de mon âme : je ne me battrai pas. Je laisserai ma Marque me contaminer, me consumer et m'emporter. Avec un peu de chance, elle me laissera suffisamment de temps pour me permettre d'économiser quelque chose à léguer à Parvati et à Astoria. Ainsi, Parvati aura de quoi voler de ses propres ailes et Astoria pourra se consoler de la perte de son meilleur client.
Ai-je déjà atteint le stade de l'acceptation ? C'est difficile à dire. J'ai doublé les doses des potions d'Astoria. Grâce à elles, j'évite de me laisser emporter par le tourbillon de mes pensées. La drogue étouffe l'angoisse, la colère, la tristesse. Elle me permet de tenir le cap que je me suis fixé : plutôt mourir que d'être un meurtrier.
Personne n'est au courant de l'ultimatum posé par Victor Anderson. J'ai dit à Parvati que j'avais consulté le Médicomage qu'elle m'avait conseillé, le Dr Singer, et qu'il m'avait prescrit un traitement qui devrait m'aider à aller mieux. Elle a eu l'air soulagé et m'a remercié de l'avoir écoutée. Je n'ai ressenti aucune culpabilité, juste un vide vertigineux dans ma poitrine.
OOO
Il est midi, l'heure de la pause déjeuner. Nous n'avons pas eu énormément de clients, ce matin : le parchemin sur lequel je répertorie les ventes est tristement vide. De l'autre côté de la boutique, Parvati a eu plus de chance que moi ; d'un mouvement adroit du poignet, elle emballe les feuilles de thé que vient de lui acheter sa cliente et empoche ses gallions d'un air ravi.
– Elle était vraiment obligée de venir ici pour acheter ces machins ? Il y a en partout, marmonné-je après son départ, en me massant le front pour faire passer une énième migraine. Il lui suffisait de pousser les portes d'un salon de thé.
Parvati me considère avec sévérité.
– Ce n'est pas la même qualité.
– Tu parles, ce sont les mêmes feuilles partout.
– Tu n'y connais rien, insiste-t-elle en redressant le nez d'un air péremptoire qui me rappelle Miss « Je-sais-tout » Granger. Les ondes de notre boutique favorisent le Troisième Oeil, il imprègne chacun des artefacts que je commercialise. Les feuilles vendues dans les salons de thé peuvent se rhabiller à côté des miennes.
– Sérieusement, Patil ?
– Bien sûr. Et moi aussi, j'en suis imprégnée. Il me suffit de passer la porte d'entrée pour être beaucoup plus sensible aux ondes divinatoires. Telle que tu me vois, je peux prédire le futur les yeux fermés.
Elle a l'air tellement sérieuse que je ne peux m'empêcher de ricaner.
– Eh bien vas-y, fais-moi une prédiction, j'ai hâte de savoir ce que ton Troisième Oeil t'apprendra sur mon avenir, la défié-je.
Je m'attends à ce qu'elle m'envoie promener, mais elle n'en fait rien. Un curieux sourire se dessine sur son visage, elle ressemble à une chatte qui vient d'attraper une souris juteuse et s'apprêter à jouer avec. Elle s'approche de moi et m'ordonne fermement :
– Donne-moi la main.
Je m'exécute, sans cesser de ricaner. Parvati m'ignore ; elle inspecte scrupuleusement la paume de ma main, glisse son index sur les lignes qui zèbrent ma peau. Je n'arrive pas à déterminer si elle est sérieuse ou si elle se fout de ma gueule. Mon futur est-il réellement gravé dans le creux de ma main ? Tout à coup, je me demande si la malédiction que Voldemort a insufflé dans mes veines se détache du reste, ainsi que l'ultimatum posé par le Dr Anderson : tuer ou être tué. Si c'est le cas, comment réagira-t-elle ?
Il est trop tard pour retirer ma main, désormais. Parvati lève les yeux, l'air grave. Mon coeur s'emballe, je ne peux m'empêcher d'être parcouru d'un frisson d'appréhension.
– J'ai vu des choses, dit-elle en me relâchant lentement. Des choses que je n'aurais pas dû voir.
Ma bouche s'assèche alors que mon coeur s'affole.
– Quelles choses ?
– J'ai vu…
Elle semble hésiter, mais poursuit :
– J'ai vu un homme, aux cheveux sombres et aux yeux clairs.
Je pense immédiatement au Dr Anderson, avec ses cheveux bruns, ses yeux bleus et ses allures de chat de gouttière. Si elle l'a vu, lui, alors qu'a-t-elle vu d'autres ? Mes muscles se raidissent et une vague de froid déferle dans ma cage thoracique. Parvati a l'air plus mystérieux que jamais lorsqu'elle continue, ses yeux bruns rivés aux miens :
– Il se tenait juste là, à l'entrée de la boutique… il te cherchait.
– Parvati, si c'est une plaisanterie…
– Il a prononcé ton nom, et toute couleur a quitté ton visage.
Je veux bien la croire. Je dois déjà être aussi blanc que le plafond de notre boutique.
– Mon nom ? Il n'a rien dit d'autre ?
– Ça se passait aujourd'hui, continue Parvati en m'ignorant superbement. Dans exactement deux minutes. Non… dans une minute. Quarante secondes. Trente. Vingt.
– Patil, ce n'est vraiment pas drôle.
– Dix… neuf… huit…
– Patil !
– … Deux… un…
Elle s'arrête. Rien ne se passe.
– Félicitations, Patil, tu viens de prouver l'inefficacité de ton Troisième Oe-
A cet instant, le carillon de la boutique tintinnabule. Je me retiens de faire un bond en arrière et, le coeur tambourinant à tout rompre dans ma poitrine, me tourne vers l'entrée baignée de la lumière fuligineuse caractéristique du mois de septembre. Je m'attends à retrouver le faciès moqueur de Victor Anderson, bien campé dans sa blouse blanche de Médicomage, mais c'est un tout autre visage qui s'encastre dans mon champ de vision.
Nom d'un troll à trois jambes, c'est une blague ?!
– Parvati, j'ai bien eu ton hibou, qu'est-ce qu'il y a de si urge… Malefoy ?
Je ne sais pas si je suis soulagé ou horrifié lorsque les prunelles vertes de Harry Potter rencontrent les miennes. J'entends Parvati s'esclaffer dans mon dos, et peu à peu, les pièces du puzzle s'imbriquent dans mon esprit.
Potter a l'air tout aussi incrédule que moi. Ses yeux exécutent des allers-retours entre Parvati et moi, il réalise en même temps que moi ce qu'il se passe. L'infâme traîtresse ! Elle s'est bien moquée de moi, elle n'a rien prédit du tout, elle a simplement demandé à Potter de venir à la boutique et m'a retenu ici jusqu'à son arrivée. Si je n'étais pas aussi abasourdi, je crois que je l'étranglerais.
– Salut Harry ! Je t'ai fait venir pour une suspicion de magie noire dans une de mes marchandises, mais les choses se sont arrangées juste avant ton arrivée, n'est-ce pas merveilleux ? glousse Parvati comme si de rien n'était, puis elle fait mine de regarder sa montre (qui n'indique pas l'heure, mais l'alignement des planètes, et elle sait très bien que je le sais). Mince, je n'avais pas vu l'heure, j'ai rendez-vous avec ma soeur au Chaudron Baveur dans une minute ! Je vous laisse. Encore désolée de t'avoir fait déplacer pour rien, Harry. Drago t'offrira un café de ma part, pour me faire pardonner. A plus tard, les garçons !
Et ma perfide associée s'en va dans un tourbillon de cape violet foncé, qui produit un froufrou soyeux dans son sillage. Nous nous retrouvons en tête-à-tête comme deux abrutis, Potter et moi, chacun d'un côté de la boutique, englués dans nos embarras respectifs.
Malgré ma stupeur, je ne peux m'empêcher de le dévisager. Cela fait huit ans que je ne l'ai vu qu'à travers le papier jauni des journaux. Ces derniers mettaient en avant des portraits héroïques, flatteurs, mais laissant peu de place à l'humanité. C'est un tout autre Harry Potter qui se tient face à moi.
Ses cheveux noirs sont plus ébouriffés que jamais, ses mèches en désordre battent son front et ses joues, leurs pointes commencent à boucler. Ses yeux sont de la même teinte que dans mes souvenirs – toujours ce vert vif, profond – mais ils me semblent plus distants, leur lumière s'est émoussée. Et ils surplombent des cernes qui n'étaient pas là, du temps de Poudlard, trahissant de longues heures d'insomnie. Quels sont les fantômes qui le tiennent éveillés, la nuit ? Ceux de ses proches sacrifiés sur l'autel de la guerre contre Voldemort ? Tous ces sorciers avides de magie noire auxquels il s'est heurté, durant sa carrière d'Auror ? Où est-ce le fantôme de celle qui a partagé une importante partie de sa vie avant de le quitter pour un autre, faisant les gros titres des journaux ? La réponse ne se trouve ni sur son visage, ni dans les articles de journaux que j'ai amassés au fil des années.
Le silence se prolonge, s'épaissit, menace de nous étrangler. Il faut que je le brise.
– Tu le veux maintenant ? parvins-je à articuler.
Il me regarde d'un air perplexe – cet air un peu benêt, qui lui est propre – et je retrouve dans ses traits l'adolescent de dix-sept ans que j'ai connu.
– Le café, précisé-je d'un ton impatient.
Il n'a toujours pas l'air de comprendre. L'agacement me chatouille, délicieusement familier, une oasis au milieu du désert qu'est devenu mon coeur.
– Le café de la part de Patil, pour s'excuser de t'avoir fait venir jusqu'ici.
– Je ne savais pas que tu travaillais avec elle, me dit-il, ce qui ne répond absolument pas à ma question – mais est-ce étonnant ?
Les Gryffondor n'en font qu'à leur tête, même devenus adultes.
– Vous êtes amis ?
Je hausse les épaules, conservant un visage impassible.
– Associés, réponds-je, ce qui est plus facile à admettre.
– Ah.
Ah, c'est le cas de le dire. Il se passe la main dans les cheveux, il a l'air gêné. Pourtant, c'est moi qui devrais l'être. C'est moi qui conserve un carnet consacré à sa personne dans ma table de chevet. C'est moi qui rêve de lui presque toutes les nuits. C'est moi qui ai imaginé mille fois le moment où je le reverrai, après ces huit ans de séparation. C'est moi qui ai poussé – involontairement – Parvati à organiser cette rencontre, sans avoir aucune idée de ce que je ferai lorsqu'elle arriverait enfin.
Et pourtant, je ne ressens pas le moindre embarras. Il faut dire que la douleur grignote à peu près tout le reste, et m'empêche de raisonner et ressentir correctement. Si je devais me décrire, à cet instant précis, ce serait : prisonnier. Je suis prisonnier de mon corps et du regard que Harry attache sur moi.
– Je n'imaginais pas le Serpent s'associer au Lion, finit-il par dire, les lèvres frémissant, comme s'il retenait un sourire moqueur.
– Si cela l'aide pour ses affaires, le Serpent n'y voit aucun inconvénient, rétorqué-je, ce qui semble l'amuser.
Il promène son regard autour de lui, s'attarde sur les chaudrons, les fioles, les bouteilles alignées sur les étagères.
– Votre commerce a l'air bien rôdé, admet-il. Et vos prix sont plus raisonnables que dans le reste du Chemin de Traverse.
– Pour toi, c'est vingt-cinq pour cent supplémentaire.
Il sourit sans faire de commentaire. Il a fait le tour de la boutique, l'air sincèrement curieux. Il doit sentir mon regard peser sur ses épaules, car il déclare brusquement :
– Écoute, je ne veux pas te déranger. Je croyais que Parvati avait des soucis, mais puisque tout va bien…
Il esquisse déjà un geste en direction de la sortie.
– Ouais, tu devrais y aller. Je suis sûr que le Bureau des Aurors est totalement perdu sans sa mascotte.
Il s'arrête et se retourne vers moi. Je ne sais pas à quoi je m'attendais, mais certainement pas à ce qu'il éclate de rire. A la façon dont sa mâchoire se crispe, j'ai l'impression qu'il n'a pas ri depuis longtemps.
– Tu n'as pas changé. Toujours aussi agréable.
– Je me suis entraîné avant de te voir, je ne voulais pas te décevoir.
Les mots m'ont échappé sans que je réfléchisse. Les choses ont toujours été ainsi, entre nous : si simples. Les répliquent fusent, tissent une toile autour de laquelle nous papillonnons en prenant garde à ne pas nous laisser emprisonner. Ça m'avait presque manqué. Je plaisante : bien en sûr que oui, ça m'a manqué. Ça m'a beaucoup trop manqué pour que ce sentiment soit normal. Il y a indéniablement quelque chose qui débloque en moi.
Potter croise les bras et la toile se resserre.
– Je suis sûr que le Bureau des Aurors ne verra aucun inconvénient à ce que je reste ici quelques minutes pour goûter à ce fameux café. Ce n'est pas tous les jours que Drago Malefoy propose quelque chose sans rien attendre en retour.
– Tu n'as pas peur qu'il soit empoisonné ?
Son sourire s'agrandit.
– Je ne serais pas un bon Auror si je n'avais pas toujours du bézoard sur moi.
– Tu m'en diras tant.
OOO
Nous nous retrouvons dans l'arrière-boutique, enfoncés dans les fauteuils élimés sur lesquels Parvati et moi avons l'habitude de passer nos pauses, deux tasses brûlantes nichées entre les mains. La porcelaine est un peu ébréchée et le café n'est pas fameux, mais Potter ne fait aucun commentaire. Il avale sa boisson comme s'il s'agissait de jus de citrouille. Je suppose que c'est normal, pour les Aurors, de carburer à la caféine. Heureusement que Parvati n'a pas laissé d'omelette par terre, aujourd'hui. Je me demande ce que Potter penserait de l'oomancie, l'art méconnu de demander à son jaune d'oeuf s'il pleuvra le lendemain.
– Garde le marc, Patil s'en sert pour ses prédictions, lui dis-je après une gorgée de café qu'une giclée de lait n'a pas suffit à adoucir.
Potter observe le fond de sa tasse d'un air perplexe.
– La Divination est décidément un mystère, commente-t-il en la reposant sur sa soucoupe.
– Ce n'est que de la poudre aux yeux, persiflé-je. Mais c'est vendeur. C'est grâce à ses astuces de diseuse de bonne aventure que notre boutique n'a pas encore coulé. Les clients s'intéressent plus à son marc de café qu'à mes élixirs de paix.
– Pourtant, les potions sont très prisées, en ce moment, s'étonne-t-il. Le marché est réduit, les ingrédients sont plus chers et plus difficiles à trouver depuis les nouvelles réglementations du Ministère de la magie. De ce que je vois, les gens se les arrachent.
– Je le sais bien, Potter. Le problème, ce n'est pas les potions, c'est le potionniste.
Il m'adresse un regard intrigué. Merlin, j'avais oublié que les sous-entendus, ce n'était pas sa tasse de thé. Pour qu'il comprenne quelque chose, il faut que ce soit aussi gros qu'un demi-géant dans un magasin de porcelaine. Je soupire :
– Je n'ai pas une très bonne réputation dans le milieu. Les gens voient encore en moi le morveux qui a rejoint Voldemort à seize ans, a tenté de tuer Dumbledore et a passé la guerre du côté des Mangemorts.
– Mais tu as été innocenté, s'étonne Potter. Tu n'as même pas de casier judiciaire.
– Mon nom me suffit à me condamner, dis-je (ce qui sonne beaucoup plus mélodramatique que ça ne l'était dans mon esprit).
– Tu ne pourrais pas le changer ? Devenir une sorte de… John Doe, et recommencer à zéro ?
– Non.
Je refuse de me débarrasser du dernier héritage de mes parents. S'ils ont commis des erreurs, il m'est impossible de les renier : je suis ce qu'ils ont fait de moi. Et vu le temps qu'il me reste à vivre… autant profiter de mes derniers mois – mes derniers jours ? – sans m'encombrer de paperasse administrative.
Potter n'insiste pas. Il a dû sentir que ce serait inutile. A la place, il observe l'arrière-boutique de la même façon qu'il a observé le reste de la boutique : avec curiosité, sans une once de jugement dans ses yeux verts.
– C'est du Véritaserum ?
Sa question me prend de court. Il me montre un chaudron qui bouillonne paresseusement sur une étagère. La potion, translucide et scintillante, semblable à du cristal liquide, n'est pas encore terminée : je ne pourrai pas la vendre avant plusieurs jours.
– Pourquoi, Potter ? Ton ou ta petite amie t'a raconté qu'il a passé le week-end chez ses parents, et tu veux vérifier qu'il ou elle te dit la vérité ?
– Bien sûr que non, proteste-t-il aussitôt. Ça, c'est le genre de méthode qu'utiliserait un Serpentard. N'est-ce pas ?
Il darde son regard dans le mien, ce regard qui a hanté mes cauchemars et qui, désormais, me défie sans dévier de sa trajectoire. Je me force à ricaner pour masquer mon trouble.
– Les Serpentard ont d'autres moyens de faire éclater la vérité, Potter.
– Je parie qu'ils impliquent des tortures soigneusement sélectionnées, avec moult poisons et pinces à linge.
– Oui, et je suis sûr que tu adorerais les connaître. Tu sembles être le genre de personne qui aime souffrir.
Une nouvelle fois, il me surprend en éclatant de rire. Je me détends légèrement et attends patiemment qu'il reprenne son sérieux.
– Pour l'instant, je me contente du Véritasérum. Or nous en manquons, au Bureau. C'est une potion extrêmement difficile à réaliser, et comme je te l'ai dit, le marché des potions est très tendu, en ce moment. Sans compter celles de mauvaise qualité qui circulent, et qui sont de plus en plus nombreuses depuis que Severus Rogue est… euh…
– Mort, complété-je d'un ton froid.
Il m'adresse un regard qui ressemblerait presque à un regard d'excuse. Je hausse les épaules, essayant de ne pas penser à celui qui était mon mentor, néanmoins son souvenir écorche mes pensées.
– C'est cinquante le flacon, annoncé-je en reportant mon attention sur mon interlocuteur.
– Cinquante noises ?
– Je ne suis pas le Chaudron Populaire, Potter : cinquante gallions. Ça reste inférieur au prix du marché. Sauf si ça dérangerait le Bureau des Aurors de s'approvisionner auprès d'un ancien Mangemort…
A ces mots, ma Marque des Ténèbres me brûle et je sens une pointe de douleur traverser mon oeil droit. Potter ne remarque rien, il est trop occupé à sourire d'un air victorieux. Ses yeux s'agrandissent et, l'espace d'un battement de cils, la lumière d'antan revient illuminer ses prunelles.
– Avec ça, on va enfin réussir à le coincer, murmure-t-il pour lui-même. Son alibi ne tiendra plus.
– Euh… au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, je suis encore là, Potter. De qui tu parles ?
Ses paupières papillonnent, on dirait qu'il vient de se rappeler de ma présence.
– Nestor Selwyn, dit-il.
Ce nom m'est familier et mes sourcils se froncent.
– C'est le fils d'un Mangemort emprisonné à Azkaban, me répond Potter. Il est soupçonné d'avoir tué plusieurs Moldus. Normalement, c'est la Brigade de police magique qui s'occupe de ce genre de cas, mais comme on a retrouvé des traces de magie noire chez lui l'affaire nous a été confiée. Il a disparu et son épouse assure n'avoir aucune idée de l'endroit où il se trouve. Nous avons délivré une autorisation pour qu'elle soit soumise au Véritasérum mais nous sommes en rupture de stock.
– Qui l'aurait cru ? Même les Aurors sont soumis à des restrictions budgétaires, laissé-je échapper, moqueur.
Pour tout dire, je suis un peu surpris par son affaire. Je pensais que les Aurors agissaient de manière plus nobles qu'en utilisant de telles potions… mais la guerre a changé les choses, les pratiques se sont durcies. Potter s'est déjà levé, on dirait qu'il a hâte de se replonger dans son dossier. Ses yeux se sont remis à briller, il a l'air plus vivant qu'auparavant.
– La potion sera prête dans trois jours, dis-je pour le calmer. Remise uniquement en mains propres, on n'utilise pas de hiboux, Patil et moi.
– Très bien.
– Je peux l'apporter directement au Ministère, si tu le souhaites.
Je regrette immédiatement ces paroles. Pourquoi vouloir aller au Ministère, plutôt que le faire se déplacer à la boutique ou lui donner rendez-vous dans un lieu-tierce ? La réponse est simple, et plutôt effrayante : parce que je ne veux pas rater cette occasion inespérée de me rapprocher de lui. De pénétrer dans son monde, dans son univers d'Auror… Si les journaux sont expansifs s'agissant des affaires qu'il a résolues, ils restent discrets sur ce à quoi ressemble son lieu de travail – pas sûr que les lecteurs soient intéressés par la taille de son bureau ou par ses goûts en matière de décoration intérieure.
Est-ce que Parvati trouverait cela malsain ? Je ne suis pas non plus en train de forcer sa serrure ou de transplaner chez lui pendant son sommeil… Je suppose que je reste dans les limite de la bienséance. En tout cas, bien qu'il affiche une mine stupéfaite, il accepte ma proposition de bon coeur :
– Bien sûr, tu peux venir directement à mon bureau. Il se trouve au niveau deux du ministère, porte numéro vingt-deux. Envoie-moi un message quand tu arriveras, me dit-il en me tendant un petit morceau de parchemin qui doit être sa carte de visite.
– D'accord.
Je me relève à mon tour, le coeur plus lourd que ce matin. Il est temps pour Harry de repartir au Département de la justice magique, et pour moi de me retrouver en tête-à-tête avec mes pensées lugubres. Par réflexe, je lui tends la main pour sceller notre accord. L'hésitation fait tressaillir le visage de Harry, il repense probablement à l'enfant de onze ans que j'étais et qui a tenté d'être son ami par le biais d'une poignée de mains.
– C'est un accord purement commercial, Potter. Je te promets que serrer ma main ne dissoudra pas ton âme dans les acides sulfuriques de l'Enfer.
– Je n'en suis pas sûr, répond-il en s'exécutant, un sourire en coin.
Il ne croit pas si bien dire.
OOO
– Alors ? demande Parvati avec avidité lorsqu'elle rentre de son déjeuner avec sa soeur, les joues encore rosies par les bourrasques de l'automne.
– Alors tu n'es qu'une sale fouineuse machiavélique.
L'insulte ne l'atteint pas. Elle a trop envie de savoir ce que Harry et moi avons fait pendant son absence pour être vexée. Elle trépigne autour de moi comme une fillette surexcitée et je me retiens de lui jeter un maléfice du Saucisson.
– Vous avez pris un café ? Vous avez discuté ? Tu lui as raconté que tu collectionnes tous les articles de presse qui le concernent ?
– Bien sûr que oui. Ensuite, j'ai découpé son corps en morceaux et je l'ai rangé au fond d'une malle.
– Allez Drago, raconte-moi ce qu'il s'est passé !
– Comment va ta soeur ? m'interromps-je en m'asseyant derrière le comptoir de la boutique, prêt à accueillir nos clients de l'après-midi.
– Padma va bien, ce n'est pas la question.
– Toujours mariée à son Moldu ?
– Ils essaient d'avoir un enfant, si tu veux tout savoir. Mais ne me fais pas croire que la vie de ma soeur t'intéresse !
Elle n'a pas tort : Padma Patil est le cadet de mes soucis. Je ne l'ai rencontrée qu'une seule fois, alors qu'elle était venue rendre visite à sa soeur, et elle s'est montrée très froide à mon égard. Elle me soupçonne de manipuler sa jumelle en me servant de ses failles pour l'attacher à moi, mais je n'y peux rien si elle-même ne fait rien pour l'aider à surmonter ses traumatismes. Après la guerre, elle a préféré tourner le dos au monde sorcier et s'enticher d'un séduisant Moldu qui vend des automobile, laissant sa soeur se débrouiller toute seule avec son idée de boutique ésotérique. Je suppose que maintenant, elle regrette de l'avoir laissée vendre son âme à un Malefoy.
– Je lui ai proposé de lui vendre du Véritasérum. Cinquante gallions la fiole. Je les lui apporterai à son bureau lorsque la potion sera prête, dis-je finalement pour qu'elle me laisse tranquille. Maintenant, arrête de gigoter, tu me donnes le tournis.
Ses yeux s'écarquillent de surprise.
– Oooh, alors tu vas aller jusqu'au Ministère de la magie pour le voir ? C'est trop mignon ! Je pourrai venir avec toi ?
– Pourquoi, tu veux reluquer des Aurors ?
Elle pouffe de rire.
– Mais non, idiot ! Je pense simplement que tu as besoin de quelqu'un pour te montrer comment te comporter en public, et je suis la plus indiquée pour cela.
Je plisse les yeux sans comprendre où elle veut en venir. Elle insiste :
– Tu ne t'en rends pas compte, mais tu ne passes pas inaperçu. Tu regardes toujours les gens comme si voulais leur jeter un maléfice en plein visage.
– Généralement, ce sont eux qui veulent me jeter un sort.
– Tu es trop sur la défensive. Dans l'Allée des Embrumes, ça passe, mais au Ministère de la magie tu risques de t'attirer des ennuis.
– Je préfère simplement garder mes distances, protesté-je. Tout le monde ne peut pas avoir la langue aussi pendue que toi.
– Oh allez, ça me ferait vraiment plaisir de venir avec toi !
J'hésite à l'envoyer voir chez les trolls si j'y suis. Serait-elle capable de venir quand même, quitte à se cacher derrière un sortilège de Désillusion ? Honnêtement, je pense que oui. Si elle tient tant que ça à m'accompagner au Ministère, autant l'avoir sous les yeux.
– Très bien, soupiré-je. Tant que tu arrêtes de jacasser.
– Merci Drago !
Un sourire illumine ses traits. Alors qu'elle se précipite vers un client qui vient d'entrer, je sens une douleur me poignarder l'oeil et un grognement étouffé m'échappe. Bordel de troll, ce n'est vraiment pas le moment…
Pourvu que rien de comparable ne m'arrive lorsque j'irai au Ministère, ou que mon état ne s'aggrave brutalement, comme lorsque Victor Anderson m'a à moitié ramassé dans la rue… Tu sais comment faire pour éviter ça, susurre une voix qui ressemble à la sienne dans le creux de mon oreille. Je la chasse immédiatement.
J'ai fait mon choix, et je ne le changerai pas.
