Bonjour à tous !

Avant de débuter le quatrième chapitre, merci pouik pour ton commentaire !

J'espère que la suite vous plaira, n'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez. La suite devrait arriver dans quelques jours, avant la petite pause réglementaire des fêtes :)

Bonne lecture !


CHAPITRE 4. Altercation au Ministère

Le miroir me renvoie un triste reflet, tout caparaçonné de gris et de noir. Les couleurs m'ont abandonné ; la laine sombre de ma cape fait ressortir le blanc de ma peau. Ce n'est pas un blanc d'albâtre, sur lequel on aimerait promener les doigts pour en apprécier la fraîcheur satinée, plutôt un blanc maladif qui fait ressortir les os saillants de mon visage. Pour le dire moins élégamment : j'ai vraiment une sale gueule. Mes yeux sont ternes, d'un gris dévoré par le sang. Mes cheveux blonds et lisses retombent piteusement sur mes joues, on dirait du crin de licorne malade. J'essaie de les repousser en arrière, de dégager mon visage, mais quelques mèches rebelles s'acharnent à chatouiller mon nez. Tant pis. J'attrape la fiole de Véritasérum que j'ai promis à Harry et la fourre dans ma poche.

Parvati m'attend devant la boutique ; nous avons prévu de transplaner ensemble dans le hall du Ministère de la magie. Lorsque j'arrive à sa hauteur, elle me détaille avec scepticisme :

– Tu es sûr que le traitement que t'a prescrit le Dr Singer fonctionne correctement ?

– Certain, lui assuré-je, et sans lui laisser le temps de protester je lui attrape le poignet pour que nous transplanions.

Le hall du Ministère de la magie est en plein ébullition. Il y a des sorcières et des sorciers à perte de vue, engoncés dans les robes bariolées qui correspondent à leurs professions. Personne ne remarque notre arrivé, mais je ne parviens pas à me détendre. A mes côtés, Parvati se met en quête de trouver l'ascenseur qui nous mènera au Département de la justice magique. Je lui emboîte le pas, accrochant mon regard aux longs cheveux noirs qui flottent dans son sillage.

Nous nous engouffrons dans l'ascenseur en même temps qu'un sorcier doté d'une carrure digne d'un Gardien de Quidditch, aux cheveux blonds coupés en brosse. Je l'ignore et me concentre plutôt sur Parvati, qui relit la carte de visite laissée par Harry.

– Porte numéro vingt-deux, énonce-t-elle à voix basse. On va devoir traverser la moitié de l'étage pour le trouver. J'espère qu'on ne rencontrera pas grand-monde.

L'attention de notre compagnon d'ascenseur est piquée : il tourne les yeux vers Parvati et l'observe longuement, s'attardant sur l'échancrure de sa robe de soie. Ma mâchoire se crispe, mais je demeure silencieux. Ce n'est pas le moment de nous faire remarquer.

Nous sortons tous les trois en même temps. Nous nous apprêtons à laisser notre compagnon derrière nous lorsqu'il décide de nous apostropher :

– Tu ne serais pas la petite vendeuse de breloques de l'Allée des Embrumes ? Celle qui se prend pour une voyante ?

Parvati et moi nous retournons d'un même mouvement. Parvati gratifie l'homme de ce sourire velouté qui lui attire généralement la sympathie des clients.

– C'est peut-être moi, pourquoi ?

– J'ai entendu parler de toi, répond l'homme en la toisant de toute sa hauteur. Il paraît que tu vends des cochonneries, du café pourri, du thé moisi, des boules de cristal en toc à des prix abracadabrants.

Le coin de ses lèvres se relève, dessinant un rictus méprisant.

– Il y a vraiment des pigeons qui tombent dans le panneau ?

Les doigts de Parvati se crispent contre mon bras. Ses yeux me conjurent de ne pas intervenir, mais les mots s'échappent malgré moi :

– Qu'est-ce que tu lui veux ?

L'homme se tourne dans ma direction. Son regard rencontre le mien et s'assombrit.

– Il se trouve que ta petite copine a arnaqué ma femme en lui faisant croire que ses machins allaient lui permettre de prédire l'avenir. Elle y croyait, elle avait hâte de l'essayer, de deviner le sexe de notre enfant… et tout ce qu'elle a réussi à voir dans sa boule de cristal, c'est qu'elle s'est fait arnaquer de dix gallions. Dix gallions, pour une babiole pareille ! Alors que ça ne vaut pas plus qu'une noise !

– Le Troisième Oeil ne se commande pas, rétorque calmement Parvati. Dîtes-lui d'ouvrir son esprit, et les présages viendront à elle lorsqu'il le faudra.

L'homme rit, d'un rire singulièrement grinçant. Il considère Parvati comme si elle n'était qu'une petite idiote sans cervelle, et même si j'ai pu avoir la même pensée par le passé, je sens la colère me hérisser.

– Tu as intérêt à lui rembourser rapidement son fric, pétasse, ou je te colle des poursuites judiciaires dont tu te souviendras toute ta vie. Ta misérable boutique fermera ses portes avant que tu n'aies eu le temps d'entuber quelqu'un d'autre.

Sur ces mots, il se détourne de nous et s'en va, nous offrant la vision de son dos en forme d'armoire à glace. Parvati est figée, les yeux agrandis par la peur. Sa boutique, c'est toute sa vie. Toute notre vie. Si elle est ferme, nous ne serons plus que deux ombres de plus sous les ponts de Londres. Si elle ferme, je ne laisserai plus rien après ma mort… rien d'autre qu'une poignée de poussière carbonisée…

La colère gronde, enfle, gagne chaque fibre de mon corps. Ma main trouve ma baguette et malgré le cri étouffé de Parvati, je la pointe droit sur le dos de l'homme. C'est lâche, c'est indigne d'un sorcier d'en attaquer un autre ainsi, mais je m'en fous complètement. Je n'ai aucun honneur à préserver.

Expulso !

Malheureusement, l'homme a de bons réflexes. En entendant mon cri, il pivote immédiatement et dévie mon sortilège, qui s'écrase bruyamment contre un mur. Ses yeux brûlent de colère.

– Tu veux jouer à ça, petit con ? Tu te prends pour qui ?

Il me dévisage de haut en bas, s'attarde sur mes yeux injectés de sang. Je soutiens son regard sans ciller. Un sourire singulièrement déplaisant se déploie alors sur le bas de son visage, un sourire que je connais par coeur. Combien de fois l'a-t-on agité sous mon nez, depuis la fin de la guerre ?

-Je rêve… murmure-t-il en levant sa baguette vers mon visage. Tu es Drago Malefoy, n'est-ce pas ?

– En chair et en os.

– Personne ne t'a encore réglé ton compte ? Ça ne m'étonne pas, les gens sont de plus en plus lâches.

– Drago, s'il te plaît, viens… murmure Parvati en tirant ma manche.

Mais l'homme n'en a pas terminé avec nous :

– Ils n'auraient jamais dû vous laisser la vie sauve, à tes parents et toi. Ils auraient dû vous jeter aux Détraqueurs dès que la guerre a été terminée. Je suppose que vous aviez des relations avec les bonnes personnes… Enfin au moins, ta mère n'a pas survécu bien longtemps. J'ai lu qu'elle avait crevé toute seule, elle n'a été retrouvé que trois jours plus tard par un elfe de maison. Je suppose qu'elle ne manquera à personne.

Ma mâchoire se crispe. J'ignore Parvati, qui me supplie d'arrêter, et pointe ma baguette droit sur la poitrine de l'homme. La voix du Dr Anderson retentit alors dans mon crâne, avec une telle précision que j'ai l'impression qu'on m'a enfoncé une lame derrière l'oeil droit. Tu peux encore choisir de vivre, Drago… il te suffit de te débarrasser de cet homme, et tu vivras… Ma Marque palpite, brûle… Mais non, je ne veux pas tuer cet homme.

Seulement le faire souffrir pour les paroles qu'il a osé proféré sur ma mère.

– Je vais te faire la peau, murmuré-je, et l'un des sortilèges que j'ai appris de Potter gagne mes lèvres : Sectumsempra !

Il dévie une nouvelle fois mon sortilège, d'un mouvement adroit du poignet. Un sourire gagne ses lèves alors qu'il agite sa baguette et lance un maléfice informulé dans ma direction. J'exécute un pas sur le côté, mais c'est inutile : ce n'est pas moi qui suis visé.

C'est Parvati.

Je n'ai pas le temps de réagir, seulement de pousser un cri lorsqu'elle est propulsée en contre un mur. Elle s'y écrase dans un craquement sinistre, plusieurs os ont dû se briser sous la violence de l'impact.

– Parvati !

Elle s'effondre, inconsciente. Un mince filet de sang coule de ses lèvres, dessinant un entrelacs noir sur sa peau dorée.

– Tu vas le regretter, sale enfoiré !

Je ne vois plus rien, je ne suis plus en état de réfléchir. Des sortilèges, plus violents les uns que les autres, s'échappent de ma baguette ; certains atteignent l'homme mais la plupart ratent leur cible. Je n'ai jamais été un très bon duelliste. Je ne suis pas Potter. L'homme, en revanche, est bien plus exercé que moi et manque de peu de me faire connaître le même sort que mon associée. Je l'esquive de justesse, et sent mon coeur cogner si fort contre ma poitrine qu'il me fait mal. Je garde les yeux rivés sur mon adversaire, il ne me touchera pas, il ne m'aura pas…

Stupéfix !

Le sortilège a été jeté par quelqu'un qui se trouve derrière moi. Il me frappe avant que j'ai pu faire quoi que ce soit et les ténèbres se referment sur moi.

OOO

Cet homme a dit la vérité : ma mère est morte seule, sans personne pour lui tenir la main alors qu'elle s'enfonçait de plus en plus dans les abîmes de l'inconscience. Je n'étais pas là, et son corps est resté trois jours dans son lit, se décomposant sous les rayon de soleil qui parvenaient à s'engouffrer par les meurtrières du manoir.

Cela s'est passé plusieurs mois après la défaite de Voldemort.

A la fin de la guerre, le monde sorcier n'était que feu et sang ; il a mis du temps à renaître de ses cendres. J'ai observé sa reconstruction en simple spectateur, préférant me faire discret. Malgré la bravoure de ma mère durant la Bataille de Poudlard, nous n'avions pas bonne presse auprès du public, ma famille et moi. Nous avions hébergé Voldemort, nous lui avions obéi, lui avions fourni une baguette magique… sans parler de tous les nés Moldus qui ont été raflés, tous les sorciers qui ont été pris en otage et enfermés dans les sous-sols de notre manoir, torturés par Bellatrix sans que nous n'y trouvions quoi que ce soit à redire…. Nous promener au beau milieu du Chemin de Traverse aurait été vu comme une provocation. Alors nous nous sommes reclus chez nous, incertains quant à la sentence qui s'abattrait sur nos têtes.

Un matin, des Aurors se sont présentés aux portes du manoir. Ils ont emmenés mon père et nous ont convoqués, ma mère et moi, à une audience au Ministère de la magie qui se déroulerait un mois plus tard. Nous n'en savions pas plus sur ce qu'ils allaient faire de Père, ils n'ont pas jugés utile de nous le révéler. C'est dans les journaux que j'ai découvert qu'il avait été expédié à Azkaban – une peine trop douce, selon beaucoup de « spécialistes » interviewés par la Gazette du Sorcier.

Foutaises. J'ai vu des photographies de l'île où se dresse la forteresse, elle semble tout droit sortie d'un cauchemar. L'air y est gris, orageux ; les murs sont épais, infranchissables, ils s'élancent jusqu'aux cieux en enfermant dans leurs entrailles la moindre miette d'espoir. Rien ni personne n'en sort jamais. Père a été condamné à vingt ans de réclusion criminelle entre ces murs rongés par l'humidité et les algues noirâtres. Au début, il m'écrivait toutes les semaines ; puis les lettres se sont espacées, avant de disparaître totalement. Je ne l'ai plus revu, et j'ai préféré fermé mon coeur sur son destin.

Voilà pour mon père.

Ma mère et moi nous sommes rendus à notre convocation sans savoir à quelle sauce nous allons être dévorés. Nous avons été accueillis par Monsieur le Ministre en personne, Monsieur Kinsgley Shacklebolt, qui nous a appris qu'aucune poursuite n'était retenue contre nous. Harry était également présent, c'est ce jour-là qu'il m'a rendu ma baguette… nos doigts se sont effleurés autour du manche en bois et mon coeur s'est serré, comprenant que c'était la dernière fois que nous étions amenés à nous voir – du moins, la dernière fois avant de longues et douloureuses années.

Mère et moi sommes retournés au Manoir. Mère était effondrée, malgré notre liberté : la perte de mon père lui était insupportable. Je lui ai pris la main et lui ai promis que je veillerai sur elle comme elle avait veillé sur moi pendant les dix-sept années de ma vie. Malgré ses traits pâles et tirés, elle m'a souri et m'a serré la main très fort. J'ai réitéré mes paroles, encore et encore, jusqu'à me convaincre moi-même que je la sauverai…

Mais j'ai échoué – comme à peu près tout ce que j'entreprends dans la vie.

Peu de temps après, d'anciennes connaissances ont frappé à la porte du Manoir. Eux non plus n'avaient pas été inquiétés par le Ministère : ils étaient trop jeunes, leur implication dans les évènements passés était trop ténue. Gregory Goyle, Theodore Nott, Blaise Zabini, Pansy Parkinson… Mes amis.

Mes amis… quelle blague.

– Viens avec nous, m'ont-ils dit. Au lieu de te morfondre chez ta mère, viens avec nous. On a un plan.

Nous avons transplané à Pré-au-Lard, dans une auberge miteuse où personne n'aurait pu nous reconnaître. Ils avaient tous soifs de vengeance, n'ayant pas digéré d'avoir été mis sur la sellette dès la victoire de Voldemort. D'enfants privilégiés, nous étions devenus des moins-que-riens. La prestance liée à notre sang s'était éteinte, nous avions dégringolé en bas de l'échelle sociale, au niveau des pissenlits. La majorité de notre or avait été confisqué – affecté aux réparations du monde sorcier –, nos noms ne voulaient plus rien dire, nous étions devenus ce que nous avions toujours redouté : aussi insignifiants, aussi inutiles que des Moldus.

Ils ne le supportaient pas. Ils voulaient faire quelque chose, frapper un grand coup. J'aurais pu tourner les talons, les envoyer promener – mais je n'ai rien fait, manifestant une nouvelle fois ma lâcheté mêlée d'imbécillité. J'étais même devenu le centre de leur petite rébellion, le symbole dont ils avaient besoin : qui de mieux qu'un Malefoy pour les guider ?

Ils voulaient s'en prendre à Harry et à toute sa clique mal assortie : les Weasley, Granger, Londubat, Lovegood et les autres. Je leur ai conseillé de viser ailleurs, arguant que Potter et ses amis étaient trop protégés, qu'ils nous verraient venir et nous massacreraient. En vérité, je ne voulais pas me battre. J'étais fatigué de me battre, et tous les jours je me demandais ce que je foutais avec eux, au loin de rester près de ma mère. Nous dormions à l'auberge et passions des heures à parler dans le vide, épuisant nos réserves de whisky pur feu et d'hydromel en devenant plus excités et plus pathétiques d'heures en heures.

Nous nous sommes finalement mis d'accord pour organiser une opération qui montrerait au reste du monde que nous n'avions pas dit notre dernier mot. C'était stupide, une bêtise d'adolescents qui voulaient jouer aux gros durs. Il s'agissait simplement de s'introduire chez des sorciers, choisis au hasard, et de faire flotter la Marque des Ténèbres au-dessus de leurs toits, pour les effrayer et leur rappeler que « les enfants de Voldemort n'étaient pas morts » (dixit Blaise). Les enfants de Voldemort… c'est ainsi que nous avions baptisé notre petit groupe.

Le soir où nous devions exécuter notre opération, j'ai reçu un hibou qui a totalement fracassé toutes mes prévisions.

Mère était décédée.

Cela n'avait rien d'étonnant. Elle avait perdu son époux, sa soeur, Severus, et maintenant son fils l'avait abandonné pour suivre ses amis dans leurs plans irréalisables… c'en était trop pour elle. Celle qui avait permis à la guerre de prendre fin s'est éteinte sans personne pour veiller sur elle.

J'ai laissé mes camarades derrière moi et ai transplané au Manoir. Il fallait que je vois son corps.

C'était notre elfe de maison qui l'avait découverte, après trois jours sans nouvelle de sa part. L'elfe était fou de terreur, il glapissait en tirant sur ses longues oreilles de chauve-souris. Je l'ai immédiatement renvoyé : un elfe ne m'était d'aucune utilité, et il me rappelait trop de mauvais souvenirs.

J'ai ensuite organisé les funérailles de ma mère. J'étais seul à son enterrement, chargé d'un majestueux, splendide bouquet de fleurs qui ne compenserait jamais toutes les erreurs que j'avais commises à son égard. Un envoyé du Ministère me surveillait de loin, pour s'assurer qu'il n'y aurait pas de grabuge lorsqu'elle serait mise sous terre – Narcissa Malefoy ayant sauvé la vie de Harry Potter, elle avait gagné le droit d'être enterrée en paix. Le soir, lorsque je suis rentré chez moi, j'ai eu la surprise de trouver trois brigadiers de la police magique sur le pas de ma porte. Ces imbéciles se proclamant « les enfants de Voldemort » s'étaient fait attraper en voulant s'introduire chez une sorcière, avaient paniqué et l'avait blessée, avant de faire flotter la Marque des Ténèbres au-dessus de son toit. Lorsqu'on les avaient arrêtés, ils m'avaient désignés comme étant leur leader.

Pas de chance pour eux, j'avais la preuve que j'étais au cimetière à l'heure du crime. Les brigadiers n'ont pas beaucoup insisté avant de me laisser tranquille – l'envoyé du Ministère avait confirmé mon alibi, et je pense qu'ils n'avaient pas envie de compliquer les choses en m'ajoutant dans l'équation. Ensuite, j'ai contacté Astoria et lui ai demandé de prétendre que j'avais passé les dernières semaines chez elle, au cas où on l'interrogerait sur mes récentes activités. Elle a accepté, en échange d'une somme d'argent considérable. Grâce à son aide, je n'ai pas été inquiété ; les autres, en revanche – Goyle, Theodore, Blaise et Pansy – ont écopé d'une amende salée et d'une interdiction temporaire d'utiliser leurs baguettes magiques.

Depuis ce jour, je ne les ai plus revus. Ils ne me pardonnent pas de les avoir abandonnés, et je ne leur pardonne pas de m'avoir poussé à fuir ma mère alors qu'elle avait besoin de moi.

OOO

Enervatum.

Je m'attends à me réveiller dans une cellule, les poignets entravés par des menottes, couché sur une banquette dure et froide. Pourtant, la surface qui se déploie sous ma joue est douillette, mon corps s'y enfonce avec une certaine délectation. Je bats des cils, étourdi. Je suis allongé sur… un canapé ? Non sans difficultés, je me redresse et jette un regard à la ronde.

Je me trouve dans une pièce spacieuse, au parquet vernis et aux murs envahis de bibliothèques aussi majestueuses qu'imposantes. Le canapé sur lequel je me trouve fait face à un bureau finement ouvragé sur lequel trônent des parchemins, des plumes d'aigles et des objets dorés que je ne reconnais pas. Cet endroit est une ode à la réussite, à un statut social auquel je ne pourrais jamais prétendre, même dans mes rêves les plus fous.

Assis derrière l'élégant bureau, Harry Potter me dévisage en silence. Il porte une robe noire, dont la simplicité tranche avec l'aspect raffiné de la pièce.

– Bon retour dans le monde des vivants, Malefoy, dit-il lorsque nos regards se rencontrent.

– Où est mon comité d'accueil ? grogné-je en jetant un nouveau regard autour de moi. Il n'y a pas de policiers pour me faire regretter d'avoir fait du grabuge au sacro-saint Ministère de la magie ?

– Il n'y a que moi, répond-il simplement.

Il ne dit rien d'autre, il continue de m'observer derrière ses lunettes rondes. Je me demande combien de temps il m'a maintenu dans l'inconscience avant de me réveiller d'un sortilège. A travers les fenêtres de son bureau, je vois des rayons de soleil se faufiler à travers le labyrinthe des nuages gris. Il doit être environ midi.

– Je ne t'imaginais pas travailler dans un endroit pareil, Potter, dis-je en m'asseyant plus confortablement dans son canapé. Je suppose que les héros ont droit à un traitement de faveur, lorsqu'ils choisissent leur bureau ?

Il rougit, moins touché par ma pique que par la vérité qui se tapit derrière elle.

– Ce n'est pas moi qui l'ai choisi.

Il enchaîne aussitôt, visiblement peu désireux de s'épancher sur le sujet :

– Tu as définitivement un don pour t'attirer des ennuis, Malefoy.

– Ça nous fait un point en commun, Potter.

– Le sorcier que tu as attaqué dans le couloir s'appelle Marvin Kyle. C'est l'un des chefs de la Brigade de police magique.

Un chef de la Brigade de police magique, il ne manquait plus que ça.

– J'espère que j'ai au moins réussi à lui casser le nez, laissé-je échapper avec tout le mépris dont je suis capable.

Ses lèvres frémissent, comme s'il s'apprêtait à sourire. Il reprend néanmoins, plus gravement :

– Selon lui, tu as attendu qu'il te tourne le dos pour lui jeter un sortilège et sans son entraînement de policier, il serait peut-être à Sainte-Mangouste, à l'heure qu'il est.

Je n'ai rien à répliquer à cela. C'est la stricte vérité, et je regrette sincèrement qu'il n'y soit pas. Harry semble attendre que je dise quelque chose, mais je demeure silencieux.

– Que s'est-il passé ? demande-t-il finalement. Pourquoi l'as-tu attaqué ?

Je hausse les épaules.

– C'est un abruti, et j'ai pensé qu'il méritait qu'on le lui fasse comprendre.

– Tu as bien failli l'avoir. Si je ne t'avais pas stupéfixé…

Il ne finit pas sa phrase, son silence est suffisamment éloquent.

Je dois admettre que je suis surpris. Je ne m'attendais pas à ce que Potter ait le cran de me stupéfixer alors même que je lui tournais le dos. Sa signature, c'est le désarmement. Il a dû juger que la situation exigeait de prendre des mesures drastiques. Pas étonnant, entre un Brigadier cinglé, un ancien Mangemort hors de contrôle et… oh merde. Elle était complètement sortie de mon esprit.

– Où est Patil ?

La question a un goût amer. Cela aurait dû être la première chose à m'inquiéter, lorsque je me suis réveillé. Harry baisse les yeux, une intense fatigue se matérialise sur son visage. Mon souffle se bloque dans ma gorge.

– Elle est toujours… commencé-je, sans parvenir à terminer ma phrase.

– Elle survivra. Elle a été emmenée à Sainte-Mangouste. Elle est encore inconsciente, mais les Médicomages sont optimistes et pensent qu'elle se réveillera bientôt

Je serre les poings. Cet enfoiré de Marvin Kyle a bien réussi son coup…

– On a dû prévenir sa soeur, continue Harry, visiblement mal à l'aise. Et, euh… elle est furieuse contre toi. Elle estime que tout est de ta faute, que tu n'aurais jamais dû lever la baguette sur un brigadier de la police magique, que c'est à cause de toi que Parvati a été touchée. Elle refuse qu'elle remette les pieds dans votre boutique et exige que tu sois immédiatement arrêté et envoyé à Azkaban.

– Je suppose que maintenant, tu vas m'annoncer que tu as été désigné pour m'y escorter ?

Il fronce les sourcils. Son air se fait grave et pensif ; l'adolescent railleur de mes souvenirs s'est totalement envolé de ses traits.

– Je ne prétends pas te connaître par coeur, Malefoy, mais j'ai un peu parlé avec Parvati, j'ai parlé avec toi, et je pense que jamais tu ne t'en serais pris à cet homme si tu n'avais pas eu une bonne raison. Et quoi qu'en dise Padma, ce n'est pas toi qui a attaqué Parvati, c'est lui.

Un sourire moqueur se fraie un chemin jusqu'à mes lèvres. Comment Harry peut-il avoir une telle foi en moi, après tout ce qu'il s'est passé entre nous ? Toutes les moqueries, les blessures, les coups bas… Il a une occasion en or pour se débarrasser définitivement de moi, et il ne la saisit pas ? Qu'est-ce qui ne tourne pas rond, chez lui ?

– Le problème, c'est que maintenant, Marvin Kyle a une dent contre toi, continue-il. Il, euh… il a décidé de lancer une enquête sur tes activités de potionnistes.

Mes sourcils se haussent à une telle vitesse qu'ils manquent de se décrocher de mon front.

– Vraiment ? Sous quel prétexte ?

– Il te soupçonne de t'adonner à la vente et au recel de potions illégales. Ce n'est qu'un prétexte pour te chercher des noises, bien sûr, mais il a obtenu l'accord de son supérieur de procéder à une investigation contre toi.

Un rire s'échappe de mes lèvres. Harry me regarde comme si j'étais fou.

– C'est une accusation grave, insiste-t-il. S'il trouve quoi que ce soit contre toi, tu risques une peine d'emprisonnement….

– Il peut toujours chercher, il ne trouvera rien. Tu me prends pour un crétin, Potter ? Rien d'illégal n'entre et n'entrera jamais dans cette boutique.

– Tu ne comprends pas. S'il le veut, il a les moyens de te faire tomber… il suffit qu'il cache une fiole de poison sous ton bureau, et tu seras aussitôt arrêté !

– Et qu'est-ce que je suis censé faire contre ça ?

– Prendre un avocat, organiser ta défense. C'est la meilleure solution. Je connais les méthodes de cet homme, il ne s'arrêtera devant rien. Il te faudra de l'aide pour le contrer.

Je le fixe, interloqué. Prendre un avocat ?… A quoi bon ? Je n'en ai pas les moyens, ni l'énergie. Je ne sais même pas combien de temps il me reste à vivre, alors m'empêtrer dans des affaires juridiques… je secoue la tête, mais Potter insiste, s'emporte, ses yeux se mettent à briller.

– Tu ne peux pas le laisser faire, il faut te battre !

Une vague de colère me hérisse malgré moi. C'est trop tard, Potter ! hurlé-je en silence. Trop tard pour lutter, trop tard pour espérer. Que Marvin Kyle vienne, qu'il m'écharpe, qu'il détruise mon commerce… qu'est-ce que ça peut me foutre ?

Une douleur sourde s'éveille derrière mes yeux, se faufile dans mes nerfs à vif. Tout s'emmêle dans mon esprit, je perds pied. Mes ennuis avec Marvin Kyle, la maladie – la malédiction – qui me ronge, la porte close qui matérialise mon futur… Potter ne peut pas comprendre. Il ne sait rien de moi. Pourquoi s'obstine-t-il à vouloir m'aider ? Je ne suis pas comme lui, je ne suis même pas quelqu'un de bien. Je n'ai pas le droit à sa pitié, à sa miséricorde.

J'attrape la fiole de véritasérum et la pose brutalement sur son bureau, manquant de peu de la briser. Potter se tait enfin.

– Voilà ta potion. Tu n'auras qu'à payer les soins de Patil, ça sera suffisant à honorer son prix.

Il me fixe, l'air éberlué.

– Maintenant, laisse-moi me débrouiller avec Kyle et occupe-toi plutôt de tes affaires d'Auror.

Et sans un regard en arrière, je m'échappe de son bureau trop parfait. Je sens la morsure du regard de Potter contre ma nuque, mais je refuse de me retourner. Si je me retourne, je risquerai de me laisser convaincre de lutter… et la chute n'en sera que plus brutale.