CHAPITRE 5. Toucher le fond
Mon état empire drastiquement le surlendemain matin, alors que je viens d'ouvrir la boutique.
Parvati est encore à l'hôpital, veillée par son implacable soeur, si bien que je suis seul lorsque la crise survient. Personne ne me voit m'effondrer dans la boutique, secoué de violents frissons, la douleur explosant dans chacun de mes nerfs. Personne ne me voit me recroqueviller sur moi-même en gémissant lamentablement, personne ne me voit me traîner jusqu'à mes appartements sans prendre la peine d'indiquer sur la vitrine du Purgatoire que la boutique est fermée.
La douleur me vrille les yeux, j'ai l'impression que de la lave en fusion rampe sous mon crâne. J'ai à peine le temps d'agripper le lavabo de la salle de bain avant de vomir. Le goût est acide, mon oesophage est en feu. Lorsque mon estomac est vide, je crache un peu de bile avant de me laisser tomber au sol, roulé en boule sur le carrelage. Il est dur, glacé. Je ne sais pas combien de temps j'y reste, tremblant de terreur et de douleur, et encore moins comment je me débrouille pour rejoindre ma chambre et m'effondrer sur mon lit. Mal, mal, mal, c'est tout ce que j'arrive à penser. J'enfonce mon visage dans l'oreiller pour fuir la lumière du jour qui me brûle les yeux. Même les plis du tissu mettent mes nerfs à vif, comme s'il s'agissait de lames aiguisées et non de simples pans de coton.
Je ferme les yeux, priant pour que le sommeil me délivre de la souffrance. A travers la douleur, je pense à Parvati. Que dirait-elle, si elle me voyait ?
Elle m'a écrit une lettre, qui trône sur mon bureau. Je repense à ses mots, j'entends presque sa voix résonner à côté de moi.
Cher Drago,
Où es-tu ? Je me suis réveillée à Sainte-Mangouste et tu n'étais pas à mes côtés.
Je ne me souviens de rien. On était au Ministère, et ensuite… que s'est-il passé ? As-tu retrouvé Harry ? Que t'a-t-il dit ?
Padma refuse de m'expliquer ce qu'il s'est passé. Elle me dit qu'elle veut me protéger, mais de quoi ? De toi ? J'ai confiance en toi, mais j'ai aussi confiance en elle. Je suis perdue…
Viens me voir, s'il te plaît. J'ai besoin de parler avec toi.
Parvati
PS : s'il te plaît, ne touche pas à mon matériel divinatoire – même si je sais que tu rêves de jeter mes feuilles de thé à la poubelle.
Je ne lui ai pas répondu. A la lecture de ses mots teintés de détresse, je me suis senti coupable. Responsable de son malheur. Comme de celui de tant d'autres personnes… Me confronter à ce sentiment était au-dessus de mes forces, alors j'ai fait ce que j'ai toujours fait : rien. J'ai ignoré sa demande, ne daignant même pas lui rendre visite à Sainte-Mangouste. Parvati aurait dû s'en douter, lorsque nous nous sommes associés : Drago Malefoy est un être trop vil, trop exécrable pour se tenir à son chevet et la rassurer alors qu'elle l'attend dans un lit d'hôpital. Padma doit se réjouir de mon absence : elle lui permet de récolter tous les lauriers, de prouver qu'elle vaut bien plus que l'ancien Mangemort avec lequel s'est acoquiné sa jumelle.
Quelqu'un pousse un gémissement de douleur et il me faut deux bonnes minutes pour réaliser que c'est moi. Pitié, que ça cesse…
C'est alors que je me souviens. J'en ai glissé une dans mon tiroir, la veille, avant de me coucher… je me redresse tant bien que mal, réprimant difficilement mes hauts-le-coeur, et ouvre violemment ma table de chevet. Son contenu se répand au sol dans un tintamarre qui soulève une nouvelle vague de nausée dans mon estomac. Il me faut une poignée de minutes pour reprendre mon souffle et réussir à focaliser mon regard sur le bordel étalé sur mon parquet.
Une photographie de ma mère me contemple tristement. Si elle avait été là, elle aurait su m'aider ; elle se serait assise à côté de moi et aurait tendrement caressé mes cheveux en me murmurant des paroles réconfortantes… mais je n'ai plus de mère, je suis tout seul. A côté de sa photographie scintille ma planche de salut : une seringue, déjà remplie d'une potion d'Astoria. Je l'attrape d'une main tremblante. Je dois m'y reprendre à trois fois avant de réussir à la planter dans une veine. Une sensation d'engourdissement, délicieuse, s'enfonce sous ma peau. Je me laisse retomber en arrière en bénissant mon ex-hypothétique fiancée. Le sommeil vient enfin, un sommeil salvateur dénué de rêves.
OOO
Lorsque j'ouvre les yeux, des stries de lumière rose et orange pâle se déposent sur mes mains. La journée touche à sa fin. Je me redresse et comprend que la drogue a déjà quitté mon organisme : j'ai de nouveau mal, un étau invisible a refermé ses mâchoires d'acier sur mon crâne. Les frissons qui caracolent le long de mon échine et la sensation de sécheresse dans ma bouche me confirment que j'ai de la fièvre. Il ne manquait plus que ça.
J'arrive à trouver l'énergie de me rendre jusqu'à la salle de bain et d'éclabousser un peu d'eau sur mon visage. Les gouttes glacées dévalent mes joues sans parvenir à éteindre l'incendie qui me consume.
Il me faudrait des remèdes. Mes propres potions pourraient apaiser la douleur, mais à quoi bon ? Au bout du compte, je suis foutu. Ma Marque me nargue, toujours aussi sombre, contrastant avec la teinte pâle de ma peau. J'ai envie de l'arracher. Bordel, elle est en train de me tuer, et je ne peux rien faire pour l'en empêcher ! J'y enfonce les ongles, la griffe jusqu'au sang. Ça fait mal, mais je m'en fous.
– Disparais, saloperie, disparais !
Un rire s'élève dans la pièce carrelée. Mon propre rire. Je suis pathétique, putain. Tellement pathétique. Si j'en avais la force, je me supprimerai moi-même, pendant que j'en ai encore la force. Ça ne serait pas compliqué : je sais fabriquer des poisons, je pourrais m'en concocter un sur-mesure qui me permettrait de mourir en douceur. Plus de souffrance, plus de culpabilité, plus de haine envers moi-même… La douleur qui empoisonne tant mon corps que mes pensées disparaîtrait enfin, et pour toujours…
Mais j'en suis incapable. Je ne sais pas si c'est de la lâcheté, ou un instinct stupide qui me pousse à m'accrocher aux miettes de vie qu'il me reste.
Je retourne dans ma chambre en tanguant et bute contre quelque chose. En me baissant, je m'aperçois qu'il s'agit de mon carnet. Il déborde toujours de coupures de presse et de photographies. Je m'en empare, sans vraiment savoir pourquoi, et le serre convulsivement contre moi. Ce carnet, c'est huit ans de ma vie. Huit ans à guetter les journaux, huit ans à collecter tout ce qui peut se rapporter, de près ou de loin, à Harry Potter. Avec la photographie de ma mère, c'est mon bien le plus précieux. Un trésor autant qu'un poison. Je me laisse tomber sur mon lit et me plonge dans ces pages dédiées au héros du monde sorcier. Je les connais par coeur, et pourtant j'éprouve toujours un plaisir malsain à m'en repaître.
OOO
Tu n'as pas la moindre idée de tout ce que je sais de toi, Harry. Sinon, aurais-tu mis tant d'énergie à me défendre face à Marvin Kyle ? N'aurais-tu pas préféré m'enfermer loin de toi, là où je ne pourrais pas te scruter, t'espionner, remplir les creux de mon âme avec des fragments de toi ?
Les articles défilent, charriant leur lot de souvenirs. Il y a là le meilleur et le pire de tes huit dernières années, Harry. Tes études brillantes d'Auror, ton histoire d'amour avec Ginny Weasley, tes donations pharamineuses pour favoriser le rapprochement du monde sorcier et du monde Moldu… Tu étais au sommet de ta gloire…
Puis il y eu l'agonie de ton couple, avec toutes ces rumeurs, ces photographies, ces théories sur elle et toi. Tu as refusé de jouer le jeu des journalistes et n'a jamais critiqué celle qui a partagé quatre ans de ta vie, ce qui n'a pas empêché les médias de s'en donner à coeur joie lorsqu'elle a refait sa vie avec un joueur de Quidditch deux fois plus épais que toi. Ils se sont avidement demandés qui serait la prochaine élue, ils sont allés jusqu'à interviewer Cho Chang pour lui demander si vous vous étiez rabibochés. Le nom de Luna Lovegood a beaucoup alimenté les rumeurs – qui de mieux, pour renforcer ta légende, que celle qui t'avait donné la parole en cinquième année, lorsque le reste du monde t'avait tourné le dos ? –, jusqu'à ce qu'on te surprenne dans une rue de Londres en train d'embrasser un Moldu. Un Moldu ! Un homme ! Les journaux en ont fait des gorges chaudes, mais je crois qu'ils étaient surtout très déçus de n'avoir rien d'intéressant à raconter sur lui.
Ce jour-là, j'ai fermé les yeux et je me suis imaginé ce que j'aurais ressenti, à sa place. L'image était prise sur le vif, tu avais cueilli son visage entre tes mains et l'embrassait comme s'il était ce qui comptait le plus à cet instant.
Je me suis détesté d'avoir eu ce moment de faiblesse. J'ai encore plus détesté ce Moldu. Je l'ai cherché, moi aussi, mais comment retrouver un homme comme les autres dans une capitale de presque sept millions et demi d'habitants ?
Puis il y en a eu d'autres. Des hommes, des femmes. Toujours Moldus. Et les journaux qui te qualifiaient de bourreau des coeurs… ils n'ont rien compris. Tu n'es pas plus un bourreau des coeurs que moi, Harry. Tu n'as rien d'un séducteur. Tu as seulement un vide à combler en toi, et ces hommes, ces femmes t'offrent l'illusion de remplir un peu toutes ces failles qui creusent ton âme.
C'est là que j'ai commencé à comprendre qu'on se ressemblait plus que ce que je pensais, toi et moi.
Tu as dû te lasser de la gourmandise des journalistes, car du jour au lendemain, il n'y a plus rien eu sur toi. Plus d'amants, de maîtresses secrètes. Seulement des anecdotes sur ta carrière et sur les individus que tu avais appréhendés et jetés à Azkaban. Ta vie privée a disparu de la plume des journalistes, verrouillée à triple tour au fond de ton coeur. Hors d'atteinte de ma curiosité dévorante. Peut-être est-ce pour le mieux…
Je passe le doigt sur une photographie de toi. Tu fixes l'objectif avec défiance. Lorsque je mourrais, t'en soucieras-tu ?
OOO
Les heures s'égrènent, filent entre mes doigts. J'oscille entre rêves et réalités ; je crois que je perds pied. La fatigue et la douleur mènent un combat impitoyable dans mon corps, et je remercie l'inconscience lorsque je parviens à y sombrer. De temps à autre, je remplis mes veines d'une potion d'Astoria – lors d'un moment de lucidité, j'ai réussi à lui envoyer un message pour lui demander de m'en livrer. J'ai alors quelques heures de répit, durant lesquelles je peux dormir sans souffrance. Mais ses potions ne sont bientôt plus assez puissantes, alors je double, je triple la dose. En ressortent des périodes durant lesquelles je ne sais même pas si je suis endormi ou réveillé. Je rêve que je marche dans ma chambre, et je me réveille par terre, la joue écrasée contre le parquet. Je descends en trombe dans la boutique parce que je suis persuadé d'avoir entendu du verre se briser, et je me réveille en sursaut dans mon lit, le corps recouvert d'une sueur glacée. J'entends des coups s'abattre contre la porte, menaçant de la faire jaillir hors de ses gonds, mais personne ne répond. A un moment, je suis persuadé que quelqu'un cri mon nom dans la rue – je l'entends derrière la fenêtre, mais lorsque j'y colle mon visage, il n'y a personne. Des hiboux vont et viennent, laissent des lettres sur ma table de chevet. Je n'ai pas la force de les ouvrir.
Parvati n'est pas rentrée. Elle a dû se réfugier chez sa soeur. C'est étrange, mais… elle me manque. Les « enfants de Voldemort » me moquent aussi, aussi stupides qu'ils aient pu être. Gregory Goyle, Theodore Nott, Pansy Parkinson… Blaise Zabini. Blaise, ah Blaise… les souvenirs affluent, des souvenirs que même la drogue ne parvient pas à chasser…
Blaise a été ma première fois. Ma première découverte du désir, de la passion, de ce « penchant » – je dirai plutôt « de cette partie de moi » – que mes parents désapprouvaient en silence. Je ne l'ai pas choisi ; il s'est imposé à moi. J'ai aimé son corps, le goût de sa peau, l'extase dans laquelle nous nous prélassions. La chaleur de sa bouche contre la mienne, de ses mains contre mon corps, explorant fiévreusement toutes ces zones qui n'appartenaient, jusqu'alors, qu'à moi… Nos jambes entremêlées, nos souffles précipités l'un contre l'autre…
C'est étrange, le désir. On pourrait croire qu'il m'a complètement quitté, que mon état de santé l'a pulvérisé, et pourtant il est toujours là, tapi sous ma chair. Lorsque je repense à ces années d'insouciance à Poudlard, je sens mon corps se contracter, le désir s'éveillant malgré les rubans de douleur qui l'entravent. Je repense à sa bouche contre la mienne, mon corps ancré dans le sien, et mes pensées dérivent de nouveau… Il n'y a pas eu que lui, je songe aux autres, à tous ces hommes que j'ai connus, que j'ai voulu posséder, et Harry revient s'immiscer dans mon esprit.
Harry, Harry, Harry…
La douleur entrave de nouveau mon corps, mes doigts se crispent contre les draps.
Harry…
Ton nom s'échappe de mes lèvres. Je ne sais pas si je t'appelle ou si je me contente de murmurer ton prénom pour t'exorciser de mon âme. Dois-je préciser que c'est inutile ? Tu colles à ma peau, je suis incapable de me débarrasser de toi.
Harry…
Ma chambre s'est obscurcie, quelle heure est-il ? J'ai perdu le compte des secondes. Je touche le fond et personne ne m'en arrachera. Suis-je en train de mourir ? Je ne pense pas, la douleur est trop forte, elle plante ses griffes dans ma chair, elle me rappelle à chaque battement de coeur que je suis encore en vie. Pour l'instant…
OOO
Depuis combien de temps n'ai-je pas mangé, ni bu ? Cette pensée me traverse l'esprit lorsque je réalise que ma langue est sèche, si sèche que j'ai l'impression d'avoir du carton plein la bouche… Si ma Marque ne me tue pas, peut-être que le reste de mon corps s'en chargera ?…
Une lumière effleure mes cils. C'est le matin, déjà ?… Quelqu'un me parle, mais je ne comprends pas ses paroles. Est-ce une hallucination ? Ce doit en être une. Je suis seul depuis si longtemps, je commence à entendre des voix… Mais la main qui se pose sur mon front, qui repousse mes mèches poisseuses en arrière, me semble bel et bien réelle.
– Q… qui…
Je n'arrive pas à parler, les mots se dérobent sous ma langue parcheminée.
– Aguamenti.
Un mince filet d'eau coule entre mes lèvres. Mon corps voudrait laper avidement cette merveille, mais on me force à ralentir le rythme. Si je le pouvais, je boirais jusqu'à en vomir.
– Aguamenti… doucement… Aguementi… voilà, comme ça…
La voix est familière. Elle va-et-vient, ondule comme des vagues sur du sable blanc. Finalement, peut-être que je rêve… mes désirs sont si forts que mon esprit les prend pour des réalités.
– Tu m'entends ?
– O-oui… parvins-je à articuler.
– Je vais te redresser. Tu es prêt ?
On passe un bras autour de mes épaules et on me force à arquer mon buste. Je suis si faible que je ne peux que me laisser faire. Ma tête roule sur mon épaule et on tapote ma joue pour m'empêcher de m'endormir.
– Reste avec moi, Malefoy.
Ses yeux essaient de capturer les miens. Ils brillent, de cette lumière que j'ai appris à guetter dans les coupures de presse, dans les journaux, cette lumière verte qui emplit tout mon esprit et me rend cinglé.
– Est-ce que tu peux transplaner ?
Je secoue la tête, et ce simple geste me donne la nausée. Il raffermit la pression autour de mes épaules pour m'empêcher de m'effondrer.
– Je vais essayer de te faire léviter. Je t'emmène à Sainte-Mangouste.
Je puise la force de protester, avec toute la vigueur qu'il me reste :
– Non, non, pas là-bas…
– Tu es malade. Il faut que tu ailles à l'hôpital.
– Je ne peux pas… ils ne peuvent pas voir… ç-ça…
J'essaie de lui montrer ma Marque, mais son regard est aussitôt attiré ailleurs. L'aiguille de la seringue a laissé une constellation de bleus dans le creux de mon bras, il est impossible de les ignorer. Ses yeux s'écarquillent, j'y lis un mélange de stupeur, d'effroi et de dégoût. Je suppose que c'est ce que je ressentirai à sa place. Je serais surpris, effrayé et dégoûté de voir à quel point Drago Malefoy est devenu une épave.
– Qu'est-ce que… tu as pris quelque chose, Malefoy ? Malef… Drago ? Drago ?
Sa voix s'éloigne, remplacée par un bourdonnement de plus en plus persistant, à croire qu'un essaim d'abeilles s'ébroue sous ma boîte crânienne. Ma conscience m'échappe, je la sens filer entre mes doigts… Mon coup d'éclat m'a coûté les dernières miettes d'énergie qu'il me restait, et le monde se referme sur le visage de Harry.
