CHAPITRE 6. Se relever
La chaleur et le froid se succèdent. Je ne sais pas où je suis ; lorsque je parviens à entrouvrir les yeux, je me heurte à un plafond d'une blancheur aveuglante. Je suppose que je suis à l'hôpital. Pourtant, il n'y a ni rideaux blancs, ni odeur de médicament, ni carnaval de blouses blanches à la périphérie de mon champ de vision. Au contraire : les couleurs qui m'entourent sont chaudes, rassurantes. Une couverture rouge et or est posée sur moi. Je m'y accroche faiblement. J'ai la certitude que si je la relâche, je sombrerai.
Il y a quelque chose de froid et de mouillé sur mon front. Je le repousse, mais à chaque fois que je me réveille, il est de retour sur mon visage. De temps à autre, on me force à avaler un bouillon brûlant, au goût répugnant, qui incendie ma gorge. Je le soupçonne d'être coupé avec des potions curatives, car il a cet arrière-goût épicé typique des breuvages magiques. De temps à autre, j'essaie de me débattre, mais une main exécute une pression d'acier sur mon épaule pour me maintenir contre mes oreillers.
Au fil des jours, mes frissons se calment, mes membres cessent d'être recouverts en permanence d'une sueur glacée, mes yeux se focalisent de mieux en mieux sur mon environnement.
Je me trouve dans une chambre aux murs rose pâle, uniquement meublée du lit sur lequel je suis allongé, d'une table de chevet et d'une armoire. Je suis installé face à une fenêtre, grâce à laquelle j'ai une vague notion du temps qui passe. Le jour, elle m'offre la vision d'un ciel zébré de branches d'arbres, qui s'étend à l'infini tel un ruban de plomb troué de nuages orageux. La nuit, c'est un puits d'obscurité moucheté d'étoiles scintillantes. Parfois, la fenêtre est entrouverte ; me parviennent des odeurs de végétation et de pluie, ainsi que mille petits bruits de campagne : battements d'ailes, murmure du vent dans les feuilles des arbres, rumeur lointaine d'un ruisseau.
La seule chose dont je peux être sûr, c'est que j'ai quitté l'Allée des Embrumes et ses artères nébuleuses.
OOO
Lorsque je m'éveille, la fenêtre est un carré bleu-gris qui me laisse supposer qu'on est au début de l'après-midi. Je me sens curieusement bien ; aucune douleur n'incendie mes nerfs. Je réalise alors que je n'ai pas pris de douche depuis des lustres. Les vêtements que je portais chez moi ont été remplacés par un t-shirt rouge et un pantalon confortable — quoi qu'un peu trop court. Les piqûres de mes bras disparaissent sous de fins bandages blancs. Je suppose que j'ai eu droit à un nettoyage sommaire, à l'aide de la magie. Qu'a-t-on vu de moi ? Je préfère ne pas y penser.
Je me redresse légèrement. Je ne sais pas où est ma baguette. Me l'a-t-on retirée ? Cette perspective me glace le sang. Il vaut mieux ne pas y penser non plus… De toute façon, si on voulait me faire du mal, on me l'aurait fait depuis longtemps...
Pour l'instant, tout ce dont j'ai conscience, c'est qu'il faut que je me lave. Que je retire les vestiges de maladie qui collent à mon épiderme. J'essaie de me relever en prenant appui sur le mur, mais mes jambes chancèlent dangereusement sous mon poids. Je ferme les yeux et inspire profondément. Un pied en avant. Puis l'autre. L'espace d'un battement de cils, je suis persuadé que je vais y arriver — j'y suis presque ! Puis mes genoux se dérobent et je me retrouve au sol, face contre terre, le souffle coupé par l'impact. Nom d'un gnome, je ne suis même pas foutu de faire trois pas en avant. Je suis si pathétique qu'un rire nerveux s'arrache à ma gorge.
— Est-ce que tout va… Malefoy ?
Des pas se précipitent vers moi, des mains me saisissent et me retournent. Penché au-dessus de moi, les lunettes de travers, Harry Potter me contemple d'un air inquiet.
Harry…
Je m'en doutais, mais c'est tout de même étrange de me retrouver face à lui. J'additionne rapidement deux et deux et comprends que c'est lui qui m'a soigné. C'est lui qui m'a fourré dans ce lit confortable, qui m'a changé, qui a bandé mon bras… cela explique la couverture et le t-shirt aux couleurs de Gryffondor.
— Pourquoi ? murmuré-je alors qu'il me force à me recoucher dans le lit.
Je suis si intrigué que je ne ressens aucune gêne à l'idée qu'il ait pu me voir aussi faible, aussi vulnérable.
— Pourqu…
— Où est-ce que tu pensais aller ? m'interrompt-il en inspectant attentivement mon visage, en quête d'éventuels hématomes.
— A la salle de bain.
— Tu ne peux pas y aller tout seul. Tu n'es pas en état de marcher. Tu es… tu étais…
Il semble hésitant. Je remarque alors les cernes qui ombrent ses yeux verts. Il a l'air épuisé. Depuis combien de temps me veille-t-il ?
Et pourquoi, bordel de troll ?
— … Tu étais malade, Malefoy. Vraiment malade. J'ai cru que tu allais…
Je me rappelle alors de sa présence dans mon appartement, de sa volonté de m'emmener à Sainte-Mangouste. Visiblement, il a abandonné cette idée.
— Où sommes-nous ? demandé-je, bien que la réponse soit évidente.
— Chez moi. Je voulais t'emmener à l'hôpital, mais…
Il désigne les bandages entortillés autour de mon bras. En-dessous, mes veines pulsent furieusement, en quête d'une aiguille qui leur apportera une délivrance éphémère.
— … Les Médicomages auraient retrouvé des traces de drogue dans ton organisme et l'auraient consigné dans ton dossier. Il y a déjà une enquête ouverte contre toi, ça aurait joué en ta défaveur. La vente de drogues magiques est passible de vingt ans d'emprisonnement.
Évidemment. La préparation de cette potion est strictement interdite, tout comme sa commercialisation. Si quelqu'un en retrouvait dans mon organisme, il lui semblerait évident que c'est moi qui l'aurait concoctée, avec mes talents de potionniste, et que de surcroît j'en aurait vendu à mes clients. Cela aurait été du pain béni pour Marvin Kyle et sa brigade de police magique.
— Alors tu m'as encore sauvé, murmuré-je.
Ma voix est plus amère que je ne le pensais. J'ai tout fait pour fuir Harry, et me voilà de nouveau face à lui, avec une nouvelle dette à son égard. Et le pire, dans tout ça, c'est que me corps réagit de lui-même à sa présence : mon rythme cardiaque s'accélère, les prémisses du désir s'immiscent sous ma peau. Je détourne les yeux avant qu'il ne puisse y lire les sentiments conflictuels qui m'habitent.
— La brigade est venue plusieurs fois chez toi. Ils ont frappé à ta porte, mais personne ne leur a répondu, explique Harry en s'asseyant prudemment de l'autre côté du lit, sans lâcher sa baguette magique (au cas où je décidais soudainement de l'attaquer ?). Ta boutique avait l'air abandonnée. Ils ont contacté Parvati ; elle leur a répondu qu'elle n'avait aucune nouvelle de toi. Ils t'ont soupçonnés d'avoir fui le pays. Ils voulaient faire une perquisition chez toi, pour voir si tu avais laissé des indices sur le lieu de ta fuite, mais il leur fallait un mandat d'un Auror. Je leur ai dit que je m'en occuperai. Je suis entré chez toi, et je t'ai trouvé…
— Tu as dû avoir une drôle de surprise, Potter, lâché-je à voix basse.
Il pâlit légèrement mais ne détourne pas les yeux. Il ne devait pas s'attendre à tomber sur le corps à moitié moribond de son ancien ennemi, englué dans sa fièvre et ses délires.
Entre Parvati et Harry, on pourrait croire que ma chambre est un moulin. Des sortilèges de protection sont érigés tout autour, mais ils ont leur limite : une personne uniquement animée de bonnes intentions peut la traverser sans mal. Sans mandat pour briser le maléfice, Marvin Kyle n'aurait pas réussi à aller au-delà du paillasson. Harry, en revanche…
Ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi je me sens mieux, désormais. Je croyais que rien ne pouvait empêcher ma Marque de me terrasser, et pourtant la fièvre s'en est allée… Je vais mieux, je semble guéri, mais pour combien de temps ? Ma malédiction serait-elle si perverse qu'elle me laisserait des sursauts d'espoir, avant de ravir ma vie ?
— Qu'est-ce qu'il s'est passé ? s'enquiert Harry. Pourquoi étais-tu dans… dans et état ?
Qu'est-ce que je peux lui dire ? Si je lui parle de ma Marque, c'en sera fini de moi. Il sera forcé de m'arrêter et de m'emprisonner. Alors je me force à grimacer un rictus et à répondre nonchalamment :
— Juste un mauvais rhume.
— Un mauvais rhume ne t'aurait pas mis dans cet état-là.
— J'ai peut-être une santé fragile.
— Hum…
Il n'a pas l'air convaincu. Je lui adresse ma plus belle grimace hypocrite. Il n'en saura pas plus, et il n'insiste pas.
Il s'agite un peu, l'air nerveux. Il y a autre chose qui trouble son esprit.
— Et… et ça ?
Il désigne mon bras bandé.
— Depuis combien tu… te te…
— Je me drogue ? complété-je avec une indifférence qui me surprend moi-même. Ça fait quelques mois.
Quelques mois… ou quelques années. Depuis que les cauchemars ont commencé, que les potions de sommeil sans rêve sont devenues inefficaces.
— Qu'est-ce que tu t'es injecté ?
Ce mot le dégoûte, ça se voit. Il ne comprend pas que c'est le seul moyen que j'ai trouvé pour échapper aux horreurs nichées dans mon propre esprit. Harry Potter n'a jamais touché à la moindre drogue, lui. Il est trop digne pour cela…
— Un mélange amélioré d'Amnésie, de Paix et d'Euphorie.
— C'est toi qui l'as préparé ?
Je ne réponds pas. Il est hors de question d'impliquer Astoria. Je lui dois ma liberté, elle mérite que je la protège des Aurors. De Harry. Celui-ci prend mon silence pour un assentiment et ses yeux s'obscurcissent de plus belle. Cela n'a rien d'étonnant : il est en train de risquer gros pour me venir en aide, et je viens de lui avouer à demi-mot que je prépare des potions illégales dans ma boutique.
— Alors, toujours autant persuadé de mon innocence, Potter ? ne puis-je m'empêcher de demander d'un ton narquois. Toujours décidé à me défendre face à Marvin Kyle et ses toutous de la Brigade de police ?
— Ça dépend, répond-il du tac au tac. Tu en vends à d'autres personnes ?
— Non.
Ça, au moins, c'est la vérité.
Ses épaules se détendent. Je suppose qu'il préfère avoir un consommateur qu'un trafiquant sous son toit.
— Qui est au courant ?
— Seulement toi. C'est bon, l'interrogatoire est terminé ?
Il hoche légèrement la tête. Je me demande ce qu'il pense de tout ça. Regrette-t-il d'avoir volé à mon secours ? Probablement pas. Harry Potter tendrait la main à son pire ennemi, même si celui-ci venait de lui planter un poignard dans la cuisse. Mais qu'éprouve-t-il à mon égard ? Du dégoût ? De la pitié ? De l'indifférence ? Difficile à dire : ses yeux sont plus distants, plus impénétrables que du temps de Poudlard. Ce doit être normal : après cinq ans à jouer les chasseurs de magie noire, il a appris à s'endurcir.
— Je vais à la salle de bain, finis-je par décréter, désireux d'enfouir mes sentiments sous des trombes d'eau brûlante.
— Je t'accompagne, dit aussitôt Harry.
— Je n'ai pas besoin d'une nounou, Potter.
— Tu n'as pas encore assez de force pour y aller tout seul. Si tu tombes et que tu te fracasses le crâne sur un robinet, c'est moi qui serais tenu responsable, alors je t'accompagne, affirme-t-il, de cet air péremptoire qui me renvoie à nos quinze ans.
Inutile de débattre. Il ne me lâchera pas.
Tout en soupirant, j'essaie de me relever. Il est immédiatement là, près de moi, un bras étroitement glissé sous mon épaule. Bien qu'il soit moins grand que moi, il n'a aucun mal à supporter mon poids. Son métier d'Auror a dû le remplumer un peu. J'essaie de caler mes pas sur les siens. La chaleur qui émane de sa peau accentue les notes de son parfum, un mélange d'agrumes et de café, que je me surprends à inspirer à plein nez.
— Dès que j'irai mieux, je retournerai chez moi, dis-je alors qu'il ouvre la seule porte de la chambre, me dévoilant un long couloir parsemé de tableaux moldus représentant des paysages apaisants, entrelacs lumineux de vert et de bleu.
— D'accord.
— Où est ma baguette ? ajouté-je, tandis qu'il me conduit dans une petite salle de bain chaleureuse, où nous attend une baignoire perchée sur des pieds dorés.
— Elle est restée dans la poche des vêtements que tu portais lorsque je t'ai amené ici. Je te la rendrai, ne t'inquiète pas. Celle-ci me convient très bien.
Il me montre sa propre baguette, non sans un sourire. Naguère, c'était la mienne qui était nichée entre ses doigts. Ce souvenir accélère les battements de mon coeur, que je maudis de tout mon être.
Il fait couler un bain chaud couronné d'une mousse onctueuse. Elle n'a rien à voir avec les torrents de bulles bariolées de la salle de bains des préfets de Poudlard ; tout est moldu, dans cette pièce. Maintenant que j'y pense, tous les instruments, toutes les décorations que nous avons rencontrés sont moldus.
Je réalise alors que je n'ai aucune idée de notre localisation géographique.
— Tu ne m'as pas dit où se trouve ta bicoque, Potter.
— Dans le comté d'Oxfordshire.
— Je pensais que tu vivais à Londres.
— Je préfère le charme de la campagne anglaise, répond-il avec un léger sourire.
Les journaux n'ont jamais mentionnés son lieu d'habitation. Ce n'est pas étonnant : que deviendrait ce fameux « charme de la campagne anglaise », avec une horde d'admirateurs hystériques dans le jardin ?
— Je pense que tu peux partir, maintenant, dis-je en commençant à retirer mon t-shirt.
Il a sûrement eu le loisir d'admirer chaque angle de mon corps lorsque j'étais inconscient, mais cela ne l'empêche pas de rougir et d'acquiescer.
— Je t'attends derrière la porte, répondit-il en mettant ses paroles à exécution.
Lorsque le panneau de bois se referme derrière sa silhouette mince, je soupire et profite de ces quelques instants de répit pour m'observer dans le miroir. Je vais mieux, indéniablement : la figure qui me contemple ressemble davantage au Drago de mes souvenirs qu'au Drago émacié, blafard, de ces dernières semaines. Si l'on fait abstraction de l'état déplorable de mes cheveux, j'ai même l'air en bonne santé.
Plonger dans l'eau est un délice. La chaleur me pénètre jusqu'à l'os, délicieusement engourdissante. Je rejette la tête en arrière et savoure l'instant présent. Je n'en ai pas vraiment eu l'occasion, ces derniers temps. Mes pensées dérivent, se tournent inexorablement vers Harry, que j'imagine assis derrière la porte, le dos collé au panneau de bois et les jambes étendues devant lui. Nous n'avons jamais été si proches, lui et moi, et ce serait mentir que de dire que cela me laisse indifférent. Alors que l'eau ruisselle sur ma peau rougie par la chaleur, je sens de nouveau le désir empiéter sur ma raison, contractant mon coeur autant que mon corps. Je serre les poings, crevant quelques bulles de savon.
Je ne comprends toujours pas pourquoi Harry se comporte ainsi avec moi. Qu'il m'ait sauvé, je le conçois : c'est dans sa nature. Mais il aurait pu se montrer froid, distant à mon égard ; je le mérite, après l'avoir envoyé promené au Ministère de la magie. Pourtant, il n'y a aucune rancoeur dans son comportement, aucun ressentiment. On dirait qu'il est incapable d'éprouver l'un ou l'autre de ces sentiments.
— Il va falloir qu'on élabore une stratégie, me dit-il derrière la porte.
Je sursaute si violemment qu'un pain de savon glisse dans la baignoire.
— Ça va ? s'inquiète-t-il.
— Un truc violet est tombé dans l'eau.
— Oh, ce doit être le savon à la lavande. Tu devrais en mettre un peu, tu ne sentais pas la rose, lorsque je t'ai récupéré.
Je retiens un rictus amusé.
— Tu es bien optimiste, Potter. Je sentais plutôt l'hippogriffe crevé.
— C'est toi qui l'as dit.
— Contre quoi veux-tu élaborer une stratégie ?
— Marvin Kyle.
Je soupire ostensiblement, mais il ne se démonte pas.
— Je sais que tu as refusé mon aide, mais il ne va pas te lâcher, Malefoy. Il serait capable de te poursuivre jusqu'en Nouvelle-Zélande pour trouver de quoi t'inculper.
— Je n'ai pas peur de lui.
— Ce n'est pas la question. Pour l'instant, j'ai été son seul interlocuteur du Bureau des Aurors, mais il va finir par comprendre que je ne ferai rien pour l'aider et se tourner vers un de mes collègues qui lui délivrera son mandat. Tu veux vraiment qu'il ait l'autorisation de fouiller les moindres recoins de ton appartement ?
Je pense à mon carnet rempli de coupures de presse sur Harry, aux seringues, aux potions d'Astoria, et je murmure un vague non.
— Il va falloir que tu justifies ton absence de chez toi. On ne peut pas lui raconter que tu étais chez moi, ajoute Harry.
— Pourquoi ? Tu as honte d'accueillir quelqu'un comme moi sous ton toit ?
Ma voix s'est endurcie. Harry Potter est peut-être comme les autres, finalement. Honteux de ma compagnie. Courtois dans le privé, indifférent — voire méprisant — en public. Néanmoins, il me détrompe rapidement :
— Bien sûr que non. Mais si cela venait à s'apprendre, je n'aurais plus aucun pouvoir sur l'enquête diligentée contre toi. On m'accuserait de conflit d'intérêts et je ne pourrais plus rien faire pour t'aider.
— Je pourrais raconter que j'étais chez ma petite amie. Pour prendre quelques vacances, hasardé-je, peu convaincu. Elle n'est pas connectée au réseau de Cheminettes et elle ne lit jamais ses hiboux, ce qui expliquerait que personne n'ait pu nous contacter.
Harry me répond d'un silence.
— Astoria serait d'accord pour jouer le jeu, ajouté-je.
Je ne précise pas qu'elle l'a déjà fait. Harry ne dit toujours rien, mais j'entends sa respiration se figer de l'autre côté du panneau de bois.
— Elle témoignera en ma faveur, s'il le faut. Personne n'osera remettre sa parole en doute. Elle sait très bien jouer les oies blanches.
— C'est illégal.
— Et dissimuler le fait que je sois chez toi pour ne pas être soupçonné de conflit d'intérêts, c'est légal ? rétorqué-je.
Il n'a rien à répondre à cela, et il le sait. J'imagine un éclair de frustration passer sur ses traits, avant qu'il ne lâche, d'un ton contrarié :
— Très bien.
— Je lui en parlerai dès que je serai parti de chez toi.
— D'accord.
Le silence revient. L'eau commence à refroidir. Je frotte ma peau, mes cheveux, mon visage, me débarrassant de toute la crasse incrustée sur ma chair. Cela fait un bout de temps que je n'ai pas été aussi propre ; mon appartement de l'Allée des Embrumes ne comporte qu'une douche minuscule, qu'il faut ensorceler afin qu'elle daigne crachoter un peu d'eau. Ici, pas besoin de magie : il suffit de tourner les boutons pour que des trombes d'eau chaude m'enveloppent.
Une serviette a été posée à mon intention sur le rebord du lavabo. Elle est d'un rouge flamboyant, comme la plupart des effets personnels de Harry. Je m'y enveloppe et m'assied presque immédiatement sur le rebord de la baignoire. Ma tête recommence à tourner, le sol carrelé danse sous mes pieds et des étoiles filantes s'invitent dans mon champ de vision.
— Tout va bien, là-dedans ?
Harry n'attend pas ma réponse pour entrer. L'instant d'après, il est agenouillé devant moi et essaie de plonger son regard dans le mien.
— Malefoy, tu m'entends ? Drago ? Drago ?
— C'est difficile de ne pas t'entendre beugler comme un putois, Potter.
Ma répartie semble le rassurer. Il se relève et m'aide à en faire autant. Mon orgueil aimerait le repousser, mais je serais bien incapable de tenir debout sans son aide.
— Allez, viens, l'estropié, dit-il d'un ton légèrement moqueur en me guidant jusqu'à « ma » chambre.
— Merci, le balafré.
Il esquisse un sourire, auquel je ne peux m'empêcher de répondre.
Je ne sais pas pourquoi les choses sont si faciles avec Harry. Je n'ai même pas honte qu'il m'ait (probablement) vu nu, inconscient, faible. J'ai l'impression que nous sommes deux vieilles connaissances qui avons des années de silence à rattraper. Il y a quelque chose d'agréablement familier dans sa façon de me parler, de se pencher vers moi, de plonger ses yeux dans les miens… Un délicieux goût d'antan…
Je repense à tout ce que je sais de lui et tout ce que je devine dans ses silences. Il a occupé une si grande partie de mes dernières années, et maintenant qu'il est là, qu'il m'aide à m'allonger, sans jamais détacher ses yeux de moi… à quoi pense-t-il ?
— Je vais t'apporter tes vêtements et ta baguette, et quelque chose à manger, annonce-t-il une fois que je suis installé dans « mon » lit.
— Il ne te manque plus qu'une petite coiffe d'infirmière, Potter.
— Ne me donne pas des idées, rétorque-t-il en souriant.
Il revient rapidement avec mes affaires et un bol de soupe qu'il dépose sur la table de chevet.
— C'est quoi, la prochaine étape ? Un baiser sur la joue ? ironisé-je face à cette bonté qui me déstabilise.
— Ne prends pas tes désirs pour des réalités, Malefoy.
Et il me laisse seul, quittant ma chambre pour le reste de son cottage d'Oxfordshire. Je me demande bien comment il a réussi à me faire léviter jusqu'ici sans attirer l'attention. Il a dû utiliser un sortilège de désillusion et dénicher un balai volant suffisamment grand pour deux.
J'arrive à avaler toute la soupe, puis avise les vêtements qu'il m'a rendus. Ils ont été lavés et repassés, ils dégagent un doux parfum de coton propre. Foutu Potter et sa générosité à la con…
Je me laisse retomber sur le matelas douillet. Les draps sont lourds, mais laissent une délicieusement sensation de fraîcheur sur mes bras nus. Cet endroit n'a rien à voir avec mon appartement aux murs rongés d'humidité. J'en oublierai presque que je suis un condamné en sursis…
… Jusqu'à ce que la nuit me le rappelle. Plongé dans une obscurité poisseuse, je sens un poids se matérialiser dans ma poitrine. Il s'alourdit au fil des secondes, attirant à lui toutes les craintes, tous les regrets que je m'efforce d'oublier. Ma respiration se précipite, une sueur glacée ondule le long de mon échine. Par réflexe, j'effleure le creux de mon bras, où s'estompent les dernières ecchymoses laissées par la seringue. Par Merlin, j'ai besoin d'une potion d'Astoria, là, maintenant, sinon je vais étouffer… Si j'en avais la force, je transplanerai à sa boutique immédiatement, mais dans mon état je serais capable de me désartibuler et d'y laisser une jambe. Je resserre les doigts sur ma chair, y enfonce les ongles. Avec un peu de chance, la douleur chassera le reste… Mais c'est inutile. Bordel, bordel, bordel… je ne vais jamais réussir à fermer l'oeil… mon coeur bat trop fort, j'ai du mal à respirer, j'étouffe… qui sait si ma dernière heure n'est pas enfin venue ?
Mais non, le destin est trop cruel pour cela. Au bout d'un temps infini, mes tremblements se calment, mon coeur s'apaise. Je parviens à fermer les paupières et m'efforce de me perdre dans les ténèbres. Si seulement je pouvais dormir… avoir un peu de répit, juste une poignée d'heures… j'essaie de m'accrocher à l'image de Harry. Harry qui me soutient, qui me veille, qui joue les infirmières sans rien demander en retour, rien d'autre que sa foutue noblesse de Gryffondor….
Harry…
Je finis par m'endormir. Mais ce que mes rêves me réservent est dix fois pire.
