CHAPITRE 7. Insomnie

Les hurlements d'Hermione Granger déchirent l'air. Elle se débat contre le Doloris, le front ruisselant de sueur. Ses cheveux s'entortillent autour de son visage, des larmes sillonnent ses joues rougies par la souffrance. Ses membres tressautent d'une façon saccadée qui me donne la nausée.

Et moi, je l'observe.

Je suis incapable de réagir. Incapable de bouger.

Elle n'est pas mon amie. Elle n'est qu'une Sang-de-Bourbe, indigne de respirer mon air. Je l'ai toujours méprisée, rejetée. Je me suis moqué d'elle, je lui ai souhaité mille maux. Mais cette souffrance qui imprègne chaque fibre de son corps, qui déchire sa voix, tord son visage jusqu'à le rendre inhumain…

Je n'ai jamais voulu ça. Jamais, jamais. Je le promets.

Mais je ne suis pas courageux. Je suis lâche, je suis impuissant, tout juste bon à serrer les dents pour réprimer mon envie de vomir. Arrête, Bellatrix, arrête ! hurlé-je intérieurement, mais aucun mot ne s'échappe de mes lèvres verrouillées.

Puis mon regard rencontre celui de Granger et elle se transforme. Ses traits se brouillent, se métamorphosent : elle devient Charity Burbage, l'ancienne professeur d'Étude des Moldus de Poudlard. Des crocs de serpent se referment sur sa chair, des flots de sang frais rougissent la nappe blanche sur laquelle reposait le corps. L'odeur métallique qui se déploie dans les airs me soulève le coeur. Comment font les autres Mangemorts pour rester de marbre ? Ils tressaillent à peine, sauf mon père et ma mère, dont la blancheur rivalise avec celle des statues de marbres qui flanquent l'entrée du Manoir.

La scène change de nouveau, nous voilà à Poudlard. Nous sommes rassemblées autour de Voldemort. Il vient de proclamer sa victoire. Et dans les bras du demi-géant se tient le cadavre de Harry. Ses yeux sont clos, on dirait qu'il dort. Les morts ne dorment pas, m'a dit un jour Severus Rogue. Ils ne peuvent pas fermer les yeux. Pourtant, je suis persuadé, au plus profond de mon être, que c'est la fin. Je ne vois rien, l'air est irrespirable, mes oreilles bourdonnent. Mes pensées s'éparpillent comme des flocons de neige.

Harry est mort… mort !

J'ouvre brusquement les paupières. Je suis dans mon lit — le lit que m'a prêté Harry —, le dos vissé au matelas, les yeux agrandis par la terreur. Mon coeur bat la chamade, tout mon corps tremble. Doucement, je passe la main sur mon visage ; des perles de sueur s'attachent à mes phalanges. La chambre est toujours plongée dans l'obscurité. J'attrape ma baguette posée sur la table de chevet et l'allume, avant de me redresser. En dépit des spasmes qui continuent d'agiter mon corps, je parviens à tenir debout. C'est déjà une belle amélioration.

Je ne peux pas me recoucher. Je ne peux pas dormir, pas quand mon esprit est encore hanté des souvenirs de la guerre. Je veux — je dois — sortir de là.

Je parviens tant bien que mal à ouvrir la porte de ma chambre et à me retrouver dans le couloir orné de tableaux moldus que j'ai déjà aperçus tout à l'heure. Je ne savais pas que Harry aimait l'art. Tout en avançant au rythme que me permettent mes pas mal assurés, je les observe. Ce sont des peintures bariolées, qui ne s'accordent pas vraiment les unes aux autres. On dirait qu'on les a mis là dans l'espoir d'introduire un peu de chaleur dans ce long couloir clair, mais sans avoir aucune idée de la façon de les assembler.

Je dépasse la porte menant à la salle de bain et arrive face à trois autres portes. La première s'ouvre sur un salon douillet, aux murs couleur lavande, meublé de gros fauteuils et d'une cheminée éteinte. Il n'y a pas de photographie aux murs, ni aucun élément de décoration. Aucun signe de Weasley, de Granger ou de l'un de ces crétins qui s'accrochaient à ses chaussures du temps de Poudlard. J'ouvre la deuxième porte et tombe sur une cuisine spacieuse, avec des machines moldus qui ressemblent à des engins de torture. Je m'en éloigne prudemment et ouvre la troisième porte. Je me retrouve nez-à-nez avec un escalier en colimaçon. En levant le nez, je constate qu'il mène à une pièce éclairée. La chambre de Harry ? Je n'en ai aucune idée, mais je suis sûr et certain que mes jambes ne supporteraient pas de monter ces marches. J'essaie de refermer la porte discrètement, mais celle-ci gémit sur ses gonds, trahissant immédiatement ma présence. Bordel, c'est bien le moment !

— Il y a quelqu'un ?

Je n'ai pas le temps de reculer, Harry est déjà en bat des escaliers, baguette à la main. Il porte les mêmes vêtements que tout à l'heure, bien que les pans de sa chemise s'échappent largement de son pantalon et qu'il en ait retroussé les manches. Il doit être trois ou quatre heures du matin, ce qui ne l'empêche pas d'être plus alerte que jamais ; ses yeux brillent fiévreusement derrière ses lunettes rondes.

Il ne se détend qu'en m'apercevant.

— Malefoy ? Qu'est-ce que tu fiches ici ?

— J'avais envie de me dégourdir les jambes. C'est interdit par le règlement de ta maison, peut-être ?

J'ai l'impression d'être projeté dix ans en arrière, face à un professeur de Poudlard qui m'aurait surpris hors de mon dortoir. Lui aussi, probablement, car il ne peut retenir un sourire en coin.

— Je n'ai pas encore pensé à écrire de règlement, répond-il en abaissant sa baguette. Mais lorsque ce sera le cas, fais-moi penser à prévoir un article obligeant mes invités à rester dans leur lit lorsque la nuit tombe.

— Pourquoi, tu as peur que nous soyons des vampires ? Même si c'était le cas, ton sang ne nous intéresserait pas, Potter. Trop sucré.

— Tu pourrais être surpris, rétorque-t-il. Non, sérieusement, Malefoy, qu'est-ce que tu fiches ici ? J'ai bien cru que tu étais un cambrioleur. J'aurais pu te blesser…

— Qu'est-ce que tu as peur qu'on te vole ? Ces horribles tableaux ?

— Tu ne réponds toujours pas à ma question.

Je soupire. Je devrais être habitué à l'obstination des Gryffondor, depuis le temps que j'en fréquente.

— Je n'arrivais pas à dormir. Ça me semblait évident, sinon je serai toujours dans mon lit.

— Oh…

Une lueur de compréhension traverse son regard.

— Je peux faire quelque chose pour toi ?

— Tu en as déjà fait bien assez, Potter. Et d'abord, qu'est-ce que toi, tu fais debout à cette heure-ci ?

— Je n'arrivais pas à dormir, ça me semblait évident, répond-il en faisant exagérément traîner sa voix, dans une imitation plutôt convaincante de ma personne.

Je lève les yeux au ciel.

— On a des potions contre les insomnies, à la boutique. Tu n'auras qu'à passer, si ça t'intéresse, dis-je avant d'avoir pu m'en empêcher.

Super, il ne manquait plus que ça : que je l'encourage à me revoir, après le fiasco du Ministère et ces jours étranges durant lesquels il m'a empêché de sombrer. Il arque un sourcil, et je ne sais pas si j'espère qu'il refuse ma proposition ou qu'il l'accepte.

— Pourquoi pas. Mais elles n'ont pas l'air très efficaces sur toi, objecte-t-il.

Mon visage se ferme, ce qu'il remarque aussitôt.

— Il y a un problème ?

— Ça fait longtemps qu'elles n'ont plus aucune efficacité sur moi.

Ses yeux s'écarquillent de surprise et de curiosité.

— Je ne savais pas que c'était possible, s'étonne-t-il.

— Les potions contre les insomnies nécessitent de prendre des doses de plus en plus importantes pour avoir le moindre effet. Le problème, c'est qu'au-delà d'une certaine dose, tu es quasi sûr et certain de ne pas jamais te réveiller. Il y a plusieurs sorciers, à Sainte-Mangouste, qui sont passés par là : ils dorment depuis des années sans que personne ne puisse rien y faire. Les Guérisseurs en sont réduits à les maintenir en vie en les nourrissant, en les abreuvant et en les changeant comme des nouveaux-nés.

Harry grimace :

— Certains se sont déjà réveillés ?

— Less rares qui se réveillent ont passé tellement de temps à vivre dans leurs rêves qu'ils ne supportent plus la réalité. Généralement, ils finissent par se suicider.

Cette perspective le fait pâlir. Face à son air effaré, je me contente de hausser les épaules.

— Et les potions de sommeil sans rêve ? demande-t-il après un instant de réflexion. Elles font dormir, elles aussi, non ?

— C'est un autre problème. Elles sont très efficaces en traitement d'appoint, mais tu ne peux pas en prendre éternellement. A force de ne plus rêver, ton cerveau commence à dérailler et tu commences à faire des rêves éveillés. Parfois, ce sont des rêves inoffensifs : ton animal de compagnie se met à te parler de la pluie et du beau temps, ou tu voies des nuées d'hippogriffes roses traverser le ciel.

— Il n'y a rien de mal à cela.

— D'autres fois, tu imagines que ta femme ou ton mari essaie de te planter un poignard dans l'estomac, et tu réagis en conséquence.

Il déglutit.

— Je croyais que les Aurors étaient doués en Potions, ajouté-je en fronçant les sourcils. Tu étais où, pendant ta formation ? Tu faisais la sieste avec une belette ?

— La formation concernait surtout l'étude des poisons. Les instructeurs jugent les potions de sommeil trop peu dangereuses pour nécessiter d'y consacrer plus de cinq minutes.

— Ils ont tort. Aucune potion n'est complètement inoffensive.

— Je n'en doute pas, me répondit-il avec un sourire en coin, qui se fige quasi aussitôt: Mais alors…

Il a l'air de comprendre quelque chose. Ses yeux se baissent et s'arrêtent sur mon bras bandé.

— C'est pour ça que tu prenais cette drogue, murmure-t-il.

L'utilisation du passé me semble extrêmement optimiste, mais je préfère ne pas le faire remarquer.

— C'est parce que tu ne dors plus… Depuis quand ?

Je me sens agacé, tout à coup. La réponse me semble évidente, et sa perplexité renforce ma colère.

— A ton avis ? demandé-je froidement. Tu crois que tout le monde s'est facilement remis de la guerre ? Tu crois que le lendemain de la mort de Voldemort, c'était la fête, avec arc-en-ciel et sucreries pour tout le monde ? Pourquoi crois-tu que j'ai besoin de cette merde ? Tu penses que c'est un caprice, peut-être ?

Ma colère m'enveloppe tout entier, irradie mon coeur. Aussi brûlante qu'elle soit, ses flammes font de mes yeux, de ma voix des puits de glace.

— J'en ai besoin. C'est le seul moyen de dormir. C'est le seul moyen d'oublier ma bêtise, mon ignorance, ma lâcheté. C'est le seul moyen d'oublier le monstre que j'ai été.

Le monstre que je suis encore, pensé-je en effleurant ma Marque des Ténèbres.

— J'ai vu des hommes et des femmes innocents se faire torturer et mourir. J'ai vu mes camarades de classe défiler au Manoir pour être punis d'être des Sangs de… des nés Moldus. Il y en avait qui criaient, qui pleuraient, qui suppliaient. D'autres qui me crachaient dessus. A la fin, c'était toujours eux, les perdants. J'ai vu Voldemort tuer sans état d'âme.

J'ajoute, dans un souffle presque inaudible :

— Je t'ai vu mourir.

Et avec toi, tous mes espoirs.

Quelque chose semble se décoincer dans le corps de Harry. Il s'approche de moi, esquisse un geste maladroit. L'espace d'un battement de cils, je crois qu'il va me serrer dans ses bras, mais il se contente de poser la main sur mon épaule. Son parfum, sa chaleur m'enveloppent malgré tout, et mon corps y réagit instinctivement : je me rapproche de lui, j'ai besoin de savoir qu'il est là, qu'il est réel. Qu'il ne s'évaporera pas comme tant d'autres rêves — tant d'autres cauchemars — avant lui.

— Ce… ce n'est pas de ta faute, dit-il lentement, comme s'il cherchait ses mots à tâtons. Tout ça, c'est de la faute de Voldemort. Tu n'as pas à t'en vouloir, Drago.

— Je t'ai vu mourir, et je n'ai rien fait.

— Si tu avais fait quelque chose, il t'aurait tué.

— Et le monde s'en serait beaucoup mieux porté.

— Parce que tu crois que ça aurait arrangé quoi que ce soit ? Tu crois que Ron, Hermione et moi, on aurait été heureux de te savoir mort ?

Il rit, d'un rire singulièrement dépourvu de joie. Plus que jamais, je réalise que l'adolescent insouciant de mes souvenirs a laissé place à un homme amer, creusé par quelque chose qui résonne inexorablement en moi.

— Tu crois qu'on se serait relevés comme si de rien n'était ? Ce n'est pas comme ça que ça marche, Drago.

— Tu es bien placé pour dire ça. Tu ne t'es pas sacrifié contre Voldemort, peut-être ?

— Justement ! s'écrie-t-il, ce qui me fait sursauter. Justement, je sais le prix que coûte une vie ! J'ai failli le payer. Ma famille, certains de mes amis l'ont payé… Je ne veux pas que toi aussi, tu…

Les mots s'emmêlent sur sa langue, son visage s'empourpre.

— Tu ne peux faire comme si… comme si toi, tu n'étais pas important ! dit-il en désespoir de cause.

— Mon père est en prison, ma mère est morte, personne ne m'attend chez moi. Pour qui serai-je important ?

— Pour Parvati. Pour cette Astoria qui serait prête à mentir sous serment pour te protéger.

Son regard ne dévie pas lorsqu'il ajoute :

— Pour moi. Et surtout pour toi-même. C'est toi, le plus important, Drago.

Je ne l'ai jamais entendu parler ainsi. On dirait que toutes ces années à se dépêtrer des souvenirs de la guerre, à voir tarir son histoire d'amour de jeunesse, à voir ses meilleurs amis grandir sans lui, l'ont changé. Il darde ses yeux dans les miens et je serais bien incapable de détourner le regard. Se rend-il seulement compte d'à quel point il peut être magnétique ? Ses yeux brillent, ses joues sont rose vif, ses cheveux sont plus décoiffés que jamais, on dirait qu'il vient tout juste de baiser. Bordel, il me rend cinglé. Et l'espoir qu'il porte en lui me donne envie d'y croire. Si seulement je pouvais y croire, Harry…

Le silence nous enveloppe, je n'entends plus que nos souffles. Il semble réaliser que sa main est toujours contre mon épaule et, après une légère pression, l'écarte de moi.

— Tu es important, Drago. Et je n'imaginais pas qu'un jour, tu l'oublierais.

Je ne peux retenir le léger rictus qui fait tressaillir mes lèvres. Il insiste :

— Où est passé le Drago gonflé d'importance de nos quinze ans, si fier d'appartenir à la « brigade inquisitoriale » de ce crapaud d'Ombrage ?

— J'étais si arrogant que ça, quand nous étions jeunes ?

— Tu n'as pas idée. Un vrai coq.

— Ça nous fait un autre point commun.

Il rit tout bas. La pression s'est relâchée.

Après quelques instants de silence, il me fait signe de le suivre en haut, dans ce que je devine être sa chambre. Je marche toujours aussi rapidement qu'une limace crevée, et comme je m'en doutais, j'ai besoin de son aide pour gravir ses escaliers. Ceux-ci nous mènent à une pièce ronde, dont les murs sont recouverts de papier de soie écarlate. De grandes baies vitrées laissent entrer les rayons de la lune. Un petit bureau trône au centre de la pièce, bien plus modeste que celui que possède Harry au Ministère de la magie. Plusieurs dossiers y sont superposés. L'un d'eux est ouvert. Avant que Harry ne le referme, j'y lis le nom de Nestor Selwyn — le nom de ce sorcier soupçonné de tuer des Moldus, et pour lequel il avait besoin de Véritasérum. Voilà donc à quoi il passe ses propres nuits…

— Tu as utilisé le Véritasérum que je t'ai préparé ? m'enquiers-je en m'asseyant sur le fauteuil que me désigne Harry.

— Oui, et cela nous a permis de confirmer nos soupçons. Il ne nous reste plus qu'à localiser Nestor Selwyn, et il pourra être arrêté en bonne et due forme. Mais je ne t'ai pas amené ici pour te parler de mes dossiers. Puisque ni toi ni moi n'arrivons à dormir…

Il s'escrime à sortir quelque chose de son bureau. Lorsqu'il pose triomphalement l'échiquier devant moi, je hausse soigneusement un sourcil.

— Tu sais jouer ?

— Attends… tu m'as emmené dans ta chambre pour jouer aux échecs ?

Il lève sur moi des yeux chargés d'incompréhension.

— Pour quoi d'autre ?