CHAPITRE 8. L'audience
Je transplane dans une ruelle isolée de l'Allée des Embrumes, non loin de la boutique d'Astoria.
J'ai remis mes vieux vêtements, laissant ceux prêtés par Harry chez lui. A mon propre étonnement, malgré notre nuit passée derrière un échiquier, je ne me sens pas fatigué : tous ces jours passés dans son lit, plongé dans une délicieuse inconscience, m'ont revigoré. Cependant, il y a toujours une douleur nichée contre ma tempe droite, qui enfonce de temps à autre un poinçon invisible contre ma pommette.
La douleur physique n'est pourtant pas la pire : depuis que j'ai quitté la demeure de Harry, le manque de drogue se rappelle à moi à chaque inspiration, occupe chacune de mes pensées. La torpeur qu'elle me procurait s'éloigne de minute en minute, renforçant l'angoisse nouée autour de mon coeur. Il était si simple d'oublier que j'allais mourir lorsque j'étais bercé par cette potion… La présence de Harry me permettait de me concentrer sur autre chose : ses traits, son parfum, ses gestes à mon égard trahissant, si ce n'est de l'affection, un respect que je ne mérite pas… Mais maintenant qu'il n'est plus là, le manque est plus brûlant, plus cruel que jamais.
OOO
Lorsque j'entre dans sa boutique, Astoria m'accueille d'un sourire de velours. Avec sa robe verte boutonnée jusqu'au cou et ses longs cheveux châtain retenus par un ruban, elle a l'air si sage, si innocente. Une poupée de porcelaine dans un décor de verre. Qui la soupçonnerait de s'adonner à du trafic de drogue ? Même moi, je pourrais en douter — s'il n'y avait pas cette lueur avide et rusée au fond de ses yeux clairs, qui lui donne des allures de renarde roublarde.
— J'ai besoin de toi, Astoria, lui dis-je à brûle-pourpoint.
Elle arque un sourcil, son sourire s'affûtant à la manière de celui d'une vipère.
— Quelle déclaration, Drago. D'ordinaire, je n'ai pas le droit à tant de manières. Que me vaut ce plaisir ?
— Tu te souviens de cette histoire d'enfants de Voldemort ? Je me suis servi de toi comme alibi pour ne pas être inquiété, et tu as joué le jeu lorsque des Aurors sont venus t'interroger.
— Je m'en souviens parfaitement. Pourquoi ? Ils sont réapparus dans ta vie ?
Je secoue la tête en remerciant secrètement Merlin de ne pas les avoir placé sur mon chemin. La dernière chose dont j'ai besoin, c'est de retrouver Gregory, Theodore, Blaise ou Pansy.
— Disons que j'ai des ennuis avec le Ministère. Un chef de la brigade de police magique m'en veut à mort et cherche à me coincer.
— Tu as toujours eu un don inouï pour t'attirer la sympathie des bonnes personnes, ironise Astoria de sa voix douce, mais je préfère ignorer sa pique.
— Ça fait plusieurs jours qu'il essaie de me contacter mais je n'étais pas en mesure de lui répondre. Je ne peux pas lui dire où j'étais, sinon j'aurais des ennuis, mais si je ne trouve pas une bonne excuse, je vais avoir des problèmes, on risque de m'accuser d'entrave à l'exercice de la justice ou d'une autre connerie dans le genre. Alors…
— … alors tu veux prétendre que nous étions ensemble. Tu veux que je te serve d'alibi, comme avec les « enfants de Voldemort ».
J'acquiesce. Le visage d'Astoria se fend d'un nouveau sourire, si aiguisé qu'un seul de ses baisers pourrait me couper en deux. Jouer avec le feu lui plaît, ça se lit dans ses yeux. La poupée de porcelaine révèle son vrai visage : elle est un Serpent, comme moi. Elle est née pour se dérober, ondoyer, disparaître après une morsure mortelle. Quel couple nous aurions fait, elle et moi, si nous nous étions fiancés…
— Qu'aurai-je en échange ?
— Le plaisir d'avoir fait une bonne action ?
Elle rit. Elle éprouve du plaisir à me suivre dans mes combines, mais cela ne sera pas gratuit pour autant. Elle ne donne rien sans rien recevoir en retour… et elle a bien raison. Il faut que je trouve quelque chose qui contentera son appétit.
— Le quart des potions que je prépare ? proposé-je.
— La moitié, rétorque-t-elle aussitôt. Pendant un mois, je veux la moitié de tes stocks. Et si jamais mon mensonge est révélé au grand jour, je veux que tu me promettes que je ne serais pas inquiétée.
— Je prétendrais t'avoir forcée à mentir pour moi, lui assuré-je. Je t'aurais menacée de m'en prendre à Daphné et à toi et de vous transformer en affreuses gargouilles si tu n'obtempérais pas.
— Ça ne changerait pas grand-chose, pour Daphné, glousse-t-elle, avant de me tendre la main : Marché conclu. Tu as besoin d'autre chose ?
Elle sait très bien de quoi j'ai besoin. Je n'ai pas le loisir de répondre ; déjà, elle plonge la main dans l'une de ses poches et en sort une seringue. Mon corps se fige à cette vue, mon pouls s'affole. Je suis incapable d'en détacher les yeux. Astoria me sourit avec indulgence, et tout à coup, les traits de Harry se matérialisent par-dessus les siens. Harry… que dirait-il, s'il me voyait ? J'ai à peine quitté sa demeure, et déjà je me précipite sur une seringue, je replonge dans mes vices… Je revois le dégoût traverser son visage, je repense au bandage sur mon bras, destinés à dissimuler les piqûres…
J'aimerais avoir la force de refuser. J'aimerais tourner les talons, abandonner Astoria derrière moi, profiter de mes derniers mois à vivre avec la pleine conscience de moi-même… mais Merlin, pardonnez-moi, je ne suis pas fort… je ne suis qu'un être humain, quoi que je dise, quoi que je prétende. Moi aussi, j'ai peur de la mort, peur de l'obscurité, peur de la solitude… Cette potion, c'est ma seule planche de salut, mon seul moyen d'y échapper.
— Drago ? insiste doucement Astoria.
Ma main se referme sur la seringue. Comme dans un rêve, le coeur battant si fort de désir et de répugnance, je remonte ma manche, arrache le bandage, et la dose salvatrice inonde mes veines infectées.
OOO
Le Purgatoire est ma prochaine destination, et une surprise de taille m'y attend : Parvati est là. Elle m'attend derrière le comptoir, très droite, le menton relevé avec un air de défi. Son séjour à Sainte-Mangouste a légèrement creusé ses traits, mais sinon, elle semble en pleine forme. Nos regards se rencontrent et son visage se crispe. Elle m'en veut, c'est écrit sur son front. Grâce à la potion d'Astoria, je parviens à maîtriser les émotions contradictoires qui s'élèvent dans ma poitrine. Ce n'est pas le moment de perdre mon calme.
— Patil, la salué-je froidement. Tu as l'air d'aller mieux.
— Toi aussi, répond-elle sur le même ton.
Je n'ai rien à ajouter. Mais Parvati n'est pas Astoria, le sarcasme n'est pas son arme de prédilection. Alors elle se remet à parler, d'une voix vibrante de reproches et de cette stupide passion que partagent tous ces crétins de Gryffondor :
— Je t'ai attendu, lorsque j'étais à l'hôpital. Je t'ai envoyé un hibou. Padma m'a dit que tu ne viendrais pas, mais je lui ai répondu qu'elle avait tort. Je lui ai répété que toi et moi, on est associé, et que les associés ne se lâchent pas à la première difficulté, au contraire : ils se soutiennent, pour le meilleur et pour le pire.
— Désolé de ne pas être l'associé de tes rêves, réponds-je d'une voix égale.
— Elle voulait que je démissionne, que je vende mes parts du Purgatoire. Je ne l'ai pas fait.
— Grand bien te fasse.
Mon indifférence semble mettre de l'huile sur le feu de son indignation ; elle rougit, tout à coup, et des étincelles de colère brillent dans ses prunelles noires.
— Tu aurais au moins pu répondre à mon hibou ! J'étais folle d'inquiétude pour toi, je me disais que ton état avait peut-être empiré, je me suis même imaginée que tu étais inconscient, ou… ou mort !
— Dommage que ce ne soit pas le cas, n'est-ce pas ?
Elle écarquille les yeux comme si je venais de lui jeter un sort. Je suppose que je devrais me sentir coupable d'être aussi peu émotif à son égard, mais tout s'est éteint en moi. Astoria s'est surpassée lorsqu'elle a préparé ma dose de drogue.
Parvati n'a cependant pas dit son dernier mot. Elle s'approche de moi, je m'attends à ce qu'elle m'insulte – voire m'administre une gifle : je le mérite – mais à la place, elle plonge ses yeux dans les miens.
— Qu'est-ce qu'il t'arrive, Drago ? Pourquoi… pourquoi es-tu comme ça ?
— Comme quoi, Patil ?
— Tu agis comme un connard sans coeur, tu te caches derrière ta carapace, comme si tu avais peur que… comme si tu avais peur que témoigner un minimum d'intérêt pour moi te rendrais faible et stupide ! Alors que c'est l'inverse, il n'y a rien de plus faible, rien de plus stupide que de jouer les gros durs pour échapper à tes émotions !
Elle a les larmes aux yeux, elle est sincèrement blessée par mon attitude. Je me souviens de ce qu'a prétendu Harry, hier soir : Tu es important pour Parvati. Important pour Astoria. Pour moi. Pour toi.
Mais je ne peux pas l'être. Je ne peux être important pour personne. Je vais mourir, bordel ! Je vais mourir, et m'attacher à Parvati, Astoria ou même Harry n'y changera rien ! Autant tout laisser tomber… Parvati m'empêche de me détourner, elle s'accroche à mes bras, enfonce ses bagues contre ma peau.
– Parle-moi, Drago, supplie-t-elle. Parle-moi, je t'en prie.
J'aimerais pouvoir lui parler. A elle, à Harry, ou même à Astoria… Je réalise qu'ils sont devenus mon univers. Les planètes qui gravitent autour de moi, pleines de chaleur et de vie, tandis que la mienne se recouvre de glace et meurt…
Mais je ne le peux pas. Il n'y a rien à faire pour moi. Alors je la détache de moi sans douceur, secoue la tête et me réfugie dans l'arrière-boutique. Elle ne cherche pas à me retenir.
OOO
Je suis convoqué au Ministère de la magie le samedi suivant. Je serai interrogé sur les raisons de mon silence face aux sollicitations de Marvin Kyle ; cette audience permettra également aux juges du Magenmagot de se prononcer sur la question de savoir s'il faut poursuivre l'enquête diligentée contre mes activités au Purgatoire. Après avoir enfilé un costume sobre et peigné mes cheveux, dégageant mon visage pâli par la fatigue et les drogues d'Astoria, je transplane au Ministère de la magie.
Je suis à peine arrivé dans le hall d'entrée que déjà, je manque de marcher sur les pieds de Harry. Il porte la tenue officielle des Aurors : une robe pourpre aux liserés dorés, frappée d'un « A » sur la poitrine. Je ne l'attendais pas, et je le contemple stupidement, sans savoir quoi lui dire. Il prend les devant :
— Tu es là. Je ne pensais pas que tu viendrais.
Il affiche un air à la fois surpris et soulagé, qui me fait hausser un sourcil.
— Eh bien oui, j'ai été convoqué à dix heures. Où voulais-tu que je sois ?
— Je ne sais pas, répond-il prudemment. Parvati m'a écrit, elle s'inquiète pour toi. Apparemment, tu es absolument imbuvable avec tout le monde, ces derniers jours. Elle craignait que tu ne viennes pas à ta propre audience.
Il me faut plusieurs secondes pour digérer ce qu'il vient de m'annoncer. Mes yeux s'étrécissent, se remplissent de colère, mais Harry ne cille pas. Il maintient mon regard avec une obstination qui m'agace tout autant qu'elle me donne envie de me rapprocher, de le défier plus près, plus fort, jusqu'à ce qu'il détourne les yeux. Je crache, comme un chat sauvage :
— Depuis quand tu parles de moi avec mon associée dans mon dos ?
— Depuis qu'elle est rentrée de Sainte-Mangouste, répond-il sans la moindre gêne. Elle m'a écrit parce qu'elle ne sait plus quoi faire avec toi. Elle te trouve distant, bizarre. Et franchement, vu la façon dont tu réagis, elle n'a pas tort de se poser des questions.
— Elle ne me connaît peut-être pas autant qu'elle le voudrait, rétorqué-je froidement. Et toi non plus, tu ne me connais pas. Je n'ai pas besoin qu'elle et toi jouiez aux parents inquiets, Potter. Je me débrouille très bien tout seul.
Il a l'air étonné par ma véhémence, ses yeux fouillent les miens à la recherche de réponses que je ne peux pas lui apporter. Notre soirée en tête-à-tête à Oxfordshire doit lui paraître bien lointaine. Il est vrai que là-bas, dans sa demeure nichée sous le ciel étoilé de la campagne anglaise, j'ai baissé les armes. J'ai côtoyé l'espoir. J'ai fermé les yeux et imaginé, l'espace d'un battement de coeur, de vivre. De connaître d'autre moments comme ces heures passées chez lui, ces heures arrachées à mon destin maudit.
Mais je ne le peux pas, pas plus que je ne peux éprouver de la compassion pour Parvati.
— Je suis chargé de t'accompagner jusqu'à ta salle d'audience, me dit finalement Harry.
— Très bien.
Je lui emboîte le pas dans les couloirs du Ministère. La plupart des sorciers qui se trouvent sur notre chemin se tournent vers lui et le saluent avec respect. Il répond à chacun d'entre eux avec politesse, mais ses yeux ne me quittent jamais. Je sens leur morsure contre ma nuque, j'aimerais lui dire d'arrêter mais les mots restent prisonniers de ma gorge.
Nous nous arrêtons devant la porte qui mène à la salle où se tiendra mon audience. Au moment où j'effleure la poignée, il enfonce fermement le poing contre la porte pour m'empêcher de l'ouvrir.
— C'est une formation restreinte de trois jeunes juges qui vont se pencher sur ton cas, m'informe-t-il à voix basse. Tu reconnaîtras sans doute l'une d'entre eux. Essaie de ne pas la regarder de travers. Elle est là pour t'aider, pas pour te piéger.
— C'est toi qui as choisi mes juges, Potter ?
— Disons que je les ai suggérés au Magenmagot, et que celui-ci était plutôt enclin à m'écouter.
J'ai l'impression que ma mâchoire est en train de se décrocher. Entre notre combine avec Astoria et l'influence dont il a joué pour choisir ceux qui me jugeront… Il ressemble de moins en moins à la figure noble et héroïque de notre passé. Est-ce son métier d'Auror qui a émoussé son sens moral, où est-ce moi qui l'entraîne sur une pente dangereusement glissante ? Je n'en ai pas la moindre idée.
— Bon courage, Malefoy, murmure-t-il en ouvrant la porte.
Ma salle d'audience n'a rien à avoir avec les cachots humides et puants où ont été jugés les anciens Mangemorts après la chute de Voldemort. Elle ressemble plutôt à un bureau qui aurait été aménagé à la hâte pour l'occasion, comme si l'on ne voulait pas déranger un endroit plus important pour une affaire aussi ridicule que la mienne. Un siège m'attend au centre la pièce baignée de lumière. A ma gauche, les poings serrés, Marvin Kyle me juge avec tout le mépris dont il est capable. A ma droite, mes témoins patientent tranquillement. Je reconnais Astoria, plus gracieuse que jamais, mais je ne m'attendais pas à ce que Parvati soit assise à ses côtés. Les mains ramenés sur les genoux, elle ne me prête aucune attention, préférant darder son regard féroce sur Marvin Kyle.
Un trio de magistrats trône face à moi. Celui de droite a les yeux mi-clos, et je le soupçonne de dormir discrètement. Celui de gauche ne m'accorde pas un regard ; il a le nez plongé dans un dossier épais, probablement une autre affaire qui attire davantage son intérêt de la mienne. Et la magistrate du milieu…
Je m'y attendais, mais je dois tout de même convoquer tout mon sang-froid pour ne pas écarquiller les yeux.
C'est Hermione Granger. Son visage s'est affiné avec les années, mais il est impossible de ne pas reconnaître les boucles brunes qui dégringolent sur ses épaules, ses yeux vifs et sa posture sérieuse, le dos droit et les mains bien à plat sur la table.
— Bonjour, Monsieur Malefoy, me salue-t-elle sans la moindre trace de surprise dans la voix. Vous pouvez vous asseoir.
J'incline légèrement la tête dans sa direction et m'exécute. D'un coup de baguette magique, elle fait flotter un parchemin devant elle, mais elle n'a pas besoin de le lire pour réciter :
— Nous sommes réunis aujourd'hui pour nous prononcer sur l'enquête menée à l'encontre de Monsieur Drago Malefoy. Il est soupçonné de commercialisation et de recel de potions classées dans la catégorie des psychotropes et des poisons. Monsieur Marvin Kyle dirige l'enquête et nous a informé hier de ses résultats. Il nous indique n'avoir pu mené son investigation à bien, car Monsieur Malefoy n'a répondu à aucun de ses hiboux et n'a pas manifesté sa présence au cours de dix derniers jours. Il estime que le silence de Monsieur Malefoy est fautif et constitue une entrave à son enquête. Est-ce exact, Monsieur Kyle ?
— C'est exact, Madame la Juge.
Madame la Juge… c'est étrange de l'entendre de se faire appeler ainsi. Elle continue, imperturbable :
— Monsieur Malefoy nous a indiqué qu'il n'était effectivement pas à son domicile, mais à celui de Mademoiselle Greengrass, ici présente. Est-ce exact, Monsieur Malefoy ?
— Oui… Madame la Juge.
— Est-ce exact, Mademoiselle Greengrass ?
Astoria se lève, ainsi que le veut la procédure. Elle regarde Granger droit dans les yeux lorsqu'elle répond, d'une voix douce et claire :
— Tout à fait, Madame. Drago Malefoy et moi nous fréquentons depuis plusieurs mois, et il n'est pas rare qu'il passe plusieurs jours d'affilée dans mon domicile. Ces derniers jours, nous avions décidé de prendre quelques vacances, tous les deux, c'est pour cela qu'il n'était pas à sa boutique. Nous n'avions aucune idée que Monsieur Kyle avait cherché à le contacter.
— Je lui ai envoyé des hiboux ! s'exclame Kyle, furieux.
— Merci de ne parler que lorsque vous y êtes invités, Monsieur Kyle, l'interrompt Granger. Continuez, Mademoiselle Greengrass.
— Seuls les hiboux à mon nom parviennent jusqu'à mon domicile, explique Astoria en osant gratifier Marvin d'un petit sourire navré. Des sortilèges de sécurité éloignent les autres. Ma famille avait reçu des menaces de mort, par le passé, nous jugeons donc cela plus prudent. Si nous avions su que Monsieur Kyle voulait s'entretenir avec Drago, nous lui aurions bien évidemment accordé un moment, mais il n'a jamais cherché à entrer directement en contact avec moi.
— Merci, Mademoiselle Greengrass. Je pense qu'il est inutile de s'attarder davantage sur la question de savoir si l'absence de Monsieur Malefoy à son domicile était fautive ou non. Il ne lui a jamais été interdit de se déplacer, et a fortiori de se rendre chez Mademoiselle Greengrass.
Les magistrats qui encadrent Granger acquiescent mollement. J'ai l'impression qu'ils se foutent totalement de mon affaire. Je ne sais pas où Harry les a dégotés, mais il ne pouvait pas mieux les choisir.
— Penchons-nous maintenant sur la question de savoir s'il est utile de prolonger l'enquête menée contre Monsieur Malefoy. Monsieur Kyle, quels sont les éléments qui vous permettent de soupçonner les faits qui lui sont reprochés ?
— Ma femme fréquente cette boutique, répond-il aussitôt. Elle m'a dit qu'il y avait beaucoup d'objets louches, là-bas. Des potions qu'on ne trouve nulle part ailleurs, et qui ressemblent à s'y méprendre à des poisons dont la vente est rigoureusement interdite par le Ministère de la magie.
— Vous vous êtes donc fondé sur le témoignage de votre épouse pour lancer votre enquête, répète lentement Granger. N'avez-vous pas songé à confier cette affaire à un autre membre de la brigade de police magique, qui n'aurait aucun lien avec la plaignante ?
Kyle rougit. Il ressemble à s'y méprendre à une tomate coiffée de cheveux blonds. Je ne peux m'empêcher de laisser un rictus narquois éclore sur mes lèvres. J'ai détesté Granger, naguère, lorsqu'elle prenait son insupportable air supérieur de Miss Je-Sais-Tout pour me contredire ou me donner des leçons, mais je dois avouer qu'il y a quelque chose de délicieux à la voir se servir de cette arme contre un autre.
— J-je… je pensais être le plus indiqué pour mener l'enquête, répond-il en se ratatinant sur lui-même.
Granger hausse un sourcil avec une maîtrise stupéfiante, puis se tourne vers mes deux témoins.
— Il me semble que vous avez demandé à prendre la parole dans le cadre de cette affaire, Mademoiselle Patil.
— Oui, répond aussitôt Parvati en bondissant sur ses pieds. Je voulais témoigner sur la façon dont Drago Malefoy et moi avons rencontré Marvin Kyle.
Et à ma grande surprise, elle raconte nos déboires au Ministère de la magie, le jour où j'ai apporté son Véritasérum à Harry. Je croyais qu'elle n'en avait conservé aucun souvenirs, mais on dirait que son séjour à l'hôpital lui a rendu la mémoire. Elle décrit ses menaces, elle parle des sortilèges qu'elle a reçus, de ses blessures dont elle conserve de légères cicatrices sur les bras. Elle les expose sans la moindre gêne, retroussant ses manches jusqu'aux coudes.
— Et comme par hasard, le jour-même, il lance une enquête contre Drago, au motif qu'il vendrait des potions illégales dans sa boutique. En vérité, il voulait seulement se venger de lui ! C'est un comportement digne de son rang, ça ?
Les magistrats qui encadrent Granger ont l'air intéressés, tout à coup. Ils regardent Marvin d'un air intrigué. Bien qu'il se soit replié sur lui-même durant le témoignage de Parvati, il n'hésite pas à s'écrier, toujours écarlate :
— Ce n'est qu'un tissu de mensonges ! Elle travaille avec Malefoy, bien sûr qu'elle prend sa défense ! C'est un récit inventé de toutes pièces, pour éviter que sa boutique ne ferme !
— Allez-y, soumettez-moi au Véritasérum, et vous verrez si je mens ! s'écrie Parvati.
— Nous n'utilisons pas de Véritasérum pour des audiences mineures, fait remarquer l'un des juges — celui qui, jusque là, était plongé dans un dossier n'ayant aucun rapport avec moi.
— Ils sont bien trop précieux pour cela, confirme l'autre magistrat en étouffant un bâillement.
— Je peux vous en fournir, si vous le souhaitez, intervient Astoria avec un sourire félin — je suis persuadé qu'elle adorerait savoir quels secrets renferme l'esprit de Parvati.
— Merci, Mademoiselle Greengrass, mais ce ne sera pas nécessaire, répond Granger d'une voix ferme. Je pense que nous avons suffisamment d'éléments pour nous prononcer sur cette affaire. Mais avant de rendre notre décision, j'ai une question à vous poser, Monsieur Kyle.
Le brigadier acquiesce, l'air soupçonneux. Il a raison de se méfier :
— Vous affirmez que Mademoiselle Patil ment. A ce stade, c'est votre parole contre la sienne. Si nous poursuivons l'enquête à l'égard de Monsieur Malefoy, il nous faudra également mener une enquête approfondie sur les affirmations de Mademoiselle Patil. S'il en ressort qu'elle dit la vérité et que vous l'avez effectivement attaquée alors qu'elle était désarmée, vous savez ce que cela signifie pour vous : vous serez immédiatement démis de vos fonctions. Souhaitez-vous toujours poursuivre cette enquête ?
La physionomie de Kyle change du tout au tout. De rouge brique, il vire au blanc spectral. Je m'attends presque à le voir traverser sa chaise tel un ectoplasme. Il serre les poings, jette un regard venimeux à Parvati. Il est pris à son propre piège. Fait comme un rat. Lorsqu'il desserre les dents, je sais déjà que j'ai gagné.
— Cela ne sera pas nécessaire, Madame la Juge. Nous n'avons pas suffisamment d'éléments pour étayer les accusations lancées contre Monsieur Malefoy. Je demande à ce que l'enquête soit classée sans suite.
— Nous n'avons donc plus aucune raison de statuer. L'audience est levée.
OOO
Je quitte la salle d'audience dans un état second. C'était expéditif, je ne vois pas d'autre mot pour qualifier cette parodie de procès — qui n'en était pas, la plainte ayant été classée par Kyle lui-même. Alors que je reste, hébété, sur le pas de la porte, je suis rejoint par Astoria et Parvati. Astoria me prend dans ses bras et m'embrasse sur la joue, déposant un soupçon de parfum vanillé sur le col de ma chemise.
— L'enquête est terminée, c'est merveilleux, mon chéri ! glapit-elle pour n'éveiller aucun soupçon.
— N'est-ce pas, chérie, réponds-je placidement.
Elle s'enroule plus près autour de moi et me susurre, dans un souffle :
— C'était un plaisir de faire affaire avec toi. N'oublie pas : la moitié de tes stocks jusqu'à la fin du mois.
Puis, voyant qu'aucun des juges n'est dans les environs et qu'il n'y a donc plus personne à convaincre de notre prétendue idylle, elle ne s'attarde pas et transplane, me laissant seul avec Parvati. Celle-ci ne me regarde pas, elle fixe obstinément ses chaussures. Sans son témoignage, les choses ne se seraient pas résolues aussi rapidement. Je ne sais pas quoi faire, pas quoi dire. Je me sens con. Ingrat. Pathétique.
— Merci, finis-je par murmurer.
Elle lève les yeux.
— Ce n'est pas moi qu'il faut remercier, dit-elle sèchement. C'est Harry qui a insisté pour que je témoigne. C'est lui qui a fait nommer Hermione Granger présidente de l'audience. C'est grâce à lui que tu t'en es sorti.
— Tu n'étais pas obligée de témoigner, réponds-je plus doucement. Surtout après la façon dont je me suis comporté avec toi.
— Je ne laisse pas tomber mon associé, dit-elle farouchement.
Ses yeux brûlent de passion. Avant que j'ai eu le temps de réagir, elle prend ma main et plonge son regard dans le mien :
— Je ne te laisserai jamais tomber. Alors ne me laisse plus tomber, Malefoy. On est dans la même galère, toi et moi, et tu n'as pas le droit de m'abandonner… ou de t'abandonner toi-même.
Tu comptes pour elle, répète une voix dans ma tête. Tu comptes pour elle, pour Astoria, pour toi. Et pour…
— Hermione vient de m'envoyer un message pour m'annoncer la bonne nouvelle. Félicitations, Malefoy, dit Harry derrière moi.
Je fais immédiatement volte-face. Il a un petit sourire satisfait, ce sourire que je rêvais de lui arracher, lors de notre adolescence. J'aimerais l'envoye balader, mais je dois bien admettre qu'il a très bien manoeuvré son coup. Tel un joueur d'échecs, il a parfaitement placé ses pions, c'est-à-dire les juges, Astoria et Parvati, afin de mettre Kyle échec et mat.
J'aimerais lui en vouloir, de s'immiscer ainsi dans notre petit univers fragile, à Parvati et moi. J'aimerais le détester. J'aimerais en avoir la force. Mais comme pour tant d'autres choses — à commencer par les potions d'Astoria — ma volonté s'incline. Je suis incapable de lui résister. Il représente une autre forme de drogue, autrement plus excitante que celle que je m'injecte dans les veines. Alors, lorsqu'il me propose de fêter ma victoire avec lui, je n'ai pas le courage de refuser. Il sourit, l'air radieux. Parvati aussi semble heureuse que je sois tiré d'affaires. Si seulement je pouvais partager leur joie… si seulement je pouvais me laisser happer par cet espoir qui revient grignoter mon coeur, qui revient me rappeler qu'il y a toujours un moyen de s'en sortir…
OOO
Harry m'a donné rendez-vous dans un bar — moldu, afin d'éviter toute rencontre avec un journaliste sorcier. Il a proposé à Parvati de nous accompagner, mais elle a poliment décliné son invitation.
Nous buvons à ma victoire, à l'inflexibilité de Granger, à la ruse d'Astoria, à la sincérité de Parvati. Nous buvons également à nos retrouvailles et à ces heures que nous volons à notre avenir, comme un pied de nez à notre passé peu glorieux. Les heures s'égrènent et nos regards se brouillent, nos gestes perdent en retenue, nos langues se délient.
— Tu m'avais manqué, me dit Harry au détour d'un verre, avec une sincérité désarmante. Je ne m'en rendais pas compte, avant de te retrouver, mais tu m'avais manqué.
— Après tout ce que je t'ai fait ?
Il hausse les épaules.
— J'aime souffrir, c'est toi qui me l'as dit.
— Comment as-tu réussi convaincre Granger de siéger à mon audience ?
Un sourire gagne ses lèvres. Un sourire curieusement mélancolique. L'espace d'un battement de cils, son regard se fait lointain, ses traits s'adoucissent.
— Elle pensait avoir une dette envers moi. C'est faux, mais elle n'en démord pas.
— Une dette ?
Je ne connais pas les mécanismes qui chapeautent leur amitié, mais il m'a toujours semblé que Granger était du genre à sauver les fesses de ses amis, et non l'inverse. Harry se perd dans la contemplation de son verre.
— Après la guerre, nous nous sommes éloignés, Ron, elle et moi. Nous avions chacun notre propre vie, et nous n'avions plus vraiment de raison de nous voir tous les jours. Au début, nous nous donnions rendez-vous tous les week-end, puis les rendez-vous se sont espacés, d'abord par des semaines, puis des mois… Elle construisait sa vie avec Ron, je construisais la mienne avec Ginny. Nous organisions bien des vacances, des séjours à l'étranger ensemble, juste tous les trois, mais… ce n'était plus pareil. Quelque chose s'était cassé.
« Et puis Ginny est partie. Personne n'était vraiment étonné : cela faisait plusieurs mois que nous nous étions à peine vus, elle et moi. Maintenant que nous n'étions plus pressés par le spectre de la guerre, nous avions tout notre temps pour réaliser que notre histoire ne fonctionnerait pas.
« S'en est suivie une période assez difficile. Les journalistes étaient partout, ils épiaient chacun de mes gestes. C'est quelque chose d'être célèbre pour ses actes, c'en est une autre de l'être pour sa vie sentimentale, d'être classé parmi d'autres noms dans les journaux à la catégorie « Coeur à prendre ». C'est à cette période que j'ai un peu… déconné.
Je bois ses paroles avec une fascination grandissante. Il a besoin de parler, de se confier, ça se voit. Mais auprès de qui pouvait-il s'épancher ? Ni Weasley ni Granger ne sont des oreilles impartiales. Ni l'un ni l'autre n'a goûté à la solitude qui s'imprime sur les traits de Harry. Ni l'un ni l'autre ne connaît ce sentiment de n'avoir plus aucun avenir, rien d'autre qu'un chemin sans fin, sans ruisseau ni fleurs pour l'égayer, seulement un chemin droit, monotone, vide, un chemin à la con qui ne mène nulle part.
— Sans Ginny, sans notre promesse de construire un avenir ensemble, de nous marier, d'avoir des enfants, j'ai totalement perdu pied, continue-t-il avec une pointe d'amertume. Je ne savais plus quoi faire pour exister. Alors j'ai eu des histoires stupides, des histoires sans lendemain, parfois merveilleuses, mais souvent catastrophiques. Ron et Hermione désapprouvaient mon comportement sans oser me le dire. Les journaux, eux, étaient ravis : la réputation de leur héros était devenue plus sulfureuse, plus vendeuse que jamais. Dès que je mettais un pied à Londres, et même si je me cantonnais au monde moldu… j'étais toujours épié, jugé. Tout cela me paraissait si stupide… Alors j'ai fini par tout envoyer valser. J'ai déménagé à Oxfordshire, je n'ai donné l'adresse à personne, pas même à Ron et à Hermione, et je me suis totalement fondu dans mon travail. Tant qu'à être une figure publique, autant l'être pour quelque chose d'utile, tu comprends ? Je ne voulais plus qu'on parle de moi pour autre chose que pour mes actes en tant qu'Auror. Si cela avait été possible, j'aurais aimé n'être plus qu'un esprit accomplissant mon travail, et laisser mon corps derrière moi.
Il reprend une gorgée de son verre et soupire, avant d'enchaîner :
— Hermione et Ron s'en veulent, ils pensent m'avoir laissé tomber, mais je ne pense pas qu'ils auraient pu faire grand-chose pour moi. C'est pour cela qu'Hermione a accepté de nous aider. D'après elle, c'est la première fois depuis des années que je m'intéresse à quelqu'un d'autre qu'à un criminel à mettre derrière les barreaux, et elle était ravie de nous donner un coup de main… même si ce n'était pas très déontologique.
Il plonge dans le silence. Je ne sais pas s'il attend de moi que je réagisse, que j'esquisse un geste dans sa direction, ou que je le laisse avec ses pensées. J'attends quelques instants avant de rompre le silence.
— Tu ne peux pas toujours être parfait, Potter. Tu ne peux pas avoir une vie parfaite non plus. Ça n'existe pas, ce genre de conneries.
— Je l'ai cru, avoue-t-il à voix basse. Je pensais qu'une fois Voldemort mort, la vie dont j'avais toujours rêvé commencerait. Je ne pensais pas que cette vie me paraîtrait si… vide.
— C'est notre lot à tous, Potter : essayer de combler nos vides en meublant chaque seconde qui nous est offerte du mieux qu'on le peut. Je suis devenu très fort, à ce jeu-là, ironisé-je. La prochaine fois que tu t'ennuies, tu n'as qu'à attaquer un brigadier de la police magique. Tu verras, tu auras largement de quoi occuper tes journées.
Il laisse échapper un éclat de rire, et par ce rire, quelque chose de nouveau s'ouvre en lui. Ses yeux brillent lorsqu'il les plonge dans les miens, de ce vert chatoyant, ce vert qui m'attire inexorablement là où je ne suis pas supposé aller.
— C'est tout de même une bonne chose que tu te sois débarrassé de lui. Tu vas pouvoir reprendre ta boutique. Et continuer d'être désagréable avec tout le monde, dit-il en m'adressant un sourire moqueur, balayant derrière nous ses dernières révélations et l'aigreur qui les accompagnait.
— Je vais peut-être faire une exception à la règle, dis-je nonchalamment.
Il hausse les sourcils.
— Pour moi ?
— Ne rêve pas, Potter. Pour Patil.
Il rit à nouveau. Son parfum – agrumes et café, toujours – m'enveloppe d'une étreinte chaleureuse lorsqu'il se penche vers moi.
— Il va falloir qu'elle me donne son secret pour être parvenue à se rapprocher de toi.
— C'est simple : l'usure.
— C'est une technique comme une autre, admet-il. J'imaginais plutôt quelque chose comme l'altruisme, la loyauté, l'affection.
— Ça, c'est bon pour les grands coeurs comme Granger, Weasley ou toi, Potter. Tu as encore beaucoup de choses à apprendre de nous autres, le bas peuple.
— Vraiment ?
Il me fixe et se rapproche encore. Je réalise alors qu'il est proche de moi. Trop proche. Trop… trop foutrement proche. Mes pensées déraillent en même temps que son parfum vient heurter mes lèvres.
— Apprends-moi, alors.
— Tu flirtes avec moi, là ?
Son sourire s'accentue, se pare de malice. Est-ce qu'il se fout de ma gueule ? Je ne crois pas. S'il voulait se moquer de moi, il ne serait pas allé aussi loin. Les images de Harry que j'ai collectionnées au fil des ans se heurtent à la réalité, une réalité plus enivrante encore que tout ce que j'aurais pu imaginer.
— Et si c'était le cas ? rétorque-t-il sans détacher ses yeux des miens.
— Alors je vais devoir t'apprendre un autre mot, Potter : la subtilité.
— Ça, c'est assez subtil pour toi ? rétorque-t-il, son pied frôlant ostensiblement le mien.
Les commissures de mes lèvres tressaillent. Mon masque d'indifférence s'effondre de seconde en seconde, emporté par le flot de sensations qui pulse sous ma peau. Toutes mes résolutions s'envolent, ma raison me trahit au profit de mon corps qui amenuise la distance qui nous sépare. Il ne recule pas, il continue de me défier de son regard magnétique…
La douleur me prend par surprise. Une lame invisible s'enfonce contre ma peau, me déchire le crâne, les yeux, la douleur m'aveugle. Le sang s'engouffre entre mes lèvres, caresse ma langue de son goût métallique, poisseux et écoeurant. Je recule soudainement, une main sur mon nez empourpré de sang, sous le regard interloqué de Harry.
— Drago ? Qu'est-ce qu'il se passe ?
— Je reviens, bafouillé-je à travers la douleur.
Je me précipite dans les toilettes pour hommes, laissant un Harry abasourdi dans mon dos. Je m'enferme dans la première cabine que je vois et me laisse tomber sur la cuvette, retenant à grand-peine mes gémissements de souffrance. Qu'est-ce qu'il se passe, bordel ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi ? Pourquoi ?
La réponse est aussi limpide que cruelle. Parce que je suis condamné. Parce que je vais mourir.
Une peur sourde s'insinue dans mes veines, plus puissante que jamais. D'une main tremblante, j'attrape la seringue dissimulée dans ma poche, enfermée dans une boîte protégée d'un maléfice que je brise rapidement. La drogue apaisera la douleur, étouffera la peur, me renverra dans l'état d'indifférence dans lequel je me complais depuis tant d'années. Mais alors que j'observe la seringue, Harry envahit mes pensées. Mon poing se serre, manque d'écraser le verre de la seringue. Je n'en peux plus, bordel. Je n'en peux plus de ces montagnes russes, entre apathie et émotivité exacerbée. Je n'en peux plus, je n'en peux plus…
Sans réfléchir davantage, je transplane. Tant pis pour Harry et pour notre soirée. J'atterris dehors, dans le froid mordant de l'Allée des Embrumes, face au laboratoire de Victor Anderson. La bâtisse penche dangereusement, elle a l'air prête à s'écrouler. Mon poing s'abat sur la porte d'entrée, et celle-ci coulisse aussitôt sur les yeux céruléens du docteur.
– Aidez-moi, murmuré-je.
