commencer la bokuaka week avec un jour sur la lune quand on s'appelle tsuuki est le signe même que le destin adore les coïncidences.
ou juste que j'adore le bokuaka. hm... difficile de savoir.
J'aimerais garder cette nda la plus courte possible, mais il me faut quand même apporter quelques précisions :
• chaque jour suit deux ou trois prompts qui seront indiqués en début de chapitre (en choisir un seul c'est surfait oui oui) ;
• en-dessous sera précisé le cadre spatio-temporel du texte : canon (c'est-à-dire dans le cadre du manga), canon divergence (cadre du manga avec quelques différences) ou univers alternatif ;
• les jours sont de longueur... pour le moins aléatoire. c'est la plus longue week que j'ai jamais écrite (et pourtant, j'en ai écrit neuf avec celle-ci...) et cela va se ressentir puisque je commence avec un des jours les plus longs !
• j'éprouve un amour inconditionnel pour Daishou et Mika. Ils apparaissent dans quasiment tous les textes, donc je le dis une bonne fois pour toutes : Daishou est le capitaine de Nohebi et Mika est sa petite amie (ahem). Ils apparaissent dans les OAV Land vs. Sky et dans la saison 4.
(aimez-les.)
Ceci étant dit, il ne me reste qu'à vous souhaiter une très bonne lecture ! Ce jour est un de mes favoris, qui parle beaucoup de quelque chose que je connais bien, comme vous le devinerez, et j'espère que vous l'apprécierez :)
NEW/FULL MOON :: BOOKS :: ARTIST/WRITER AU !
Et il ne pouvait pas s'empêcher de laisser son esprit dériver vers l'étendue d'eau pure devant eux même si tout son esprit aurait dû se concentrer sur la jeune femme à ses côtés, seule cette eau captivait son attention. Elle n'était pas si extraordinaire pourtant, mais sublime à ses yeux. Pour être honnête, il n'aurait pas su dire ce qui la rendait si spéciale et chère à son cœur, à part le fait qu'elle symbolisait leur nouvelle vie.
De toute manière, il n'aurait pas su décrire tout ce qu'il voyait désormais, tant les mots lui manquaient.
« C'est le cœur du problème. »
Daishou leva ses deux prunelles vertes dans la direction de Keiji après avoir laissé échapper ces mots. Ce dernier, assis en face de lui sur le canapé dans une posture raide, digne d'une statue, bougea légèrement pour voir quelle ligne venait de lui désigner son interlocuteur, avant de reprendre sa position. Il n'était pas surpris que l'œil de lynx de l'éditeur ait repéré ce passage lui aussi, c'était à partir de ce moment-là qu'il avait eu l'impression de perdre le fil de sa pensée, et de son livre.
C'était une sensation si désagréable : il était celui qui tenait la plume, celui qui imaginait les scènes et qui posait des mots dessus au fur et à mesure qu'ils lui venaient. Mais, arrivé à ce passage, pourtant clé pour son histoire, il lui semblait que tout se délitait dans son cerveau : les personnages, les décors, tout semblait lui échapper. Ils étaient pourtant tous siens, ils provenaient de son esprit, mais à ce moment-là, ils lui semblaient parfaitement étrangers.
« Quel est le problème, Akaashi ? » Daishou reprit la parole après avoir posé le manuscrit qu'il lisait auparavant sur la table entre eux, croisant les jambes pour trouver à son tour une posture plus confortable. « Tu sembles avoir des ennuis avec ce livre.
― Tous les auteurs ont des ennuis avec leurs livres. » soupira en retour Keiji ― mais il savait que c'était une maigre défense, surtout face à un éditeur aussi doué que Suguru Daishou.
Un bref coup d'œil à son bureau suffisait à comprendre quel genre de personne était ce jeune éditeur dont le nom était déjà sur toutes les lèvres. Si ses cheveux teints en vert foncé et son imperturbable air agacé renvoyaient souvent une mauvaise première impression de lui et poussaient ses premiers interlocuteurs à le juger négativement, il disposait indéniablement de deux choses rares dans leur société : un œil affûté et un esprit critique acéré. Autour d'eux, les photographies de lui posant avec des auteurs à succès décorés de nombreuses récompenses et l'ordre impeccable du bureau, sur lequel reposaient des piles entières de manuscrits, ne faisaient que renforcer ce constat.
« Tu n'es pas n'importe quel auteur, rétorqua Daishou, et dans sa bouche, il s'agissait d'un des plus beaux compliments qu'on lui avait jamais fait. Et tu as rarement autant de problèmes avec tes histoires. » Il tapota sur son accoudoir distraitement, en continuant. « Tu as déjà publié trois livres dans notre catalogue en deux ans. Tu écris toujours en un temps record, et les corrections à apporter sur tes manuscrits sont toujours très minimes. En plus de cela, tu es un de nos meilleurs auteurs, et la critique t'adore. » Keiji dévisagea quelques instants son interlocuteur.
« Tu es malade ? » Le concerné s'interrompit dans son monologue, avant de le regarder avec un air mêlant agacement et surprise.
« Pardon ?
― Tu viens d'enchaîner six compliments en moins de deux minutes. Ce qui est plus que ton record précédent. » Daishou leva les yeux au ciel avant de croiser les bras sur son polo beige.
« N'essaye pas d'éviter le sujet. Kuroo a une influence déplorable sur toi. »
Keiji haussa les épaules à cette remarque. Il passait en effet un peu trop de temps avec l'éditeur à la crête de coq, essentiellement parce que le jeune homme était une source inépuisable d'idées. Sans jamais avoir écrit un seul livre, Kuroo débordait d'inventivité quand il s'agissait de trouver des caractéristiques étonnantes aux personnages, et on pouvait compter sur lui n'importe quand, même à trois heures du matin, quand Keiji était soudainement réveillé par une poussée d'inspiration. Le jeune auteur n'avait donc à proprement parler rien à lui reprocher, contrairement à l'éditeur face à lui avec qui il enchaînait les prises de bec.
« Écoute, Daishou, reprit Akaashi en passant une main dans ses cheveux courts. Je ne vais pas te mentir, tu t'en doutes déjà, je sens que ce livre m'échappe. Mais je ne sais pas en quoi, et c'est pour ça que je te demande ton avis. » L'autre reprit le manuscrit pour lui désigner à nouveau la ligne qu'il avait relevée au début.
« Je te l'ai dit, c'est cette remarque. Et ce qui suit ensuite. Ton narrateur est à l'aube de sa nouvelle vie. Il a tout quitté, est finalement parvenu à s'échapper de l'enceinte tyrannique dans laquelle il a grandi. Il n'a plus rien, à part cette étrange jeune femme qui dit être son amie d'enfance disparue, et il fait face à un nouveau monde dont il ne soupçonnait pas l'existence une semaine avant.
― Je sais tout ça. » le coupa Keiji, un peu exaspéré. Il n'avait pas besoin qu'on lui résume son propre livre. Daishou lui décocha un des regards agacés qu'il réservait à ceux qui lui coupaient la parole mais reprit sans relever :
« Le problème, c'est qu'il est fade. » Le jeune éditeur détacha le mot du reste de sa phrase, faisant grimacer inconsciemment l'auteur devant lui. « Totalement fade. Même Kuroo a plus de personnalité que lui. Il se trouve devant une nouvelle vie. Rien de ce qu'il a toujours connu ne s'applique dans cet eldorado que tout le monde pensait éteint. Pourtant, il est là, incapable de le décrire autrement qu'en disant qu'il a le souffle coupé. On ne ressent rien.
― C'est parce qu'il ne connaît rien de cet eldorado qu'il ne sait pas le décrire. Il ne voit que des choses nouvelles, incomparables à ce qu'il a toujours connu.
― Cela ne l'empêche pas de pouvoir les décrire avec ses propres mots. De quoi est composé ce nouveau monde au juste ? Même s'il ignore comment la vie s'y déroule et quels sont les étranges objets qui le composent, il doit bien pouvoir mettre des mots sur certains détails. »
Keiji conserva le silence, tout en sachant qu'il admettait par la même occasion le problème qu'il entretenait avec cette histoire. Daishou fut d'ailleurs prompt à comprendre ― et il sembla, pendant une seconde, si surpris que Keiji aurait presque voulu photographier son expression pour la conserver pour les annales. Un Suguru Daishou surpris était une rareté sans prix.
« Tu ne sais pas à quoi il ressemble. » C'était plus un constat qu'un reproche. Le jeune éditeur se contentait d'énoncer les faits qu'il avait compris et Keiji se sentit obligé d'acquiescer.
« Je sais à quoi il ressemble, dans les grandes lignes, se défendit-il néanmoins. Mais je ne sais pas comment le retranscrire avec des mots. Tu l'as vu, quand j'essaye, on dirait juste un endroit banal. Mais ce n'en est pas un, c'est quelque chose de différent de tout ce qu'on connaît. Je ne sais juste pas comment le décrire. » Daishou le dévisagea un petit instant en silence, avant de reprendre :
« C'est bien la première fois que je t'entends dire qu'il y a quelque chose que tu ne sais pas écrire.
― Il y a plein de choses que je ne sais pas écrire tu ne les connais juste pas parce que je ne les écris pas. »
Le jeune éditeur aux cheveux verts se leva soudainement après cette remarque, et rejoignit son bureau parfaitement rangé ― à un point où cela en devenait écœurant pour l'autre spectateur. Comment était-il seulement possible d'être autant ordonné ? Le bureau de Keiji était toujours un bazar sans nom, même quand il le rangeait.
Après avoir ouvert un tiroir, Daishou en tira une brochure et une enveloppe à son nom, qu'il tendit à son interlocuteur.
Keiji ne s'intéressa pas en premier à l'enveloppe, mais à la brochure. Celle-ci annonçait une exposition qui démarrait une semaine plus tard, centrée autour de la lune, à laquelle participerait un artiste connu sus le nom de Owl. Les horaires d'ouverture surprirent le jeune auteur ― de 20h à 03h ? Voilà qui était intriguant ― il était surpris qu'un musée ouvre a ces horaires-là.
« On m'a invité au vernissage de cette exposition, déclara Daishou , rompant le silence par la même occasion. Mais je ne pourrais pas y aller ― j'ai un repas avec un autre auteur ce soir-là, et une réunion avec les distributeurs le lendemain. Représente la maison à ma place.
― Quel rapport avec mon livre ? s'enquit Keiji, qui ne le voyait plus beaucoup présentement.
― Owl est réputé pour savoir représenter des paysages étonnants. Uniques. Qu'on ne saurait pas reproduire ou même imaginer. J'ai assisté à une de ses expositions une fois, il y a quelques années, et je peux t'assurer que c'est le cas. Je pense qu'observer ses peintures, voire lui parler puisqu'il sera là, t'aidera à décrire le tien, de monde. »
Le jeune homme aux cheveux foncés resta songeur quelques instants. Un peintre ? Il n'était pas certain de vouloir s'engager dans une conversation avec une personne probablement très enfermée dans son monde ― il n'était pas très sensible à l'art, contrairement à ce que tout le monde semblait penser sous prétexte qu'il écrivait. Néanmoins, il se doutait que Daishou ne lui laissait pas beaucoup le choix et que, s'il refusait sans bonne raison, le jeune éditeur ne lui donnerait aucun autre conseil pour la suite de son livre. Il n'en avait pas besoin pour l'instant, mais préférait ne pas jouer avec le feu inutilement ― son éditeur était son meilleur soutien quand il avait des blocages, et Daishou était d'un tel tranchant naturellement qu'il valait mieux ne rien faire pour l'offusquer.
Aussi, puisqu'il n'avait rien de prévu et aucune raison de refuser, Keiji opina. À part une potentielle nuit blanche ― une chose à laquelle il était de toute manière habitué ― il ne risquait pas grand-chose en y allant. Peut-être trouverait-il en ces murs d'exposition une idée lumineuse pour son livre…
Keiji n'avait été qu'une seule fois dans sa vie au musée de l'Observatoire, quand bien même il était connu parmi les citoyens japonais comme un des plus beaux musées du pays. Situé tout en haut d'une colline, ponctué d'un immense télescope tourné vers le ciel, il donnait un point de vue plongeant sur leur ville de nuit comme de jour et accueillait fréquemment des expositions en son sein.
Il y avait été une fois avec sa classe, au collège, il ne se souvenait plus en quelle année. Ils avaient visité l'exposition provisoire de l'époque, sur l'histoire de leur ville. Keiji se souvenait avoir beaucoup aimé l'esthétique du lieu ― rond, formé de nombreuses vitres et décorées de publications scientifiques sur les étoiles. Il n'en comprenait pas la moitié, elles étaient trop compliquées pour lui à l'époque et le resteraient longtemps, mais il aimait juste observer les étoiles et retenir leur nom.
Il y avait une pièce de Keiji Miyazawa qui commençait par son narrateur qui égrenait les étoiles ― Keiji se sentait proche de lui parfois.
Lorsqu'il présenta à l'accueil l'invitation qu'il avait récupérée de Daishou, il sentit sur lui le regard perplexe de la jeune femme qui vérifiait les lettres. Son regard passa successivement du nom inscrit au trombinoscope posé devant elle, puis à Akaashi, qui comprit sans mal le message : il ne ressemblait pas à celui qu'elle attendait.
« Je viens à la place de monsieur Daishou. Il vous a prévenus. » Normalement, acheva-t-il en son for intérieur. Daishou n'était pas vraiment du genre à oublier ces éléments importants, mais il avait tant de choses à faire qu'il confiait parfois certaines tâches à ses assistants, et les choses ne se passaient pas toujours aussi bien avec eux.
« Ah, oui ! » La jeune femme, aux longs cheveux bruns attachés en une queue de cheval, lui sourit avec un air contrit. « Keiji Akaashi, c'est ça ? C'est ma collègue qui a pris l'information, elle a oublié de le noter visiblement. » Elle raya le nom et le visage de Daishou avec un entrain qui aurait offusqué le principal concerné, et inscrivit celui de Keiji à la place. « Bonne visite. » Elle lui tendit un petit dépliant avant de se pencher vers lui d'un air conspirateur. « N'hésitez pas à parler favorablement de notre humble musée à votre éditeur. Le directeur travaille actuellement sur son premier roman. »
Le jeune auteur fut tenté de lui répondre que son avis ne changerait rien du tout au devenir de ce livre ― leur maison n'avait pas de comité de lecture et Daishou était ainsi le seul à juger ou non de la qualité du manuscrit ses « goûts de serpent venimeux » (il citait ici un critique blessé dans son ego par le refus catégorique de l'éditeur, dont le qualificatif était fréquemment repris par Kuroo pour ennuyer le principal concerné) étaient extrêmement difficiles à satisfaire ― mais il se contenta de hocher la tête. Discuter ne servirait sans doute à rien de constructif, il l'avait appris à ses dépends dans ce genre de situation.
Il s'avança ensuite vers l'intérieur de la salle, d'où des éclats de voix lui parvenaient. Il n'était pas spécialement ravi d'entendre autant de voix différentes, signe clair que de nombreuses personnes se trouvaient là ― mais il savait qu'il ne pouvait pas repartir chez lui juste parce qu'il ne voulait pas se retrouver noyé dans la foule. Et puis, il n'était pas venu juste pour se tourner les pouces, mais bel et bien pour essayer de se débloquer vis-à-vis de son histoire.
En pénétrant dans la grande salle où se situait l'exposition, il fut happé dans un premier temps par l'immensité étoilée qu'on apercevait au plafond. Celle-ci, tout en couleurs et infinie, était parfaitement visible depuis la pièce ― et pendant un instant, il songea que cette immensité étoilée allait très nettement le détourner de son sujet d'intérêt principal : l'exposition de ce fameux Owl.
Après un long moment d'exploration cependant, il prit conscience d'une chose : il n'était pas assez tard pour qu'on voit les étoiles ainsi. Le ciel au-dessus d'eux était noir d'encre et parsemé d'étoiles, mais il était à peine vingt heures et ils étaient en plein mois d'août. Par conséquent, il ne pouvait pas s'agir du ciel, mais d'un gigantesque trompe-l'œil. Ce constat le laissa sans voix, parce qu'il n'aurait jamais pu imaginer une telle chose. Le ciel semblait incroyablement criant de réalisme, et chaque étoile était peinte avec une précision qui le faisait s'interroger sur le temps passé là, perché sur un escabeau, à appliquer les couleurs.
Keiji déporta ensuite son attention sur le reste de la salle ses yeux olive, qui avaient commencé à prendre la brillance des étoiles qu'il admirait précédemment, analysèrent toutes les peintures ainsi exposées. Elles recouvraient tous les murs : certaines étaient traditionnellement affichées dans des cadres, d'autres peintes à même le mur ― parfois dans la continuité des premières.
La pièce étant ronde, il choisit un premier tableau au hasard un où il n'y avait pas trop de monde devant, et qu'il pouvait ainsi détailler un minimum sans pousser d'autres visiteurs. Il s'agissait d'une petite toile, réalisée avec une précision étonnante considérant sa taille. Elle représentait une scène en apparence tout à fait banale : deux écoliers se tenant par la main, dos aux spectateurs. C'était le décor qui en faisait apparaître la spécificité.
Le ciel au-dessus d'eux était peint en jaune, semblable ainsi à un or pur et flamboyant. Les arbres n'étaient pas de simples arbres ― leurs branches se prolongeaient presque indéfiniment, serpentant vers le ciel pour s'entremêler avec lui et créer un dégradé de couleur brun et or. De nombreux petits oiseaux volaient dans le ciel, mais ceux-ci, quand on les regardait de plus près, avaient des formes irrégulières et étonnantes. Spirales, doubles cercles, triangles, autant de formes géométriques déformées les constituaient.
Cela ressemblait à un absurde tableau d'art moderne ― pourtant, Keiji éprouvait une étrange sensation de plénitude en l'observant. Comme si ces couleurs étonnamment mélangées et ce paysage intriguant transmettaient une signification. Il n'aurait pas bien su formuler laquelle, d'autant plus qu'il n'était pas le peintre. Mais il avait le sentiment de percevoir une multitude de sentiments ― même sans comprendre, il en était certain : tous ces éléments n'étaient pas mis au hasard.
Il passa à une seconde toile, beaucoup plus grande. Celle-ci était encore plus difficile à définir : il reconnaissait la lune au milieu, cercle rond et brillant reconnaissable entre mille, mais tout ce qui l'entourait semblait insolite. Encore une fois des formes géométriques, cette fois apposées sur des objets plus familiers, comme des lampadaires ou des panneaux de signalisation qui se retrouvaient soudainement couverts de formes sans queue ni tête. Keiji se demandait ce que ces formes signifiaient. Le sentiment qu'elles lui faisaient éprouver était déstabilisant : la familiarité se mêlait à la perdition.
Cette dernière pensée lui fit un choc : c'était exactement ce qu'était supposé éprouver son narrateur. Il reconnaissait des choses, mais était en même temps dépassé par elles. Il se retrouvait, face à ces peintures, dans la peau de son personnage ― il l'était déjà en partie, puisqu'il l'avait créé de toutes pièces, mais il se retrouvait encore plus en lui désormais.
Il déambula ensuite encore un long moment, analysant toutes les peintures. La lune, et plus spécifiquement la pleine lune puisqu'elle était toujours représentée toute ronde, était au cœur de toutes les peintures. Parfois extrêmement visible, parfois dissimulée dans les détails les plus subtils ― par exemple, Keiji dut repasser devant la première toile qu'il avait vue pour se rendre compte qu'une lune était visible dans le dos d'un des écoliers ― elle était toujours quelque part c'était après tout la raison même de l'exposition.
Au bout d'un moment, il aperçut une foule entourant un jeune homme d'environ son âge, qui discutait joyeusement avec tout le monde. Ses cheveux bicolores gris et noirs, plaqués en pointes, lui donnaient un air étrange qui contrastait avec le costume cintré qu'il portait. Costume qui semblait d'ailleurs presque l'étouffer ― il avait une carrure plutôt importante pour un peintre, il ressemblait plus à un sportif.
A voir comment tout le monde semblait l'écouter avec intérêt, Keiji avait émis l'hypothèse intérieure qu'il s'agisse du fameux Owl. Et, en effet, celle-ci fut confirmée quelques secondes plus tard, lorsque la jeune femme qui l'avait accueilli avec quelques doutes monta sur une estrade improvisée dans un coin pour l'inviter à prendre la parole et à dire quelques mots sur ses œuvres et cette exposition.
Le résultat fut néanmoins quelque peu comique : le jeune peintre sembla perdre ses moyens quelques secondes à l'idée de se retrouver sur scène ― enfin, Keiji pensait que c'était pour cela, mais il entendit le jeune homme souffler à une autre personne aux cheveux gris qui devait être son agent qu'il se sentait dépité car on n'allait pas beaucoup le voir, ainsi situé. Visiblement, il avait certaines priorités.
« Merci d'être venu, finit-il par déclarer une fois monté sur scène. Je ne pensais pas qu'autant de personnes ouvertes à l'art viendraient pour ce vernissage. Je veux dire, souvent, ce sont plutôt des personnalités qui n'y comprennent rien… » Son agent lui fit de grands signes de la main pour lui dire de changer de sujet, tandis que toute la salle pouffait légèrement, dans une ambiance bon enfant ― même si certains ne semblaient pas apprécier cette remarque. « Je sais que vous avez beaucoup de questions sur les significations de mes peintures… Mais je ne peux pas vous répondre. L'art est subjectif après tout, n'est-ce pas ? C'est mieux si chacun d'entre vous pense ce qu'il veut de mes pleines lunes. Je ne suis pas un loup-garou par contre, ça, je peux vous le dire ! »
Le jeune auteur aux cheveux foncés était amusé par ce jeune artiste assez étonnant. Il n'avait absolument pas l'apparence d'un peintre ― ses cheveux insolites mis à part ― et n'en avait pas non plus la personnalité typique qu'on aurait pu imaginer. Il semblait au contraire… Détonnant, parmi les représentations habituelles faites de ces hommes et femmes qui peignaient, soi-disant enfermés dans leurs mondes et réservés.
Une fois qu'Owl eut terminé son discours, Keiji se fraya un chemin jusqu'à lui en essayant de ne couper la voie à personne. Il n'avait rien de spécial à lui dire, pour être honnête, mais il voulait simplement le féliciter pour ses œuvres et aussi, d'une certaine manière, le remercier pour l'aider à y voir un peu plus clair. Ses œuvres étaient incroyablement inspirantes pour le jeune homme aux cheveux foncés. Étonnamment, alors qu'il s'approchait, le jeune artiste déporta son attention sur lui ― et se dirigea dans sa direction avant même que Keiji ne puisse dire quelque chose.
« C'est vous, le représentant de la maison d'édition Nohé n'est-ce pas ? » Keiji opina après une seconde d'hésitation, pris de cours par la question. Il se sentit obligé de préciser rapidement :
« Je ne suis pas un représentant mais un auteur. Monsieur Daishou n'a pas pu se rendre au vernissage, il vous présente d'ailleurs ses excuses.
― Vous n'êtes pas un commercial ? » Le peintre pencha la tête avec l'air d'un enfant surpris.
« Non. Monsieur Daishou m'a envoyé ici pour que je puisse voir vos œuvres. Elles sont très réussies d'ailleurs. » Au lieu d'accepter le compliment comme Akaashi s'attendait à ce qu'il le fasse, le peintre plissa les yeux quelques secondes en l'observant avec attention.
« Vous cherchiez quelque chose de particulier ? » La justesse de la supposition le surprit autant que le léger préjugé qu'elle entraînait.
« Un auteur a-t-il nécessairement besoin de rechercher quelque chose pour apprécier l'art ? renvoya-t-il à son interlocuteur.
― Non, mais quand ils sont envoyés par monsieur Daishou, si. » Devant sa mine perplexe, Owl expliqua : « Nous nous sommes déjà rencontrés il y a quelques années. Il m'avait dit qu'il avait trouvé mes toiles inspirantes, presque autant que les livres qu'il publie, et qu'il n'hésiterait pas à me conseiller à ses auteurs. » Keiji était surpris d'apprendre que l'irascible éditeur Suguru Daishou avait pu tenir de tels propos à un artiste. Si la critique avait entendu cela, elle s'en serait mordue les doigts, elle qui adorait crier sur tous les toits que Daishou était un pur égoïste avec pour seul objectif de faire de l'ego des gens une montagne de miettes.
« J'avais besoin d'inspiration, pour décrire des paysages, admit-il finalement. Les vôtres correspondent exactement à ce que j'imagine. Ils vont beaucoup m'aider. » Les yeux dorés de son interlocuteur étincelèrent légèrement.
« Ce serait un honneur.
― Comment vous y prenez-vous, pour réaliser de tels paysages uniques ? Ils allient parfaitement ce que je recherche : des choses familières mais soudainement confuses. »
Le peintre resta silencieux quelques secondes. Il balaya du regard la pièce autour d'eux, puis son agent qui lui faisait des signes de main pour lui dire d'approcher, avant de poser à nouveau ses yeux sur Keiji. Un grand sourire se dessina sur ses lèvres alors qu'il lui attrapait soudainement la main, tout en déclarant :
« C'est plus simple avec un appui visuel. »
Avant même que le jeune homme n'ait le temps de bien comprendre ce qui se passait, son interlocuteur l'entraîna vers la sortie, sans se soucier des exclamations étonnées qui les suivirent ― pourquoi diable Owl était-il en train de s'en aller de sa propre exposition, avec ce jeune homme que peu de personnes reconnaissaient ? Keiji se posait ces mêmes questions, tout en se demandant si le jeune peintre avait l'intention de lâcher sa main. Elle était chaude sur la sienne, et incroyablement grande en comparaison.
Owl l'entraîna vers une porte dérobée sur laquelle le mot Privé était inscrit en gros ― cela ne sembla pas particulièrement le dissuader, puisqu'il la poussa et continua de mener l'auteur dans l'escalier qui apparut derrière. Ils débouchèrent finalement sur un point de vue en hauteur, donnant sur la ville désormais plongée dans l'obscurité nocturne ― ils étaient sur le toit de l'Observatoire, réalisa ensuite Keiji.
Il était légèrement essoufflé par la montée dans les escaliers qui avait été rapide ― Owl avait une vitesse largement supérieure à la sienne― mais se sentit immédiatement subjugué par la vue. On ne voyait pas les étoiles, la pollution au-dessus de Tokyo était trop forte, mais les lumières de la ville semblaient presque les remplacer. Bien sûr, beaucoup de gens auraient méprisé Keiji pour cette pensée et n'aurait jamais qualifié ces lampes d'astres, mais plutôt de pollution visuelle. Pour autant, lui aimait bien cette idée d'étoiles modernes ― peut-être regrettait-il simplement trop de vivre dans une ville dans laquelle on ne pouvait pas lever les yeux et voir autre chose que la lune.
Cette dernière était visible, elle, et étonnamment, elle était pleine ce soir-là. Etait-ce voulu par Owl, ce vernissage un jour de pleine lune ? Ou un simple hasard du calendrier ? Il se le demandait.
« Regarde. » Keiji n'avait pas remarqué que le peintre avait cessé de le vouvoyer ― peut-être était-ce la première fois seulement ― mais il ne le reprit pas. « On voit bien la ville ici. Cela ferait un super tableau.
― Mais vous ne comptez pas la représenter ainsi exactement.
― Sûrement pas. Qu'est-ce que tu vois, toi ? » Keiji hésita quelques secondes avant de répondre :
« Une ville. Des lumières. La lune. » Il hésita, avant d'ajouter : « On dirait presque que les lumières sont des étoiles. » Owl se tourna si vite dans sa direction qu'il le fit sursauter.
« Des étoiles ? » Le jeune auteur crut qu'il allait le lui reprocher, mais en fin de compte, Owl opina. « Oui, c'est vrai que ça fonctionne. Tu commences à tenir quelque chose. » Keiji ne voyait pas vraiment en quoi, et sa perplexité devait se lire sur son visage, car le peintre reprit : « Imagine ce que cela donnerait s'il s'agissait réellement d'étoiles. Mais elles ne sont plus dans le ciel au même niveau que la lune. Elles sont enfermées dans de petits bocaux, suspendus en l'air, mais en-dessous de la lune. Peut-être même qu'elles gravitent autour d'elle, comme des satellites ! » Il tourna de nouveaux deux yeux dorés brillants dans sa direction. « Tu ne trouverais pas ça fantastique comme monde ? Les étoiles à portée de main, gravitant autour de la lune comme si celle-ci était le centre de l'univers à son tour. Et ce gratte-ciel là… » Il désigna de la main un grand bâtiment qui surplombait la ville. « Pourrait-être un pilier soutenant la lune. Elle ne repose pas directement dessus, mais on est si proche d'elle en grimpant en haut qu'on pourrait la toucher. En oubliant les lois élémentaires de la gravité et de l'astronomie bien sûr ! »
Sous les yeux ébahis et admiratifs de Keiji, le jeune homme aux cheveux bicolores se mit à égrener des détails, des informations lâchées ça et là, qui créaient en fin de compte un univers semblable à ceux que Keiji avait observé. Il n'en revenait pas ― cela semblait si simple à faire. Les idées paraissaient venir naturellement au jeune homme aux cheveux bicolores, alors que Keiji aurait à peine pu les imaginer.
« Vous devriez en faire une véritable peinture, finit-il par déclarer. Elle serait splendide.
― Pourquoi pas ! s'amusa le peintre. Et je te l'offrirai. » Keiji tressaillit.
« Pas besoin. Je… Je ne mérite pas un tel cadeau. » Owl agita une main devant son nez, comme pour balayer cette protestation.
« Tu as dit que mes peintures t'avaient inspiré. C'est bien. Cela me suffit, comme paiement ! Envoie-moi un exemplaire de ton livre, quand il sera publié. Je le lirais ! Même si je ne suis pas un grand lecteur. » Keiji eut un petit rire devant son expression encore une fois très enfantine.
« Très bien. C'est un accord entre nous. » Owl hocha la tête, satisfait.
« Quand va-t-il sortir ?
― Je ne sais pas encore, répondit-il avec un léger sourire. Cela va dépendre de quand je le termine. Mais mon éditeur aimerait qu'il sorte avant la fin de l'année. Donc dans… cinq mois ?
― Je serais sûrement à l'étranger à cette période, soupira Owl. Mais je me débrouillerais pour le récupérer. Donc envoie-le moi quelque part. » C'était si insolite que Keiji rit une fois encore.
« A quel nom ? Owl ?
― Kôtarô Bokuto. Ce sera mieux. De qui dois-je guetter le courrier ?
― Keiji Akaashi. » Ils échangèrent un nouveau sourire.
« Je ferais en sorte que le colis envoyé par Keiji Akaashi ne soit pas éliminé par mon agent, alors.
― Si c'est un risque important, mieux vaut que je vous le donne en main propre. »
Le jeune auteur ne pouvait pas croire qu'il avait eu le cran de sortir une telle remarque. Une invitation, même. Même le peintre sembla pris au dépourvu, mais il sourit une fois encore, avant d'éclater d'un rire tonitruant.
« D'accord. Ce sera un déjeuner dans ce cas. » Ses yeux brillèrent de nouveau quand il ajouta : « J'attendrais cette date avec impatience. »
Et puis, sans crier gare, il lui ébouriffa les cheveux avant de s'en aller. Keiji le regarda faire sans le retenir ― il était soudainement pris d'une furieuse envie d'écrire et, dans son esprit, il pensait déjà à la petite phrase qui allait orner le début de son histoire en guise de dédicace, une fois qu'il en aurait achevé l'écriture
A un artiste au monde aussi brillant que son sourire.
