bon, j'ai commencé sur du soft mais cette fois je vous préviens : c'est du hurt/comfort avec beaucoup de hurt.
ceux qui me connaissent le plus savent que je ne sors le présent que quand j'ai besoin de faire du angst, et c'est bel et bien le cas de ce texte, désolée pour vos cœurs 3
c'est malgré tout le texte que je préfère, j'espère que ce sera aussi votre cas :) petite info avant de commencer : l'idée de ce texte provient d'une vraie croyance dans le cercle polaire, selon laquelle les aurores boréales seraient l'incarnation des âmes d'enfants morts.
(j'ai réalisé en me relisant que sans ce détail, comprendre le texte est un peu ardu–)
bonne lecture !
tw : sous-entendus de mort et de pensées suicidaires.
NORTHERN LIGHTS :: KID :: OFFICE AU
Vert.
Rose.
Indigo violet.
Les yeux de Keiji sont ancrés dans le spectacle de mille couleurs qui se déroule au-dessus de lui. Une main posée sur le cœur, il contemple sans rien dire la beauté du spectacle qui le surplombe. Le silence est son quotidien depuis qu'il est arrivé ici, deux mois plus tôt. Il ne sait encore pas trop ce qu'il est venu faire au bout du monde. Peu de gens s'aventurent pourtant sans raison dans ces contrées désolées, ignorées du soleil pendant des semaines tant elles se trouvent au point final de tout. Certains y viennent pour vivre, d'autres pour mourir ; et Akaashi ne sait pas encore quelle raison il choisira, lui.
Il a sauté dans le premier avion, et cela lui ressemble si peu d'agir aussi impulsivement qu'il se reconnaît à peine. Depuis deux mois, il n'a plus de contact avec quiconque ; et il apprécie le silence et la neige comme s'ils lui servaient de remplacement. Le silence est pourtant à double tranchant, car il lui renvoie toutes ses pensées sombres avec plus de force que personne ne l'a jamais fait auparavant. Mais la neige est glacée, et elle l'engourdit. Elle engourdit ses muscles, ses membres, son cœur.
Les couleurs au-dessus de lui sont si belles. C'est tout ce qui capte l'attention de son esprit embrumé par les pensées obscures. Il n'est pas venu ici expressément pour voir ce phénomène si unique, mais il regrette un peu moins son impulsivité quand il se noie dans les étoiles.
Aurore polaire. Aurore boréale. Aurore australe. Elles ont trois noms, trois dénominations pour la même chose ― mais quand Keiji voit ce phénomène, il ne peut que comprendre pourquoi elles en ont plusieurs. C'est si fascinant, si inspirant, qu'un seul mot semble trop faible pour les décrire ; et il est certain qu'aucune d'elles ne se ressemble de toute manière. Il aimerait bien demander confirmation aux autochtones mais il ne leur parle jamais. Leur anglais est trop mauvais pour qu'ils parviennent sans mal à se comprendre ― ou peut-être que c'est le sien qui est mauvais en fin de compte. Keiji n'y a pas beaucoup pensé depuis son arrivée.
Il ne peut que penser à Akaboshi, et son cœur se serre.
Il regarde ces étoiles comme s'il pouvait se noyer en elles ― mais la seule chose qu'il veut réellement noyer, c'est son chagrin et sa douleur. Certains utilisent l'alcool ou la drogue pour tout oublier et se soustraire à leur vie faite de douleur ; Keiji, lui, utilise les couleurs des aurores boréales, parce qu'elles sont si belles, si diverses, qu'il a l'impression qu'elles peuvent tout absorber, et redonner à son monde terni un éclat réel.
Parfois, il se dit qu'une étoile filante, au milieu d'une aurore, rendrait tout cela encore plus parfait. Il pourrait faire un vœu en la regardant ― même s'il n'a sincèrement aucune idée du vœu qu'il veut faire. La seule chose qui lui vient en tête est irréalisable ― le reste ne semble plus avoir d'importance.
Mais même dans les moments où il ferme les yeux le plus fort possible, espérant les rouvrir sur une étoile vagabonde, il ne rencontre que les astres fixes traversés par les couleurs des aurores polaires.
Et dans ces moments-là, c'est sur sa joue et non dans le ciel que file l'étoile.
Vert.
Rose.
Indigo violet.
Parfois, Keiji tend les mains vers les étoiles. Comme s'il voulait, ou pouvait, les attraper. Il agite ses mains abîmées par le froid et les premiers jours qu'il a passés dehors sans gants vers le ciel au-dessus de lui.
Il se sent stupide quand il le fait. Et il repense encore plus à Akaboshi. Parce que c'est exactement ce qu'il aurait fait, s'il s'était tenu à ses côtés. Il aurait levé les mains et essayé de toucher toutes ces couleurs vivaces qui l'auraient fasciné tout autant que son père.
Keiji sait que ce genre de pensées n'est qu'une torture de plus pour lui. Que ce n'est sûrement pas la bonne solution, repenser sans cesse à ce qu'il a perdu. Mais il ne sait plus fonctionner autrement, il ne sait plus comment était le monde avant de perdre toutes ses couleurs. Les aurores australes sont le seul moment où il parvient à sortir de son monde terni par le deuil et la douleur. Quand elles disparaissent, il ne sait plus ce qu'il est censé faire.
Son portable est déchargé depuis longtemps, et il n'a pas l'électricité dans sa petite cabane. Il pourrait la demander, il sait qu'il lui suffirait de rejoindre la civilisation la plus proche pour trouver des solutions pour recharger son téléphone. Mais il a peur de revoir les photos, les messages et les appels ; peur de se souvenir de tout ce qu'il a perdu et qu'il ne retrouvera plus jamais ailleurs que dans ses souvenirs. Keiji a peur de vivre depuis qu'il a connu la mort, et il ne sait plus comment faire pour ne plus se sentir terrifié.
Enfin, c'est un mensonge ― il sait ce qui a toujours chassé ses peurs les plus profondes. Il sait qui a toujours été capable de tout effacer d'un sourire étincelant. Il sait très bien qui a toujours été son porte-bonheur, son amulette capable de repousser les pensées les plus insidieuses.
Mais cette amulette est devenue quelque chose qu'il fuit aussi ― une autre raison de sa peur. La mort a tant raflé sur son passage qu'elle lui a pris de nombreuses choses sans même y toucher directement. Ce constat devrait le révolter. Le pousser à se relever, à ne pas s'apitoyer plus longtemps sur son sort et à ne pas laisser ses sentiments gagner.
Pourtant, il ne bouge pas. Il est allongé dans la neige, les yeux fixés sur l'aurore boréale au-dessus de lui. Il ne sait pas si c'est parce qu'il est là depuis trop longtemps, mais il ne sent plus son corps, à part ses bras qu'il remue stupidement vers les étoiles.
Akaashi est épuisé. Mentalement, physiquement, et il ne sait quoi encore. Il sait qu'il pourrait juste fermer les yeux et s'endormir là, sous ces belles couleurs. Il y a plus terrible, comme cadre pour mourir.
Mais il s'accroche encore un petit peu. Il n'y a personne à côté de lui ― mais il y a les aurores qui semblent veiller sur lui et lui murmurer qu'elles sont encore là. Le soleil n'est pas près de se lever, elles ne vont pas le quitter définitivement tout de suite.
Malgré ses tristes pensées, il décide de les écouter.
Vert.
Rose.
Indigo violet.
Keiji est de nouveau allongé dans la neige. Il a les yeux fixés dans les couleurs, comme toujours. Mais il n'est plus seul. A côté de lui, il y a une silhouette, plus petite et plus légère. Une silhouette d'enfant.
Il pose une main dans la neige à côté de lui, là où se trouve l'enfant, et prend quelques secondes pour sentir le froid pénétrer son gant élimé. Il doit y avoir un trou dedans, car il sent la morsure du froid avec un peu trop de force. Mais qu'importe ― cette morsure, aussi douloureuse et empoisonnée soit-elle, n'est rien en comparaison de la douleur de son cœur.
Il y a un enfant à ses côtés, mais il n'y a personne.
Et le cœur de Keiji le fait souffrir.
Parce qu'il voudrait contempler ces jolies couleurs avec Akaboshi, parce qu'il voudrait entendre sa voix hésitante les nommer, parce qu'il voudrait que tout redevienne comme avant. Il veut retrouver les étoiles de son existence, celles qu'il ne voit que pendant les aurores boréales parce que les couleurs de celles-ci les font tellement ressortir qu'il est impossible de les manquer.
Les a-t-il perdues pour toujours, ces belles étoiles ? Il veut croire le contraire quand il lève les yeux.
Il finit par retirer sa main de la poudrière ; elle est rouge et il la sent à peine, le froid a pénétré dedans avec une intensité surprenante pour son cœur et son esprit engourdis. Quand il tourne la tête pour regarder l'endroit où elle était posée, il voit Akaboshi. Mais il sait que ce n'est rien de plus qu'une illusion cruelle.
Parce qu'il ne retrouvera jamais plus son fils adoré.
Il ne verra plus que dans ses rêves ses yeux verts, ses taches de rousseur et ses cheveux flamboyants.
Les gens leur disaient toujours ― votre fils ne vous ressemble pas du tout ! Keiji ne comprenait pas leur remarque. Bien sûr qu'il ne leur ressemblait pas ― ils sont deux hommes. Et ils n'ont jamais désiré faire appel à une mère porteuse. Ils ne désiraient même pas avoir d'enfants dans un premier temps. Ils étaient bien, tous les deux. Dans leur petite bulle ― quand Kôtarô n'était pas pris par ses matchs officiels bien évidemment.
Mais, quand ils ont trouvé un enfant près de chez eux, abandonné et en mauvaise santé, ils l'ont bien sûr recueilli. Ils n'étaient pas des monstres, ne l'ont jamais été. Ils n'abandonneraient pas un enfant à son sort, en plein hiver.
Et puis, les choses ont commencé à prendre une routine. Akaboshi était là. Eux aussi. Lentement, les procédures administratives ont eu lieu. Et puis, et puis...
Les choses sont devenues ainsi. Voilà tout.
Keiji n'a pas de regrets concernant cette époque. Bien au contraire. Il se souvient du bonheur qu'il ressentait chaque matin. Il s'en souvient encore dans cette poudrière gelée qui ressemble à l'intérieur de son cœur. Akaboshi a illuminé leur vie, comme si son nom était une préfiguration. Et maintenant, elle perd de ses couleurs.
Vert.
Rose.
Indigo violet.
Parfois, Keiji pense à Kôtarô. Son amant. Son mari. Son tout.
Cela arrive à des moments incongrus ― quand il aperçoit un objet en pointe, quand il lit le numéro 4 ou tout simplement quand il voit l'alliance posée sur sa table de nuit. Keiji n'aurait jamais pensé la retirer, même dans les moments les plus sombres ― mais il n'a pas d'autre choix le métal gèle vite ici-bas et il ne désire pas se retrouver avec un anneau incrusté dans le doigt, aussi romantique puisse-t-il être.
Il se demande ce que Kôtarô fait, dit ou pense. Ils n'ont plus eu de contacts depuis cette nuit-là, trois mois plus tôt. Ont-ils déjà été séparés si longtemps ? Keiji ne sait plus, et ne veut pas savoir.
Ils ont chacun pris leur distances après l'accident. Aucun d'eux n'en est responsable, tout est de la faute de ce chauffeur alcoolisé qui a pris la route et percuté un car scolaire avec son camion de livraison. Il leur a pris tant de choses si vite ― tout ça parce que sa femme l'avait quitté juste avant. Mais, même contre lui, Keiji ne parvient pas à être en colère. Il est juste vide.
Il se demande à quoi tout cela rime.
Les yeux plongés dans les couleurs des aurores boréales, il se demande s'il peut continuer ainsi. À ouvrir les yeux chaque matin frappé par la douleur, à errer comme une âme en peine sans savoir quoi faire de ses journées. À être pitoyable en somme.
Il se pose la question tous les jours, il la leur pose, mais aucune réponse ne vient jamais.
(Parfois, il le déteste, ce silence.)
Parfois ― souvent, il a envie de repartir. Mais il ne sait pas s'il aura le courage d'affronter les regards des autres, et leurs questions, et leur jugement. Il ne sait pas s'il aura la force de se battre encore contre la pire arme des Hommes ― leur pitié impossible à stopper.
Mais, alors qu'il se pose cette question, il voit passer une étoile filante.
Pas sur sa joue, ni dans son imagination.
Une étoile traverse le ciel à toute vitesse, juste sous son nez.
Elle trace une ligne blanche au milieu des couleurs de l'aurore polaire.
Et Akaashi décide que ce sera sa réponse.
Il est temps pour lui de retourner chez lui, et de continuer d'avancer.
