tous mes textes parlent un minimum de mon vécu personnel de certaines choses ; celui-là, c'est carrément une autobiographie lol

blague à part, oui, ce texte c'est une grande partie de moi-même. les prompts bonds et social media m'ont automatiquement renvoyée à un cours que j'ai suivi cette année sur le web social (suivi est un bien grand mot, on a fait 6h de cours et le prof a juste balancé 50 pages en pdf, bon-) et par extension à ma définition de cette même notion.

je ferais une nda un peu plus détaillée à la fin (pour une fois!) parce que c'est plus simple de comprendre mon propos une fois le texte lu. d'ici là, bonne lecture !

pour fred et sabine, avec toute mon affection platonique :)


NORTH STAR :: BONDS :: SOCIAL MEDIA AU!


Vous avez 109 nouvelles notifications.

bokutowl — C'EST BEAU

bokutowl — J'ADORE CE QUE TU DESSINES

bokutowl — OMG UN HIBOU IL EST BEAU

bokutowl — TU AS DU TALENT !

(appuyez pour voir plus)

Les notifications continuaient indéfiniment, couvrant sans doute les 109 promises par l'application sur son écran d'accueil. Un bref coup d'œil en diagonale apprit à Keiji qu'il s'agissait de commentaires ― et d'un abonnement ― laissés par la même personne en continu, tous en majuscules et tous dithyrambiques. Il avait presque du mal à croire qu'ils étaient réels, et d'ailleurs, son premier réflexe fut de vérifier le compte de la personne qui l'avait laissé pour s'assurer qu'elle était authentique.

Devant sa photo de profil représentant un jeune homme aux cheveux bicolores posant avec un autre jeune homme aux cheveux noirs de manière presque ridicule ― ils étaient d'ailleurs coupés, on ne distinguait que la moitié de leurs visages ― et son compte rempli de reblogs de posts drôles ou absurdes, il fut bien obligé de convenir que, oui, ce bokutowl avait l'air de réellement exister. Le nom de son compte indiquait Bokuto ; à partir du commentaire enthousiaste sur son estampe de chouette et du jeu de mot de son nom d'utilisateur, il en déduisit que le jeune homme appréciait cet animal.

Réalisant que ce qu'il faisait s'apparentait à du stalk, Keiji s'interrompit dans son observation du compte du jeune homme et retourna sur son fil de notification. Il lut chacun des messages laissés par l'inconnu, esquissant souvent un petit sourire devant la tonne de superlatifs utilisés pour que les messages ne soient pas trop répétitifs. Il ne recevait pas souvent ce genre de commentaires explicites et expressifs, cela le touchait.

Il parcourut ensuite rapidement son propre compte, se demandant comment cet étrange jeune homme avait atterri dessus. Internet faisait entrer en collision des mondes étranges ― tout le compte de l'inconnu indiquait qu'il était un jeune homme vif, aimant l'humour pas toujours très fin et s'amuser avec ses amis. Le compte de Keiji, lui, était beaucoup plus énigmatique, constitué de dessins réalisés avec différentes techniques ― et seulement ceux qu'il appréciait bien sûr…

Non, vraiment, il ne voyait pas comment l'autre avait pu se perdre jusque sur son compte. Mais ressasser cette question était aussi inutile que rester avachi sur un lit à songer au sens de la vie : il n'était ni ce bokutowl, ni omniscient, et à moins de lui poser la question de but en blanc, il serait incapable de savoir la réponse.

Et il était hors de question qu'il lui pose la question, bien entendu. Ils ne se connaissaient même pas.

Après avoir longuement tergiversé sur ce qu'il allait faire de sa journée, hésitant entre rester terré dans son lit ou aller rendre visite à Osamu, il finit par choisir la deuxième option ― sans doute influencé par le fait que son ventre criait famine et que son ami tenait un excellent restaurant. Il se prépara rapidement, enfila un pull par-dessus une chemise et un pantalon dans les mêmes teintes avant de laisser un mot au salon pour indiquer à quiconque passerait par là qu'il était sorti et qu'il faudrait se débrouiller sans lui pour la journée.

(C'était l'un des multiples inconvénients de vivre dans une grande maison transformée en logement de coloration pour étudiants dans le besoin. Ils étaient cinq à habiter dedans et, s'ils ne se marchaient pas sur les pieds du tout, cela se ressentait tout de même quand ils avaient le malheur de passer trop de temps dans une salle commune.)

Il attrapa ensuite son jeu de clés personnel, aisément reconnaissable grâce au petit hibou qui l'ornait, et quitta la maison en lisant au passage le petit mot laissé par Mika sur la porte ― elle organiserait une soirée à la fin de la semaine, avec des amis de sa promotion ; par conséquent, un groupe de personnes qu'Akaashi ne connaissait absolument pas. Il prit une note mentale de s'enfermer à double tour ce soir-là, parce qu'il n'était généralement pas très proche des amis de Mika, un peu trop exubérants et prompts à s'enivrer.

En descendant la rue jusqu'au restaurant d'Osamu, le jeune homme aux cheveux foncés laissa son regard se promener sur les affiches qui décoraient les panneaux prévus à cet effet. La plupart heurtaient sa sensibilité artistique avec leurs couleurs trop vives et mal dosées, mais certaines valaient le coup d'œil, et il se prit à en contempler quelques-unes avec attention, même si le sujet ne le passionnait nullement. Celle d'un tournoi de volley-ball ouvert à tous les niveaux était particulièrement intéressante à observer, sa structure était recherchée et originale. Le jeune homme chercha un quelconque nom d'artiste ou une signature, mais ne trouva qu'un H et un Y esquissés sous une ombre. Sans doute l'artiste concerné n'était-il pas friand des honneurs, pour se dissimuler ainsi.

Il reprit son chemin en réalisant qu'il restait immobile un peu trop longtemps par rapport aux normes sociales et termina son trajet en face d'un restaurant à la devanture fraîchement repeinte en bleu gris. Keiji, qui avait aidé à choisir la couleur, appréciait énormément le rendu et espérait que son ami pensait de même. Même si la pancarte indiquait que le restaurant était fermé, il poussa la porte de toute manière déverrouillée et entra.

« On est fermés. »

Une voix monocorde l'accueillit instantanément, à croire que son propriétaire surveillait en permanence la porte pour s'assurer que personne ne rentrait avant la sacrosainte heure d'ouverture ― mais puisque cette déclaration prouvait qu'il ne l'avait pas reconnu, Keiji en déduisit que son ami s'était fié simplement au bruit de la porte pour parler.

« C'est moi. »souffla-t-il. Osamu leva la tête de ce qu'il préparait à l'arrière de sa cuisine pour l'observer.

« Salut. Tu viens voler de la nourriture ? » Le ton neutre de son interlocuteur rendait souvent difficile de savoir s'il plaisantait ou non, mais Akaashi le connaissait assez pour savoir que oui, même si cela ne ressemblait pas à une plaisanterie.

« Je te paye toujours.

Heureusement. »

Sans attendre, le jeune homme aux cheveux gris sortit un bol et un petit plat avant de préparer la commande habituel de son ami. Celui-ci observa le restaurant familier, sa décoration sobre et ses tables parfaitement ordonnées, avant de s'arrêter sur un défaut dans le marbre du comptoir, qui semblait avoir été fraîchement repeint.

« Un accident avec une personne un peu trop alcoolisée ? déduisit-il.

Ouais. Tsumu. » grimaça le jeune homme.

Son frère avait un peu trop tendance à saboter son matériel dès qu'il venait, sans le rembourser de surcroît. Osamu répétait qu'il lui ferait tout payer un jour, mais Keiji était certain qu'il lui ferait grâce de tout cela ― ils étaient jumeaux quand même. Même l'insensible Osamu en tiendrait rigueur... non ?

« Mika fait une fête samedi, déclara-t-il pour faire la conversation. Je suppose qu'il est temps de cacher la vaisselle et les objets fragiles.

Oh que oui, opina Osamu. Si Kuroo est de la partie, je ne donne pas cher de votre maison.

Kuroo ? »

Keiji n'était pas très familier avec les amis de Mika pour la simple et bonne raison qu'ils ne fréquentaient pas le même établissement. La jeune femme suivait des études de communication, tandis que lui se spécialisait dans le design. Ils pouvaient vivre dans la même colocation puisque leur ville d'étude était la même, et d'ailleurs ils faisaient officiellement partie de la même faculté, mais ils étaient dans des bâtiments différents toute l'année. Osamu, lui, avait arrêté ses études pour ouvrir son restaurant, mais son jumeau Atsumu étudiait dans la même promotion que Mika, ce qui lui permettait de mieux connaître que lui le petit groupe qui l'entourait.

« Un grand type aux cheveux noirs, tu ne pourras pas le louper avec sa coupe bizarre. Il est bruyant aussi.

Ta description ne lui fait pas vraiment honneur, commenta Keiji avec un petit sourire.

Il est supportable. » Dans la bouche d'Osamu, c'était un véritable compliment. « Mais je te déconseille de t'approcher de lui si Suguru Daishou est dans le coin, ils passent leur temps à se hurler dessus.

Daishou ? »

Ce nom-là ne lui était pas inconnu ― Daishou étudiait dans le même établissement que lui, section création visuelle. Il avait d'ailleurs été, s'il ne disait pas de bêtises, major de promo aux derniers examens, ce qui forgeait l'admiration dans leur filière. Keiji le connaissait de vue, et, sans être particulièrement proche de lui, savait qu'il était quelqu'un de plutôt posé, un peu langue de vipère, mais somme toute plutôt agréable.

« Ouais, ils ne peuvent pas se supporter, apparemment. Ils sont venus tous les deux une fois au restaurant, et ce n'était pas beau à voir. » Akaashi médita quelques secondes sur cette information.

« Ils ne peuvent pas se supporter, mais ils viennent ici ensemble ? » L'ombre d'un sourire passa sur le visage d'Osamu.

« Tu soulèves le point le plus intéressant. »

Il posa sur le comptoir la commande de Keiji sur cette réponse. Celui-ci commença à manger après l'avoir remercié, tout en réfléchissant. Il allait vraiment faire de son mieux pour éviter cette fête le plus possible. Il n'avait aucune envie de se mêler à ces individus qui seraient sans doute trop alcoolisés pour penser correctement ; il allait juste s'enfermer pour dessiner tranquillement. Il avait des travaux à finir pour la fac également ― cela allait l'occuper, s'il parvenait à se concentrer. Il avait la chance d'être au dernier étage, il ne serait sans doute pas le plus impacté par le bruit. Sugawara, par contre, risquait d'être plus dérangé, sa chambre était juste au-dessus du salon.

« Quelqu'un a commenté mon blog, lâcha-t-il après un moment de silence, en y repensant.

Méchamment ? » Akaashi eut un petit rire.

« Non, au contraire. Il a laissé plein de commentaires dithyrambiques. »

Il sortit son portable pour lui en montrer quelques-uns et appuyer ses dires. Osamu les lut avec un certain désintérêt ― qu'Akaashi ne lui reprochait pas, puisqu'il n'était pas concerné, mais quelque chose sembla retenir son attention soudainement. Il retira son gant maculé de graisse pour saisir le portable de Keiji, qui ne protesta pas et attendit que son ami lui explique quelle mouche le piquait. Après un petit moment de réflexion, Osamu ouvrit la bouche ― pour crier, à la grande surprise du jeune homme aux cheveux foncés.

« Tsumu ! » Il y eut un petit silence, puis une voix répondit sur le même ton :

« Quoi ? »

Osamu resta silencieux après cette réponse ; Atsumu cria de nouveau, puis une fois encore, avant de finalement apparaître en ouvrant une porte portant l'indication Réservé au personnel, un air exaspéré sur le visage.

« Quoi ? »répéta-t-il sur un ton plus bas maintenant que son frère était en face de lui. Keiji remarqua que ses cheveux décolorés étaient en bataille et ses vêtements froissés ― sans doute venait-il de se réveiller.

« Tu connais pas un Bokuto ? » demanda Osamu comme si de rien n'était en rendant son portable à Keiji.

Celui-ci constata qu'il était resté ouvert sur le blog du fameux bokutowl, et attendit la réponse d'Atsumu avec une légère impatience. Se pouvait-il réellement que ce fameux inconnu bienveillant soit une connaissance d'une de ses connaissances ? Ce serait une formidable coïncidence, à laquelle il avait du mal à croire.

« Bokuto ? répéta Atsumu en fronçant les sourcils. Ça ne me dit rien. Pourquoi ? » Osamu désigna Keiji du menton.

« Un type qui s'appelle comme ça a trouvé le blog d'Akaashi, et je trouvais que le mec avec qui il pose sur sa photo ressemblait à Kuroo. »

Le jumeau aux cheveux blonds étouffa un bâillement en se dirigeant vers Keiji, qui lui tendit son portable. Atsumu dévisagea quelques instants ce qui apparaissait sur son écran, avant de secouer la tête négativement.

« On dirait vaguement Kuroo, mais il a jamais parlé d'un Bokuto. Donc, non, désolé, j'vois pas. »

Keiji se sentait vaguement déçu par cette réponse ; Osamu, lui, dévisagea son jumeau en plissant les yeux mais ne dit rien. Le jeune artiste savait qu'il n'avait pas réellement de raison de se sentir attristé, car il ne connaissait pas ce jeune homme, ce n'était qu'un anonyme passé sur son blog. Mais il aurait trouvé la coïncidence intéressante, et aurait pu apprécier de rencontrer cet inconnu.

Pour lui dire quoi, il l'ignorait encore, mais il trouverait bien. Keiji n'était pas toujours très expansif, et il avait souvent du mal à exprimer ses sentiments sans que cela ne soit trop brusque et dépourvu de tact, mais il était sincère ― et il s'appuyait sur le fait que toutes ses connaissances lui disaient que cela se sentait. Même si ses dires manquaient de tact, ils étaient plus spontanés que réellement blessants pour la personne, fort heureusement.

Et c'était peut-être pour ça que, le soir venu, alors qu'il était rentré chez lui après avoir discuté avec les deux Miya, il reprit son portable et posta un nouveau dessin réalisé rapidement de l'intérieur du restaurant, dont il indiqua l'adresse ― Osamu l'exigerait de toute manière dès qu'il le verrait, car les affaires sont les affaires.

Moins de cinq minutes plus tard, une notification apparaissait sur son téléphone, indiquant que quelqu'un venait de rebloguer et de commenter le nouveau billet. Il s'agissait sans grande surprise du fameux bokutowl ― sa réactivité surprenait le jeune artiste. Il parcourut le commentaire du regard, avant d'esquisser un léger sourire devant la gentillesse qui s'en dégageait. On a l'impression d'y être !

Et puis, sans trop y réfléchir, il appuya sur le nom de ce Bokuto, et sélectionna l'option Envoyer un message privé.

akaashi ― Merci.


bokutowl ― woah, tu m'as remarqué !

akaashi ― Je ne reçois pas tant de messages que cela. A vrai dire, tu es le seul à vraiment réagir.

bokutowl ― sérieux? tu as du talent pourtant, j'ai du mal à le croire !

akaashi ― Il faut croire que tout le monde ne partage pas ton avis.

bokutowl ― ils se trompent lourdement alors !

bokutowl ― tu prends des cours de dessin ? ou tu as fait des études ?

akaashi ― Je n'ai jamais pris de cours, j'ai appris en autodidacte. Mais je fais du design maintenant.

bokutowl ― trop bien ! tes dessins, c'est pour tes cours ? c'est super impressionnant.


Quelle que soit le sujet de la conversation, Bokuto était capable de le maintenir pendant des heures entières. Keiji s'en aperçut vite lorsqu'ils commencèrent à discuter ; la discussion semblait se dérouler naturellement sans jamais s'épuiser, car dès qu'un sujet mourait, un autre prenait place.

Ils ne discutaient pas en permanence, ils avaient tous les deux leurs propres obligations. Bokuto allait également à la fac, où il cumulait une licence de sport avec ses entraînements quotidiens de volleyball ; il faisait partie de l'équipe de l'école. Il pouvait donc s'écouler plusieurs heures entre leurs réponses respectives, mais ils finissaient toujours par se répondre l'un à l'autre.

Akaashi parlait peu avec ses amis par messages, il ne savait jamais trop comment maintenir une conversation sans voir le visage de la personne. Mais tout semblait si naturel avec Bokuto que même cela ne le dérangeait plus. Il n'avait qu'à réfléchir une poignée de secondes pour savoir quoi dire, et l'autre trouvait toujours le moyen de renchérir, parfois en plusieurs messages, comme s'il voulait être certain que le portable de Keiji vibrerait assez de fois pour qu'il s'aperçoive qu'il avait répondu.

Au fil des semaines, Keiji en apprit plus sur le jeune homme avec qui il discutait. Passionné de volley-ball depuis son enfance, il avait fait partie des équipes de son collège et de son lycée avant de rejoindre, tout naturellement, celle de sa faculté. Il n'avait jamais pu se lancer dans une carrière professionnelle à cause d'une blessure à la cheville qui avait paralysé sa dernière année de lycée, l'empêchant de faire ses preuves aux moments cruciaux, mais il en parlait avec une telle décontraction que Keiji ignorait s'il s'agissait d'un sujet douloureux ou non.

Bokuto ― ou Kôtarô de son véritable prénom, comme il l'apprit au bout d'un mois ― avait aussi deux grandes sœurs qui le rendaient parfois fou mais étaient aussi ses deux plus forts soutiens. Il préférait les chiens aux chats, mais gardait en permanence celui de son meilleur ami, qui résidait dans une résidence universitaire qui n'acceptait pas les animaux. C'était une boule de poils encore très jeune au pelage noir, qui adorait jouer avec tout ce qui traînait, surtout son maillot. Il allait fréquemment en soirées avec ses amis, mais Keiji n'avait jamais reçu de messages de lui complètement alcoolisé à minuit, alors il estimait qu'il était raisonnable sur l'alcool ― ou alors, trop éméché pour trouver leur discussion sur son portable.

En retour, Keiji lui parlait aussi de lui, dans les mêmes termes vagues quand on en venait à la vie privée. Il lui expliqua qu'il aimait dessiner mais ne se voyait pas en faire son métier ; néanmoins, il voulait faire quelque chose d'artistique, et non un simple métier intellectuel. Il lui parla de son absence de frère et sœur, mais aussi de sa colocation à cinq dans la même maison, ce qui revenait globalement à adopter quatre personnes. Et il se plaignit auprès de lui des soirées incessantes de Mika qui finissaient toujours par une arrivée de la police ces temps-ci.

Celle organisée quelques jours après sa première interaction avec Bokuto avait été le premier fiasco d'une longue lignée. Tout était comme Osamu l'avait dit : les amis de Mika avaient bu, et les choses avaient été de mal en pis. À chacune de leurs visites, Akaashi entendait des rires alcoolisés et du verre cassé ; et les voisins, agacés par la musique trop forte, faisaient venir la police dès vingt-deux heures passées.

Mika s'excusait platement à chaque fois, mais les choses se reproduisaient toujours, même si, à sa décharge, elle faisait de son mieux pour les éviter. Lorsque Daishou et Kuroo avaient commencé à se disputer, elle avait fait en sorte de les tenir à distance à la soirée suivante. Lorsque c'était son grand ami brun qui buvait trop, elle lui avait assigné un autre pour le surveiller ensuite. Mais, systématiquement, quelque chose dérapait, sans qu'elle ne le veuille bien sûr. Keiji trouvait cela quelque peu usant, et s'en plaignait fréquemment.

C'était une situation nouvelle et étrange pour le jeune artiste. Lui qui n'était pas fort pour conserver des conversations avec ses amis qu'il côtoyait fréquemment parvenait qans mal à en maintenir une avec un parfait inconnu. Enfin… Le terme n'était plus correct pour désigner Bokuto. Il n'était pas un inconnu ; ils avaient beau ne s'être jamais vus tellement, Keiji se sentait proche de lui. Autant que d'autres personnes qu'il connaissait réellement.

Et, à son grand malheur, celles-ci commençaient justement à lui faire remarquer qu'il semblait un peu différent ces temps-ci. Cela sonnait si stupide à ses yeux d'une certaine manière ; bien évidemment, juste parce qu'il faisait quelque chose de nouveau dans sa vie, cela devenait visible pour tout le monde. Même si c'était peut-être vrai qu'il se sentait un peu plus léger ces temps-ci, ce n'était pas que dû à ses conversations avec Bokuto tout de même...

Osamu fut bien sûr le premier à lui faire remarquer qu'il avait progressivement changé le thème de son blog, le faisant passer de quelque chose d'assez obscur dans tous les sens du terme à quelque chose de plus poétique ; mais même d'autres de ses connaissances en cours lui firent la même remarque. De surcroît, ses colocataires mettaient de plus en plus leur nez dans ses affaires, observant avec intérêt tout ce qu'il faisait lorsqu'il travaillait. À un point où c'en était presque étouffant d'ailleurs…

« Ce n'est pas comme si j'étais une toute autre personne, râla-t-il au bout d'une semaine de ce traitement auprès d'Osamu, un soir où le restaurant était rempli et où les rires ambiants leur donnaient assez d'anonymat pour ce genre de conversation.

Non, mais que veux-tu, les gens sont curieux. Tu sembles toujours détaché de nous, tu sais, mais maintenant, on te sent un peu plus ancré sur Terre.

La métaphore inhabituellement poétique dans la bouche d'Osamu lui fit lever les sourcils, intrigué par ce qu'il voulait dire par là. Il savait qu'il avait parfois un peu l'air dans la lune, voire complètement perdu dans son monde, mais il avait toujours été sur Terre, quand même. Il ne comprenait pas que d'autres puissent observer chez lui un comportement que lui-même ne remarquait absolument pas.

« C'est juste que je suis inspiré en ce moment, justifia-t-il son changement d'ambiance. Et puis, il faut que je varie pour m'entraîner. » Osamu le dévisagea avec circonspection.

« Si tu le dis. Mika organise une nouvelle fête, Atsumu m'a dit ?

Tu me l'apprends. Ce weekend ?

Je crois que c'est la semaine suivante. Après le tournoi.

Le tournoi ? »

La réponse à sa propre question lui revint quelques instants ensuite ― le tournoi de volley dont l'affiche avait retenu son attention environ un moisplus tôt. Il avait entendu dire que les inscriptions étaient ouvertes à tous par niveau, et que Kuroo et Daishou s'étaient tous les deux portés volontaires pour le niveau étudiant. Keiji avait envie d'y aller juste pour voir combien de temps ils tiendraient sans se jeter une balle dans la tête au lieu de coopérer pour battre les adversaires. Sans doute trois minutes. Encore que… Les deux soi-disant ennemis partageaient une chose : la détermination quand ils se fixaient un objectif. Une fois lancés, ils étaient inarrêtables, en bien comme en mal.

« Tu participes ? » demanda Keiji finalement, une fois les souvenirs de l'événement revenus. Osamu eut un petit rire désabusé.

« Même pas en rêve. Tsumu joue par contre. J'ai hâte de voir ça, lui qui ne sait même pas déplacer un vase sans tout casser. » La remarque sentait le vécu, mais le jeune artiste n'osa pas demander de précisions. « Tu joueras, toi ?

Non. Je n'ai jamais touché à une balle de volley de ma vie. »

Et il n'éprouvait aucun attrait pour ce sport. Il savait que Bokuto, lui, l'aimait bien. Mais il ne lui avait jamais parlé du tournoi, puisqu'il ignorait où vivait son interlocuteur. S'ils discutaient tous les deux depuis un bon moment, ils évitaient toujours les précisions trop personnelles. Vieilles habitudes issues des « ne parle pas aux inconnus » ? Pudeur partagée quand on en venait à la vie privée ? Ou, dans le cas de Keiji, ce non-dit, ce souvenir du faux-espoir qu'il avait eu en apprenant qu'il y avait une possibilité que l'autre ne soit pas qu'un simple nom sur internet ?

(Il n'avait pas demandé à Kuroo la confirmation de ce qu'Atsumu avait dit, même s'il l'avait croisé une ou deux fois depuis. Il ne voulait pas s'humilier une fois encore en posant une question dont il avait en soi déjà eu la réponse.)

Pourquoi s'accrochait-il à ce point à cette théorie idiote comme quoi Bokuto était peut-être un ami d'un ami ? Il connaissait d'une certaine façon la réponse, mais elle l'agaçait. Pourquoi chercher à tout prix à rendre leur relation légitime en en faisant une véritable amitié née dans la vraie vie ? Il était parfaitement content de la manière dont celle-ci avait éclos, et s'était développée. Même si elle n'existait que sur un écran, à travers les méandres d'Internet… Leur amitié était réelle.

« Tu viendras quand même ? Je ne veux pas me retrouver coincé avec les amis bruyants de Tsumu.

Oui, je suppose. Je ne veux pas rater le spectacle Kuroo-Daishou, répondit-il, pince sans rire.

Ils jouent dans la même équipe ? » Lorsque Keiji acquiesça, Osamu reprit : « Ça va être quelque chose. Depuis le temps que Mika nous bassine avec ses tentatives de les faire sortir de leur déni… » Il fallait admettre que la jeune femme n'était absolument pas subtile dans ses tentatives de les pousser dans les bras l'un de l'autre, mais qu'ils ne semblaient même pas les remarquer.

« Je sens que ce match va mal finir, soupira Keiji. Trop de personnalités vont s'y confronter. »

Osamu haussa les épaules ― même sans parler, il traduisait sa pensée : il pensait qu'ils allaient plutôt bien s'amuser. Sous ses airs détachés, il prenait en réalité beaucoup de plaisir quand les autres s'embrouillait sous ses yeux. Il avait autant un mauvais fond que son frère, aimait dire Keiji ― mais pas trop fort si les deux jumeaux n'étaient pas loin, c'était un coup à les offenser et à s'attirer des plaintes d'Atsumu et des piques d'Osamu.

Il supposait qu'ils verraient bien le moment venu.


bokutowl ― hey hey hey! j'adore ton nouveau post. c'est la plus belle balle de volley que j'ai jamais vue.

akaashi ― Je ne suis pas convaincu considérant que c'est la première que je dessine, mais merci.

akaashi ― Un de mes amis me l'a demandé.

bokutowl ― amateur de volley?

akaashi ― Oui. Il va bientôt jouer alors il voulait quelque chose à partager.

bokutowl ― trop cool. tu m'en feras une aussi ?

akaashi ― Une balle de volley ?

bokutowl ― oui ? elles sont jolies.

akaashi ― Vous êtes vraiment de drôles de numéros les joueurs de volley.

bokutowl ― les numéros dans notre dos sont pourtant plutôt classiques.

bokutowl ― … avec nos maillots tu vois ?

bokutowl ― tu as ri ?

akaashi ― Souri.

bokutowl ― humpf

bokutowl ― un jour j'arriverais à plus.


C'était un des étranges objectifs qui avait émergé au cours de leurs nombreuses conversations : Bokuto voulait faire rire Akaashi. Lors d'une de leurs conversations, le jeune homme avait mentionné qu'il ne riait pas beaucoup, ce que Mika lui reprochait allégrement ― il n'osait pas lui dire qu'elle ne disposait pas d'un humour irrésistible non plus, il avait trop peur de ses colères.

Depuis, Bokuto essayait de temps à autre de blaguer pour amuser et faire rire son interlocuteur. Keiji trouvait son attitude étonnante, puisqu'il était à proprement parler incapable de savoir si le jeune homme riait ou non ; ils ne se voyaient pas. Mais le jeune artiste était rentré dans son jeu sans protester, parce qu'il le trouvait amusant. Il ne savait pas exactement pourquoi le jeune homme se sentait aussi motivé pour une tâche si futile, mais il ne sentait pas le courage de briser ses rêves. Et puis, peut-être y parviendrait-il ?

(Keiji riait. Parfois. Pas très souvent, certes, mais il avait parfois un rire qui lui échappait devant certaines remarques de ses idiots d'amis.)

Les jours qui passèrent avant le tournoi, il lui sembla que les tentatives du jeune homme s'intensifiaient. Il ne savait pas trop pourquoi ― mais les messages humoristiques devinrent de plus en plus fréquents. Sans succès, parce que Keiji était un public difficile et exigeant, mais il appréciait l'effort de son interlocuteur. C'était amusant de le voir essayer.

Cela avait au moins le mérite de le mettre de bonne humeur avant ce tournoi auquel il n'avait pas spécialement l'envie d'assister. Enfin, la perspective de voir le chaos de ses amis et camarades était alléchante, mais il n'aimait pas spécialement se trouver au milieu d'une foule, à regarder un sport qu'il ne connaissait pas. Il espérait que cela passerait vite ― au moins, Osamu et Mika seraient avec lui dans le public, et leurs commentaires sur Kuroo, Daishou et Atsumu en vaudraient sûrement la peine. Sugawara s'y trouverait aussi apparemment, son petit ami Daichi était inscrit dans la même équipe que Atsumu. Pour le reste de ses colocataires, il ne savait pas. Suna était du genre taciturne, et ils se parlaient peu, à part pour échanger des ragots sur les Miya ― pas le même type de ragot selon le frère, avait noté Keiji avec amusement ― ; quant à Alisa, il la voyait également peu car elle passait beaucoup de temps chez son petit frère et était très prise par son travail de mannequin.

Mais il se doutait vaguement qu'ils iraient aussi, il lui semblait que tout le monde se donnait rendez-vous à ce tournoi. C'était un des seuls événements qu'ils accueillaient chez eux, et le seul de ces dernières semaines serait celui-ci.

D'ailleurs, le matin du match, leur maison était en effervescence ― tout le monde circulait pour se préparer, au téléphone avec des amis ou en train de chercher de quoi faire des pancartes d'encouragement. Lorsque Keiji descendit pour se faire un café, il tomba nez à nez avec Mika, qui s'était peint un cinq et un neuf sur les joues, et une autre jeune femme qu'il ne connaissait pas, qui se débattait visiblement pour échapper au même traitement. En l'apercevant, cette jeune femme posa sur lui un regard noisette plein d'espoir tout en secouant ses longs cheveux blonds.

« J'ai besoin d'aide ! » déclara-t-elle tandis que Mika essayait de passer derrière elle pour la chatouiller. La brunette protesta :

« Laisse-toi faire ! On fera la paire comme ça !

Vous avez les matchings sur twitter aussi, commenta platement Keiji en essayant d'accéder à la machine à café ― qui semblait malheureusement prise d'assaut par Suga et Suna.

On en a déjà un. » rétorqua la jeune femme aux cheveux bruns en lui jetant un regard appuyé qu'il traduisit par un Tu me prends pour qui ?

« Merveilleux.

Je te présente Yachi, au fait. » La blondinette sursauta en entendant cette introduction soudaine puis se pencha pour le saluer.

« Enchanté, répondit Keiji.

Avec plus de conviction tes éloges s'il te plaît.

Mes éloges ?

L'affiche pour le tournoi. C'est elle qui l'a dessinée. » Oh. Keiji posa un regard nouvellement intéressé sur la jeune femme face à lui, qui sourit en retour avec une certaine gêne dans le regard.

« Elle est vraiment jolie, déclara-t-il à son intention. C'est du beau boulot.

Merci, la jeune femme s'inclina devant lui, ça me fait plaisir que tu penses ainsi.

Elle est en création visuelle, dans la même classe que Daishou, reprit Mika. Et elle a plein de talent, n'est-ce pas ? » Elle lui envoya un nouveau regard appuyé assorti d'un petit sourire qui signifiait clairement qu'elle n'attendait de lui qu'un assentiment. Il ne la contraria donc pas davantage et opina comme elle le désirait, récupérant un sourire plus sincère.

« Je suis en design, dans la même fac, indiqua-t-il pour faire la conversation tout en surveillant sa machine à café pour sauter dessus dès qu'elle serait libre.

Mika me l'a dit, acquiesça la jeune femme. Et j'ai déjà vu ton travail dans la salle où vous exposez. J'aime beaucoup. »

Il ne s'attendait pas à ce qu'elle lui renvoie un compliment ― il ne savait jamais comment y réagir. Néanmoins, il lui sourit avec gratitude parce que cela semblait de mise. Il n'aimait jamais trop ses travaux finaux, il lui semblait toujours qu'il manquait quelque chose, mais il n'était ni ingrat ni rude, et savait d'expérience qu'argumenter sur la beauté ou non de ses propres œuvres finissait toujours mal, peu importe l'artiste concerné. Tous ceux qui créaient quelque chose étaient en général incapables d'apprécier les deux tiers de ce qu'ils produisaient, et, même si les autres essayaient parfois de les faire changer d'avis, c'était une tâche infinie que d'argumenter sur ce sujet.

« Tu fais partie des organisateurs du tournoi ? s'enquit-il ensuite, tout en se déplaçant subtilement vers la machine désormais libérée.

Ma mère est la conseillère déléguée aux sports à la mairie. C'est son idée, ce tournoi, alors j'ai pensé lui apporter un petit coup de main. » Les yeux de Yachi brillaient alors qu'elle expliquait avec une passion aisément discernable ce qu'elle avait fait. « Comme on avait un autre travail sur ce thème à faire… J'en ai profité pour pratiquer un peu, et ça lui a plu. » Keiji comprenait facilement pourquoi. Tout en portant sa tasse prête à ses lèvres, il songea que le contraire aurait été étonnant.

« Je suis certain qu'elles ont contribué à attirer autant de monde. » Les joues de la blondinette se colorèrent de rose, et elle le remercia de nouveau. Alors qu'elle était alpaguée par Alisa qui lui demandait son avis sur sa tenue, Mika en profita pour se pencher sur son colocataire et murmurer à son intention :

« Je sais que je t'ai dit de lui faire des éloges, mais garde tes petits flirts pour ton ami d'Internet s'il te plaît. J'ai une touche avec elle. » Keiji ignorait ce qui le mortifiait le plus dans cette phrase ― le caractère gênant de la situation, le fait que Mika soit au courant pour Bokuto ou la sonorité beauf de sa dernière remarque.

« Je ne flirtais pas, se défendit-il finalement. Je faisais juste la conversation. »

Son amie lui offrit un dernier regard à moitié menaçant ― mais c'était évident qu'elle plaisantait ― puis le laissa finalement repartir dans son havre de paix. Lui aussi avait des préparations à finir, bien qu'il ne comptait pas s'affubler d'un quelconque maquillage comme les deux jeunes femmes. Il en profita pour consulter son portable, constatant qu'il n'avait pas de nouveau message de Bokuto. Les silences du jeune homme n'étaient pas inhabituels, surtout que cela ne faisait qu'une journée qu'il n'avait rien répondu ― son record personnel était de quatre jours, passés à réviser avant les partiels ― mais il s'avouait quelque peu déçu de ne rien avoir à lui dire pour passer le temps.

Il enfila ensuite un simple sweat et un pantalon mieux repassés que les vêtements qu'il portait précédemment, avant de redescendre rejoindre le petit groupe de supporters qui s'était formé dans le salon. Yachi n'avait visiblement pas pu se soustraire au maquillage de Mika, mais elle était soutenue par Alisa qui avait également inscrit un numéro sur ses joues ― sans doute celui d'un joueur qu'elle connaissait. Suna et Sugawara discutaient sans un coin, et Osamu les rejoignit après avoir passé la porte ― on entrait dans leur domicile comme dans un moulin.

Keiji les rejoignit pour discuter, puis le petit groupe se mit en route afin de ne pas être en retard. Leur trajet se fit calmement malgré le fait qu'ils soient nombreux, et ils arrivèrent suffisamment dans les premiers pour se choisir des places au premier rang. Les premiers matchs seraient dédiés aux équipes juniors de primaire, collège et lycée ― mais au moins purent-ils en profiter pour continuer leurs conversations à voix basse, tandis que d'autres encourageaient leurs enfants avec toute la force de leur âme.

C'était une belle journée, ensoleillée mais pas trop chaude, pour leur plus grand plaisir mais surtout celui de Keiji, qui n'aurait de toute manière pas bien supporté une chaleur trop intense avec son sweat épais. Il avait sélectionné ses vêtements sans se soucier une seule seconde de ce que prévoyait la météo ― il n'avait en général aucune envie d'écouter ce genre d'informations, ni même n'importe quel autre type d'ailleurs ― et espérait ne pas avoir fait de trop mauvais choix.

Quand vint finalement le tour des équipes étudiantes, leur petit groupe s'anima de nouveau un peu plus. Keiji, qui parlait jusque-là de plats et de saveurs avec Osamu et Suna, s'intéressa soudainement aux deux petits groupes d'étudiants qui s'avancèrent sur le terrain, prêts à s'affronter. Le jeune artiste repéra aisément Kuroo, grâce à ses cheveux, ainsi que Daishou, avec qui il s'engueulait copieusement sans se soucier de ceux qui les entouraient. Atsumu était aussi dans le coin, isolé des autres pour une quelconque raison ― Osamu murmura qu'il avait encore dû se faire détester par tous. Les autres lui étaient relativement inconnus ― il lui sembla que l'équipe adverse contenait le frère d'Alisa, mais il n'aurait pas pu le jurer car il ne l'avait vu qu'une fois ―, sans doute provenaient-ils du campus principal de la faculté qu'il ne fréquentait pas. Osamu lui souffla quelques noms de personnes qu'il connaissait de vue, mais Keiji l'écouta uniquement d'un air distrait.

Le match fut plus ennuyeux qu'escompté au début ― Kuroo et Daishou étaient étonnamment synchrones, déclenchant d'ailleurs les railleries et protestations de leurs amis. Mika se fit remarquer par tous en criant un Tape lui dessus avec le ballon Suguru ! après que Kuroo ait raté un de ses services, mais n'obtint pas satisfaction puisque son ami ne s'exécuta pas. Sa seconde tentative, dirigée vers le jeune homme aux cheveux noirs cette fois ― Vas-y Kuroo, vise sa tête ! ― ne fut pas plus fructueuse, et elle fut contrainte de s'interrompre en voyant tous les regards noirs qu'elle recevait de ceux qui les entouraient.

À la fin du premier set, que l'équipe de Kuroo, Daishou et Atsumu remporta, Keiji profita de la pause pour s'éclipser en direction des toilettes. Cela lui permettait également de souffler un peu, après plus d'une heure et demie passée coincé entre ses amis dans une foule plutôt compacte. Il consulta son téléphone au passage ― oui, il finissait par l'admettre, il regardait s'il avait un message de Bokuto.

Il en avait bien un.

Mais pas forcément ce à quoi il s'attendait.


bokutowl ― akaashi

bokutowl ― je ne sais pas si tu verras ce message

bokutowl ― mais je crois que j'ai besoin d'aide


Dire qu'Akaashi paniqua en lisant ces messages aurait été un euphémisme sans nom. Il sentit son cœur s'emballer, bien au contraire, alors qu'il les assimilait et qu'il affichait leur heure d'envoi. Quinze minutes auparavant. Avec un peu de chance, il ne serait pas trop tard pour répondre, quoi qu'il se soit passé.

Il tapa une réponse plus vite que jamais, demandant dans une pluie de messages à son interlocuteur ce qu'il lui arrivait. Dans le même temps, son cerveau tournait à toute allure pour essayer d'émettre des hypothèses sur ce qui avait pu se passer. Il n'avait pas eu de nouvelles de Bokuto depuis plusieurs jours, alors il ignorait ce que le jeune homme avait pu prévoir de faire. L'hypothèse la plus probable semblait concerner un quelconque incident de volley-ball, mais le jeune homme n'aurait pas dû avoir à lui envoyer de messages si cela avait été le cas, il aurait eu ses amis et coéquipiers avec lui. Avait-il eu un accident, mais seul ? Était-il blessé ou livré à lui-même ?

Il essaya de se maîtriser, de ne pas non plus céder à une quelconque paranoïa irréfléchie et sans fondements. Cela ne servait à rien et ne ferait rien de productif. Mais Bokuto ne répondait plus, et Keiji se sentait démuni.

Il avait de nombreuses fois songé que rien ne différenciait une amitié virtuelle d'une amitié réelle. Mis il se heurtait finalement à quelque chose de fort ― il n'était pas en mesure d'aider Bokuto. Le jeune homme lui avait adressé ces quelques messages, mais Keiji ne savait pas pourquoi. Il ne connaissait pas son adresse, ni qui que ce soit capable de lui dire comment contacter Bokuto ou aller le voir. Ils avaient soigneusement évité tout ce qui touchait à leur vie privée, aussi le jeune artiste était totalement démuni.

Il ressortit son portable ― il l'avait rangé pour ne pas le laisser tomber par mégarde ― et ouvrit le blog de Bokuto, cherchant le moindre indice. Rien ne l'aidait cependant, si ce n'était cette fameuse photo de profil où on distinguait quelqu'un d'autre ave lui. Bokuto avait dit une fois que c'était un de ses amis qu'il ne voyait pas souvent. Mais avec cette seule indication…

On dirait Kuroo, non ?

Il se souvint de cette remarque d'Osamu, le premier jour où il avait fait la rencontre indirecte de Bokuto. Atsumu avait réfuté l'hypothèse selon laquelle Kuroo et Bokuto étaient amis. Mais s'ils ne se voyaient pas souvent, peut-être qu'Atsumu lui-même ignorait son existence. C'était un espoir ridicule, d'autant plus qu'il ne savait absolument pas comment Kuroo allait réagir s'il venait lui demander comme si de rien n'était l'adresse de Bokuto.

Mais c'était à peu près son seul espoir ― il était de toute manière trop inquiet pour parvenir à s'apaiser avec de simples mots. Il lui fallait agir.

Toujours sous la même impulsion de panique qui l'avait envahi, il repartit en direction du terrain et, alors que le coup de sifflet était sur le point d'être donné pour signaler la reprise du jeu, il se planta devant Kuroo ― et par extension devant Daishou qui se tenait à côté de lui.

« Tiens, Akaashi ? » Kuroo sembla surpris, comme tous ceux qui les voyaient, de son apparition soudaine et inattendue.

« Il faut que je te pose une question. » déclara-t-il avec tout l'aplomb dont il était capable. Les yeux de Daishou se plissèrent alors qu'il l'observait.

« Ça ne peut pas attendre ? » Malgré la sécheresse de ses propos, le venin qui animait habituellement sa voix n'était pas présent ― avantage, sans doute, d'être un camarade de fac.

« Non. » Keiji lui répondit, mais s'adressa ensuite à Kuroo ostensiblement. « Il me faut l'adresse de Bokuto. »

Les yeux de son interlocuteur s'agrandirent légèrement sous la surprise. Keiji ignorait comment interpréter cette réaction spontanée ; était-ce un signe qu'il ne comprenait pas de quoi il parlait, ou seulement qu'il ne s'attendait pas à cette question ? La réponse lui fut donnée ensuite :

« Vous vous connaissez ? » Keiji opina sans entrer dans les détails. Il n'était pas venu pour expliquer leur relation, mais pour avoir la réponse qu'il lui fallait.

« Il faut que je sache, insista-t-il. Je crois que quelaue chose cloche. » Kuroo fronça les sourcils, mais, étonnamment, ne demanda aucune précision malgré cette remarque surprenante.

« Il habite à Tokyo. À trois heures de car d'ici, répondit-il ensuite. Mais je peux peut-être trouver des informations. » Keiji acquiesça avec reconnaissance, tandis que l'autre se tournait vers Daishou. « Tu peux leur dire de me remplacer ? Je reviens vite.

T'as plutôt intérêt. Je te rappelle que si tu marques moins que moi, tu dois me payer un resto. »

Kuroo esquissa une grimace comme pour exprimer avec force tout le dégoût que cette idée lui inspirait, avant d'entraîner Akaashi vers le vestiaire qu'ils occupaient pour chercher son portable dans ses affaires. Il pâlit ensuite légèrement en voyant le nombre de notifications qu'il possédait, et entreprit de toutes les consulter brièvement. Akaashi jeta un coup d'œil par-dessus son épaule ― et aperçut de nombreux messages et appels manqués. Les noms lui restaient indéchiffrables, notamment parce qu'il s'agissait surtout de surnoms, mais il repéra celui de son ami, inscrit sur l'écran à plusieurs reprises.

Sans lui donner la moindre information malgré sa panique avancée, Kuroo entreprit de composer un numéro de téléphone, avant de porter l'appareil à son oreille. Il patienta quelques instants, puis pesta avant de raccrocher.

« Elle n'a toujours pas débloqué mon numéro ? » Il se tourna vers Akaashi avant que celui-ci n'ait le temps de demander quoi que ce soit. « Tu peux me passer le tien ? »

Le jeune homme opina, décidant que c'était le mieux pour le moment il ne pouvait que compter sur Kuroo pour lui sauver la mise, désormais. Le jeune homme aux cheveux noirs composa le numéro sur son téléphone cette fois-ci, avant de répéter les mêmes gestes. Cette fois, quelqu'un décrocha rapidement ― mais Kuroo avait à peine ouvert la bouche que la personne raccrocha aussitôt.

« Je rêve, quelle garce. » pesta-t-il de nouveau en lui rendant son portable. Il passa une main dans ses cheveux noirs ébouriffés, jeta un coup d'œil au terrain qu'ils apercevaient au loin et sur lequel une silhouette ― vraisemblablement Daishou ― lui faisait de grands signes, avant de soupirer.

« Qui était-ce ? osa finalement demander Keiji.

Une des sœurs de Bokuto. La seule avec laquelle je ne m'entends pas elle me trouve idiot, tu y crois ? » Keiji jugea préférable de ne pas répondre quoi que ce soit.

« Vous comptez appelez les autres ? » Son interlocuteur secoua la tête négativement.

« Minami est à l'étranger pour le moment. Elle ne nous sera d'aucune utilité. Idem pour leurs parents ils sont en visite chez elle, justement. » L'estomac de Keiji se noua.

« Donc, personne ne peut venir en aide à Bokuto ?

Envoie un message au numéro que je viens d'appeler. Si elle ne l'a pas déjà bloqué, elle le verra peut-être. Mais dans le doute… »

Il retira son t-shirt sa phrase à peine laissée en suspens, à la grande surprise de Keiji qui détourna pudiquement le regard juste après. Kuroo enfila un sweat et un pantalon sans doute moins trempés de sueur que ses précédents vêtements, avant de fourrer le tout dans un sac et de le balancer aux côtés d'un autre.

« Je vais y aller, reprit-il en tirant des clés de voiture de la poche de son jean. Tant pis pour le match.

Daishou t'attend, non ? » L'autre avait recommencé à jouer, mais semblait jeter des regards dans leur direction.

« Tant pis. J'admets ma défaite pour ce stupide pari. » Le petit sourire qui avait naquit sur ses lèvres ne lui échappa pas ― et Keiji ne put s'empêcher d'ajouter :

« De toute façon, si tu voulais vraiment gagner, tu n'aurais pas choisi quelque chose pour lequel il est avantagé, non ? Un attaquant a plus de chances d'être sollicité pour marquer qu'un central, surtout aussi grand et perspicace que toi. »

Cette fois, Kuroo laissa échapper un rire franc, mais ne répliqua rien. Akaashi savait qu'il avait vu suffisamment clair dans son jeu pour le dissuader d'ajouter quoi que ce soit. Mika avait raison quand elle se plaignait, ses deux amis étaient de sacrés numéros. Ils avaient beau passer leur temps à se hurler dessus, ils ne se détestaient pas autant qu'ils ne le prétendaient selon toute attente.

Kuroo l'entraîna sur le parking adjacent au terrain de sport, et lui désigna une voiture cabossée d'une étonnante couleur rouge vif. Sans doute avait-elle été repeinte récemment, la peinture semblait neuve et vive. Malgré tout, elle ne cachait pas les défauts visibles ― certaines tôles étaient plus enfoncées que d'autres et le parechoc semblait tenir grâce à une volonté divine encore non identifiée. La banquette arrière était également couverte d'objets en tous genre, allant d'un ballon de volleyball à une pelle couverte de terre. Pourquoi diable une pelle ? Il n'était pas sûr de vouloir la réponse.

« J'espère que tu as ton permis. » marmonna-t-il en grimpant sur le siège passager ― il faisait confiance à Kuroo, dans une certaine mesure. Les anecdotes de Mika n'étaient pas tombées dans l'oreille d'un sourd.

« Evidemment, protesta son interlocuteur. Je l'ai depuis mes dix-huit ans, et je n'ai jamais perdu un seul point. Pas comme Bo'. » Keiji resta silencieux quelques secondes, le temps que Kuroo mette le contact et s'engage sur la route, avant de demander :

« Vous êtes donc bien amis, toi et Bokuto ? » Kuroo lui jeta un bref regard stupéfait.

« Parce que tu en doutais ?

Personne n'a jamais pu me le confirmer. Atsumu a dit qu'il n'avait jamais entendu parler de lui.

C'est Atsumu aussi, ricana son interlocuteur. La moitié du temps qu'on passe ensemble, il est saoul. Mais peut-être en effet que je ne l'ai jamais mentionné devant lui. Bokuto vit loin, après tout, et c'est toujours moi qui viens le voir. C'est plus simple, vu qu'il est toujours très sollicité avec le volley et la fac. » Il avait cru comprendre en effet que Bokuto était une personne assez occupée ― même s'il n'imaginait pas que c'était à ce point, pour être honnête. « Et vous, comment vous vous connaissez ? » reprit Kuroo en effectuant un virage, les yeux rivés sur la route heureusement. « Je n'aurais jamais imaginé que vous étiez amis.

On s'est… »

Il hésita quelques secondes. On s'est rencontrés en ligne. Les mots n'étaient pas si difficiles à prononcer ou à formuler. Mais il n'était jamais simple de dire qu'on connaissait quelqu'un depuis Internet, Keiji l'avait expérimenté quelques fois. Bokuto était son premier véritable ami né sur une plateforme en ligne, mais pas sa première connaissance. Par le passé, il avait appris de nombreuses fois à ses dépends qu'il ne fait pas bon ménage de venir voir ses parents pour leur montrer le dessin qu'on vient de réaliser avec les conseils de mon ami qui a commenté mon blog !

Internet servait à cela au fond, à mettre en relation les gens. Mais ces relations, ces liens créés, étaient supposés rester superficiels. On n'aimait pas qu'ils deviennent profonds, pas autant que des liens créés réellement. Il fallait qu'ils restent simples, facile à briser, éphémères.

Insignifiants.

« Il a commenté mon blog. » finit-il malgré tout par répondre. Il aimait leur relation pour ce qu'elle était, et il n'avait de toute manière pas de meilleur mensonge à donner.

« Oh ? ricana Kuroo, visiblement peu choqué par cette nouvelle. Ça, c'est inhabituel. Je sais qu'il passe beaucoup trop de temps dessus, mais quand même.

Il est enthousiaste pour beaucoup de choses. » Kuroo ricana de nouveau.

« Ah ça oui. C'est quelqu'un qui encourage tout le monde, pour tout. Tu hésites ? Il se fera un plaisir de te motiver. » Un sourire affectueux remplaça son petit rictus moqueur. « C'est pour ça qu'il est le meilleur ami dont on puisse rêver. »

Il était évident que Kuroo adorait son meilleur ami ― cela se voyait à son expression, et aussi à la façon dont il parlait de lui. Pendant le reste de leur trajet, les deux jeunes hommes échangèrent des anecdotes sur Bokuto. Kuroo en possédait bien évidemment bien plus que lui, car il connaissait le jeune homme depuis plus longtemps ― mais Keiji parvint à le surprendre à son tour avec certaines histoires que Kuroo n'avait pas encore entendues.

C'était assez amusant au fond ― Kuroo était celui qui connaissait Bokuto dans la vraie vie, et Keiji celui qui le connaissait sur Internet. Mais le jeune homme qu'ils connaissaient était le même. Drôle, attentionné, énergique et motivé. Qu'ils se soient connus dans la cour de l'école primaire ou derrière un écran ne changeait rien ― et Keiji appréciait de discuter avec Kuroo, qui se fichait bien de savoir si leur amitié était considérée comme valable ou non par la société et l'acceptait comme elle était.

« Comment tu le considères ? » finit-il malgré tout par demander. Keiji crut que Kuroo insinuait qu'ils n'étaient peut-être que des connaissances vagues à ses yeux, mais l'autre ajouta : « Personnellement, c'est mon meilleur ami depuis toujours et c'est pour ça que j'en parle avec enthousiasme. Et toi ? C'est ton meilleur ami ou… ? »

Il lui décocha une œillade amusée ― Dieu qu'il ressemblait à Mika quand il se comportait ainsi ― et Keiji s'absorba dans le silence. Bokuto était… Sa rencontre. Son ami. Son confident.

Son étoile polaire.

Il avait abouti à ce terme terriblement romantique et cliché après une longue nuit d'insomnie et de réflexion sur leur relation. Il pouvait parler de tout avec Bokuto, y compris de choses qu'il n'aurait dites à personne. Cette distance tangible entre eux, qu'ils pouvaient compter en kilomètres même s'ils ignoraient la localisation précise de l'autre, avait quelque chose qui le poussait à se confier. Dans les moments les plus compliqués pour lui, cela l'avait cruellement aidé.

Keiji avait beaucoup de doutes et de pensées surtout vis-à-vis de ses dessins et des études. Avait-il fait les bons choix ? Saurait-il rendre ses parents fiers de lui une fois son cursus achevé ? Était-il assez doué pour se prétendre artiste ? Tant de pensées l'assaillaient chaque jour. Parfois, il les partageait avec Bokuto.

Et toujours, toujours, Bokuto savait lui remonter le moral. Lui donner des conseils. Lui changer les idées.

Quand il était perdu, Bokuto le guidait. En ne perdant jamais de vue leur conversation, le jeune homme affrontait les journées les plus compliquées, quand il devait parler avenir ou juste rencontrer sa famille éloignée composée de banquiers, de médecins, d'agents comptables.

Parce que Bokuto était toujours là, à l'autre bout du fil ― façon de parler puisqu'ils ne s'étaient jamais appelés, bien sûr, mais c'était ainsi qu'il le ressentait. Il pouvait toujours compter sur lui, et la réciproque était tout aussi vraie.

« Je ne sais pas trop, finit-il par répondre. Essayons déjà de lui venir en aide, non ? »

Les trois heures de route semblaient presque écoulées, Keiji apercevait les panneaux annonçant la capitale ― elles avaient filé à la vitesse de la lumière malgré l'inquiétude qui les rongeait, parce qu'ils avaient pu discuter entre eux et échanger sur leurs souvenirs. D'ailleurs, à la réflexion, Akaashi était presque certain qu'ils n'avaient pas mis trois heures exactement, Kuroo avait dû rouler au-dessus des limitations pour gagner du temps ― mais honnêtement, c'était le cadet de ses soucis.

Son compagnon de route opina, et s'engagea sur les voies remplies de voitures non sans soupirer auparavant devant le monde amassé là. Ils allaient perdre du temps, c'était certain. Pendant leur trajet, à certains moments, Kuroo avait laissé Keiji appeler Bokuto, mais le jeune homme n'avait jamais décroché, il n'avait même pas de tonalité. Maintenant qu'ils touchaient enfin au but, ce constat était encore plus difficile à accepter. Bokuto n'était plus si loin d'eux ― si on oubliait la superficie de la capitale japonaise.

Si Kuroo avait gagné du temps en roulant plus vite, ils perdirent largement cette avance dans les ralentissements dus au nombre trop important de voitures en circulation. Lorsqu'ils s''engagèrent dans l'avenue qui menait apparemment au domicile de Bokuto, plus d'une heure supplémentaire s'était écoulée, et les nerfs des deux jeunes hommes formaient une jolie pelote.

Aucune voiture n'était garée dans l'allée, mais Keiji savait que c'était normal ― celle de Bokuto était en révision, il avait enfin décidé d'aller l'y emmener après avoir calé à plusieurs reprises de façon dangereuse sur la route. La porte d'entrée n'était pas verrouillée, comme le mit en avant Kuroo en l'ouvrant sans ménagement après avoir garé sa voiture de façon peu esthétique dans la rue. L'heure n'était plus à la délicatesse.

Trois heures, c'était extrêmement long, et beaucoup de choses avaient pu se passer. Si jamais Bokuto était gravement blessé, ces trois heures pouvaient lui être fatales mais, comme l'avait si justement souligné Kuroo, la police ne se serait jamais déplacée pour un simple message, surtout dans la capitale ― et s'il avait réellement été en danger de mort, il ne se serait pas contenté d'un simple message à Akaashi et de quelques appels manqués à Kuroo. Il est parfois un peu ridicule, mais pas à ce point, avait ajouté Kuroo. Savoir cela ne les rassurait pas pour autant ― il pouvait se passer bien des choses qui n'exigeaient pas d'appeler la police, mais étaient dangereuses quand même. Et le silence radio du jeune homme n'avait rien de rassurant.

« Bo' ? »

Kuroo l'interpella en criant, son regard balayant toutes les salles de la maison dans laquelle ils venaient d'entrer. Malgré l'urgence de la situation, Keiji se déchaussa dans l'entrée avant d'observer les paires de chaussures abandonnées au même endroit. Une paire de baskets attira son attention ― mal rangée, colorée, il était à peu près certain qu'elle était à Bokuto.

« Eh oh ! Bokuto ! » Kuroo continua de s'époumoner alors que seul le silence lui répondait. Ils montèrent à l'étage, Keiji suivant le jeune homme qui était déjà venu sur les lieux, tout en fouillant chaque pièce avec un manque flagrant de délicatesse. Toujours personne.

« La porte était déverrouillée, fit observer Keiji même si c'était inutile de le mentionner. Il y a forcément quelqu'un…

Peut-être au grenier, soupira Kuroo. C'est la seule explication que je trouve encore en tout cas. » Il lui désigna une échelle échouée sur le sol, juste en dessous d'une trappe. « S'il est seulement coincé là-haut, je l'étrangle de mes propres mains. »

Keiji n'aurait pas vraiment pu lui donner tort ― mais il préférait presque que cela se passe ainsi. Mieux valait que tout ne soit qu'une frayeur stupide, et non un véritable accident dramatique. Kuroo se saisit de l'échelle et la plaça tant bien que mal en face de la trappe pour y grimper. Tandis qu'Akaashi lui donnait un minimum de stabilité, il poussa l'ouverture avant de laisser échapper une exclamation de surprise. Son poids partit en arrière, et Keiji dut mobiliser toute la force qu'il possédait pour que l'échelle ne soit pas entraînée.

« Putain, je te déteste. » soupira finalement le jeune homme aux cheveux noirs en reprenant son équilibre. La tête de Bokuto apparut juste en face de lui.

« Kuroo ? La vache, t'es vraiment venu ! » Deux orbes dorés se posèrent ensuite sur Keiji, resté en bas, et une mine de stupeur s'afficha sur le visage du jeune homme.

« Akaashi ? » Une seule photo lui suffisait pour le reconnaître ― Keiji se sentait presque honoré.

« Bonjour, répondit-il sobrement ― c'était la première chose qui lui passait par la tête.

Qu'est-ce que tu fais ici ?

Et toi, pourquoi t'es surpris de nous voir ? lui renvoya Kuroo. Tu nous envoies des messages inquiétants et puis tu t'étonnes qu'on vienne ? » Bokuto resta silencieux quelques secondes, avant de bouger et de grimacer dans le même mouvement.

« Oh, ça… J'ai fait tomber une pile de cartons sur mon pied. Je crois que je ne peux plus bouger. » Kuroo et Akaashi échangèrent un regard désemparé.

« Pourquoi t'as pas appelé une ambulance, triple idiot ? Nous, on habite à trois heures de route d'ici. » Bokuto fit la moue, avant de répondre en détournant le regard.

« Tu m'imagines, appeler les urgences pour leur dire que je me suis cassé le pied en faisant tomber des albums photos de moi bébé ? »

La remarque était si incongrue que Keiji laissa échapper un rire franc. Kuroo lui adressa une œillade choquée, tandis que Bokuto le dévisageait avant d'esquisser un immense sourire. Il ressemblait à un enfant de huit ans ainsi, mais Akaashi trouvait que ce sourire lui allait terriblement bien. Il semblait rayonner de bonheur à un point qu'il ne savait pas possible.

« Tu as ri ! » La remarque fit se stopper le jeune artiste ― au grand malheur de son interlocuteur. « Non, ne t'arrêtes pas !

Je ne le contrôle pas, ça, fit-il observer.

J'ai quand même réussi ! » Il avait presque oublié ce fichu objectif ridicule. Faire rire Akaashi. C'était celui qu'il s'était fixé auparavant.

« Ne va pas jusque-là juste pour faire rire quelqu'un, soupira Kuroo avec désespoir. Et la prochaine fois, appelle les urgences, même si tu t'es blessé aux toilettes et que tu n'arrives plus à bouger. Je ne suis pas ton ambulancier perso.

Promis. Tu veux bien m'aider, maintenant que t'es là ? »

La scène qui suivit fut loin d'être aisée ― Keiji devait maintenir un minimum l'échelle tandis que Kuroo aidait Bokuto à se redresser et à bouger. Ils finirent par déplacer un matelas dans la chambre d'amis pour que le jeune homme puisse s'y laisser tomber ― son pied, bleu et enflé, était en effet apparemment impossible à bouger. Keiji resta à ses côtés tandis que Kuroo essayait de trouver un moyen de le faire monter dans sa voiture, en pestant joyeusement contre celui qui se disait être son meilleur ami mais qui lui empoisonnait la vie ― tout le monde savait qu'il ne le pensait pas, évidemment.

« Je peux te poser une question ? finit par demander le jeune artiste.

Autant que tu voudras, répondit spontanément son interlocuteur, ce qui le déstabilisa légèrement.

Pourquoi m'envoyer un message à moi ? Je veux dire, que voulais-tu que je fasse ? » Bokuto prit quelques minutes pour réfléchir avant de répondre.

« C'était idiot, mais je voulais juste te parler. Tu sais, pour me changer les idées. Quand j'ai vu que Kuroo ne me répondait pas, je me suis dit « au moins je penserais à autre chose que ma douleur ». J'oublie toujours mes soucis avec toi, Akaashi. » Les joues du susnommé se colorèrent légèrement de rouge.

« Mais tu ne répondais pas ensuite.

Mon portable m'a échappé, admit Bokuto. Il s'est échoué dans un meuble, hors de ma portée. C'est aussi pour ça que je ne pouvais plus appeler les urgences. Au début j'ai pensé que ce serait plus simple d'attendre que ça passe… Et finalement je ne pouvais qu'attendre que Shizuko rentre. » Akaashi soupira légèrement en secouant la tête avec exaspération. D'une certaine façon, cela sonnait comme du Bokuto tout craché. « Mais je ne regrette rien ! Au moins, j'ai pu te rencontrer ! Et j'espère que ce ne sera pas la dernière fois. »

Bokuto lui adressa une fois encore son brillant sourire ― aussi brillant qu'une étoile ― et Keiji lui sourit en retour.

Non, ce ne serait pas la dernière. Il s'en faisait la promesse.

Pour rien au monde, il ne laisserait cette amitié disparaître.

Une fois qu'on trouvait l'étoile polaire, on la suivait jusqu'au bout du chemin.


en fin de compte, je pense que ce texte se suffit à lui-même quand il s'agit d'exprimer ma façon de voir les choses quant aux amitiés virtuelles.
je ne le dirais jamais assez fort : toutes les rencontres sont valides ; que vous ayez rencontré physiquement cette personne ou non, si elle vous fait vous sentir mieux, c'est tout ce qui importe.

bien sûr, je ne peux pas laisser de côté la première règle de nos bien-aimés parents : on ne sait pas qui se cache derrière un écran
mais même si la prudence doit rester de mise, je crois sincèrement aux belles rencontres derrière internet. on y trouve de tout, sur ce web connecté, du bon comme du mauvais.
mais je ne peux que vous souhaiter à tous d'un jour rencontrer de bonnes personnes qui vous aideront.
sur internet ou dans la vraie vie d'ailleurs ! après tout, que vous ayez rencontré votre meilleur.e ami.e en l'insultant, en vous asseyant à sa table à la cantine ou en répondant à un de ses commentaires, quelle importance ?

nous bénéficions d'une multitude de possibilités aujourd'hui pour trouver nos propres étoiles polaires.
les miennes ont de nombreux surnoms, beaucoup, beaucoup de panique en elles (mais qui suis-je pour juger) et une tendance un peu trop prononcée à se dénigrer et à spammer la moindre conversation.

pour autant, ce texte est pour elles et pour toutes les autres personnes qui illuminent ma propre vie, ainsi que pour tous ceux qui se sont un jour posé les mêmes questions qu'Akaashi quant à la légitimité de nos amitiés virtuelles.