dernier jour !
les thèmes de ce jour étaient free day et recapture day: le principe étant de reprendre un prompt de la week de 2020 ou tout simplement d'inventer son texte sans contrainte de thème.

j'ai donc choisi deux prompts pour cette journée : un provenant de la week de 2020 et un autre pour coller encore et toujours à cette liste de thème céleste qui nous a été donnée en premier et qui a nommé chaque partie de cette week :)

j'espère que ce dernier jour vous plaira toujours, et je remercie encore une fois chaleureusement toutes les personnes qui ont lu cette week ! c'était un plaisir de répondre à vos commentaires tous les jours et j'espère que ces dix jours de bokuaka ont occupé votre été :')

peut-être que je la referais l'année prochaine, qui sait ? :)


CONSTELLATION :: ROYALTY AU!


Cours, Keiji.

Les mots de son père résonnaient encore dans l'esprit de Keiji alors qu'il fendait les broussailles. Les branches des buissons mal coupés blessaient ses bras nus et abîmaient le pantalon que les serviteurs lui avaient sorti le matin-même ― il avait dix-sept ans, et pourtant ils continuaient de lui choisir chaque matin ses vêtements en fonction de l'activité de la journée. Ce matin-là, tous lui avaient dit Vous vous tiendrez aux côtés de Sa Majesté aujourd'hui. Il vous faut porter de beaux vêtements pour être remarqué.

Remarqué, il l'avait été. La cérémonie d'hommage à sa mère avait à peine débuté que des émeutiers s'étaient emparés de la salle de réception, surgissant de tant de côtés différents que la garde royale avait été submergée en moins de quelques minutes. Envolés, tous les espoirs d'un hommage paisible, un an jour pour jour après le décès de sa mère, ancienne reine. Toute la famille royale et ses proches avaient été pris dans une immense tempête de feu et de coups, alors que les révolutionnaires qui avaient juré de prendre leur tête les avaient encerclés.

Keiji avait à peine eu le temps de saisir la situation dans son ensemble que déjà son père le poussait en direction d'une porte dérobée, lui murmurant de fuir le plus loin possible. Le prince avait voulu protester ― il ne voulait pas laisser son père aux mains de ces hommes sans foi ni loi qui n'avaient que pour seul objectif de tuer. Mais il savait aussi que se faire prendre tous les deux ne changerait rien à la situation ― si ce n'était l'aggraver car, ainsi, les révolutionnaires pourraient définitivement éteindre leur lignée royale vieille de près de quatre cents ans.

Le prince aux cheveux noirs ignorait complètement pour quelles raisons ces hommes et ces femmes avaient choisi la voie de la violence. Il savait que la colère montait depuis des mois dans les provinces les plus éloignées du royaume, là où la garde était moins présente et les mercenaires des autres pays en guerre très nombreux. Des morts, des enlèvement, des viols, il y en avait tous les jours dans ces endroits reculés, sans que personne ne lève le petit doigt. Pas assez de soldats, disaient les capitaines de la garde, pas assez de moyens, disait l'intendant. Keiji trouvait cela injuste, oui, mais n'avait pas son mot à dire dans ce genre de décision. Il n'était encore que le jeune prince, futur régent, mais pas encore en action. Son père lui avait maintes et maintes fois dit que tout s'arrangerait une fois qu'il aurait payé sa dette au royaume Ailé, leur voisin et allié.

Mais il semblait que la patience des citoyens avait atteint ses limites bien avant que cette dette ne soit remboursée.

Les larmes montaient aux yeux de Keiji quand il songeait au sort de son père et de ses domestiques ― qui étaient tout autant ses amis que ses serviteurs ― restés en arrière. Seraient-ils tous tués de sang-froid par ces Hommes en colère ? De la merci leur serait-elle montrée s'ils se rendaient sans faire d'histoire ? Le prince savait que le sort de son père ne serait sans doute pas évité, mais celui de tous les autres…

Il continua de courir, sans réellement réfléchir à la direction qu'il prenait. Il ne savait pas où aller de toute manière, réalisa-t-il le cœur lourd. Toute sa vie s'était toujours résumée au château qui brûlait désormais derrière lui. Quand il sortait, ce n'était que l'affaire de quelques jours, pour se rendre chez d'autres seigneurs du royaume de Tokyo. Pouvait-il rejoindre l'un d'eux sans prendre trop de risques ? Mais étaient-ils seulement sains et saufs, eux aussi ? Il ignorait l'état exact de sa nation il se faufilait depuis le début de sa fuite dans les bois qui bordaient leur château à l'arrière, loin des rues de la capitale et de la haine qui y flambait. Il savait que le domaine du comte Kuroo n'était pas très loin du sien, mais à vitesse de calèche. A pieds, alors que les rues étaient sans doute impraticables pour lui, il ignorait s'il parviendrait à l'atteindre.

Et puis, le comte Kuroo était un des plus proches conseillers du roi, et cela se savait. Les révolutionnaires le prendraient aussi pour cible, et c'était peut-être déjà le cas. Et s'il arrivait trop tard et se jetait simplement dans les bras des émeutiers ? Cela reviendrait à rendre le sacrifice de son père vain…

Chaque mètre franchi éloignait Keiji d'une mort certaine, mais le rapprochait également de choix qu'il ne se sentait pas prêt à prendre. Où aller ? A qui se fier ? Le prince dressa une liste mentale de tous les seigneurs proches de son père. Lesquels pouvait-il atteindre et croire avec tout son cœur ?

Alors qu'il sentait le désespoir l'envahir petit à petit, il déboucha sur une route cachée au milieu de la forêt et se figea en plein milieu. Son regard passa à droite et à gauche, guettant le bruit potentiel d'une foule ou d'une calèche qui s'approcheraient. Une fois qu'il fut certain que personne ne venait dans sa direction, il repartit de l'autre côté, marquant malgré tout une courte pause pour chercher un indicateur de l'endroit où il se trouvait.

En théorie, il devait se trouver encore sur le domaine royal, non loin de la lisière où étaient installés les bûcherons. Son cœur rata un battement à ce constat ― qui disait bûcheron disait aussi Bokuto…

Comme s'il l'avait invoqué par cette simple pensée, Keiji vit soudainement son ami apparaître au coin d'un arbre et lui faire de grands signes de main.

« Keiji ! » Le jeune fils de bûcheron vint dans sa direction, un grand sourire figé sur les lèvres. Le jeune prince n'était cependant pas complètement dupe et son ami mentait très mal, aussi devina-t-il aisément que le jeune homme était conscient de ce qui se passait à la capitale.

« Bokuto. Je suis soulagé de voir que tu vas bien. »

Kôtarô Bokuto était le fils de l'un des bûcherons établi à l'arrière de leur domaine. Ceux-ci s'occupaient d'approvisionner le château en bois pour les cheminées, en plus d'aider les jardiniers avec leurs propres connaissances sur les arbres et leurs compétences en menuiserie pour certains. Keiji l'avait rencontré bien des années plus tôt, alors qu'il se faufilait dans ces bois à la recherche d'une cachette pour esquiver ses leçons habituelles. Ils étaient rapidement devenus bons amis ― bien évidemment, jamais la noblesse ne pourrait accepter une telle relation entre un futur roi et un simple paysan, aussi rares étaient ceux qui le savaient, mais ils étaient amis, ils le clamaient haut et fort. Et puis, étonnamment, c'était Bokuto qui l'appelait par son prénom ― à sa demande ― et lui qui utilisait son nom de famille. S'il n'y avait pas eu leurs apparences et leurs façons de parler, on aurait pu croire leurs rôles inversés.

« Mon père m'a dit d'éviter d'aller en ville, soupira Bokuto. Il dit que… C'est le chaos. » Cela n'étonnait pas le prince, qui secoua la tête avec consternation en baissant les yeux.

« Les émeutiers ont pris le palais, et les gardes sont trop peu nombreux… »

Sa voix se brisa sur ces derniers mots, alors qu'un trop-plein d'émotions le submergeait. La situation lui apparaissait si désespérée, peu importe sous quel angle il la considérait… Même s'il y survivait, que pourrait-il faire, seul ? Son unique espoir résidait en les autres seigneurs du royaume, dont il espérait pouvoir récupérer la loyauté et les soutiens humains. Il lui fallait rassembler autour de lui le plus de moyens possibles, s'il voulait prouver aux révolutionnaires qu'ils n'auraient pas la tête de la famille royale entièrement. Et il lui fallait aussi les apaiser, car cela ne servirait à rien de les réprimer violemment. Il devait attendre, écouter précautionneusement ce qui allait se produire, et bouger les pièces dont il disposait avec réflexion… Mais le futur qui se dressait ainsi devant lui n'avait rien d'attirant, au contraire. Il était incroyablement angoissant.

On lui avait répété toute sa vie qu'il aurait un futur pavé d'or ― mais en fin de compte, le futur qui se dressait devant lui n'était pavé que de peurs et d'angoisses.

« Keiji. » La voix de Bokuto atteignit difficilement ses oreilles, mais il la perçut assez pour relever les yeux et focaliser son attention sur son ami. « Ça va aller. Je te le promets. »

Son ami l'entraîna doucement mais fermement dans la direction de la maison qu'il partageait avec son père. Le prince entendait un vague bruit de bois coupé au loin, plus en amont dans la forêt, et en déduisit que la plupart des bûcherons se trouvaient plus loin, en train de travailler. Bokuto le fit entrer dans la maison après une seconde de réflexion ― il avait balayé les environs du regard, aussi Keiji devina qu'il avait vérifié si quelqu'un les voyait ― et l'invita à s'asseoir.

Ce n'était pas du grand luxe, la cabane faisait la taille de son salon personnel au château, mais Keiji s'y sentit instantanément bien. Une atmosphère chaleureuse en émanait, même si le bois au fond de la cheminée ne brûlait pas. Il y avait à peine la place de vivre pour deux, mais cela semblait bien plus chaleureux que tout ce qu'il avait toujours connu dans sa demeure.

« Tu peux rester ici le temps que les choses s'apaisent. C'est trop dangereux de rejoindre la capitale pour l'instant.

Je ne comptais pas le faire, répondit doucement le prince. Je ne sais pas où aller, admit-il ensuite. Le mieux serait que je rejoigne le comte Kuroo, ou quelqu'un d'autre de la noblesse proche de mon père.

Ils ont quitté leur domaine, l'informa Bokuto. Mon père a croisé la route de son ami majordome qui vivait là-bas, ils ont tout quitté en laissant les domestiques il y a quelques jours. »

La nouvelle fit l'effet d'une claque à Akaashi. Ils étaient partis il y a plusieurs jours déjà ? Avaient-ils senti la révolte arriver ? Dans ce cas, pourquoi ne pas avoir informé le roi ? S'ils étaient venus parler à son père, peut-être serait-il…

Non, il était injuste, se flagella-t-il. Son père n'aurait jamais abandonné volontairement son royaume. Même avec les révolutionnaires à ses portes, il était déterminé à gouverner comme il l'entendait, pour que la majorité de son peuple vive paisiblement. Il ne serait pas parti, même si tous ses conseillers l'avaient supplié. Le compte Kuroo devait le savoir et avait privilégié la survie de ses enfants ― Keiji ne le blâmait pas. Il lui fallait néanmoins trouver un moyen de le contacter et de le rejoindre, et aussi espérer qu'il soit toujours du côté de la royauté et qu'il n'ait pas plié face aux révolutionnaires.

« Je ne sais vraiment pas quoi faire alors, soupira-t-il finalement. Si tous les nobles ont un tant soi peu de bon sens, ils sont partis en entendant que les émeutiers s'étaient attaqués à la capitale. Et ils ne laisseront pas de trace…

Ils chercheront leur prince, affirma Bokuto. Après tout, maintenant… » Il était le seul apte à monter sur le trône, termina Keiji dans son esprit. Il était le fils unique du précédent roi et il n'avait ni cousins, ni oncle ou tante encore en vie. La lignée royale entière reposait sur lui ― quelque chose dont il se serait bien passé.

« S'ils savent que je suis en vie. » soupira-t-il. Il ignorait si les révolutionnaires laisseraient se répandre la rumeur selon laquelle il était encore vivant.

« Je vais me renseigner en ville, lâcha son ami. Moi je ne risque rien, je ne suis qu'un fils de bûcheron. Personne ne soupçonne notre amitié, en plus. Je vais aller me renseigner discrètement.

C'est trop dangereux. Ces gens sont assoiffés de sang, protesta Keiji.

Ne t'en fais pas. Je serais prudent. »

Bokuto lui ébouriffa les cheveux avec un sourire chaleureux, qui envoya des papillons dans le ventre du jeune prince. Comment faisait-il, pour le rassurer ainsi alors que tout allait objectivement mal ? Keiji se sentait presque mieux, alors que rien ne justifiait qu'il se sente ainsi, compte tenu de ce qui l'attendait. Il ne parvenait même pas à se projeter correctement dans l'avenir ― si jamais il était pris, il n'en aurait plus. La perspective de sa mort prochaine l'effrayait, tout comme la pensée que c'était le cas de son père. Une part de lui semblait s'être déjà accoutumée à l'idée qu'il ne le reverrait plus jamais tandis que l'autre tremblait toujours à cette pensée.

Il était complètement perdu, en somme.

« Tu peux rester ici, reprit Bokuto. Mon père est au courant pour ce qui se passe, et il t'abritera aussi. Je ne serais pas long de toute manière.

Merci, répondit finalement le prince en réalisant qu'il était vain d'essayer de convaincre son ami de rester ici. Tu n'as pas à faire tout ça pour moi… »

Bokuto lui ébouriffa de nouveau les cheveux, avant de se redresser pour tourner les talons après avoir enfilé un capuchon sur lui et son visage. Keiji le regarda s'éloigner avec appréhension ― il ignorait la situation en ville, et craignait ce sur quoi son ami de toujours allait tomber. S'il devait revenir blessé, le prince s'en voudrait toute sa vie.

Mais il savait en même temps qu'il avait besoin de ces informations. Il ne pouvait pas rester prostré toute sa vie, à fuir des émeutiers. Il devait savoir comment la situation allait tourner et surtout, surtout, il devait préparer un plan de riposte. Il comprenait la colère de ces hommes et ces femmes, mais refusait de croire que leur violence était la solution. Que comptaient-ils faire ensuite ? Prendre le contrôle du royaume et renverser la tendance, devenir des nobles et renvoyer ceux qui l'étaient autrefois dans une condition paysanne qu'ils n'avaient jamais connue ? Cela ne changerait rien sur le long terme, ils devaient en avoir conscience…

Un royaume avait besoin d'un roi compétent.

Keiji était désireux de l'être.


Comme lui avait assuré Bokuto, son père fut extrêmement compréhensif quant à la présence du prince parmi eux ― bien que vraisemblablement gêné qu'une personne de son rang se trouve dans une si petit cabane. Keiji se moquait bien de l'apparence de cet endroit, il s'y sentait en sécurité et c'était tout ce qui comptait pour lui.

Kôtarô ne revint pas avant que la nuit ne soit bien avancée. Inquiets ― pour ne pas dire mort d'inquiétude dans le cas de Keiji ―, les deux hommes veillèrent jusqu'à son retour. Quand le jeune bûcheron poussa enfin la porte de la cabane, ils se sentirent immédiatement soulagés. Il allait bien, ne portait aucune trace de blessure, et avait beaucoup d'informations à leur communiquer.

« Les émeutiers se sont emparés du château, mais la caserne de la garde royale n'est pas tombée. Une grande partie des généraux se sont retranchés dedans les révolutionnaires veulent les assiéger jusqu'à ce qu'ils se rendent, mais on murmure que la garde prépare une riposte dès qu'ils auront mis en service toutes les armes dont ils disposent.

Et les autres nobles ? s'enquit Keiji. Tu as des informations sur eux ?

Aucun conseiller royal ne se trouve dans la capitale. Apparemment, tous ont déserté en apprenant que les émeutiers se ruaient sur le palais. D'anciens domestiques m'ont dit que beaucoup avaient prévu de se rendre près de la montagne du Dragon, à la frontière avec le royaume Ailé.

C'est une place sûre, approuva son père. La Montagne du Dragon est un endroit hostile pour ceux qui ne le connaissent pas. Les nobles ont l'habitude d'y chasser, pas les paysans. Ils n'oseront pas s'y rendre et même s'ils le font, ils risquent de s'y perdre.

C'est là que je dois aller, donc, souffla Keiji. Je pourrais rester ici et attendre la riposte de la garde royale, mais je ne peux me permettre d'attendre alors que leurs chances de réussite ne sont pas assurées.

La montagne est loin d'ici, et il faut passer par la capitale pour l'atteindre, soupira Bokuto père. Vous prendrez des risques ainsi, mon prince.

Il le faut pourtant.

Il pourrait passer par les souterrains, proposa Bokuto. Je peux le guider dedans. » Son père lui jeta un regard agacé.

« Ce n'est pas un endroit pour…

Je peux aller n'importe où, le coupa Keiji. Ce qui compte, c'est que j'atteigne la montagne. »

Les deux bûcherons échangèrent un regard, puis le plus âgé laissa échapper un soupir désabusé en agitant la main. Il leur donna son assentiment ― tout en leur recommandant une grande prudence. Les souterrains risquaient d'être peuplés par ceux que le chaos ambiant effrayait.

Keiji en avait déjà entendu parler à de nombreuses reprises, de ces souterrains. Ils serpentaient sous la capitale et les gardes s'y rendaient souvent pour chasser les voleurs qui s'y étaient réfugiés. D'ordinaire, ils n'étaient pas habités heureusement ― c'était trop insalubre pour que quiconque y survive. Mais il était vrai que le chaos ambiant risquait d'avoir poussé les plus effrayés des citoyens à se réfugier dedans pour éviter le pire.

Bokuto et Keiji se mirent en route le lendemain matin, après quelques heures de sommeil peu reposantes. Le jeune prince s'était dissimulé sous le capuchon de Bokuto et avait troqué ses vêtements riches contre d'anciens habits de son ami. Il n'avait conservé que son médaillon de prince, offert à sa naissance par la famille de sa mère, qui lui servirait lorsqu'il retrouverait les nobles.

Keiji se sentait plus rassuré avec Bokuto à ses côtés, une fois encore. La présence du jeune homme l'apaisait et lui faisait se dire que, peut-être, tout allait s'arranger. Ce n'était bien sûr qu'une illusion, bien vite rompue par la réalité. La capitale brûlait, ils voyaient la fumée s'élever déjà au loin, et le peuple tout entier pleurait ses défunts, pauvres victimes du chaos.

(Bokuto avait confirmé au prince que le roi était bien mort. Il ne savait pas exactement comment il se sentait. C'était prévisible, il avait pris conscience plus tôt que son père serait sans doute assassiné, mais la tristesse se mélangeait à ces pensées dans son cœur.)

La grande majorité de leur trajet se fit dans un premier temps dans un silence presque religieux. Keiji avait beau ne pas avoir fermé l'œil de la nuit, son cerveau tournait toujours à vive allure pour essayer d'échafauder tous les scénarios possibles. Une part de lui songeait qu'il se créait ainsi beaucoup d'angoisse, mais cela l'apaisait aussi quelque peu de tout planifier. Bien-sûr, il ne pouvait pas non plus tout anticiper, mais il avait une sensation de contrôle quand il procédait ainsi, contrôle qu'il avait pour ainsi dire perdu depuis les événements de la veille.

« Fais attention, Keiji. » Bokuto brisa le silence alors qu'ils entendaient des sons se rapprocher d'eux, réverbérés par la roche creusée des souterrains. Ils y étaient entrés un peu plus tôt ― Keiji n'était pas sûr de combien de temps auparavant, car sans soleil, il avait perdu ses repères ― et n'avaient croisé personne pour le moment.

« Je sais. » répondit-il en devinant que son ami partageait ses craintes : ils arrivaient à proximité d'un endroit peuplé.

Ils étaient sous la capitale précisément, ce qui signifiait qu'ils devaient redoubler de prudence. Le visage de Keiji n'était pas inconnu pour ces gens : même si le prince avait encore eu peu d'apparitions publiques, il était souvent apparu auprès de son père pour les cérémonies. Il rabattit donc sur son visage la capuche prêtée par Bokuto, et retint son souffle alors qu'ils traversaient un petit groupe de travailleurs assis a même le sol dans la pénombre des souterrains.

« Eh vous ! » L'un d'eux les interpella, et Keiji sentit les battements de son cœur s'accélérer alors qu'une certaine panique l'envahissait ― mais Bokuto posa une main rassurante sur la sienne, et répondit :

« On ne veut pas d'ennuis. On ne fait que passer. » Il s'exprima fermement, en regardant dans les yeux toutes les personnes successivement et en se redressant de toute sa hauteur. Cela sembla faire son petit effet, car l'autre battit en retraite rapidement, se rattrapant néanmoins avec une agilité remarquable :

« Je voulais juste vous dire que y a rien par là. Plus on avance vers le cœur d la capitale, plus on entend les bruits de fusils. C'est le chaos là-bas. »

Ses comparses murmurèrent des assentiments, mais les deux jeunes hommes ignorèrent leurs avertissements. C'était peut-être dangereux, mais Keiji avait besoin de continuer. C'était le seul chemin pour atteindre la montagne. À mesure qu'ils avançaient, ils entendirent effectivement de plus en plus de sons étouffés qui témoignaient de la violence qui continuait de faire rage dans les rues de la capitale. Les choses semblaient avoir amèrement dérapé ― l'objectif premier des émeutiers aurait dû être de s'en prendre uniquement à la royauté pour la renverser, pas de s'en prendre à tout le monde sous le prétexte d'une injustice qu'ils avaient subie et qu'il fallait réparer.

À plusieurs reprises, le plafond trembla violemment, comme si des explosions ébranlaient le sol à la surface. Tous ces constats ne faisaient que paralyser encore plus Keiji, qui réalisait l'ampleur de la dévastation qui s'emparait lentement du royaume. À ce rythme, il ne resterait plus grand-chose à sauver. À quoi pensaient donc tous ces émeutiers ? Voulaient-ils tout raser pour repartir de zéro ? Cela devenait risible.

« On dit que la violence appelle la violence, murmura-t-il, mais celle-ci s'est convoquée toute seule.

Les gens ne réaliseront sans doute jamais à quel point vouloir se venger est ridicule, répondit Bokuto. Surtout dans cette situation où on ne peut plus blâmer directement les vrais responsables de la violence. Ceux-ci sont bien à l'abri dans un autre royaume. Les mercenaires n'ont pas d'honneur. »

Keiji opina. Il fallait que leurs voisins mettent fin a la guerre qui les opposait, où une fois encore, tout ne se résoudrait pas. Leur royaume n'était pas seul à avoir besoin de changement. Le jeune prince espérait parvenir à impulser celui-ci, avant qu'il ne soit définitivement trop tard.

« C'est ici, souffla finalement Bokuto en s'arrêtant. Si tu remontes ici, tu seras en plein champ. La capitale sera derrière toi. » Et leurs chemins allaient se séparer, bien sûr. La présence, même silencieuse de Bokuto l'avait beaucoup aidé avancer, et il se sentait un peu perdu à l'idée qu'ils n'allaient plus se voir ensuite. Se reverraient-ils seulement ? Keiji comptait bien revenir, le plus tôt possible, mais cela dépendrait de sa survie dehors, alors que la royauté et la noblesse étaient traquées. Et Bokuto, lui, allait rester en plein dans ce chaos.

« Prends soin de toi, murmura-t-il finalement. J'espère que personne ne se souviendra nous avoir vus jouer enfants, à l'abri des regards. » Certains hommes de passage les surprenaient parfois après tout, et cela serait d'autant plus difficile pour le bûcheron de s'en sortir, s'il était associé à lui.

« Toi, fais attention. Moi je m'en sortirais. Ils n'en veulent pas aux gens comme moi. » Keiji secoua la tête négativement.

« Je ne sais plus à qui ils en veulent réellement. » Son ami eut un sourire triste.

« Pas à toi. Personne ne peut t'en vouloir réellement. Si ces gens te connaissaient réellement, ils sauraient que tu n'as rien à voir avec les mercenaires qui s'en sont pris à eux.

Personne ne connaît réellement un roi, souffla-t-il en citant son père.

Moi, si. Pas vrai ? »

Bokuto esquissa un de ses grands sourires d'enfant en prononçant ces mots, et Keiji ne sut que répondre. C'était vrai. Bokuto était sans doute la personne sur terre qui le connaissait le mieux, et resonger cela le plongeait dans une grande tristesse. Il aurait voulu que le fils de bûcheron soit a ses côtés dans cette aventure ― si on pouvait l'appeler ainsi. Il aurait voulu pouvoir compter sur la seule personne encore à ses côtés qui connaissait réellement Keiji Akaashi, et non le prince Keiji, premier du nom.

Mais cela n'était pas possible ― Bokuto devait aider son père, et Keiji avait des tâches à accomplir qui ne concernaient pas un simple bûcheron. Leurs chemins devaient se séparer ― et Keiji priait pour que cela ne soit que de courte durée et qu'ils se recroisent bien vite.

« On se reverra, souffla Bokuto comme s'il avait lu dans ses pensées. Et tout redeviendra comme avant.

N'oublie pas que je dois te nommer chef des bûcherons. » C'était une vielle promesse ― ils avaient dix ans à l'époque.,

« Toi, n'oublie pas. » Les yeux de Bokuto brillèrent légèrement. « Reviens prendre la place qui te revient de droit, Keiji. Je sais que tu feras un excellent roi. Et je t'attendrais.

Tu penseras à moi en égrenant les constellations, comme les soirs de mon anniversaire.

Bien sûr. Je me souviens de toutes celles que tu m'as apprises. »

Keiji sourit à son tour ― il l'espérait. Il se rapprocha soudainement de Bokuto pour lui déposer un baiser sur la joue, dans une pulsion ridicule qui le caractérisait, puis tourna les talons et s'en alla ― il n'était pas doué pour les adieux. De toute manière, ce n'en était pas.

« On se reverra. » répéta-t-il et ses lots résonnèrent contre la roche.

(Et, oui, ils se reverraient.)