La nuit était tombée sur Imladris. Le soleil avait cédé sa place à une lune éclatante tel un joyau de cristal et les nuages avaient été remplacés par des étoiles de feu. L'obscurité avait envahi les couloirs et la lumière argentée au-dehors projetait des ombres sur les murs blancs de la cité.
La bibliothèque était, elle-aussi, plongée dans la noirceur de la nuit. Les reliures des ouvrages brillaient sous les rayons obliques de l'astre d'argent.
C'est dans ce silence total qu'une grande ombre s'avança dans l'immense pièce. Son pas d'elfe, très léger, ne provoquait qu'un faible bruissement sur le sol. Les oreilles aux aguets, guettant le moindre bruit suspect, vêtu d'une simple tunique de lin et d'un pantalon de toile, l'ainé du Seigneur Elrond grimpa au second étage de la bibliothèque.
Le Prince Elladan était le premier fils du Seigneur Elrond, né quelques minutes avant son frère jumeau le Prince Elrohir. Curieux et toujours plus avide de connaissances, il se rendait souvent dans la bibliothèque la nuit pour consulter de nouveaux livres que son père ne souhaitait pas qu'il lise. Du haut de ses mille huit cent un ans il n'avait pas encore eu le temps de tous les feuilleter, d'autres occupations remplissant ses journées.
Arrivé au deuxième étage, il s'avança vers la section interdite. Le livre qu'il cherchait était au début des rayonnages. Il le prit et l'ouvrit alors même qu'il était toujours dans la bibliothèque. Son frère jumeau dormait dans leur chambre et faire le chemin du retour en possession d'un livre d'incantation interdit était risqué et loin de lui l'envie de tenter Vairë, la tisseuse du destin. Être le fils du Seigneur Elrond n'atténuerait pas sa sanction si son opération venait à être découverte, bien au contraire.
Il s'apprêtait à descendre s'assoir à une table pour feuilleter son livre lorsqu'une respiration régulière lui parvint. Le Prince Elladan se tendit et écouta, le moindre sens aux aguets, craignant d'être épié et découvert. Cependant il comprit rapidement que ce souffle était celui d'une personne endormie. Il provenait d'un peu plus loin dans la bibliothèque.
Fortement intrigué, il s'avança sur le balcon de l'étage. Il sursauta presque quand il découvrit une personne cachée entre deux pans de bibliothèque sous la petite fenêtre de la section interdite. Il ne s'attendait pas à trouver la personne à cet endroit.
Une femme se tenait accroupie par terre et dormait sur un livre, les genoux ramenés près de son corps. Sa curiosité piquée au vif, le prince se pencha silencieusement vers elle pour mieux la voir et découvrir quelle Elfe pouvait bien s'endormir ainsi dans la bibliothèque.
Dans l'obscurité seul son visage était éclairé par la lumière de la lune. Les rayons rendaient sa peau plus blanche que la neige de Caradhras et elle semblait être la fille de la lune elle-même. Ses traits étaient détendus et fins. Sous cet éclairage, la jeune femme lui apparaissait irréelle telle une apparition des Valar. Son regard fut attiré sur le côté de son visage et il avisa avec surprise une petite oreille ronde.
Elladan recula. Une Humaine. Il n'avait jamais vu d'Humaine. Les seuls Hommes qui étaient passés à Fondcombe étaient des représentants politiques et ils n'avaient été que des hommes.
La lumière se fit instantanément dans son esprit. Cette jeune femme était forcément celle dont son père avait fait mention au dîner en discutant avec Glorfindel. Le Prince avait écouté d'une oreille discrète, sans faire aucun commentaire, sachant que son père détestait que l'on commente ses discussions privées. Glorfindel était sûr qu'elle serait repartie avant la nuit et qu'elle aurait sûrement subtilisé certaines choses, ce qui n'était apparemment pas le cas.
Elladan hésita entre la laisser tranquillement dormir là ou aller prévenir ses parents et les amener ici. La première proposition ne satisferait pas sa curiosité et s'il négociait bien, il pourrait peut-être lui obtenir une chambre dans l'aile des invités et la raccompagner là-bas. Il pourrait alors lui poser toutes les questions qui lui traverseraient l'esprit et elle pourrait dormir dans un lit au lieu d'être coincée ainsi entre deux pans de bibliothèque. S'il la laissait là, elle serait forcément découverte par quelqu'un et accusée à tort de quelque chose. Mieux valait qu'il prenne la situation en main.
Il partit en courant le plus silencieusement possible dans les couloirs d'Imladris. Lorsqu'Elladan entra enfin dans la chambre de ses parents, il n'hésita pas à élever un peu la voix :
—Ada ! Emme !
Ses parents se réveillèrent en sursaut :
—Elladan ? S'exclama son père, Que signifie...
—Ada, l'Humaine dont vous parliez au dîner avec Glorfindel est dans la bibliothèque. Je l'y ai trouvé endormie sur un livre.
—Elladan, j'espère que ce n'est pas encore une des farces ridicules et immatures que ton frère et toi pouvez inventer, rétorqua son père agacé d'être réveillé aussi brutalement.
—Non, Ada, je vous assure que c'est elle. Ses oreilles sont toutes petites et toutes rondes, ajouta-il amusé en y repensant. Aucun doute n'est possible.
De si petites oreilles ! Comment les humains pouvaient-ils bien entendre ? Cela l'intriguait toujours autant même s'il en avait déjà vu sur des hommes :
—Et cela fait des années que nous n'avons rien fait de tel, se défendit-il des reproches de son père.
—Tu as encore écouté les conversations de ton père, Elladan, lui reprocha sa mère, la Dame Celebrian. Combien de fois devrons-nous te rappeler que ton père ne garde pas une information sous silence sans raison ?
Cette dernière était déjà debout et sortait de la pièce gracieusement dans sa robe blanche. Elle sentait que son fils ne leur mentait pas. Son fils avait des défauts mais mentir n'en faisait pas parti :
—Ce n'est pas ma faute si Glorfindel parle si fort, Emme.
Sa mère était une des Elfes les plus sages de la cité. Fille de Galadriel, Dame du royaume de Lothlórien, elle était d'une beauté presque irréelle tout comme sa mère. Elle était également une personne extrêmement douce mais qui se pouvait tout aussi être têtue et ferme. Cependant jamais le prince ne l'avait vue en colère. Ce dernier aimait passionnément sa mère et cela ne le dérangeait pas qu'elle le reprenne ainsi comme un petit enfant :
—Parle moins fort par les Valar ! Tu vas réveiller Arwen et Elrohir ainsi que tout Imladris, s'écria son père exaspéré.
Par chance ses parents le suivirent. Le prince comptait sur la gentillesse et la diplomatie de sa mère pour tempérer son père. Alors qu'ils marchaient dans le couloir où se trouvait sa chambre, une porte s'ouvrit et la tête de son frère Elrohir, encore un peu endormi, passa le seuil :
—Que se passe-t-il donc Elladan ? Aurais-tu, une fois encore, brisé une interdiction comme tu en as le talent ? Demanda-t-il moqueur.
—Non. Mais aurais-je dérangé le royal sommeil du Prince Elrohir ? Répondit-il sur le même ton.
Elrohir allait rajouter quelque chose mais leur père se retourna et leur jeta un regard qui signifiait littéralement : « un mot de plus et vous ne saurez plus rien de cette affaire et je vous cloître dans votre chambre pour une semaine ».
Les deux frères se turent immédiatement et Elrohir alla se placer derrière avec son frère pour discuter à voix basse :
—Alors ? Qu'as-tu fait pour qu'Ada soit aussi agacé et sérieux ? Te serais-tu décidé à me remplacer moi et mes facéties ? Il va te falloir du travail pour arriver à mon niveau mon frère.
Les deux frères étaient très complices et avaient fait les quatre-cents coups ensemble durant de nombreuses décennies, rendant fous leurs précepteurs et leurs parents, Elrohir ayant toujours les pires idées, poussant son frère plus réfléchi dans ses bêtises. Mais cela faisait longtemps que tous deux s'étaient assagis pour laisser la place à des hommes, prêts à accéder à la régence de la cité :
—Je cherchais un livre dans la section interdite. Tu ne devineras jamais ce que j'y ai trouvée à la place...
—Non, mais tu vas me le dire, répliqua son frère de plus en plus intrigué.
—Il y avait une Humaine, dormant au milieu de l'espace que forme les deux pans de bibliothèque quand elle se sépare pour laisser la place à la fenêtre, tu sais à droite ?
Elrohir acquiesça et incita son frère à continuer d'un regard appuyé :
—Elle lisait... l'Histoire de la Terre du Milieu... Je crois... l'obscurité me le masquait en partie.
—Comment est-elle ? Demanda son frère lui aussi intéressé de voir une Humaine.
—Sa peau est blanche et son visage est fin. Ses oreilles sont minuscules et toutes rondes comme les hommes de sa race en somme.
—Quel âge a-t-elle ?
Elladan haussa les épaules en signe d'ignorance :
—Je n'en sais rien. Je dirais environ dix-huit printemps mais elle pourrait être plus âgée.
Ils arrivèrent bientôt à la grande bibliothèque. Leur père alluma les lampes de la salle d'un mouvement de la main. Il n'y avait personne. Les deux parents regardèrent leur fils, interrogatifs :
— Elle est dans la section interdite, répondit-il à leur question muette.
Ses parents se regardèrent :
—Comment peux-tu l'avoir vue si elle se trouve dans la section interdite ?
Le ton de son père était froid, cassant :
—Je voulais lire. Mais je n'ai rien pris, je le jure sur les Valar ! Je n'en ai pas eu le temps...
—Nous en reparlerons plus tard jeune Elfe, cingla son père, profondément exaspéré d'avoir à gérer ainsi son fils.
Ce dernier reçut également un regard désapprobateur de sa mère. Elrohir regarda son frère l'interrogeant du regard :
—Incantations supérieures, lui souffla ce dernier.
Ils montèrent à l'étage et Elladan leur indiqua l'endroit. L'Humaine y dormait toujours paisiblement. Sa mère, plus douce que son mari, s'approcha et secoua l'épaule de la jeune fille. Cette dernière sursauta brusquement cherchant des repères. En les apercevant tous, elle eut un mouvement de recul dû à la peur et elle se cogna contre le mur derrière elle. Ses yeux allaient partout, cherchant des indices sur l'identité des personnes devant elle. Sa mère lui sourit pour la rassurer :
—Du calme, nous ne vous voulons aucun mal jeune fille.
