L'esprit d'Helwa était plongé dans un sommeil perturbé, où des Elfes la prenaient en chasse dans la forêt. Elle trébuchait, tombait au sol et ces derniers en profitaient pour lui embrouiller l'esprit et lui faire perdre la mémoire. Helwa se retrouvait seule, errant dans les bois à la recherche d'une chose dont elle n'avait aucun souvenir. Une angoisse permanente l'étreignait.

Soudain elle sentit une main sur son épaule la secouer doucement. Elle se retourna vivement mais ne vit personne. Pourtant les secousses étaient toujours là. Helwa sortit de son rêve angoissé et prit lentement conscience que quelqu'un lui secouait réellement l'épaule doucement.

La jeune fille eut un instant de flottement où rien de ce qu'elle avait accompli la veille ne fut rappelé à sa conscience. Elle ne ressentait que sa fatigue et l'angoisse de son rêve dont elle n'avait pas encore totalement émergé.

Lorsque le souvenir de la cité elfique, de la bibliothèque et de sa cachette lui revint, elle leva les yeux et découvrit le visage d'une magnifique femme elfe penchée sur elle. Ces cheveux clairs scintillaient sous la lumière de la lune et Helwa crut à l'apparition d'une Vala tant sa beauté semblait irréelle.

La jeune fille se rencogna plus profondément contre le mur par instinct, terrifiée d'avoir été découverte. Elle le fut plus encore en réalisant que plusieurs autres personnes se tenaient en retrait derrière la femme. Cette dernière lui sourit gentiment et tenta de la rassurer :

—Du calme. Nous ne vous voulons aucun mal jeune fille.

Sa voix était aussi douce que son visage. La regarder était très apaisant et Helwa se détendit légèrement même si elle se sentait comme un animal aculé par les chasseurs, ce qui n'était pas une position très rassurante.

Elle se releva malgré tout dans son recoin. Rester recroquevillée sur elle-même ne l'aidait pas à se sentir en confiance. Enfin sur ses deux pieds, la jeune fille était légèrement plus grande que la femme Elfe qui en sembla un instant surprise. Helwa avait toujours été très grande mais depuis deux ans, elle avait grandi d'un seul coup dépassant toutes les autres femmes du haut de son mètre quatre-vingt. Elle était une grande liane, haute et fine. Elle avait toujours été considérée comme très grande dans son village, d'une taille anormale car les femmes ne dépassaient pas souvent les un mètre soixante-cinq. Mais il lui apparaissait qu'ici les femmes semblaient être plus grandes. Celle qui lui faisait face n'était plus petite qu'elle que de peu.

La femme Elfe l'invita d'un geste à sortir de son coin, ce qu'Helwa fit, de la réserve dans ses gestes et tous ses sens aux aguets. Sortie de l'obscur recoin, elle put mieux dévisager les personnes devant elle.

Un Elfe brun au visage froid et sérieux qui semblait ne pas avoir d'âge se tenait à ses côtés. Un diadème d'argent seinait son front. Helwa supposa qu'il devait être une personne importante et fut plus angoissée encore si cela était possible.

Plus loin sur le côté, deux jeunes Elfes d'environ vingt-cinq ans, grands et avec les mêmes longs cheveux bruns que le premier Elfe se tenaient côte-à-côte. Le regard d'Helwa alla de l'un à l'autre sans comprendre. Ils se ressemblaient comme deux gouttes d'eau ! Aucune différence n'était notable mise à part pour leur coiffure. L'un avait deux tresses collées sur ses côtés et l'autre les avait complètement lâchés. Elle recula d'un pas, effrayée, pensant être prise d'une hallucination. Est-ce que ces Elfes utilisaient leurs pouvoirs sur elle ?

La femme Elfe nota son trouble et expliqua, toujours sur le même ton doux :

—Ils sont jumeaux, fit-elle en désignant ses deux fils qui la dévisageaient eux aussi avec un intérêt non feint. En avez-vous déjà rencontré ?

Helwa fit non de la tête, gênée par tous ces regards sur elle. Elle fut également surprise d'être vouvoyé. Elle savait que c'était une marque de respect et cette magnifique femme l'utilisait alors qu'elle n'était qu'une paysanne :

—Ce sont deux enfants nés en même temps et qui se ressemblent énormément, expliqua-t-elle.

Helwa acquiesça, rassurée de ne pas être sous l'emprise d'un sortilège mais continua à les dévisager avec étonnement :

—Qui êtes-vous ? Demanda-t-elle méfiante et apeurée même si elle tentait de n'en rien laisser paraître.

Helwa se mordit la lèvre. Ce n'était sûrement pas à elle de poser les questions mais si elle devait être punie pour son intrusion ici autant abréger la discussion rapidement. La femme lui répondit, toujours de cette voix rassurante :

—Je me nomme Celebrian et voici mon mari Elrond, le seigneur de cette cité.

Elle désigna l'Elfe au visage sérieux et sans âge :

—Nous sommes ici car notre fils Elladan...

Elle désigna cette fois-ci un des deux jumeaux, celui avec les cheveux tressés :

—Nous a averti que tu te trouvais dans la bibliothèque. Et vous comment vous appelez vous ?

La jeune fille hésita un instant à révéler son identité :

—Helwa Isil mais c'est souvent Helwa.

Elle les vit tous se regarder avec étonnement puis la femme, Celebrian, revint à elle :

—Vous semblez jeune Helwa Isil. Quel âge avez-vous ?

—J'ai dix-sept ans, répondit la jeune fille en relevant le menton.

Elle n'était pas une fillette, par Manwë ! Quand les adultes la considéreraient-ils comme leur égale ? Elle était plus mature et réfléchie que la plupart des personnes de son village.

Helwa vit du coin de l'œil que sa petite réaction de fierté n'était pas passée inaperçue car un sourire en coin discret s'était dessiné sur les lèvres du dénommé Elladan. Sous son regard insistant et perçant, Helwa sentit ses joues lui chauffer et elle évita son regard. Elle le sentait malgré tout l'observer et cela la mit encore plus mal à l'aise. Être le centre de l'attention n'était pas son activité favorite.

La Dame Celebrian hocha la tête puis continua à lui poser des questions :

—Et d'où venez-vous ?

—De Bree.

Helwa se contentait de répondre le moins possible, toujours méfiante. D'ailleurs pourquoi cet interrogatoire ? S'ils voulaient lui effacer la mémoire pourquoi ne pas le faire tout de suite ? La simple pensée de tout oublier fit frissonner Helwa :

—Et vous êtes venue toute seule jusqu'ici ? Comment avez-vous trouvé la cité ?

Une fois encore l'orgueil d'Helwa fut touché. Bien sûr qu'elle était venue seule ! Elle n'avait pas besoin d'une nourrice pour suivre chacun de ses pas. Elle se débrouillait très bien seule depuis des années. Merci bien !

Helwa fixa effrontément les Elfes cette fois-ci :

—Bien sûr que j'suis v'nue seule. Un voyageur m'avait parlé d'une cité elfique près d'la Bruinen et j'voulais la voir de mes propres yeux. Je voulais prouver que les Elfes n'étaient pas juste que des légendes. J'ai trouvé la cité par hasard derrière un rocher. J'ai suivi un passage dans une faille et puis je suis arrivée ici.

La tension qui sous-tendait chaque muscle du corps de la jeune fille lui faisait avaler certaines syllabes. Elle avait retrouvé son accent de paysanne très prononcé et très peu raffiné. Helwa n'y avait jamais fait attention auparavant. Tout le monde parlait ainsi à Bree. Cependant en entendant parler cette Elfe, elle se sentit honteuse. Elle parlait d'une voix calme, dans un vocabulaire soigné, prononçant chaque syllabe distinctement et dans une syntaxe parfaite. Cela inspirait une noblesse certaine :

—Hum... le Col caché, marmonna le Seigneur Elrond.

C'était la première fois qu'Helwa l'entendait parler. Il avait une voix grave et calme, emplie de sagesse comme le laissait supposer son regard. Il était très impressionnant :

—Savez-vous que vous êtes dans cette cité illégalement et que votre présence dans cette section de la bibliothèque pourrait vous attirer beaucoup d'ennuis ? Demanda le Seigneur Elrond d'une voix calme mais sans appel.

Helwa frissonna et recula légèrement, cherchant discrètement du regard un échappatoire. La situation semblait commencer à déraper. La Dame Celebrian posa alors tranquillement une main sur l'épaule de son mari :

—Pourquoi vous trouviez-vous dans la bibliothèque ? Demanda-t-elle, reprenant son rôle d'interrogatrice.

Helwa fronça les sourcils, recherchant le piège :

—Pour lire.

—Appréciez-vous la lecture ? Continua-t-elle.

Elle ne semblait pas étonnée qu'Helwa sache lire. A Bree, les paysans la regardaient toujours avec étonnement et inquiétude comme si savoir lire était dangereux. La connaissance qu'elle tirait de ses lectures l'étaient sûrement. Peut-être qu'ici, lire était une norme ?

—Oui mais c'est ce que j'en apprends qui me plaît, répondit Helwa d'une voix moins assurée.

Le Pince Elladan prit soudainement la parole, sentant le moment opportun pour négocier comme il l'avait prévu plus tôt :

—Mère, Père, je pense que cette jeune femme est fatiguée et qu'elle aimerait se reposer ailleurs que contre un mur. Vous l'interrogerez demain. Elle sera plus à même de répondre à vos questions. Elle n'a rien fait de mal vu qu'elle n'a fait que lire un livre. Vous ne pouvez rien lui reprocher.

Helwa, qui jusque-là s'était bien gardée de croiser le regard de cet Elfe, le fixa avec gratitude. D'une part car sa proposition était de loin bien plus intéressante que de rester ici car elle se sentait épuisée et d'autre part car il l'avait désignée comme une « femme » et non comme une « fille ».

Le Seigneur Elrond avait toujours un visage fermé et il ne laissa paraître ni approbation ni désapprobation à cette proposition. Cependant la dame Celebrian hocha la tête pour acquiescer :

—Elladan, peux-tu la conduire dans une des chambres de l'aile des invités ? Inutile de réveiller un garde pour l'y accompagner. Ton père et moi avons à discuter.

Les deux Elfes hochèrent la tête. Helwa regardait les jumeaux avec une pointe d'amusement. Ils étaient si synchronisés qu'elle trouvait cela drôle. Le Prince Elladan se tourna vers elle et lui tendit la main, s'inclinant légèrement :

—Si vous voulez bien me suivre...

Hésitante et surprise de cette marque de politesse qu'elle n'avait jamais reçue, Helwa resta immobile, ne sachant que faire. Elle avait également peur de toucher un Elfe. Finalement sous le regard bienveillant de ce dernier, elle prit sa main, très gênée qu'un homme même elfe la touche ainsi. Elle fut plus mal à l'aise encore lorsqu'elle réalisa qu'elle trouvait le contact de sa main très agréable :

—Merci, murmura-t-elle.

Peut-être était-ce normal ici qu'un homme prenne la main d'une femme mais chez elle cela était rare et vu comme le signe de l'intérêt du dit homme pour la femme.

Ils s'éloignèrent avec le Prince Elrohir pour seule compagnie. Helwa avait lâché la main du Prince Elladan rapidement et s'était mise en retrait des deux jumeaux. Ils étaient si grands et imposants qu'ils lui masquaient la vue du couloir devant elle. Helwa n'osait pas parler. Elle avait peur de dire quelque chose de travers. Ils étaient des princes et elle ne savait pas comment s'adresser à eux ni même si elle avait ne serait-ce que le droit de leur adresser la parole.

L'un des deux Elfes, le Prince Elladan crut-elle discerner dans l'obscurité, se retourna vers elle :

—Nous vous conduisons dans une chambre pour le reste de la nuit. Notre père demandera sûrement à vous voir demain. Je tiens à vous présenter mes excuses Helwa Isil car c'est moi qui aie prévenu mes parents. J'espère que vous ne m'en tiendrez pas rigueur. Je pensais qu'une chambre serait plus confortable que notre bibliothèque.

Helwa resta muette de surprise. Un prince Elfe qui lui faisait des excuses alors que c'était elle qui était entrée dans leur cité sans autorisation ! Il y avait de quoi être surprise. Elle remarqua qu'il s'appliquait à prononcer son prénom en entier tout comme sa mère et cela la troublait. Elle trouvait son prénom étrange prononcé ainsi. Le respect sans faille dont faisait preuve ces Elfes jusqu'à maintenant la déstabilisait. Elle n'y était pas habituée :

—Vous êtes libre de parler vous savez, continua-t-il, et de nous poser la moindre question que vous pourriez avoir. Nous n'allons rien vous faire, plaisanta-t-il avisant la distance qu'elle avait mise entre elle et eux.

—Désolé prince, répondit-elle d'une petite voix pas très assurée.

Mal à l'aise et encore méfiante, Helwa n'osait se rapprocher plus :

—Par Earëndil ! S'exclama le Prince Elladan, pourquoi donc êtes-vous si méfiante ? Je vous assure sur les Valar que nous n'allons rien vous faire.

Helwa se détendit rapidement. Si le Prince Elladan jurait sur les Valar alors elle pouvait lui faire confiance. Jurer sur les Valar était sacré. Il ne pouvait pas mentir. La jeune fille nota que les Elfes semblaient partager les mêmes croyances qu'elle, à la différence des Hommes de Bree. Elle se rapprocha un peu plus, levant la tête pour fixer le regard de l'Elfe :

—Merci Prince Elladan.

—Juste Elladan, je vous prie, fit-il avec un sourire, nous avons déjà bien assez de la cour de nos parents pour nous appeler par notre titre.

Helwa le fixa avec de grands yeux ronds. Il lui demandait de l'appeler par son prénom ? Mais c'était totalement rabaissant pour lui ! Du regard le prince l'incita à parler et poser des questions. Plus en confiance, Helwa hésita un instant puis se lança :

—Vous... Hum... vous parlez très bien ma langue, Prin... Elladan. Mieux que moi-même je pense, avoua-t-elle encore gênée.

Le prince lui rendit un sourire sincère et joyeux :

—C'est normal. Cela fait partie de notre éducation. En tout nous parlons sept langues couramment.

La jeune fille ouvrit de grands yeux, stupéfaite :

—Sept ... souffla-t-elle, vous devez être de très bons interprètes alors.

—C'est vrai, répondit le Prince Elrohir, notre rôle de prince nous oblige à devoir pouvoir interagir avec des émissaires de tous les peuples.

Le regard d'Helwa passait de l'un à l'autre, émerveillée. Tout cela était tellement différent de sa vie à elle :

—Quelle langue est-ce... parlez-vous ?

Helwa s'était repris pour tenter de calquer sa syntaxe sur celle des Elfes et mieux parler. Elle se sentait déjà gênée de son apparence physique peu flatteuse et sale. Elle ne voulait pas en rajouter et faisait beaucoup d'efforts pour maitriser sa prise de parole :

—Et bien votre langue pour commencer, répondit le Prince Elladan, le sindarin qui est la langue elfique la plus courante...

—Le quenya, renchérit son frère, et le telerin. Ce sont deux autres langues elfiques mais qui ne sont plus beaucoup utilisées à l'oral. Le quenya est très utilisé en littérature cependant.

—Le khuzdul, continua le Prince Elladan, la langue du peuple nain et deux autres dialectes des Hommes de l'Est et du Sud. Mais votre langue prévaut sur ceux-ci la plupart du temps.

—Ah mon cher frère, tu oublies le numénoréen ! Eh bien je crois que nous avons notre compte, finit par conclure le Prince Elrohir en se tournant vers la jeune fille.

Helwa avait observé, très amusée, le jeu verbal auquel s'étaient adonnés les deux frères. Même s'ils étaient des adultes assez impressionnants par leur physique, elle leur aurait donné vingt-cinq ans, peut-être un peu plus. Helwa n'était pas si loin d'eux en termes d'âge. Simplement qu'à leur côté, elle faisait brindille dans le vent, mince comme elle l'était :

—Numénoréen ? Demanda-t-elle curieuse.

Les deux jumeaux s'entreregardèrent :

—Quel Age avez-vous lu dans le livre de la bibliothèque ? Lui demanda le Prince Elladan.

—Heu, le premier mais j'ai regardé des cartes du troisième âge, répondit Helwa étonnée par la question.

—Et bien disons pour simplifier que le numénoréen est la langue du peuple du Gondor et de l'Arnor. Voyez-vous de quels royaumes je parle ?

La jeune fille acquiesça. Elle avait passé du temps à regarder les cartes, plus parlantes que n'importe quel ouvrage. Le Prince Elrohir s'arrêta devant une porte et la salua :

—Je vous dis bonsoir Helwa Isil. Je suis arrivé à destination. Je vous laisse avec mon frère. Cependant vous vous rendrez vite compte qu'il vaut mieux être en ma compagnie que la sienne, renchérit-il avec un clin d'œil facétieux.

—Bonsoir, Prince Elrohir, répondit poliment Helwa.

Le prince Elladan tenta de frapper gentiment son frère à la suite de sa remarque mais le Prince Elrohir ouvrit la porte de sa chambre et la referma vite avant que son frère ne l'atteigne.

Quand il ouvrit la porte, Helwa eu tout le temps de voir à quoi ressemblait leur chambre et elle rougit d'un seul coup. C'était la chambre où elle avait « emprunté » des vêtements. Elle portait les habits du Prince Elladan ou du Prince Elrohir !

Elle avait donc couru jusqu'à l'aile royale. Elle se contrôla pour ne rien montrer de sa gêne et pria pour que dans l'obscurité aucun des deux n'ait reconnu ses affaires ni remarqué sa soudaine rougeur. Car si elle avait déjà des ennuis pour être rentrée ici sans autorisation, cela ne faisait qu'aggraver son cas.

Une fois la porte refermée et le silence revenu dans le couloir, le Prince Elladan se tourna alors vers Helwa et la fixa mi-sérieux mi-amusé :

—Ne l'écoutez pas. Vous vous rendrez vite compte que je suis bien meilleur que lui dans la plupart des domaines.

Helwa ne sut dire si le prince était sérieux dans ses paroles ou s'il ne faisait que s'amuser. La formulation de sa phrase laissait penser qu'il allait la voir ici plus longtemps que cette nuit, ce dont Helwa doutait fortement malgré qu'elle le souhaite plus fort que tout. Pourtant elle ne dit rien :

—Nous avons beau être identiques physiquement nous sommes assez différents en ce qui concerne notre caractère.

Cela, Helwa avait déjà pu s'en rendre compte elle-même. Le Prince Elladan semblait plus mesuré dans ses actes et ses paroles, moins prompte à l'amusement même s'il connaissait apparemment la plaisanterie. Helwa le trouvait également plus... impressionnant. Son regard, surtout, était plus intense. Quand le Prince Elladan la fixait, il lui semblait que ses yeux verts transperçaient son âme jusque dans ses moindres tréfonds et cela la mettait extrêmement mal à l'aise.

Il recommença à marcher et Helwa le suivit dans les couloirs tout juste illuminés par la lune, gardant malgré tout une certaine distance. La jeune fille hésita avant de prendre la parole :

—Etes-vous... toujours en compétition amicale comme cela ? Avec votre frère je veux dire...Demanda-t-elle d'une voix moins assurée qu'elle ne l'aurait voulu.

Une vague lueur de surprise brilla dans les yeux de son compagnon de couloir du fait qu'Helwa ait pris la parole de son plein gré, vite remplacée par un sourire amical :

—Oui. C'est la manière que nous avons de nous prouver notre affection mutuelle. Je dois avouer que cela fait aussi passer le temps parfois. Il n'y a jamais rien de méchant dans nos moqueries, rassurez-vous. J'aime mon frère plus que vous ne pouvez l'imaginer.

—Passer le temps ? Les journées sont-elles si longues ici ? S'enquit Helwa étonnée.

—Elles s'écoulent pareilles aux vôtres, il y en a juste plus car nous sommes immortels.

Helwa écarquilla les yeux. Les voyageurs disaient donc vrai !

—Je pensais que c'était une légende, avoua-t-elle tout bas.

Le prince la regarda comme si Helwa était un véritable objet de curiosité, semblant plutôt amusé :

—Et quelles sont les autres... légendes qui courent sur notre peuple dans votre région ?

Sentant la gentille moquerie, Helwa rougit, honteuse, mais répondit quand même pour ne pas offenser le prince :

—Eh bien, tout d'abord les Elfes en eux-mêmes sont une légende, tout comme les Nains, les Trolls, les Orcs et les Gobelins, énuméra-t-elle, Certains disent qu'un magicien passe souvent à Bree aussi mais je ne l'ai jamais vu. Seuls les voyageurs qui s'arrêtent dans les auberges racontent des récits où vous apparaissez. Pour ma part je tiens à dire que j'ai toujours cru à votre existence.

—Mais pas à notre immortalité, remarqua-t-il.

—Quand vous vivez avec la mort autour de vous c'est difficile d'imaginer que des êtres vivants quel qu'ils soient puissent vivre éternellement... répondit Helwa très sincèrement.

Le prince acquiesça plus sérieux soudainement :

—On dit aussi que vous avez été bénis par Eru Ilúvatar et que vous avez pu rencontrer les Valar...

—Par Earëndil merci ! S'exclama le prince, J'ai cru à l'entente de vos révélations que les Valar étaient également des légendes, tout comme le grand Eru Ilúvatar.

—Mon grand-père m'a appris à les honorer mais presque plus personne ne croit en eux et en Eru Ilúvatar dans mon village et aux alentours. Ils ne croient qu'aux forces maléfiques et voient les sortilèges et les maléfices partout.

Helwa se tut un instant :

—Mais moi j'y crois dur comme fer, murmura-t-elle, malgré tout ce que les autres m'ont toujours dit. Mais c'est parfois difficile d'être seule.

Elle sentait le regard du prince sur elle et n'osa pas lever les yeux, les moqueries des enfants de son âge encore présentes dans son esprit. Helwa se sentit comme une petite fille devant un adulte et cela ne fit que renforcer sa gêne :

—C'est déplorable. Mais je vous assure qu'ils existent bel et bien. Dans un autre temps que je n'ai pas connu, leur magnifique royaume se situait de l'autre côté de la grande mer de l'Ouest. Depuis le grand cataclysme, par la puissance d'Eru, leur royaume a été projeté hors du monde, seulement accessible aux morts et aux vaisseaux de mon peuple, parfois pendant les rêves également mais seulement dans les jardins d'Irmo de Lórien :

—Pour répondre à vos rumeurs, continua-t-il, certains Elfes de mon peuple, les Noldors, ont vécu sur les Terres Immortelles à leurs côtés. Certains sont restés, d'autres sont partis pour cette terre à l'est qui est maintenant la Terre du Milieu.

Helwa n'osait pas poser sa dernière question car elle s'inquiétait de la réaction du prince. Pourtant elle se lança d'une petite voix après avoir pris une grande inspiration :

—On dit aussi que vous avez des... pouvoirs et que vous... embrouillez l'esprit de tous ceux qui s'approchent de vo...

La fin de sa phrase mourut sur ces lèvres quand Helwa entendit le prince rire doucement. Elle leva des yeux surpris vers lui :

—Certains de nous sont doués de pouvoirs c'est vrai, répondit-il, comme la clairvoyance ou le don de guérison comme mon père, mais jamais nous n'embrouillons les esprits ! Je crois que je comprends mieux votre méfiance de tout à l'heure. Vous aviez peur de cela n'est-ce pas ?

Helwa hocha la tête, mortifiée par la honte.

Tu es stupide ! Tu es ridicule ! Une honte !

—Nous ne faisons de mal à personne à moins d'y être forcé, rassurez-vous, lui dit-il d'une voix très douce comme pour rassurer un animal aux abois.

Quand ils passèrent devant une grande fenêtre et que la lune les éclaira, Helwa fit en sorte de sa cacher à la vue du prince. Elle avait déjà suffisamment honte, elle ne voulait pas en rajouter. S'il voyait ses vêtements sales et son visage... Il était sale lui aussi, tout comme ses mains, avec de la terre sous les ongles.

Helwa ne s'était jamais souciée de son apparence. Pourquoi l'aurait-elle fait ? Ils étaient environ tous dans le même état dans son village. Mais désormais en présence de la propreté et de la noblesse que cet Elfe, que tous les Elfes dégageaient, Helwa aurait voulu disparaitre six pieds sous terre.

Il lui fallut un petit moment pour se remettre à poser des questions et surmonter sa gêne. Le prince lui ne semblait pas s'en inquiéter et marchait silencieusement, en regardant le couloir, attendant que sa jeune hôtesse prenne la parole pour répondre à ses éventuelles questions :

—Mais... Hum... si vous êtes immortels...quel âge avez-vous, vous et votre frère ?

Dès que la jeune femme prit la parole, elle vit un sourire apparaitre sur le visage du prince. Apprécierait-il sa compagnie ?

Qui apprécierait ta compagnie ? Tu es juste inintéressante ! C'est un prince. Comment pourrait-il apprécier une paysanne dans ton genre ?

Le Prince Elladan leva les yeux et fit mine de compter sur ses doigts et de réfléchir :

—Et bien nous avons mille huit cent un ans, répondit-il avec un grand sourire.

Helwa écarquilla les yeux, ce qui amusa grandement l'elfe, ravi de son petit effet. La jeune fille n'en revenait pas. Il faisait si jeune et... et... comment cela était-il possible ? Par quel miracle ? Mille huit cent un ans !

—Mais... Mais... vous avez l'air d'avoir juste la vingtaine ! C'est vraiment incroyable...

—C'est normal. Les Elfes atteignent leur corps d'adulte à cinquante ou cent ans pour les plus lents. Puis nous ne bougeons plus ou très peu comme mon père.

—Mais alors quel âge a votre père ?

—Hum je ne sais plus exactement... cinq mille cinq cent vingt-neuf... Ah non trente ! puisque nous sommes en l'an mille neuf cent trente un du troisième âge.

Cette fois, Helwa sentit sa tête lui tourner quelque peu. Cinq mille cinq cent trente ans ! Mais dans quel monde était-elle tombée ?

Elladan s'amusa un peu de sa déconfiture et le lui fit remarquer :

—Si vous pensez que c'est beaucoup, sachez que même si nous « mourrons » sur cette terre, nous ressusciterons sur les Terres Immortelles à Valinor pour y vivre éternellement. Nous attendons seulement un certain temps dans les cavernes de Mandos.

—Alors vous ne mourrez jamais ? Vous revenez toujours ? Et vous vivez aux côtés des Valar ?

—C'est exact.

Helwa réfléchit un instant pour bien formuler sa pensée sans risque d'offenser le prince :

—Je trouve ça un peu injuste que vous puissiez vivre si longtemps et que les Hommes et même les autres races soient vouées à mourir un jour.

—Vous me trouverez peut-être condescendant...

Helwa fronça les sourcils à ce mot qu'elle n'avait jamais entendu mais ne dit rien et le laissa continuer :

—Mais c'est le lot des Hommes de mourir un jour. Eru Ilúvatar vous a créés ainsi. Vous mourrez mais vous vous développez également plus vite. Votre soif de vivre et de produire quelque chose est très forte. Autrefois les Numénoréens, des Hommes bénis par les Valar d'une très longue vie de plusieurs siècles, ont voulu se rebeller contre les Valar, pour les mêmes raisons que vous venez d'énoncer et ils le payèrent cher. Leur lignée puissante déclina et fut presque anéantie lorsque Manwë déchaina sa colère contre eux. Ainsi le royaume le plus puissant de la race des Hommes fut réduit à néant... On ne peut aller contre la volonté d'Eru Ilúvatar. Mais je comprends votre point de vue.

Helwa ne dit rien et médita ses paroles :

—Mais les Hommes ne pourront jamais contempler la beauté des Valar.

—Vous les contemplez au moment de votre mort avant de quitter les cavernes de Mandos. Et personne ne sait ce qui vous attend de l'autre côté. Peut-être contemplez-vous Eru Ilúvatar. Nous ne pouvons pas savoir. Pour l'anecdote, mon ancêtre Earëndil le marin, un Homme, s'est rendu à Valinor, étant alors encore sur cette terre, et en est revenu après avoir parlé à Manwë et tous les autres Valar.

—Un de vos ancêtres est un Homme ?

Helwa rit intérieurement de savoir que celui dont elle prononçait le nom lorsqu'elle était surprise par simple tradition était l'ancêtre de cet Elfe et qu'elle se tenait devant lui. L'histoire d'Earëndil le marin était une très belle histoire que l'on racontait aux enfants mais Helwa commençait à douter de ce qu'elle avait entendu toute son enfance. Il lui semblait que tout prenait vie dans cette cité :

—Il y en a trois dans ma lignée. Trois alliances entre une Elfe et un Homme, répondit le prince.

—Donc vous n'êtes pas... tout à fait...

Helwa n'osa finir sa phrase de peur de faire offense au prince :

—Oui, j'ai du sang humain dans mes veines même s'il est extrêmement faible. Mes deux parents sont des Elfes en revanche, expliqua calmement le prince, Mon père et son frère Elros étaient des demi-Elfes à leur naissance, des Peredhels en elfique. Ils ont pu choisir de quelle race ils voulaient être. Mon père est devenu un Elfe et Elros est devenu un Homme. C'est lui le premier roi des Numénoréens. Il a été baigné d'une longue vie de cinq siècles par les Valar et cette longue vie s'est transmise de générations en générations.

—Et vous qu'en pensez-vous ? Demanda Helwa, de l'immortalité, je veux dire.

—Vivre éternellement à ses avantages mais d'un autre côté, cela peut être bénéfique de savoir qu'un jour tout s'arrêtera. On doit vivre pleinement sa vie parce que chaque minute compte. Les regrets sont à bannir et il en est de même pour les mauvaises actions. Cinquante ans n'est qu'un battement de cils dans la vie d'un Elfe alors que c'est une vie humaine. La plus vieille Elfe que je connaisse en Terre du Milieu a six mille cent ans et je pense que parfois elle doit trouver le temps long même si elle est entourée des personnes qu'elle aime.

—Y a-t-il beaucoup de demi-Elfes ?

—Oh non ! Dans les lignées royales, il n'y en a eu que six. Le fils de Beren et Lúthien, Dior, mon père, Elros, moi, Elrohir et Arwen, notre sœur.

—Et vous êtes tous de la même famille ?

Helwa était fascinée par toutes ces histoires de famille :

—Oui Beren et Lúthien ont été les premiers. Mais j'ai de plus lointains ancêtres.

Helwa se retint de dire incroyable. De toute manière tout l'était ici, incroyable. Rien que le fait d'avoir une discussion avec un Elfe, qui plus est un prince était incroyable.

—Qu'avez-vous de différent des Elfes « normaux » alors si vous êtes également immortels ?

—Nous avons la possibilité de choisir entre une vie elfique immortelle et une longue vie humaine, mortelle, à tout moment. C'est ce qu'Elros, mon oncle, a fait.

Helwa se retint de lui demander qu'elle serait sa préférence, jugeant la question trop intime et la réponse évidente.

Le Prince Elladan s'arrêta soudain devant une porte. Helwa fut un instant surprise car elle avait oublié momentanément le pourquoi de cette balade nocturne dans les couloirs :

—Voilà votre chambre. Je pense que vous avez besoin de dormir. Je vais vous laisser mais j'ai été sincèrement ravi de vous rencontrer Helwa Isil.

—Merci et bonne nuit Prin... Elladan.

Marienna vanima, lui répondit l'Elfe avant de s'éloigner en souriant.

Helwa le retint, curieuse de tout :

—Que signifient ces mots ?

Marienna signifie « au revoir ».

—Et vanima ?

Le prince ne répondit rien mais lui sourit malicieusement et repartit dans l'obscurité des couloirs.

Helwa rentra dans la chambre et elle ne prit même pas la peine de regarder la chambre ni de se déshabiller ni même de rentrer dans les draps. Elle s'écroula de sommeil sans avoir eu le temps de penser à quoi que ce soit.