Helwa se réveilla avant l'arrivée de Dame Arwen. Elle décida donc de prendre un bain pour être prête quand cette dernière arriverait.

La jeune fille regarda par l'immense fenêtre de la chambre en écartant le voile blanc qui se soulevait au rythme de la brise. Le soleil déclinait très lentement, se teintant de doré et illuminant la vallée comme de l'or. Elle soupira et pria les Valar pour que tout se passe bien au dîner et qu'elle ne fasse pas de faux pas.

Dans la salle de bain, la grande bassine d'eau avait été remplie mais cette fois d'eau froide alors Helwa se résigna à se laver à cette température :

—Quel bonheur, grogna-t-elle en entrant dans l'eau avec une grimace crispée, frissonnante.

Quand elle eut terminé et qu'elle se fut parfumée avec le savon, elle sortit en se drapant dans une serviette. Par un heureux concours de circonstance, au moment où Helwa sortit de la salle de bain, la serviette toujours autour du corps, Dame Arwen entra dans sa chambre, suivie, à la grande surprise d'Helwa, d'Earwën :

—Dame Earwën... Je ne m'attendais pas à vous revoir aussi vite, déclara Helwa agréablement surprise.

Les deux Elfes échangèrent un regard entendu :

—Earwën est ma suivante, répondit Dame Arwen, elle m'a raconté votre mésaventure de tout à l'heure.

—Oh je vois... murmura Helwa gênée car la princesse avait tout entendu des mises en garde de son frère.

—Ne vous inquiétez pas, mon frère n'en saura rien, dit-elle doucement semblant lire ses pensées.

Rassurée, Helwa releva les yeux et se permit de détailler les nouvelles arrivantes. Earwën était habillée de la même manière que lorsqu'elle l'avait raccompagnée. En revanche Helwa n'avait pas remarqué à quel point Dame Arwen était sublime. Elle portait une longue robe de velours bleu profond accompagnée de manches rouges au liserés dorés. Elle lui saillait parfaitement cependant Helwa ne put s'empêcher de penser que le tout ne devait pas être d'un grand confort pour se mouvoir :

—Eh bien je vous laisse chercher la perle rare dans cette armoire Dame Arwen, fit la jeune fille en désignant sa penderie remplie par les bons soins des Elfes affectés à l'aile des invités.

—Ce ne sera pas la peine, répondit la jeune femme Elfe toujours tout sourire, je vous en apporte une de ma garde-robe et je suis sûr qu'elle vous ira à merveille. Après tout il m'a semblé que nous avions les mêmes mensurations.

Helwa pensa que cette remarque était bien exagérée. Elle ne pouvait pas posséder les mensurations parfaites de la princesse. Elle était simplement grande et fine comme elle mais tout cela ne s'accordait pas aussi bien que sur la princesse pour donner ce magnifique rendu.

Dame Arwen déroula sur le lit une robe blanche, longue, légère, en décolleté sage et rond pourvu de manches évasées mais pas trop longues et qui s'arrêtaient aux coudes. Les coutures étaient serties de pierres blanches et d'argent projetant les reflets du soleil sur les murs de la pièce.

Helwa hésita un moment, enroulée dans sa serviette. Elle n'avait pas vraiment envie de se déshabiller devant les deux Elfes. Elle ne supporterait pas la comparaison avec leur perfection physique. Helwa prit donc la robe sans un mot et alla l'enfiler dans la salle de bain. Lorsqu'elle revint, personne ne fit de commentaire.

Helwa l'avait enfilée avec une moue sceptique dans la salle de bain, bien qu'elle ne pensât pas à mal de la robe qu'elle trouvait jolie. Qu'elle le soit encore lorsqu'elle l'aurait enfilée en était une autre.

Quand elle l'eut mise, Dame Arwen lui attacha à la taille une ceinture d'argent faite d'entrelacs. Earwën l'a fit s'assoir sur le bord du lit et se plaça derrière elle pour la coiffer. Cette dernière n'avait pas l'habitude de coiffer des cheveux aussi courts mais elle les mécha savamment et leur donna un joli mouvement. Ensuite elle lui maquilla légèrement les yeux pour faire ressortir leur couleur grise :

—Puis-je vous poser une question ? Demanda affablement l'Elfe qui apposait du fard sur ses paupières.

—Bien sûr.

—Toutes les femmes de chez vous ont-elles les cheveux aussi courts ?

Les yeux fermés pour faciliter le travail d'Earwën, Helwa rit doucement. L'Elfe était la troisième personne aujourd'hui à lui poser la question et bien que certains Elfes l'aient également dévisagée avec une lueur de blâme. Ses cheveux semblaient beaucoup attirés la curiosité. Cela lui changeait de Bree :

—Non, bien sûr que non. Elles préfèrent les avoir longs comme vous toutes ici. Je me les suis juste coupées pour plus de facilité lorsque je partais en forêt.

—Il est regrettable que vous soyez partit tout à l'heure, commenta gentiment Dame Arwen, changeant de sujet alors que sa suivante apposait la touche finale à son œuvre, Cela aurait été plus facile de vous préparer dans ma chambre. Je voulais vous le proposer mais vous sembliez tellement vouloir être seule un moment...

—Veuillez m'en excuser, je ne suis pas habituée à tant de compagnie.

—C'est regrettable, répondit la princesse pleine de compassion.

Helwa voulut répondre mais elle s'était levée pour aller regarder le résultat dans le grand miroir de plein pied de la chambre et elle poussa une exclamation de surprise et oublia de répondre à la princesse :

—Oh ! Par Earëndil ! Etes-vous sûr que c'est bien moi ?

Le reflet renvoyé à Helwa lui était presque inconnu. Même ses yeux, sublimés par le fard, semblaient changés, plus profonds et perçants :

—Oui Helwa c'est bien vous, rit Dame Arwen.

Earwën riait également plus discrètement de la béatitude peinte sur le visage d'Helwa :

—Vous êtes magnifique Dame Helwa, lui dit-elle, mais il faut vous presser car le dîner commencera dans une bonne quinzaine de minutes.

—Dame Helwa ? S'étonna l'intéressée.

—C'est votre titre maintenant, répondit Earwën, Comme vous êtes sous la protection du Seigneur Elrond et de la Dame Celebrian vous êtes Dame Helwa.

—Helwa vous êtes parfaite, déclara Dame Arwen en l'invitant à sortir de la chambre, On vous confondrait avec une Elfe si vous n'aviez pas les oreilles si rondes. Maintenant venez, je suis sûre que mes frères sont déjà prêts et ont rejoint mes parents.

—Au secours... murmura Helwa pour elle-même.

Les deux femmes prirent donc le chemin de la salle de dîner, laissant Earwën ramener les affaires dans la chambre de la Princesse Arwen.

Helwa eut quelques difficultés à marcher avec la robe qu'elle trouvait très longue... trop longue. Et tellement étroite autour de sa taille ! Et pourtant elle était fine... Malgré tout elle se tint droite, releva la tête et tenta de garder une démarche souple :

—Alors comment trouvez-vous la nouvelle Helwa ? Demanda malicieusement la princesse.

—Et bien je dirais que je la trouve très apprêtée mais que cela ne lui ressemble pas, répondit doucement Helwa, aussi diplomatiquement que possible pour ne pas offenser Dame Arwen.

En effet cette dernière avait fait un grand travail avec sa suivante. On ne devinait plus à première vue, la paysanne qu'était Helwa. Pourtant cette dernière ne se sentait pas vraiment elle-même ainsi. Elle avait l'impression d'usurper une place qui n'était clairement pas la sienne :

—Vous êtes rayonnante, la rassura Dame Arwen. Pendant le dîner, n'haussez pas le ton, ne coupez personne et attendez que mon père invite tout le monde à s'assoir avant de le faire et tout se passera bien.

Helwa acquiesça en pensant que même sans ces indications elle aurait, par crainte de faire une erreur, adopté cette attitude et n'aurait que très peu parlé. Elles arrivèrent dans la salle de dîner quelques minutes plus tard. La salle était ronde. Les murs étaient des piliers sculptés, espacés, qui la laissaient ouverte sur la vallée. Un dôme arrondi la recouvrait. Au milieu, une grande table avait été dressé pour neuf personnes.

Tout le monde était déjà là et discutait debout en attendant de s'assoir. Helwa reconnut le couple seigneurial, les jumeaux princiers, le Seigneur Glorfindel mais les deux autres Elfes discutant avec le Seigneur Elrond lui étaient inconnus :

—Qui sont les deux hommes qui discutent avec votre père ? Demanda-t-elle à Dame Arwen.

—Oh ce sont Lindir et Ardamir, des amis très chers à mon père. Ardamir a été mon précepteur et également celui d'Elladan et d'Elrohir. C'est un homme très sage et doté d'un savoir immense. Lindir est un poète et un musicien hors pair, le meilleur de tout Imladris. Il est aussi l'intendant de la cité. Il gère tout ce qui touche aux invités, les arrivées et les départs. Vous serez sûrement amenée à le rencontrer plus d'une fois.

Elle n'eut pas le temps d'en dire car ses frères les avaient remarquées et se dirigeaient vers elles. Helwa prit le temps de les regarder. Eux aussi s'étaient changés et comme leur sœur ils étaient resplendissants. Une magnifique tunique argentée et décorée de pierres et de délicats motifs mettait en valeur la couleur claire de leur peau et contrastait avec leur longue chevelure ébène et le pantalon souple noir qu'ils portaient également.

Ainsi vêtus, rien n'aurait pu les distinguer, excepté les deux fines tresses collées des deux côtés de la tête du Prince Elladan qui différaient des cheveux lisses et lâchés du Prince Elrohir. En regardant au-delà de la simple apparence physique, on pouvait également remarquer la différence de leur regard. L'un pouvait s'apparenter à un profond océan, calme et introverti, où se reflétait une intense réflexion et où se mélangeait équitablement sagesse, sérieux et sensibilité. L'autre était une mer déchaînée, brûlante de passion et d'énergie difficilement contenue, de rire et de malice.

Lutter contre une mer houleuse et déchaînée n'était pas un problème pour Helwa mais l'océan immense et profond du regard du prince Elladan l'attirait et lui donnait la terrible impression qu'elle pourrait s'y noyer et y laisser son âme ou tout du moins une partie d'elle-même. Elle évitait donc de le croiser :

—Helwa Isil, Vous êtes magnifique, la complimenta le Prince Elrohir, Arwen s'est très bien occupée de vous.

—Merci, prince, répondit timidement Helwa.

Malgré le compliment, elle ne put s'empêcher de penser à la remarque qui le suivit. Y avait-il donc tant de travail à faire sur elle pour qu'elle soit physiquement acceptable ?

Bien sûr que crois-tu ? Tu es affreuse ! Même avec tout cela tu n'arrives pas à la cheville d'une vraie femme !

Helwa, blessée dans le peu d'amour propre qu'elle possédait, se sentie plus gênée encore qu'elle ne l'était déjà auparavant en arrivant dans la salle. Elle se sentait affreuse et horriblement gauche. Elle désirait plus que tout se rendre invisible ou s'enfoncer dix pieds sous terre par quelque miracle des Valar :

—Vous pouvez m'appeler Elrohir, répondit l'intéressé.

—Je crois qu'Helwa a déjà entendu cela quelque part, déclara le Prince Elladan un peu plus en retrait, amusé.

—Effectivement... prince, répliqua Helwa en insistant effrontément sur son titre.

Malgré qu'elle n'ait absolument pas confiance en elle dans cet accoutrement (encore moins que d'habitude) elle provoquait légèrement le prince. Elle ne pouvait pas s'en empêcher. Helwa savait qu'elle manquait de politesse et de respect mais c'était comme si sa seule présence faisait surgir en elle une audace qu'elle n'aurait jamais soupçonné détenir. Et la jeune fille appréciait cela, même si elle devait s'en mordre les doigts par la suite. Elle aimait ce sentiment de puissance. Helwa aimait les mots et avait développé un penchant pour l'ironie et même un peu de sarcasme. C'était un combat de mots qu'elle menait et le prince ne semblait pas s'y opposer mais plutôt l'encourager au contraire, ce qui ne lui donnait pas la motivation nécessaire pour s'arrêter.

Et dans le même temps, il pouvait également la mettre extrêmement mal à l'aise et lui donner l'impression d'être encore une petite fille face à un adulte d'un âge déjà bien avancé.

Ce dernier s'avança vers elle et se tint face à elle, la cachant complètement aux autres personnes présentes, son frère et sa sœur ayant commencé à discuter entre eux, les laissant seuls :

—Vous êtes obstinée, murmura le prince avec un sourire.

—C'est un de mes pires défauts, oui, répondit-elle en relevant le menton.

—Pas de mon point de vue. Vous créez des défis et j'adore relever les défis.

Pendant tout le temps que dura cette petite conversation, Helwa ne sut où se mettre, ni comment se comporter, ayant l'impression d'être aussi gauche qu'un enfant apprenant à marcher. Elle sentait le regard du prince sur elle, tellement plus puissant que celui de son frère, la mettant au comble de son malaise.

Elle combattait certes par les mots mais elle savait la victoire déjà gagnée d'avance pour lui. Il n'avait pas de petite voix dans sa tête lui. Helwa, elle, avait l'impression de se battre sur deux fronts à la fois.

Quand elle croisa furtivement son regard, elle se fit la promesse de ne pas le recroiser de la soirée. Ses yeux brûlaient d'un éclat qu'elle ne leur avait encore jamais vus. Proche de la colère ou de la passion et plein d'énergie. Un regard qui lui transperçait l'âme pour ne rien laisser intact après son passage. Helwa en était fascinée mais le détestait dans le même temps car elle avait la désagréable impression d'être un livre ouvert devant lui :

—Je ne me souviens pas vous avoir dit que vous étiez très en beauté ce soir, fit remarquer le prince d'une voix reflétant une parfaite maîtrise de lui-même et un grand calme intérieur au contraire d'Helwa qui se sentait comme une boule d'émotions prête à exploser à la moindre étincelle.

—Vous n'y êtes pas obligé, répondit Helwa un peu froidement pour tenter de trouver une contenance.

—Je ne le fais pas par politesse mais bien parce que je le pense, protesta le prince en fronçant les sourcils.

Leur conversation s'arrêta là car Dame Celebrian vint requérir leur présence pour commencer le dîner :

—Elladan, assez accaparé notre invité. Il est temps de passer à table, le sermonna-t-elle gentiment.

Dame Celebrian se tourna vers Helwa et lui sourit chaleureusement comme si elle était sa propre fille. Cela lui fit chaud au cœur car elle sentait que cette Elfe était d'une gentillesse et d'une douceur sans limite. Cela la rassura quelque peu pour le dîner à venir :

—Helwa Isil, vous êtes magnifique. Venez !

Elle l'incita à se rapprocher des Seigneurs Elrond, Lindir, Glorfindel et Ardamir. Quand ils se tournèrent vers elle, Helwa se courba pour les saluer ne sachant pas trop quoi faire. Elle avait décidé d'être la plus polie possible et de ne dire que le strict nécessaire.

Elle observa discrètement le Seigneur Lindir et le Seigneur Ardamir. Le premier était un Elfe brun aux yeux bleus. Son visage était neutre et bien équilibré et il se dégageait de sa personne une impression de sensibilité exacerbée. Le second était blond et ses yeux verts reflétaient sa présence d'esprit et la sagesse dont Dame Arwen avait fait l'éloge plus tôt. Ils la saluèrent en retour :

—Bien, déclara le Seigneur Elrond, Helwa Isil je vous présente le Seigneur Lindir et le Seigneur Ardamir.

D'un geste il invita toutes les personnes présentes à s'assoir. Dame Celebrian s'assit à un bout de la table et le Seigneur Elrond à l'autre. Helwa s'assit entre les deux seules femmes tandis que les princes prenaient place en face d'elles. Le Prince Elladan faisait face à Helwa et le Prince Elrohir à sa sœur. Les trois seigneurs et amis du Seigneur Elrond l'entourèrent.

Les plats étaient déjà sur la table. Helwa remarqua l'absence de viande. Cela ne la gênait pas. Elle n'en mangeait que très peu chez elle. Elle nota en revanche l'abondance des mets et eut l'eau à la bouche. Jamais elle n'avait eu autant à sa disposition. Helwa mangeait à sa faim chez elle mais jamais plus qu'il ne fallait.

Le début du repas se passa sans que la jeune fille n'ait à dire un mot. Les conversations commencées avant de s'assoir se terminaient. Helwa écoutait attentivement ce qui se disait, essayant de se faire la plus discrète possible, priant pour que le dîner passe vite et que personne ne se soucie d'elle. Mais c'était un dîner de présentation et l'attention de tous fut bientôt portée sur elle. Le Seigneur Elrond prit la parole :

—Comme la plupart d'entre vous le savent déjà, j'ai aujourd'hui accordé ma protection et le droit de séjour permanent à la jeune femme qui dîne avec nous ce soir : Helwa Isil. Elle a dix-sept ans, vient de Bree et souhaite acquérir notre savoir. Les Seigneurs Glorfindel et Ardamir ont gracieusement accepté de le lui enseigner.

Dès qu'Helwa sentit tous les regards sur elle, ses joues s'empourprèrent. Pour ne pas paraître impoli, elle s'accrocha au regard de Dame Celebrian qui lui souriait toujours. Le Seigneur Glorfindel prit la parole en premier et pour ne pas l'offenser Helwa soutint son regard. Il parla d'une voix calme et sérieuse mais ses yeux pétillaient et reflétaient une grande énergie contenue pour les circonstances. Le général était un guerrier pas un homme de cour :

—Je serais votre maître d'armes et de techniques de combat. Vous semblez athlétique et je pense que vous n'aurez aucun mal à suivre mes enseignements avec les autres Elfes. Je forme tous les guerriers de Fondcombe.

—Ce n'est pas un problème d'apprendre à combattre à une femme ? Demanda très sincèrement Helwa.

—Pour notre peuple, la femme a les mêmes droits que l'homme. Elle peut combattre si elle le veut tout comme l'homme peut se faire guérisseur s'il le désire, répondit le général, nous savons que ce n'est pas ainsi que fonctionne votre société mais puisque désormais vous résidez ici vous avez les mêmes droits qu'une femme Elfe.

Helwa acquiesça, enchantée par cette nouvelle :

—Cependant, ajouta-t-il, si vous ne désirez pas apprendre à combattre vous pouvez refuser mon enseignement.

—Oh non, Seigneur Glorfindel, je suis très honorée et heureuse d'apprendre une telle discipline, surtout que l'on m'a vantée les qualités de votre enseignement.

—Je suis ravie de vous l'entendre dire, sourit-il.

Ce fut au tour du Seigneur Ardamir de se présenter :

—Eh bien je me nomme Ardamir. J'ai accepté de vous enseigner car on m'a loué votre curiosité. J'espère que cela n'a pas été exagéré.

Helwa fronça les sourcils car l'homme sembla légèrement froid et distant :

—Je ne sais pas ce que l'on vous a dit sur moi, seigneur, mais vous pouvez être assuré que je ferais tout pour être à la hauteur de vos attentes.

—Je vous enseignerais toutes les subtilités de notre langue et vous pourrez bientôt la parler couramment je vous le promets. En parallèle je vous enseignerais la Littérature de notre peuple, la Botanique, la Géographie et l'Histoire et d'autres disciplines secondaires. Tout cela nécessite un grand travail, j'espère que vous en avez conscience.

Helwa sourit, ravie et acquiesça. Elle avait l'impression que le Seigneur Ardamir venait de lui présenter la lune. Tout ce savoir ! Helwa n'était même pas sûre d'avoir les capacités intellectuelles pour tout apprendre :

—Pour l'Histoire il va vous falloir beaucoup de courage, plaisanta le Prince Elrohir, Par Earëndil, quel désordre depuis le début des temps !

—Il est vrai que vous n'avez jamais le plus studieux de mes élèves, Prince Elrohir, rétorqua le sage dans un rictus moqueur.

—Je préfère le combat ! L'adrénaline du langage des armes plutôt qu'un livre poussiéreux.

Helwa ne partageait pas ce point de vue mais ne dit rien, sentant que l'attention s'était détournée d'elle pour un moment :

—Mon frère, tu te fourvoie totalement. Tu ne réalises pas la beauté de la poésie et le plaisir de chercher, d'apprendre et de savoir. Ce n'est pas par les armes que l'on conquière le monde. Que serait un conquérant victorieux sans connaissance ni intelligence ? Je ne parle même pas de l'importance de bien savoir s'exprimer et manipuler les mots avec finesse qui est crucial pour réussir n'importe quelle entreprise.

—Et je te ferais remarquer que je te suis supérieur au combat de lames et de poignards, ajouta-t-il amusé.

Helwa ne put qu'approuver les mots du Prince Elladan qui s'approchait de son point de vue concernant la connaissance :

—Elladan, tu associes intelligence et savoir mais ce sont deux choses très distinctes l'une de l'autre. Une personne peut être intelligente et très bien se débrouiller sans être un puit de savoir et au contraire une autre peut accumuler les connaissances sans avoir l'intelligence nécessaire pour savoir comment les utiliser. Et de quel droit te proclames-tu meilleur que moi je te prie ?

Tous regardaient, amusés, la joute verbale qui se jouait entre les deux princes sans rien dire car c'était un magnifique spectacle. Ils étaient si impliqués l'un et l'autre que les autres personnes présentes semblaient avoir été occultées de leur esprit :

—La vanité ne vous mènera nulle part jeunes gens, intervint le Seigneur Elrond pour redonner un peu de calme à ce dîner, J'espère qu'avec de tels talents vous aiderez Helwa Isil à progresser rapidement.

—Avec plaisir Père, répondit le Pince Elrohir en souriant à la jeune fille, vous verrez Helwa nous allons vous entraîner jusqu'à ce que vous tombiez d'épuisement par terre.

Interpelée, la jeune fille répondit doucement pour ne pas attirer une fois de plus trop d'attention sur elle :

—Rien ne me ferais plus plaisir Prince Elrohir.

A sa grande déception Dame Celebrian ramena son attention, et par conséquent celle de tous les autres convives, sur elle :

—Avez-vous visité Fondcombe aujourd'hui Helwa Isil ?

—Oui, le Prince Elladan m'a fait visiter votre cité.

—Est-elle à la hauteur de vos attentes ? Demanda malicieusement Dame Celebrian.

—Oh je n'en avais pas particulièrement mais tout est absolument magnifique. Aucun des récits de voyage que j'ai entendu ne peuvent lui rendre grâce.

Tous sourirent aux paroles de la jeune fille et à ses yeux brillants aux souvenirs de cette journée. Puis Helwa ajouta prudemment par peur de commettre un écart :

—Maintenant, je vous prie de m'excuser mais je suis fatiguée et je souhaiterais me retirer.

Elle était sincère et souhaitait également se soustraire au regard du Prince Elladan qui ne l'avait que très peu quittée depuis le début du repas et qui la mettait mal à l'aise :

—Restez Helwa Isil, réclama gentiment Dame Celebrian, Lindir avait l'intention de chanter ce soir. Une complainte en l'honneur du plus célèbre couple de l'histoire des Elfes : Beren et Lúthien.

—Si tel est le désir des seigneurs de cette cité je resterais donc, répondit Helwa en s'enfonçant plus profondément dans son siège, résignée.

Lindir se leva alors et alla s'assoir derrière une harpe placée au fond de la salle qu'Helwa ne remarqua qu'à cet instant. Il commença à chanter d'une voix mélodieuse une complainte en langue commune. Helwa se douta qu'il ne chantait dans cette langue que pour elle et que cela était exceptionnel. Elle lui en fut donc reconnaissante même si le simple fait d'écouter sa voix était agréable et un spectacle en lui-même :

« Longues étaient les feuilles, verte l'herbe,

Les ombellules hautes et belles,

Et dans la clairière on distinguait une lumière
Celle d'astres scintillants dans l'ombre.
Là dansait Tinúviel
Sur la musique d'une lointaine flûte,
Et la lumière des étoiles dans ses cheveux,
Et une lueur dans sa capeline.

Là vint Beren des froides montagnes,
Et il erra perdu sous le feuillage,
Et là où coulait la rivière elfique
Il marcha seul et chagriné.
Son regard perça entre les feuilles de cigüe
Et il vit émerveillé, des fleurs d'or
Massées sur son manteau et sur ses manches,
Suivant l'ombre de sa chevelure.

L'enchantement allégea ses pieds las
Qui à travers monts éternellement erraient ;
Il s'empressa d'avancer, fort et vif,
Et se saisit des faisceaux scintillants de la Lune.
À travers les bois entremêlés du foyer d'Elfinesse
Elle s'enfuit légèrement les pieds dansants,
Et le laissa seul errant encore
Dans la silencieuse forêt, aux aguets.

Il entendit souvent voler là le son
De pieds légers ainsi que les feuilles du tilleul
Ou de musique surgissant du sous-sol,
Vibrant en des vallées dissimulées.
Voici que les ramures de cigüe se posent flétries
Et qu'une à une, gémissantes
Tombent les feuilles, chuchotant, échouant,
Tremblantes dans les bois hivernaux.

Sans cesse il la chercha, se perdant loin
Là où les feuilles par le temps amassées,
Au clair de lune, sous le rayon d'étoile
Frissonnant en des paradis glacés.
Son manteau soudain scintilla dans l'astre,
Comme sur un sommet, si haut, si loin,
Elle dansa, et à ses pieds éparpillée
Une tremblante brume d'argent.

Quand l'hiver passa, elle vint encore,
Et soudain son chant libéra le printemps,
Ainsi le réveil de l'alouette, la pluie tombante,
Et le bouillonnement de l'eau libérée.
Il vit le printemps des fleurs elfiques
Autour de ses pieds, et encore fut apaisé
Il espéra sa danse et son chant
Sur l'herbe sereine.

Elle s'enfuit encore, vif il la suivit
Tinúviel ! Tinúviel !
Il l'appela par son nom elfique ;
Et elle s'arrêta alors écoutant.
Un instant elle s'arrêta, et un sort
Sa voix jeta sur elle : Beren venait,
Et le destin s'abattit sur Tinúviel
Qui dans ses bras tombe, rayonnante.

Comme Beren regardait en ses yeux
Dans l'ombre de sa chevelure,
La frissonnante clarté des cieux
Il vit là reflétée miroitante.
Tinúviel le trésor d'elfinesse,
Immortelle vierge à la sagesse elfique,
Enserra sur lui l'ombre de sa chevelure
Et ses bras brillant comme l'argent.

Longue fut la voie que la fatalité leur infligea
Au-delà des monts pierreux, froids et gris,
Par les couloirs dorés et la porte ténébreuse,
Et d'obscurs bois sans lendemain.
La mer de la Séparation se rua entre eux,
Et une dernière fois ensemble furent,
Et ils partirent antan
Chantant sans chagrin dans les bois » [1]

Helwa écouta attentivement jusqu'à la fin et applaudit doucement avec les autres. Dame Arwen n'avait pas menti. Cet homme avait une voix incroyable. A travers sa musique, les personnages prenaient vie et chaque note vibrait au plus profond de chacun des spectateurs.

L'histoire de la rencontre de cet Homme et de cette Elfe avait touché Helwa, tout comme la beauté du chant et elle ressentit l'envie d'en connaître plus sur ce récit. Elle demanderait plus tard :

—Vous pouvez vous retirer si vous le souhaitez, déclara le Seigneur Elrond à la suite du chant.

Heureuse d'avoir la permission et rassurée de ne pas commettre d'impair, Helwa se leva et s'inclina légèrement devant l'assemblée :

—C'était très beau Seigneur Lindir. Je vous souhaite à tous une bonne soirée et je vous remercie de m'avoir convié à ce repas.

Elle tenta de sortir dignement, d'une démarche décontractée alors qu'elle était au contraire très mal à l'aise dans cette robe qui l'empêchait de se mouvoir à son gré. Si elle devait en porter souvent ici, il faudrait qu'elle s'habitue. Cette pensée la fit grimacer.


[1] Ce poème est tiré du premier livre du Seigneur des Anneaux de J.R.R Tolkien et se nomme la chanson de Beren et Lúthien.