Helwa tourna la page de son livre pour entamer le poème suivant. La jeune femme savourait tranquillement le plaisir de la poésie elfique en ce début de journée de tout début d'automne. Assise sur son petit pont, ses pieds touchant désormais l'eau, elle dévorait littéralement le Lai de Leithian, relatant l'histoire de Beren et Lúthien.
Ce magnifique endroit, découvert cinq ans plus tôt, lors de son premier dîner avec la famille royale, était resté l'un de ses préférés qu'elle partageait parfois de bonne grâce avec Elrohir. Cependant depuis quelques semaines, Helwa ne venait qu'aux moments où elle était sûre de ne croiser personne. Elle avait besoin de réfléchir, de se détendre, de prendre une bouffée de solitude. Le mois de Yavië était l'un de ses favoris. Helwa savait être née à la fin de l'été (Lairë) sans connaître la date exacte. Elle avait donc décidé de fêter sa venue au monde le premier jour de Yavië juste après l'été. La jeune femme venait donc de fêter ses vingt-deux ans quelques jours auparavant, en toute intimité bien entendu. L'extravagance n'était toujours pas un de ses traits de caractère. Bien heureusement ce n'était pas celui des Elfes non plus.
La vie à Fondcombe n'était pas désagréable, loin de là, mais ses journées étaient bien occupées désormais et Helwa savourait chaque instant où elle pouvait se retrouver seule, sa solitude habituelle ayant drastiquement diminué durant ses cinq dernières années.
Comme l'avait annoncé Elladan quelques années plus tôt, rester à Fondcombe avait été un nouveau départ, une renaissance pour Helwa. La meilleure décision de toute sa courte vie. Tout n'était pas rose bien entendu mais elle se sentait bien plus épanouie qu'auparavant. Elle se sentait grandi et plus apaisée. Elle avait appris tant de choses qu'elle n'aurait jamais pensé pouvoir simplement toucher du doigt en toute une vie de paysanne, mariée et mère au foyer.
Helwa parlait désormais couramment sindarin. Dès le premier mois Maître Ardamir avait interdit à tous de lui parler en langue commune et leur avait intimé de ne lui parler qu'en sindarin. L'effet avait été foudroyant. Helwa était restée presque muette pendant quelques jours, effrayée de massacrer une aussi belle langue et de ne pas pouvoir se faire comprendre, puis le déclic s'était fait et l'apprentissage avait été rapide car constant. Elle avait parlé et entendu cette langue tous les jours. Elle était totalement immergée dedans. Le quenya, commencé il y a presque deux ans maintenant, était plus difficile car elle ne pouvait l'apprendre que dans les livres ou avec Maître Ardamir pendant l'après-midi. Cependant elle se débrouillait bien, vive d'esprit et motivée, sa progression était tout de même rapide.
La jeune femme aurait élevé un autel à ses deux précepteurs tant ils avaient fait pour elle. Ils investissaient tant de temps pour elle et lui avaient appris tant de choses ! Helwa voyait le monde d'un œil nouveau depuis cinq ans et c'était grâce à eux.
Maître Ardamir, comme promis, lui avait enseignée l'Histoire de la Terre du Milieu depuis le début des temps. Helwa s'était longuement emmêlée les pinceaux entre les lignées, les guerres, les batailles mais depuis quelques mois tout était enfin parfaitement clair. L'Histoire allant forcément de pair avec la Géographie, Helwa savait absolument tout de son monde et de l'ancien, de la plus haute montagne à la plus petite rivière. L'Astronomie l'avait passionnée et elle s'était délectée de l'air de profonde stupéfaction peint sur le visage de son précepteur lorsqu'elle lui avait nommé certaines constellations et étoiles lors de leur première leçon. Encore aujourd'hui, Helwa souriait en y repensant.
Pour la poésie, la jeune femme s'était tournée seule vers elle. Elle n'avait pas tardé à dévaliser la bibliothèque de tous les livres à sa portée pour les lire à chaque instant de temps libre. Helwa aimait profondément la lecture et elle rattrapait toutes ses années de famine intellectuelle insoupçonnée, ici, à Fondcombe. Son vocabulaire s'était élargi et elle parlait désormais bien mieux qu'auparavant. Elle était devenue une érudite et en était très fière.
Elle discutait parfois de ses lectures mais, la plupart du temps, Helwa gardait ses pensées et ressentis pour elle. Tous avaient rapidement compris que même si la jeune femme était une personne gentille et agréable, il était dangereux de tenter d'empiéter sur son intimité, son jardin secret. Et ce dernier était grand. N'ayant pas l'habitude d'avoir des personnes à qui confier ses pensées, ses émotions, Helwa gardait naturellement et farouchement un bon nombre de choses pour elle, considérant comme une atteinte personnelle à son intimité que quelqu'un connaisse le titre de son livre en cours si elle n'avait décidé de le révéler de son plein gré.
Mais les Elfes avaient plutôt bien pris la chose, étant un peuple discret et peu démonstratif, ils comprenaient... pour la plupart.
La jeune femme avait également pris des cours de Botanique avec certains guérisseurs et avait passé un peu de temps là-bas pour apprendre à guérir certaines blessures. Cependant elle n'avait été que peu attirée par cette profession. Non, Helwa avait réellement trouvé sa voie dans l'enseignement de Glorfindel.
Tout ce qu'elle pensait déjà avoir, Glorfindel l'avait poussée à l'améliorer. Son endurance, sa souplesse, son agilité, sa rapidité et sa force en étaient rendus à un point qu'Helwa n'aurait jamais pu atteindre seule dans sa forêt. Son corps avait également changé durant ces quelques années et Helwa avait observé, parfois ravie, parfois dubitative, le changement dans le miroir de sa salle de bain. Elle était toujours fière de voir que ses membres longilignes de grande asperge se musclaient et se tonifiaient, résultat de plusieurs heures d'entraînement par jour.
En revanche lorsque sa poitrine, relativement plate en arrivant, avait commencé à se développer et ses hanches à légèrement s'élargir, cela n'avait pas vraiment été pour plaire à la jeune femme.
Helwa était restée sceptique devant la glace, réfléchissant à la gravité de la situation. Le changement n'était pas non plus spectaculaire ! Elle restait fine et élancée, ses formes féminines étaient simplement plus en avant désormais. Cependant, elle avait rapidement compris que cela n'était pas passé inaperçu. Elle avait surpris plusieurs regards à l'entraînement sur sa silhouette. Helwa avait désormais le physique d'une femme Elfe mais elle trouvait qu'il lui manquait la beauté et la grâce particulière de ce peuple et cela la démarquait dans la cité. Pourtant elle était fière d'avoir réussi à s'améliorer et à se trouver une place dans la ville grâce à ses efforts.
A la grande surprise de son précepteur, pour tout ce qui ne touchait pas aux armes, la jeune femme avait très rapidement rattrapé ses meilleurs élèves et perfectionnait désormais ses capacités. Helwa palliait sa vue et son ouïe moins développées que les Elfes par une technique sans faille et un esprit analytique redoutable qu'elle ne se serait jamais soupçonnée elle-même. Elle ne fonçait jamais tête baissée mais prenait le temps d'analyser la situation, soupesant points forts et points faibles de l'adversaire, par exemple.
En combat rapproché à mains nues, elle battait de nombreux soldats qui surestimait leurs capacités et sous-estimaient la jeune femme vive qui les surprenait par ses réflexes fulgurants. Helwa avait rapidement compris que si les Elfes étaient pour la plupart affables et très gentils, bien que réservés, certains étaient arrogants et méprisants envers elle à cause de son statut d'Humaine. Helwa s'était donc fait un devoir de les remettre à leur place dans les formes dès qu'elle le pourrait.
L'arc et la dague lui avaient plût. La dague était une arme petite, précise et extrêmement maniable et Helwa aimait l'utiliser lors des combats rapprochés. L'épée, plus longue et massive, lui posait encore quelques problèmes mais la jeune femme s'en sortait malgré tout très bien, d'après les dires d'Elrohir.
Pendant environ quatre ans, ses journées s'étaient donc résumées à travailler son corps et son esprit. Puis, lorsqu'elle s'était jugée suffisamment prête, elle avait supplié Glorfindel de la laisser participer aux missions de contrôle des frontières tous les mois. Glorfindel avait hésité car certaines de ces missions comportaient parfois des combats contre des Orcs, des Gobelins, des Wargs ou simplement des mercenaires venus du Sud ou de l'Est. Elrohir avait alors soutenu Helwa et Glorfindel avait cédé en comptant sur les princes pour la protéger si une mission venait à dégénérer mais la jeune femme avait rapidement prouvé qu'elle pouvait se défendre seule et qu'elle avait plus d'un tour dans son sac. Lorsqu'elle était montée dans un arbre, lors d'une mission, pour se protéger d'un Warg à la vitesse de l'éclair et avec une habilité confondante, Helwa en avait surpris plus d'un. Et quand ensuite, elle avait abattu un grand nombre de ses créatures grâce à ses flèches du haut de son promontoire, elle fut chaudement remerciée.
Être sur le terrain avait fait progresser Helwa très rapidement et lui avait également permis de se faire une place et de se sentir utile au sein de la cité. En effet ses talents de pisteuse étaient très appréciés lors des missions qui pouvaient durer plusieurs jours. Ce qui l'incommodait le plus était qu'il lui fallait se déplacer à cheval. Bien entendu Helwa avait appris à monter (avec certaines difficultés d'ailleurs), cependant elle avait toujours quelques réticences à s'approcher de ses grosses bêtes. Elle préférait la stabilité de ses deux pieds sur le sol. Dès qu'il le pouvait, Elrohir se moquait gentiment de son visage crispé lorsqu'elle chevauchait.
Ce matin d'automne, il n'y avait pas d'entraînement. Glorfindel devait assister à une réunion en compagnie du Seigneur Elrond. Helwa était bien contente. Pour une fois elle allait pouvoir profiter de la matinée. L'air était si doux en automne ! Ce n'était encore que le tout début de la saison mais on pourrait bientôt sentir cette odeur de feuilles et de pluie qui l'enchantait. Yavië était le mois de la mélancolie par excellence et Helwa se perdait souvent dans ses pensées à son balcon durant cette période.
Alors même qu'elle était avidement plongée dans sa lecture, Helwa entendit quelqu'un approcher. Avant, elle se serait peut-être fait surprendre mais plus maintenant. Elle avait grandement développé l'art de l'approche silencieuse et furtive depuis.
Elrohir apparut sur le pont :
—Hara máriesse [1] Helwa. Je ne vous ai pas vu ce matin. Tout va bien ?
Le prince était son ami et le seul à ce jour. Toutes les autres personnes qu'Helwa appréciait n'étaient à ses yeux que de simples connaissances amicales. Avec Elrohir c'était différent.
Dès le début Helwa avait apprécié sa présence, se sentant calme et en sécurité. Ils s'étaient imperceptiblement rapprochés au fil des mois pour que finalement Helwa comprenne que sa relation avec Elrohir était ce qu'on appelait une « amitié ». Elle avait eu quelques difficultés à l'accepter, ne s'en sentant pas digne mais ce dernier l'avait rassurée. Ils faisaient de nombreuses choses ensemble et combattaient côte à côte tant aux entraînements qu'en missions. Les Elfes de la cité avaient pris l'habitude de les voir ensemble la plupart du temps et ne s'étonnaient plus qu'une Humaine rit et s'amuse avec leur prince. Helwa et Elrohir se confiaient aussi beaucoup l'un à l'autre même si la jeune femme gardait certains sujets pour elle.
Helwa ferma son livre, le rangea dans ses vêtements et tourna la tête vers son ami :
—Hara máriesse Elrohir. Oui tout va bien. Je voulais simplement être au calme et profiter tranquillement de la matinée. Après tout nous n'avons pas d'entraînement.
Elrohir s'assit au bord du pont à côté d'elle, ce qui signifiait qu'il allait rester pour discuter. Helwa ne s'en agaça pas. Sa présence ne la dérangeait jamais. Elle aimait la solitude, certes, mais elle n'avait jamais eu d'ami et était comme une plante assoiffée. Elle en redemandait toujours plus. Mais par peur de déranger, Helwa n'allait jamais demander explicitement l'attention d'Elrohir les premiers temps et ce dernier l'avait bien compris. C'était lui qui était donc toujours venu vers elle et finalement cela était resté ainsi, bien que les inquiétudes de la jeune femme aient disparus à ce sujet :
—C'est vrai. Voilà une chose qui ne me déplaît pas ! Fit-il avec un grand sourire, Il était temps pour moi de faire une pause. J'ai l'esprit ailleurs en ce moment et je n'arrive plus à rien, surtout à la lame.
Helwa savait exactement pourquoi son ami était si troublé ces derniers temps. Pendant quatre années, elle l'avait écouté déclarer son amour pour Elenwë, s'affliger de son inattention à son égard et elle l'avait soutenu lors de phases de profonde détresse. Alors quelques mois plus tôt, par quelques manigances bien pensées, Helwa avait réussi à les faire se rencontrer pour qu'Elrohir puisse tenter sa chance et la courtiser en bonne et due forme. A sa grande joie, tout se déroulait bien et Elrohir passait beaucoup de temps avec elle et la jeune femme savait que toutes ses pensées étaient fixées sur Elenwë ces temps-ci.
Ce qu'Helwa n'avait pas dit à son ami, c'est qu'étant assez proche d'Elenwë par les nombreuses visites qu'elle effectuait à la bibliothèque, elle avait abordé innocemment le sujet et avait appris avec exaltation que la jeune Elfe appréciait beaucoup le prince désormais. Elle était très heureuse de l'avoir rencontré et espérait que malgré son statut cette relation irait plus loin :
—Ether a remporté la victoire la dernière fois que je l'ai combattu, hier donc, continua le prince sur un ton amer et où perçait une teinte de dégoût.
Helwa savait très bien que même si l'indignation d'Elrohir n'était pas explicite, elle était bien présente et elle décida de faire comme si de rien n'était :
—Ce n'est pas très grave en soi, répondit-elle en haussant les épaules d'un air faussement désinvolte.
Elle savait très bien ce que signifiait une défaite devant Ether pour son ami. Sa réaction offusquée ne se fit pas attendre d'ailleurs. Comme elle, quand ses émotions devenaient trop fortes, Elrohir partait au quart de tour sans réfléchir aux conséquences. Helwa partageait de nombreux points communs avec lui, même si une partie d'elle était également à son opposé :
—Quoi ? S'exclama-t-il, On voit que vous n'avez pas encore combattu contre lui. Cet Elfe m'énerve ! Il ne vaut rien comme combattant et pourtant il est imbu de lui-même. Il va un jour falloir que je le remette à sa place ! Si vous aviez vu le regard qu'il m'a lancé hier. Je suis son prince par tous les Valar ! Il me doit le respect. Non mais !
Helwa connaissait l'amertume que nourrissait Elrohir à l'égard d'Ether. Elle ne portait pas l'Elfe dans son cœur non plus mais elle l'évitait plus que tout alors elle n'avait jamais eu de problème. La jeune femme comprenait parfaitement l'exaspération d'Elrohir. Ether avait le don de taper sur les nerfs de n'importe qui, rien qu'avec son sourire suffisant et son regard méprisant. Et garder cette expression de supériorité, même devant ses princes, ne semblaient pas le gêner outre mesure.
Il venait souvent s'entraîner avec eux mais Ether ne lui adressait même pas la parole, la plaçant trop bas par rapport à lui sûrement. Helwa savait très bien qu'il jugeait sa présence parmi eux déshonorante pour son peuple et qu'il ne comprenait pas comment son prince pouvait s'abaisser à discuter avec elle. Et Helwa savait aussi qu'il n'était pas le seul à le penser, seulement il était le seul à avoir l'audace de le faire clairement comprendre. Pourtant comme l'avait si bien dit Elrohir, même si Ether se pensait bon au combat, Helwa était, dans certains domaines, meilleure que lui, ce qui en disait long.
La jeune femme rit à l'éclat de voix de son ami et ce dernier se renfrogna :
—Vous vous moquez de moi c'est cela ?
—Oui bien sûr, s'exclama Helwa, Il est presque aussi méprisable qu'un Orc !
—En êtes-vous sûre ? Même un Orc ne voudrait pas s'en approcher à plus de vingt mètres, répondit le prince, rapidement plus joyeux et les yeux de nouveau pétillants.
Elrohir ne pouvait pas rester longtemps en colère ou triste. Il était presque constamment gai. Si une mauvaise émotion le submergeait, il n'allait pas par quatre chemins pour l'exprimer et faire comprendre à la personne concernée le problème. Helwa avait déjà assisté à une de ses colères et heureusement pour elle, elle n'avait jamais rien fait pour en mériter une. Le prince était bien souvent aux antipodes de ce que l'on pouvait attendre d'un Elfe et personne ne pouvait dire d'où il tenait ce tempérament impulsif, énergique et insouciant.
Helwa, au contraire, était plus discrète et mesurée même si elle avait besoin de bouger pour être heureuse. Elle était également très secrète sur ses sentiments ou ce qui pouvait la tracasser. Helwa avait du mal à se confier, même à Elrohir et pouvait devenir renfermée et même agressive envers quiconque tentait de pénétrer son intimité. Elle n'aimait pas montrer ses faiblesses depuis son enfance et cela l'avait suivi jusqu'ici. La jeune femme avait également un côté très intellectuel et contemplatif qu'Elrohir ne comprenait pas toujours. Cette facette-ci aurait été très accordée à celle d'Elladan mais Helwa ne parlait que peu avec lui... pour différentes raisons :
—Parlons plutôt de vous, reprit-il plus sérieusement, quelque chose vous ennuie et occupe votre esprit depuis quelques jours c'est évident. Qu'est-ce ?
—Rien...Enfin...
—J'ai tout mon temps et il me semble que vous n'êtes pas pressée non plus.
Helwa aimait beaucoup Elrohir pour cela. Il ne la forçait ou n'insistait jamais pour qu'elle lui parle. Il l'incitait juste à le faire en la rassurant :
—Je pensais à mon grand-père... L'idée de retourner le voir est apparue dans mon esprit il y a quelques jours mais je ne sais pas si cela serait une bonne initiative.
—Votre grand-père ? S'étonna le prince, mais Elladan m'avait dit que vous étiez orpheline...
Helwa n'avait jamais reparlé de sa famille et très peu de son passé, Elladan ayant tenu sa promesse et n'ayant pas abusé de leur marché :
—Il ne vous a pas trompé, c'est vrai. Mais c'est mon grand-père qui m'a « élevée » ...
Elrohir put à cet instant saisir toute l'amertume de son amie quand elle prononça ce mot. Cependant ce sentiment disparu aussi vite qu'il était apparu comme si la jeune femme avait laissé échapper quelque chose qu'elle voulait garder pour elle :
—Il s'appelle Gawin. J'aimerais retourner le voir et lui montrer ce que je suis devenue. J'aimerais... J'aimerais qu'il soit fier de moi.
Il était très difficile à cet instant pour Helwa de se confier à son ami mais cette idée l'empêchait de dormir depuis plusieurs nuits et il était temps qu'elle se décide :
—Tous les parents sont fier de leurs enfants Helwa, répondit Elrohir, interloqué par la détresse qu'il percevait chez la jeune femme, Vous n'avez rien à lui prouver. Il sera forcément fier de vous.
Helwa eut un petit rire désabusé :
—Je crois que nous n'avons pas la même conception des parents. De toute manière je n'ai même pas connu les miens.
—Mais vous devriez retourner le voir ! S'exclama Elrohir, C'est important la famille ! Si vous voulez, Elladan et moi pourrions vous accompagner.
Helwa soupira :
—Je ne sais pas si c'est une bonne idée.
Elrohir fronça les sourcils. Son amie semblait terrifiée par quelque chose et il n'arrivait pas à mettre le doigt dessus :
—Qu'est-ce qui vous fait peur au point de douter de retourner voir la seule famille qu'il vous reste ?
Parfois être direct valait mieux que la subtilité. Helwa resta silencieuse un moment sous le regard de son ami :
—Mon grand-père veut me marier et j'ai peur qu'il ne me laisse pas repartir si je reviens vers lui. J'aimerais qu'il m'accepte comme je suis et qu'il ne me force pas à être quelqu'un que je ne suis pas. Et puis... je ne suis pas vraiment la... bienvenue là-bas.
—Il ne peut rien vous arriver si deux princes elfiques vous accompagnent, répondit Elrohir d'un ton amusé même s'il ne plaisantait qu'à moitié, Allez le revoir, exposez-lui clairement votre projet de vie pour qu'il ne se fasse pas de faux espoir et repartez aussitôt si vous ne voulez pas rester plus longtemps. Ainsi vous ne regretterez rien et le remord ne frappera pas à la porte de votre cœur quand le moment se fera sentir.
—Vous avez sûrement raison... Il va falloir que je prévienne votre père de ce voyage et qu'il me donne son accord. Peut-être aura-t-il besoin de vous ces prochains jours...
—Allez-y cet après-midi. Pour l'instant il est en réunion. Que voudriez-vous faire pour occuper la matinée ? Un duel à la lame vous tenterait-il ? J'aurais besoin de remporter la victoire sur quelqu'un, ajouta le prince moqueur. Je suis en manque.
Helwa prit une mine offusquée et vexée et répondit sur le même ton :
—Votre orgueil doit réellement être blessé pour tomber aussi bas mon prince. Et je tiens à vous rappeler que Glorfindel a loué mes progrès hier. Et s'entraîner alors que ce dernier est annulé ! Quelle idée saugrenue !
—Vous en mourrez d'envie, avouez-le Helwa. Vous ne pouvez pas ne pas vous dépenser dans une journée.
—Non c'est vrai, admit-elle en souriant.
—Alors qu'attendons-nous ? S'écria le prince déjà debout.
Helwa secoua doucement la tête en souriant. Son ami était réellement irrécupérable. On lui donnait un temps libre et il s'entraînait malgré tout. Enfin elle ne valait pas mieux que lui, même si le Lai de Leithian était un ouvrage extrêmement intéressant. Elle le lirait ce soir :
—Et il faut vous muscler un peu plus, plaisanta Elrohir alors qu'ils se dirigeaient vers l'aire, Tout cela me paraît encore bien flasque.
—Moi si j'étais à votre place je m'inquiéterais pour votre tête. C'est là que tout me semble bien flasque, rie-t-elle.
—Parlons un peu plus sérieusement, dit Elrohir alors qu'ils traversaient la partie Ouest de la cité, Une lune bleue va passer dans le ciel ce soir ! Père nous l'a dit au dîner hier. Ce sera la deuxième de l'année.
—Je me coucherai plus tard spécialement pour la regarder. J'adore la couleur de la lune ces nuits-là. Ça me rend fière de porter un tel nom même s'il n'est pas courant.
En effet Helwa avait appris plus tard que son prénom, bien que comportant deux mots en quenya, n'était absolument pas courant. Aucun Elfe n'avait jamais été nommé ainsi. Pour désigner cette lune particulière dans un prénom le mot exact était Nindil, contraction du mot ninda et isil, ninda signifiant également bleu. Il était donc évident que ce prénom était une construction humaine et non elfique. Mais Helwa aimait bien être à la frontière entre deux cultures.
Arrivés à destination, ils prirent tous deux des épées et commencèrent à s'échauffer sur place avec des mouvements circulaires et des parades à vide. Helwa appréciait les lames elfiques. Elles étaient légères et équilibrées. Au terme de l'échauffement, indispensable pour éviter des blessures, les deux protagonistes se firent face :
—Prête ?
—Je ne suis pas habillée pour me battre mais oui, je suis prête.
—Ce n'est qu'un combat de lames. Pas besoin de faire des pirouettes ou des donner de grands coups de pieds comme au combat rapproché Helwa. Ce sont vos bras qui bougent le plus.
—Mais vous savez à quel point j'aime pimenter les combats de lames avec un peu de mouvements rapprochés... Sourit-elle malicieusement.
—Oui je sais, mais interdiction d'utiliser une dague cette fois ! La dernière fois vous n'avez gagné qu'en me prenant par surprise.
Helwa sourit à ce souvenir. Elle n'avait gagné qu'une seule fois contre Elrohir et elle en était très fière. C'était il y a quelques semaines à présent et le prince ne semblait toujours pas remis de cette défaite.
La jeune femme avait rapidement créé sa propre technique de combat, basée sur ses points forts. Elle préférait se battre à la dague quand elle n'était pas obligée d'utiliser l'épée et elle aimait, quand elle n'était pas au contraire perchée sur un promontoire pour tirer des flèches, être au combat rapproché et physique. Helwa avait alors mixé des mouvements des deux techniques : combat rapproché et duel à l'épée pour surprendre l'adversaire et le déstabiliser.
Sa seule victoire contre Elrohir s'était faite grâce à sa dague, cachée dans sa botte qu'elle avait sortie pour contrer sa lame et le repousser alors qu'il pensait avoir gagné. Surpris, le prince avait alors été déstabilisé et Helwa avait pu prendre l'avantage sur lui. Elrohir avait persiflé pendant des jours que tout cela était absolument déloyal mais Helwa avait simplement haussé les épaules et lui avait souri de toutes ses dents. Glorfindel l'avait également félicitée comme pour en rajouter à l'agacement de son ami.
Elrohir commença à attaquer Helwa en changeant de direction à chaque fois tandis que la jeune femme contrait ses coups en évitant de s'épuiser trop vite. Elle réussit un moment à contrer une attaque d'Elrohir avec force et à le repousser. Là elle put inverser les rôles et commencer à attaquer son ami en essayant de varier les coups pour le forcer à bouger. Mais le prince avait plus d'expérience et réussissait à repousser ses attaques sans trop d'effort.
Helwa savait qu'elle allait perdre. Elle ne portait pas les vêtements souples qui lui permettait de donner des coups rapprochés à son adversaire. Elle commit une faute qui permit à Elrohir de gagner le combat.
Les deux amis soufflèrent lentement après avoir terminé :
—Je vous ai connu plus tenace, commenta Elrohir, taquin.
—Vous m'avez connu habillée de la manière adéquate pour combattre, contra Helwa avec la même répartie.
Elle avait grandement amélioré cette dernière durant ces quelques années et la jeune femme était maintenant connue pour sa répartie mordante et son caractère à ne pas se laisser marcher sur les pieds :
—Je crois que nous avons de la visite, répondit gaiement l'intéressé qui regardait au loin vers la cité.
Effectivement, Elladan se dirigeait vers eux :
—Ah ! Je vous ai cherché longtemps vous deux, s'exclama-t-il arrivé à leur hauteur, Tout cela pour vous trouver à vous entraîner. J'aurais dû m'en douter.
—Il faut bien passer le temps mon frère, répondit Elrohir en haussant les épaules.
—Serait-ce le Lai de Leithian que je vois dépasser de votre veste Helwa ? Demanda Elladan soudain très intéressée par la jeune femme, tournant son regard vers elle.
Helwa referma sa veste d'un coup sec et rougit furieusement. Elle ne partageait pas ses lectures avec le prince. Elle savait qu'Elenwë devait lui en parler mais elle ne voulait pas le savoir :
—Effectivement, répondit-elle froidement, tentant de garder contenance et de faire retrouver à ses joues une couleur normale.
Pourtant son regard se portait partout sauf sur le prince :
—Qu'en pensez-vous ? S'enquit-il véritablement intéressé.
—Je... Je viens tout juste de le commencer, mentit-elle pour mettre fin à la conversation, Pourquoi nous cherchiez-vous ?
—Je pensais vous proposer une balade à cheval sur la plaine pour nous détendre quelques heures. Nous pourrions même pousser jusqu'aux abords des montagnes. Je suis passé prendre du lembas pour le déjeuner.
—Très bonne idée Elladan, approuva son frère déjà rempli d'énergie pour une telle activité.
Ce dernier tourna son regard sur son amie qui ne semblait pas animée de la même fougue :
—Je me vois dans l'obligation de décliner votre invitation Elladan. J'ai d'autres projets pour cet après-midi. Bonne journée et bonne ballade.
La jeune femme tourna vite les talons pour aller déposer sa lame dans l'armurerie et retourner dans la cité. Elle devait demander une entrevue au Seigneur Elrond.
[1] Hara máriesse est la formule quenya la plus courante chez les Noldors pour se saluer et qui signifie "vers le bonheur". Il est également possible de la trouver sous sa forme contractée : Máriesse
