Helwa repassa par sa chambre avant de se rendre au bureau du Seigneur Elrond. Il ne serait libéré de sa réunion qu'en milieu d'après-midi. Elle avait donc du temps vu qu'il n'était pas encore l'heure de déjeuner. Elle irait peut-être tenir compagnie à Dame Celebrian et Dame Arwen. Helwa se rendait de temps en temps à la table royale mais elle préférait éviter quand Elladan était là aussi. Comme au premier dîner, il l'avait fixé à table pendant les premiers mois et personne n'avait semblé se rendre compte à quel point Helwa se sentait mal à l'aise lors de ces moments. Cela s'était arrêté mais désormais elle évitait la présence du prince.
Le pire dîner de sa vie devait sûrement être celui où un dénommé Gandalf avait été invité par le Seigneur Elrond. Helwa n'était à Fondcombe que depuis moins d'un an. Ce soir-là Elrohir l'avait pratiquement supplié de venir, lui promettant que cet homme était très amusant et qu'il l'intéresserait sûrement. Il lui avait expliqué qu'il était un Istari, un mage, envoyé par les Valar sur la terre du milieu il y a mille ans de cela pour lutter contre les forces du mal. Ce mage était apparemment en très bon terme avec le Seigneur Elrond et passait souvent à Fondcombe quand il venait dans la région.
Effectivement ce Gandalf avait été... intrigant. Il lui avait semblée très vieux avec ses longs cheveux gris et sa longue barbe mais animé d'une grande énergie, un feu qui brillait dans ses yeux. Il ne ressemblait en rien à ce qu'Helwa aurait pu s'imaginer. Par son rang d'envoyé des Valar, elle s'était attendue à une personne d'aspect noble mais le mage était habillé d'une longue robe grise et d'un chapeau pointu de la même couleur qu'Helwa avait trouvé très drôle. Il tenait également un magnifique bâton qu'Helwa avait soupçonné être plus qu'une simple aide de marche. L'homme, au grand désespoir de la jeune femme, avait le même regard qu'Elladan. Il ne lui retournait pas les tripes et ne lui faisait pas fourmiller le ventre comme celui du prince mais il était perçant et incisif, et Helwa avait eu l'impression qu'il savait tout d'elle alors qu'il l'avait regardée intensément au cours du dîner. Helwa avait donc eu deux paires d'yeux sur sa personne pendant le dîner, ce soir-là et elle avait maudit Elrohir de l'avoir entraînée à ce dîner.
Dans sa chambre Helwa se redonna un peu d'allure, le combat ayant ébouriffé ses cheveux. La jeune femme les avait laissés pousser dès son arrivée et depuis elle les gardait à longueur d'épaule et les tressait la plupart du temps sur son crâne en une tresse collée. Almiel lui avait apprise à le faire avec beaucoup de patience. D'après elle, cela lui allongeait le visage et adoucissait ses traits fins.
Helwa avait particulièrement détesté la période où ses cheveux dépassaient tout juste son oreille. Ils lui tombaient dans les yeux et la gênaient et impossible de les attacher ! Almiel l'avait de nombreuses fois dissuadée de les recouper courts comme avant.
De nombreuses choses avaient changé ou évolué depuis ces cinq dernières années. Sa chambre, par exemple, avait rapidement été déplacée de l'aile des invités à une aile privée plus intimiste et surtout plus proche de l'aile royale.
Helwa s'allongea sur son lit et reprit sa lecture du lai de Leithian. Le récit de l'histoire de Beren et Lúthien l'avait captivée dès qu'elle avait entendu le chant de Maître Lindir, le premier soir. Depuis elle avait lu tout ce qu'elle avait pu trouver sur ses deux personnages célèbres de l'Histoire.
Beren, un Homme d'une grande famille, arriva dans la forêt enchantée de Doriath, royaume elfique du roi Thingol. Là, perdu, il y rencontra, dansant dans l'herbe, sa fille Lúthien, la plus belle des Elfes. Les deux jeunes gens tombèrent amoureux l'un de l'autre mais le roi refusa de marier sa fille à un Homme. Il ordonna à Beren d'aller chercher un des Silmarils sur la couronne même de Morgoth pour obtenir la main de Lúthien. Le jeune homme accepta et parti pour le Nord, accompagnée par sa bien-aimée, partie en secret pour le suivre.
Grâce à ses pouvoirs, Lúthien parvint à endormir Morgoth et Beren réussit à lui voler un Silmaril. Mais alors qu'ils s'enfuyaient de la forteresse d'Utumno, l'énorme loup Carcharoth arracha la main qui tenait le Silmaril du corps de Beren. Lorsqu'ils revinrent, le roi reconnu le courage de Beren et lui offrit la main de sa fille. Mais alors que tout semblait résolu pour les deux amants, une énorme bête fit des ravages aux frontières de la forêt de Doriath. Il s'agissait de Carcharoth, à qui le Silmaril dévorait les entrailles, le rendant fou.
Beren l'affronta en compagnie d'autres Elfes du royaume et mourut pendant le combat. Lúthien le suivit peu de temps après, terrassée par son chagrin. Arrivée aux cavernes de Mandos, elle chanta devant le Vala, le suppliant de lui rendre son bien-aimé. Le chant émut Mandos qui leur accorda le droit de ressusciter seulement si Lúthien acceptait de devenir mortelle, ce qu'elle fit. Ils vécurent tous deux cachés du reste du monde sur une île isolée et moururent de longues années plus tard.
Helwa aimait cette histoire parce qu'elle était belle, bien sûr, mais également parce qu'elle s'y retrouvait un peu dedans et s'identifiait facilement au personnage de Beren.
Incapable de continuer plus longtemps sa lecture, ses pensées dérivant vers un tout autre sujet bien plus prenant, Helwa poussa un long soupir de lassitude et ferma son livre ainsi que ses yeux. Elle ne pouvait s'empêcher d'avoir des papillons dans le ventre. Elladan avait fait attention à sa lecture et lui avait même demandé son avis !
La jeune femme aimait tout comme elle détestait ces rares moments où elle devenait le centre de l'attention du prince. Helwa retint de petites larmes au coin de ses yeux. Elle était fatiguée de ses sentiments et de ne pas savoir quoi en penser ni quoi en faire. Cela lui prenait son cœur, son esprit et son temps tout entier.
Bien sûr qu'elle savait depuis toutes ces années qu'Elladan était un charmeur, qu'il aimait manipuler les mots. Helwa l'avait vu à l'œuvre plusieurs fois pendant ces cinq années et avait entendu Elrohir lui racontée certaines choses à ce sujet. Cependant quelques mois après son arrivée, Elladan l'avait finalement délaissée, sûrement lassé de son jeu de cour. Il n'avait jamais cessé de parler un peu et de faire des activités avec elle et Elrohir mais il semblait être totalement passé à autre chose avec Helwa et ces moments d'attention comme celui de tout à l'heure étaient désormais des plus rares.
Cela avait été un véritable soulagement pour la jeune femme, car même si elle réussissait facilement à ignorer ses remarques, c'était quand même plus simple de ne pas en avoir du tout. Cela fut un soulagement, jusqu'à ce qu'elle réalise son erreur.
Quand le prince lui faisait faussement la cour, Helwa n'avait aucune difficulté à se rappeler cette facette de sa personnalité. Bien sûr elle ne l'avait jamais détesté car il avait fait beaucoup pour elle et il était une personne très intéressante, cependant son petit jeu lui permettait de prendre du recul et de rester lucide sur qui était Elladan.
En revanche quand il l'avait laissée tranquille, il s'était installé une relation courtoise, légèrement distante entre les deux jeunes gens, entretenue par Elrohir qui faisait office de lien entre eux.
Et sans qu'elle ne s'en rende compte, en même temps qu'elle développait son amitié avec Elrohir, ses sentiments courtois et amicaux avec Elladan avaient évolués. Helwa avait commencé à penser au prince le soir avant de s'endormir, à rougir dès qu'elle se trouvait dans la même pièce que lui ou à ressentir ces papillons dans le ventre à chaque fois qu'il s'intéressait un peu à elle ou lui parlait.
Bien sûr la jeune femme avait lutté contre tout cela, trouvant cela totalement ridicule comme réactions, mais la défaite était déjà actée : Helwa était tombée amoureuse du Prince Elladan.
Quand elle se l'était avouée, Helwa avait complètement paniqué, effrayée que quiconque puisse le remarquer. Cela aurait été mortifiant. Bien entendu que le prince ne pouvait pas ressentir ne serait-ce qu'un centième d'un tel sentiment à son égard ! Il était prince et Elfe de surcroît.
Depuis que l'attrait de la nouveauté avait disparu, Elladan passait, certes, du temps avec elle et Elrohir mais jamais Helwa ne s'était retrouvée seule avec lui, heureusement pour sa santé cardiaque, son cœur oubliant clairement comment battre normalement en sa présence ! Le prince supportait sa compagnie mais de là à dire qu'il l'appréciait autant qu'elle appréciait la sienne, il avait un fossé qu'Helwa ne franchirait jamais, trop lucide sur sa situation pour se laisser aller à de telles divagations.
Pendant trois mois, Helwa avait totalement évité tout contact avec Elladan et s'était même éloigné d'Elrohir pour tenter de minimiser ses sentiments et de les cacher. Cette relation était impossible et elle le savait. Les Elfes ne tombaient amoureux des Hommes et les deux races ne pouvaient pas vivre ensemble. Elrohir s'était inquiété pour elle mais n'avait jamais rien soupçonné, comme le reste de la cité à son plus grand soulagement. Helwa avait élevé une barrière autour d'elle et tentait de rester distante avec le prince. Elle évitait de trop discuter avec lui et de passer trop de temps en sa présence. Nul besoin de se faire souffrir pour rien et d'alimenter plus ses sentiments. Pourtant, après le très court échange de ce matin, les papillons ne voulaient pas partir, tout comme l'excitation et l'accablement qui occupaient son esprit.
Helwa était triste, immensément triste bien évidemment mais c'était désormais un sentiment constant qui n'était pas incompatible avec le bonheur et la bonne humeur qu'elle ressentait la plupart du temps dans la cité, avec son ami ou ses précepteurs, par exemple. Il était simplement là, en elle et Helwa l'acceptait. Elle aimait pour la première fois de sa vie et elle savait ce sentiment vain, voué à l'échec. Cependant elle n'arrivait pas à regarder quelqu'un d'autre. Personne n'avait son éloquence, son intelligence, et son regard si perçant et inquisiteur qui la transperçaient de part en part. Bien sûr il partageait son physique avec son frère mais tout semblait plus sombre chez lui jusqu'à sa voix plus grave et qui glissait comme du velours quand celle de son frère se faisait énergique et joyeuse. Il sentait le danger et pourtant sa présence inspirait également la sécurité. Son côté charmeur sans doute.
Helwa se serait frappée d'avoir de telles pensées quatre ans auparavant. Maintenant elle les laissait simplement se développer puis partir. Elle était déjà bien contente que personne ne connaisse ses sentiments alors elle évitait de déprimer plus que cela. Une relation était impossible mais ses sentiments, s'ils demeuraient cachés n'avaient d'impact sur personne sauf elle. Parfois Helwa était juste jalouse de toutes ces Elfes qui pouvaient vivre tant d'années, immortelles, et qui pourraient vivre avec lui jusqu'à la fin des temps alors qu'elle était vouée à mourir et à disparaître. Helwa était mortelle et paysanne. Bien sûr elle maquillait son statut sous une couche d'éducation et de savoir mais cela n'enlevait rien à son statut. Elle savait qu'on n'échappait pas à ce qu'on était réellement. Trop d'obstacles se dressaient entre elle et une possible relation amoureuse avec Elladan.
Mais malgré tout cela et l'état déplorable de son cœur, Helwa n'aurait échangé sa place pour rien au monde. Elle aimait la cité, elle aimait apprendre, elle aimait son ami. Les Valar avaient été très généreux avec elle. Helwa ne voulait pas en demander plus. Elladan et elle se voyaient de temps en temps et elle pouvait l'admirer et profiter de sa compagnie tous les jours même si elle tentait de s'en défaire pour ne pas trop souffrir de ses sentiments.
La jeune femme déjeuna ce qu'Almiel lui avait apportée puis sortit en direction du bureau du Seigneur Elrond. Elle se posa contre le mur devant la grande porte de bois. Helwa n'était pas souvent rentrée dans cette pièce durant ces cinq dernières années. Seulement une fois l'an, lorsque que le Seigneur Elrond demandait un compte-rendu de l'évolution de sa pupille.
Au grand étonnement d'Helwa, il avait très bien pris l'amitié entre elle et son fils. Serait-il aussi conciliant s'il apprenait les sentiments qu'Helwa nourrissait pour son deuxième fils ? La jeune femme était persuadée que non. Il tenterait de la convaincre de l'impossibilité de cet amour et il aurait raison bien sûr.
Elle n'eut pas à attendre trop longtemps, moins d'une heure. La porte s'ouvrit, laissant sortir Glorfindel de la salle. Helwa sourit amicalement à son maître d'armes, pour qui elle avait beaucoup de respect et d'affection :
—Bonjour Glorfindel, comment allez-vous ? Le salua-t-elle.
—Très bien Helwa, merci. Mais dites-moi, que faites-vous donc ici ? Où sont mes jumeaux princiers préférés ?
—Ils sont partis à cheval et je souhaitais m'entretenir avec le Seigneur Elrond.
—Je vois. Eh bien dépêchez-vous de vous annoncer pendant qu'il est encore libre. Cela ne durera pas.
Sur ce bon conseil Helwa rentra dans la grande salle et se courba devant le Seigneur Elrond qui sembla surpris de la voir :
—Namárie [1] Seigneur Elrond. Je suis ici, seigneur, pour solliciter une entrevue avec vous.
—Namárie Helwa Isil, répondit-il, Je vous accorde votre entrevue. Qu'est-ce qui vous amène donc dans mon bureau ?
Le visage sage et sérieux du Seigneur Elrond impressionnait toujours beaucoup Helwa, tout comme ses yeux qui semblaient rassembler tout le savoir de la Terre du Milieu. Sa voix était toujours égale, calme, mais parfois empreinte d'une certaine lassitude qu'Helwa associait aux problèmes administratifs qu'il avait à gérer et également à son grand âge qui se comptait en millénaires.
Il prononçait toujours son nom en entier et cela la faisait toujours sourire car c'était bien le seul à le faire désormais. Helwa décida d'être franche et d'exposer clairement sa demande :
—Je dois vous avouer que je n'ai pas été totalement franche avec vous, le premier jour de mon arrivée. Je suis bien orpheline mais mon grand-père paternel m'a élevée et il vit toujours à Bree.
Son interlocuteur ne sembla pas plus déphasé que cela à l'entente de ses paroles. Il ne semblait pas non plus en colère, ce qui déstabilisa Helwa :
—Pourquoi me le révéler aujourd'hui ? S'enquit le Seigneur Elrond, loin d'être dupe.
—Et bien, j'aimerais retourner le voir pour lui montrer ce que je suis devenue grâce à votre générosité seigneur. Notre relation est légèrement... conflictuelle, je dirais, et j'aimerais tenter d'y remédier.
Le Seigneur Elrond resta silencieux un moment, pensif puis se tourna vers elle :
—Je ne suis en aucun cas contre votre initiative Helwa Isil et je comprends vos sentiments mais vous devez sûrement savoir que l'accès à ma cité n'est connu que des autres royaumes elfiques et de celui du Gondor pour des raisons de sécurité. Vous savez aussi que notre existence est une chimère dans votre région et il est inconcevable que cela change pour la tranquillité de mon peuple.
Helwa savait très bien que Fondcombe souhaitait rester une cité cachée pour la tranquillité et la sécurité de ses habitants. La cité n'avait pas été construite dans un endroit improbable pour rien :
—Il n'est pas nécessaire que je dévoile l'endroit d'où je viens, répliqua-t-elle calmement puisqu'il s'agissait de convaincre son interlocuteur. Elever le ton desservirait ses intérêts. Je peux très bien inventer une histoire de toutes pièces. Seulement Elrohir a proposé de m'accompagner mais il pourrait rester à la bordure extérieure de la cité. Les habitants de Bree ne sont pas de grands observateurs. Ils ne le remarqueront pas, je pense.
—Votre demande me prend au dépourvu Helwa Isil et je dois y réfléchir. Je vous informerais de ma décision. Mais soyez assurée que je vous répondrai au plus vite.
La jeune femme sut que son entrevue était terminée. Elle remercia le Seigneur Elrond et sortit. Helwa ne savait pas si elle serait soulagée ou déçut si le Seigneur Elrond rejetait sa requête. D'un côté, elle avait toujours rêvé que son grand-père l'accepte comme elle était et soit fière d'elle mais elle avait également très peur qu'il la rejette, qu'il dénigre ce qu'elle était devenue et ce dont elle était fière. A vingt-deux ans Helwa avait toujours peur des reproches qu'il pourrait lui faire et elle se serait donnée des gifles de ne pas réussir à s'en émanciper. Elle avait tellement besoin de la reconnaissance qu'elle n'avait pas eu plus jeune. Helwa en avait reçue ici mais jamais elle n'égalerait celle de la personne qui l'avait élevée toute son enfance. Pourtant elle savait qu'il lui fallait avancer malgré cela mais après tout s'il y avait une chance d'y remédier, elle devait le tenter.
Perdue dans ses pensées, Helwa échoua à la bibliothèque. N'ayant rien de mieux à faire, elle alla chercher un dictionnaire quenya et s'assit confortablement à une table. Cela pouvait sembler rebutant d'ouvrir ainsi un dictionnaire pour le lire comme un véritable livre mais Helwa appréciait de faire défiler les mots les uns après les autres et parfois d'y retrouver des racines de mots et de comprendre le fonctionnement même de la langue. En plus de tout cela, elle enrichissait son vocabulaire, et même si elle ne pouvait pas retenir tous les mots qu'elle lisait, certains attiraient son attention.
Helwa ne releva pas la tête pendant un très long moment jusqu'à ce qu'Elenwë débarque dans la bibliothèque, l'air inquiète. Elle ne vit pas tout de suite Helwa dans le fond de la grande pièce et la jeune femme put l'observer à loisir. Elenwë semblait pressée, cherchant quelque chose ou quelqu'un. Son visage tentait de rester neutre mais Helwa lisait dans ses yeux toute son inquiétude croissante.
Ce n'est qu'en croisant son regard qui s'illumina instantanément qu'Helwa comprit qu'elle était l'objet de ses recherches. Elenwë se dirigea rapidement vers elle :
—Oh Helwa, je vous cherche depuis si longtemps ! Venez vite avec moi. Elrohir a été blessé !
Helwa n'en crut pas ses oreilles. Elrohir blessé ? Cela était-il seulement possible ? Le prince était si doué au combat. Et par quoi aurait-il pu être blessé ?
—Il a été emmené chez les guérisseurs sans plus attendre pour qu'ils le soignent. Je ne puis vous fournir plus de détails quant aux causes de ses blessures.
Helwa ne pouvait rien dire. Elle était pétrifiée telle une statue, choquée par la nouvelle. Puis sans savoir comment, elle se leva et suivit rapidement Elenwë jusqu'aux maisons de guérison. Helwa espérait que ce n'était pas trop grave. Elle n'osait pas imaginer perdre son seul et unique ami.
Si la situation n'avait pas été aussi angoissante, Helwa se serait réjouie de voir Elenwë aussi inquiète pour Elrohir. Il ne faudrait pas longtemps pour que la relation entre les deux Elfes se concrétisent, enfin elle l'espérait de tout son cœur. Voir Elrohir heureux à ce sujet la rendait toujours extatique.
Lorsqu'elles arrivèrent chez les guérisseurs, une Elfe les conduisit dans une antichambre où attendaient déjà Dame Celebrian et Dame Arwen discutant entre elles, inquiètes, et Elladan accoudé contre un mur, les bras croisés, le visage fermé et grave. Le Seigneur Elrond arriva un instant plus tard.
Elenwë se précipita vers Elladan qui tenta un sourire rassurant quand la jeune femme lui prit la main en signe de soutien. Le cœur d'Helwa déjà à vif depuis qu'Elenwë était venue la chercher, se serra. La jeune femme était persuadée que même si le cœur d'Elenwë penchait vers son ami, celui d'Elladan devait appartenir à la jeune Elfe. Helwa ne pouvait pas en être jalouse. Elenwë était tout simplement magnifique, dotée d'une très grande intelligence, calme, compréhensive, gentille... Parfaite en un mot. Comment ne pas l'aimer ?
A côté d'elle, Helwa ne faisait clairement pas le poids et elle n'essayait même pas de se faire remarquer. A quoi bon faire des efforts pour finalement être déçue, peut-être même repoussée et humiliée ? Non, vraiment ça n'en valait pas la peine. La jeune femme était humaine. Elle savait qu'elle ne serait jamais l'objet de tels sentiments dans le cœur du prince. Helwa avait même une pensée pour Elladan car s'il était épris d'Elenwë, il souffrirait lui aussi car elle semblait préférer son frère. Pour ce qu'elle en savait, Elenwë était la seule à qui Elladan n'avait jamais fait la cour pour s'amuser. Cela voulait tout dire non ?
Helwa se mit à l'écart pour ne pas gêner la famille royale. Au bout d'une dizaine de minutes, un guérisseur sortit de la chambre où était soigné Elrohir et se dirigea vers la famille royale. Il parlait bas mais Helwa pouvait tout de même entendre :
—Votre fils s'est fait mordre à la jambe par un Warg. Ils étaient plusieurs mais d'après le Prince Elladan, ils semblaient isolés. Ce n'était pas une véritable meute. Ils ont attaqué vos fils pendant que ces derniers se baladaient à cheval près des montagnes. Nous essayons d'extraire le poison qu'injectent ses créatures en mordant pour éviter que cela ne le mette en danger de mort. La morsure n'est pas très profonde mais le voyage de retour a été long et il aurait fallu le prendre en charge tout de suite. Néanmoins je ne pense pas que son pronostic vital soit réellement en danger. Il lui faudra en revanche plusieurs jours pour se remettre et pour reprendre ses activités. Mais j'ai déjà soigné plusieurs fois le prince Elrohir. Il se remet vite.
Puis le guérisseur retourna dans la chambre. Helwa avait frissonné à la mention du Warg. Elle savait que ces créatures étaient d'immenses loups et qu'ils étaient parfois les montures de certains Orcs. Elle se demanda pourquoi des Wargs s'étaient aventurés sur la grande plaine. Ils vivaient pour la plupart au Nord-Est, de l'autre côté des monts brumeux.
Helwa essaya de garder son calme même si elle était très inquiète pour Elrohir. Elle voyait qu'Elladan faisait de même et que derrière son apparente froideur il s'inquiétait pour son frère.
Peu après le départ du guérisseur, le Seigneur Elrond se retira prétextant devoir régler le problème des Wargs aux frontières et devoir donner des ordres de surveillance à Glorfindel. Il demanda à être informé du réveil de son fils et quitta la pièce.
Le silence s'était donc fait depuis peu de temps quand un cri retentit dans la chambre et s'entendit nettement dans l'antichambre. Helwa sursauta de surprise et de peur. Le cri était empli de souffrance. C'était Elrohir et il souffrait. D'autres cris suivirent et Helwa souhaitait de toutes ses forces pouvoir faire quelque chose pour l'aider. Elle se sentait de plus en plus impuissante et de plus en plus mal. Dames Celebrian et Arwen sortirent, ne pouvant sûrement pas supporter d'entendre ses cris de douleur :
—Ils ont dû commencer à désinfecter les plaies, expliqua Elladan entre deux cris.
Malgré la situation qui ne se prêtait pas à de telles pensées, Helwa ne put s'empêcher de frissonner. Sa voix ! Du velours tout simplement. Helwa trouvait le prince déstabilisant les premiers jours parce qu'il était éloquent, incisif, perçant mais maintenant elle était juste incapable de rester seule dans la même pièce que lui sans que son corps fasse des siennes. C'était agaçant ! Ce n'était clairement pas le moment ! Mais Elenwë ayant quitté la pièce, il ne restait plus qu'elle et lui et cela n'était pas arrivé depuis plus d'un an au moins. Helwa n'avait plus l'habitude. Normalement Elrohir faisait office de frontière entre eux et lui permettait de détourner son attention de celui qui occupait nombre de ses pensées.
Et soudain le silence se fit. Helwa s'inquiéta de savoir pourquoi, tout d'un coup, Elrohir ne criait plus. Elle se mordit les lèvres d'angoisse et Elladan dut le remarquer car il ajouta :
—Il a dû perdre connaissance. Ce qui est mieux pour lui je pense.
Helwa prit alors son courage à deux mains et commença à poser les questions qui lui brûlaient les lèvres depuis qu'elle était arrivée mais s'adresser à lui en face la gênait toujours affreusement car elle avait peur qu'il remarque sa gêne, la rougeur de ses joues ou sa voix moins affirmée qu'avec les autres personnes :
—Elladan... Que vous est-il arrivé ? Je veux dire : comment Elrohir a-t-il été blessé ?
L'intéressé ne répondit pas tout de suite, la regardant de ce regard qu'Helwa aimait et détestait en même temps. Elle tenta de ne pas rougir furieusement mais ne put le soutenir :
—Des Wargs nous ont attaqués alors que nous nous baladions sur la grande plaine à l'est, aux abords des montagnes. Nous ne nous y attendions pas et nous n'étions pas prêt. Le combat était inégal et une de ces... immondes créatures a réussi à sauter sur mon frère, le faisant tomber de cheval, et à le traîner au sol en le tirant par la jambe. Quand j'ai réussi à l'atteindre, je l'ai tué et nous sommes partis rejoindre Fondcombe immédiatement. Heureusement que vous n'êtes pas venue. Vous auriez pu, vous-aussi, être blessée.
—J'aurais pu aider, murmura-t-elle, culpabilisant de ne pas avoir été là pour son ami.
—Il ne vous en voudra pas. Vous êtes très proches tous les deux et il préfère vous savoir sauve je pense.
Helwa n'était pas idiote et elle connaissait le sentiment de la culpabilité. Elle le sentait émaner de tout le corps du prince. Il s'en voulait, c'était évident même s'il tentait de ne pas le montrer. Helwa pouvait bien lui poser la question. Il lui en avait posé un certain nombre, lui. Enfin surtout dans les premiers mois où il s'amusait encore, puis ensuite il était véritablement passé à autre chose et il n'avait plus chercher à en savoir plus sur elle :
—Vous n'êtes pas responsable non plus, murmura timidement Helwa.
Elladan continua à la fixer d'un air étonné, cependant il s'exprima calmement :
—Je vous demande pardon ?
Son ton n'était pas indigné, seulement réellement surpris, comme s'il ne s'attendait absolument pas à ce qu'Helwa lui adresse la parole et qu'elle lui dise une telle chose :
—Je voulais dire... vous n'avez pas à vous sentir responsable de ce qui est arrivé à votre frère. Vous ne pouviez pas vous battre sur deux fronts en même temps pour vous protéger vous et votre frère.
Helwa parlait avec un peu plus d'assurance mais elle n'osait pas le regarder dans les yeux. Elle aimait beaucoup quand Elladan la regardait ainsi parce qu'elle se sentait exister à ses yeux mais elle le détestait en même temps car cela lui rappelait qu'elle n'y avait aucune chance qu'il s'intéresse à elle ou bien qu'ils puissent vivre ensemble :
—Vos paroles étaient très claires, répliqua Elladan toujours aussi calme alors que dans ses yeux passaient de nombreuses émotions, Ce qui me surprend c'est surtout que peu de personnes auraient pensé à me rassurer sur ce sujet. Il est étonnant que cela vienne de vous, vous qui n'êtes pas une personne très proche de moi.
Helwa accusa le coup. Ses paroles lui faisaient mal mais elles n'étaient que la pure vérité. La jeune femme n'était pas proche de lui, pas comme avec son frère, par exemple. Dans les premiers mois, oui, elle l'avait été. Il lui avait suffi d'ignorer ses petites remarques charmeuses et joueuses. Mais dès qu'il s'était détourné et que ses propres sentiments l'avaient trahie, Helwa avait tout fait pour s'éloigner de lui, à son plus grand regret, car ils auraient eu de nombreux sujets de conversation en commun :
—Je connais ce sentiment, tenta-t-elle pour se justifier, alors c'est plus simple pour moi de deviner les situations où il peut se développer. La culpabilité est réellement nocive alors si je peux l'empêcher d'atteindre quelqu'un...
Pour appuyer ses propos et paraître plus crédible, elle releva les yeux vers lui et soutint son regard. Ce n'était pas vraiment un mensonge, juste une demi-vérité. Ses sentiments pour lui avaient également motivé ses paroles. Même si elle n'avait aucune chance avec Elladan, elle ne pouvait s'empêcher de se soucier de lui et cela l'énervait parfois. Pourquoi dépenser du temps et des pensées pour un but inatteignable ?
Quand elle croisa son regard, elle crut y retrouver quelque chose qu'elle n'avait aperçu depuis longtemps. Cette lueur joueuse, amusée, et teintée de danger qui avait désertée ses prunelles depuis plusieurs années quand il la regardait. Helwa faillit presque sursauter. Elle ne savait pas si cela était bon signe ou non. Comment arrivait-il à passer d'une émotion à une autre aussi rapidement ?
—Moi qui croyais que vous vous souciiez de ma personne, je suis déçu, déclara-t-il moqueur, affichant une petite moue.
Helwa ne sut jamais à ce moment ce qui lui prit. Elle répondit instinctivement et sans réfléchir. Mais à la seconde où les mots passaient ses lèvres, elle les regrettait déjà :
—Bien sûr que je me soucie de vous ! Vous comptez beaucoup pour moi !
Le silence absolu qui suivit ces quelques mots acheva de l'enfoncer. Même l'éloquent prince de Fondcombe semblait ne pas savoir quoi dire, ne s'attendant sûrement pas à de tels mots prononcés avec tant de ferveur, comme un cri du cœur. Helwa resta quelques secondes figée, ne comprenant pas ce qu'elle venait de faire. Cette journée tout entière était-elle un cauchemar dont elle allait bientôt se réveiller ?
Quand Helwa intégra totalement ce qu'elle avait dit, elle eut envie de partir en courant sans aucune décence mais trouva la force, malgré son corps entier en surchauffe thermique, de bafouiller :
—Je... Je crois que je vais y aller maintenant... Ma... Ma présence n'est pas nécessaire.
Elle sortit, non pas en courant, mais presque. Arrivée dans sa chambre, Helwa claqua la porte et s'appuya dessus, complètement paniquée. Par tous les Valar ! Mais pourquoi avait-elle dit cela ? Qu'est-ce qui lui avait pris ? Le cerveau en surchauffe sous sa panique rétroactive, Helwa se sentit perdre pied. Elle n'arrivait plus à réfléchir et la jeune femme sentit les larmes poindre au coin de ses yeux.
Pour se vider la tête une seule solution : se dépenser physiquement. Helwa sortit et se dirigea en toute discrétion vers l'aire d'entraînement, tentant de se couper de ses pensées et émotions. En cette toute fin d'après-midi, l'aire était vide au plus grand soulagement de la jeune femme. Elle prit alors une épée et commença à se défouler sur un mannequin. Helwa ne faisait pas que le frapper de sa lame, elle y mettait également tout son corps. Sa colère contre elle-même lui donnait toujours envie d'éprouver physiquement son corps.
Elle y mit toute sa colère contre elle-même, sa panique aussi et sa tristesse. Helwa voulait se vider la tête.
La jeune femme s'en voulait de ressentir toutes ces choses pour le prince, de le trouver si attirant, intéressant. Elle savait qu'elle ne valait pas mieux que ces femmes qu'il pouvait séduire et qui tombaient en pâmoison devant lui. De plus elle se savait doublement handicapée face à ces femmes. Etant mortelle, tout sentiment envers un Elfe était inenvisageable. Jamais un Elfe ne regarderait une humaine au vu de leur espérance de vie si courte. Et pourtant son cœur avait décidé de n'en faire qu'à sa tête cette fois-ci.
Helwa frappait depuis une bonne heure déjà sans faiblir dans ces coups et le soleil avait sérieusement décliné pour faire place à la lune. Mais la jeune femme n'en avait cure, elle continuait à frapper, ne pensant s'arrêter que quand ses bras ne pourraient plus se lever.
Finalement elle fut rapidement épuisée et s'assit par terre sans aucune grâce. C'est avec un grand soulagement qu'elle vit que son esprit était plus calme. Elle pouvait maintenant tenter de réfléchir aux évènements de la journée plus objectivement.
Elrohir ne pourrait pas se lever avant au moins trois jours. Il lui manquerait mais mieux valait qu'il se remette bien.
Pour ce qui concernait son frère, Helwa se sentit affreusement gênée et angoissée mais ses paroles avaient été floues. Elle ne lui avait pas crié au visage ses sentiments non plus. Elle pouvait toujours faire passer cela pour de l'affection amicale ou son empathie naturelle.
Ce qui l'inquiétait était également cette lueur dans ses yeux qu'elle avait entraperçue. Si Elladan se remettait à jouer avec elle, elle ne le supporterait pas. Cela avait été simple de l'ignorer quand elle ne ressentait rien pour lui mais maintenant ? Arriverait-elle à résister à la tentation ?
[1] Namárie est un salut quenya pouvant être utilisé comme "bonjour" ou "au revoir".
