41ème jour de Quellë (9 décembre) 1944

L'armée dirigée par le général avait mis deux semaines et demie avant d'arriver au lieu où la bataille devait se dérouler, traversant toute l'Ithilien du Sud le plus rapidement possible. Des éclaireurs avaient informé le général de l'avancée des troupes du Harad. Ces dernières se trouvaient à seulement quelques dizaines kilomètres du pont permettant de traverser la rivière Poros dans le Sud-Gondor et il ne fallait pas qu'elles le traversent.

Après avoir traversé le Poros, les armées gondoriennes s'installèrent sur les grandes plaines désolées du Sud-Gondor. Il serait facile de voir arriver les Haradrims à cet endroit car le paysage était entièrement dégagé mais cela impliquait également un combat en face à face, brutal et sanglant car les combattants Haradrims étaient de rudes et vaillants guerriers.

L'immense campement temporaire était dressé depuis une journée seulement et les guerriers attendaient maintenant dans une tension croissante, la bataille qui prouverait ou éprouverait la stabilité et la force du royaume gondorien.

La nuit était tombée et Nwalmendil se promenait entre les tentes, les feux et les chevaux. Par cette promenade elle tentait de se détendre avant l'imminente bataille.

Bien qu'il soit tard, de nombreux soldats restaient dehors pour se détendre ou fumer. Nwalmendil sentait les regards des jeunes recrues de cette année sur elle. Ils n'étaient pas encore habitués à voir une femme dans l'armée et portant l'insigne de capitaine. Cela l'avait quelque peu dégoûtée de penser que de si jeunes garçons très peu entraînés, allaient devoir combattre des guerriers Haradrims et qu'ils n'avaient que peu de chances de s'en sortir. Les admissions n'avaient eu lieu que seulement quatre mois auparavant. C'était peu pour apprendre à un jeune homme de dix-sept ou dix-huit ans le maniement des armes. Cependant aux dires de tous, la force faisait le nombre et on se moquerait de son sentimentalisme si ses pensées venaient à être connues, rappelant alors pourquoi une femme n'avait pas sa place dans l'armée. Après tout, lui répondrait-on, ces jeunes hommes avaient choisi l'armée de leur plein gré. A eux d'assumer leurs choix. Les hommes étaient en âge d'être adulte et d'entrer dans l'armée à dix-sept ans selon la législation gondorienne, ce que Nwalmendil trouvait très jeune. Quand elle se revoyait elle à cet âge... Non, elle préférait ne pas y penser.

Elle continua à marcher, fredonnant un poème elfique pour se détendre avant le lendemain :

Lothlórien, ta beauté éclaire notre terre

Tel un Silmaril, de lumière et de mystère.

Lórien les années s'écoulent autour de toi

Sans t'altérer. Unique, tu ne changes pas.

Etranger, écoute le murmure de l'eau,

La caresse du vent, la mélodie des mots

De ces douces chansons elfiques qui s'élèvent

Proposant aux tourments de ton âme une trêve.

Etranger, marche dans ces avenues d'or

Et déambule jusqu'à la prochaine aurore.

Et lorsque les rayons déclinent, allonge-toi,

La voûte céleste de la nuit s'offre à toi.

Le chant était en l'honneur de la Lothlórien, une forêt elfique à l'Est des monts brumeux, dirigée par la puissante Elfe Noldor Galadriel, descendante de Fëanor et également grand-mère des enfants du Seigneur Elrond. Nwalmendil avait beau ne jamais l'avoir vue, les descriptions enflammées et pleines d'émotions que lui en faisait Maître Ardamir à l'époque, avait éveillé en elle une immense admiration.

Et soudain, alors qu'elle passait entre deux rangées de tentes, elle vit un jeune homme de dos, grand et svelte. Ses cheveux blonds et légèrement bouclés brillaient dans la nuit. Il ne devait pas avoir plus de vingt ans. Il devait faire partie de ces nouvelles recrues engagées il y a quelques mois.

Nwalmendil fronça les sourcils. Elle connaissait cette personne et elle n'aurait jamais dû se trouver ici. Elle se rapprocha du jeune homme qui ne l'avait toujours pas vu. Elle l'interpella, le forçant à lui faire face. Nwalmendil espérait s'être trompée :

—Amal ?

Le jeune homme se retourna et Nwalmendil croisa le regard chocolaté et pétillant de son "petit frère" :

—Nwal' ! Tu es là toi-aussi. Je suis rudement content de te voir. Ça fait longtemps que tu n'es pas venu à la maison, tu commençais à me manquer.

Il s'avança vers elle mais Nwalmendil recula :

—Mais par tous les Valar que fais-tu ici Amal ? Es-tu complètement fou ? Te rends-tu compte d'où tu te trouves ?

Son ton était irrité et paniqué. Nwalmendil ne comprenait pas ce que son petit protégé, maintenant grandi de sept ans, venait faire sur le champ de bataille. C'était bien trop dangereux et elle était également en colère qu'il ne lui est rien dit pour son engagement dans l'armée car c'était clairement le cas. Il devait s'être engagé depuis plusieurs mois sans rien lui dire et elle n'avait rien soupçonné, ce qui la frustrait beaucoup. Elle qui se targuait d'être perspicace n'avait rien vu venir :

—Je veux me battre Nwal' comme toi. Tu rends la justice en combattant ces hommes et je veux faire de même. Je veux protéger mon peuple. Je ne veux pas que d'autres enfants se retrouvent dans la même situation que moi.

L'intéressée secoua la tête :

—C'est trop dangereux. Tu pourrais te faire tuer ici. Tu n'as pas assez d'expérience.

—Je me suis entraîné dur depuis quelques mois et je ferais tout pour survivre mais malgré cela je n'ai pas peur de mourir pour défendre mon royaume Nwalmendil. Je ne veux pas que ce soit la fin du Gondor et rester les bras croisés à ne rien faire.

Elle observa le visage sérieux et déterminé d'Amal. Son discours était juste et empli d'un grand sens du devoir qu'elle n'aurait jamais soupçonné chez lui. Amal était pertinent, elle le savait. Son jugement était simplement biaisé par sa peur de le perdre. Elle ne put que constater la maturité, assez inattendue, du jeune homme :

—Tu as mûri, murmura-t-elle. C'est assez... déroutant.

—Je voudrais que tu acceptes ma décision, déclara-t-il très sérieux.

Nwalmendil reconnu dans ses yeux un sentiment qu'elle connaissait bien au même âge : le besoin de reconnaissance. Elle désapprouvait son initiative car elle avait peur pour lui mais elle comprenait son besoin de justice et d'agir pour ceux qu'il aimait :

—Je comprends, c'est simplement que j'ai si peur de te perdre. Je t'aime tellement Amal.

—Et je t'aime aussi Nwal', n'en doute pas.

De la tente où Amal devait dormir, un soldat se mit à le héler :

—Amal vient dormir ! C'est bientôt le couvre-feu !

Nwalmendil sourit un peu tristement à Amal :

—Allez va soldat. Tu ne voudrais pas que le Capitaine Nwalmendil te sanctionne pour ton retard ? Se moqua-t-elle pour se dérider elle-même.

Amal se redressa faussement au garde-à-vous :

—A vos ordres capitaine !

Et au moment de se tourner pour rentrer sous sa tente, il s'élança soudainement vers elle et la prit dans ses bras. Cette dernière eut le souffle coupé sous l'étreinte. La surprise passée, elle l'entoura elle-aussi de ses bras. Il se détacha légèrement d'elle :

—Je sais que tu me protégeras, lui souffla-t-il à l'oreille.

—Je combattrais à tes côtés, lui assura-t-elle, Je ne laisserai rien t'arriver, je l'ai promis à tes parents il y a sept ans.

Les yeux du jeune homme se mirent à pétiller et elle retrouva le petit garçon sortit du tas de foin :

—Tu sais que j'ai toujours rêvé de te voir te battre, répondit-il sincèrement.

Avant Nwalmendil aurait été mal à l'aise de l'entendre parler ainsi mais elle avait finalement accepté cette partie d'elle, cette machine à tuer implacable qu'elle devenait en combattant :

—Bonne nuit Amal.

—A toi aussi, déclara-t-il avant de se détourner rapidement et retourner dans sa tente.

Seule, au milieu des rangées de tentes, Nwalmendil se passa la main sur le visage. Amal. Amal était ici, dans l'armée, prêt à se battre. Et si elle le perdait ? Non elle ne le permettrait. Elle donnerait sa vie pour lui ! Envahie par beaucoup d'émotions à la fois et fatiguée, elle se retourna pour partir vers sa tente.

En s'endormant cette nuit-là, Nwalmendil se laissa aller à penser à Eryn et Alrad, imaginant sa vie si elle était arrivée à temps pour les sauver. Elle repensa également à Fondcombe. Elle vit le sourire enjoué d'Elrohir. Elle entendit son rire chaud et si communiquant. Elle se rappela l'océan dans les yeux d'Elladan, le velours de sa voix, son odeur si entêtante, son phrasé si éloquent. Elle se rappela de tout et cette nuit-là, Nwalmendil pleura doucement en silence, à l'abri de tous les regards.