La bataille eut lieu le lendemain et dura plus de dix-huit heures. Dix-huit durant lesquelles les combattants des deux camps se battirent sans répit et sans pitié.
Sans pitié les soldats le furent car la victoire gondorienne ne fut proclamée que lorsque presque tous les Haradrims furent tombés et que les seuls survivants se soient enfuis sans demander rédemption ou pitié.
De nombreux soldats gondoriens étaient également morts et la plaine brillait désormais d'une lueur rouge sous les rayons de l'aube nouvelle. Leur victoire n'était dû qu'à l'arrivée, au milieu de la bataille, des troupes du Lebennin, regroupées au grand port de Pelargir, une province du Sud, de l'autre côté de l'Anduin. Ce regain d'énergie avait permis au Gondor de prendre l'avantage, remontant ainsi le moral des troupes.
Nwalmendil avait trouvé le moyen de toujours rester à quelques mètres d'Amal qui, à son grand étonnement, se débrouillait plutôt bien. Elle avait quand même sauvé sa vie une bonne dizaine de fois sans même qu'il ne s'en rende compte, trop concentré sur tous les ennemis l'entourant.
A cet instant, Nwalmendil se reposait à l'écart de l'agitation du campement où l'on soignait les blessés. Elle contemplait la grande plaine rouge que les charognards n'avaient pas tardé à envahir, le nombre de morts étant trop important pour que tous soient incinérés rapidement.
Les troupes gondoriennes restantes ne pouvaient rester en faction dans le Sud plus longtemps. Elles avaient appris que le roi Ondoher n'avait pas la même chance qu'eux et qu'il se trouvait en difficulté, battant en retraite vers Minas Anor. Le Général Eärnil avait donc décidé de repartir vers le nord-est dès qu'ils le pourraient pour venir en aide au roi.
C'est ainsi qu'ils repartirent le lendemain, confiant les blessés les plus graves au port de Pelargir pendant que l'armée du général remontait la route du Harad en direction du nord-est. Ils apprirent en route, grâce à des survivants parvenu à les prévenir, que le roi Ondoher et son fils Artamir avaient été tués lors d'une bataille. Mais si les soldats étaient accablés par la perte d'une grande partie de la famille royale, ils se rassuraient en pensant au Prince Faramir, toujours à Minas Anor qu'ils devaient rejoindre au plus vite et dépasser pour contrer l'avancée des Gens des Chariots. Ce n'est que lorsqu'ils apprirent sa mort sur le champ de bataille que la rage et la tristesse envahirent durablement le cœur des gondoriens.
En effet, vexé de ne pouvoir participer à la bataille et de devoir rester à Minas Anor, le prince avait quitté la cité en cachette et s'était mêlé aux troupes des Eothed venues aider le roi. Ce fut lorsque que le groupe, dont il faisait partie, avait battu en retraite vers les Marais des Morts qu'il avait été capturé et tué alors que le chef des Eothed était venu le secourir.
Nwalmendil pressentait que la mort complète de la lignée directe des rois du Gondor n'allait pas se régler le plus simplement du monde s'ils arrivaient à repousser les Chariotiers.
Pendant toute la durée du voyage du Sud à l'Est, elle ne vit que très peu Amal car il n'était pas sous ses ordres et elle s'inquiétait constamment pour lui. Avoir dû garder un œil sur lui pendant dix-huit heures de bataille et avoir dû lui sauver la vie plusieurs fois, parfois in extremis, avait rudement éprouvé son calme et sa concentration pendant la bataille mais lui avait également donné la force nécessaire pour tenir pendant tout ce temps.
L'armée gondorienne avait maintenant dépassé Minas Anor depuis une semaine et se rapprochait à grands pas des Marais de Nindalf et des Morts où la bataille de la mort du roi avait eu lieu. Pourtant ils n'eurent pas à se déplacer jusque-là. Des soldats partis plus avant prévinrent le Général Eärnil que le campement des Gens des Chariots se situait à peu de distance de leur armée.
Ce dernier décida alors de prendre le campement d'assaut par surprise. C'est ainsi que la nuit suivante, les soldats gondoriens encerclèrent le campement des Chariotiers.
Nwalmendil était alerte, guettant le moindre bruit dans la noirceur de la nuit. Elle avançait silencieusement dans les hautes herbes, se rapprochant d'une sentinelle. Un groupe de soldats avait été créé pour décimer les sentinelles avant l'attaque, dans le silence le plus absolu, bien entendu. Elle s'était immédiatement portée volontaire. Tuer en silence était sa spécialité et elle s'était perfectionnée à cet art durant les nombreuses missions qu'elle avait effectuées ces dernières années.
Quand elle fut à portée de dague de la sentinelle, Nwalmendil tendit tous ses muscles, tel un félin s'apprêtant à bondir sur sa proie. Ainsi, dans le plus grand silence, telle une ombre, elle se jeta sur l'homme et lui transperça la gorge à l'aide sa dague sans qu'il n'ait eu le temps d'émettre un son. Il s'écroula sans bruit dans l'herbe et Nwalmendil passa au suivant. Les sentinelles avaient beau être alertes et concentrées sur leur travail, aucune ne put anticiper sa mort.
Quand elle eut terminé de tuer tous ceux qu'on lui avait assignée, Nwalmendil retourna vers l'armée gondorienne plus en retrait. La mission s'était déroulée sans accros. Aucune alerte n'avait été donnée, aucun son n'avait été prononcé. Nwalmendil ressentit une once de fierté quand ses supérieurs les félicitèrent. Tous les autres hommes volontaires pour la mission avaient été ses « élèves » en quelque sorte. Ils connaissaient déjà l'approche furtive avant son arrivée mais elle avait perfectionné leur technique en rajoutant un peu d'agilité et de souplesse, gagnant ainsi leur respect.
Tout était prêt. L'armée était prête. Nwalmendil était prête.
Elle n'était pas vraiment attachée à la famille royale même si le Prince Artamir avait son respect et elle estimait qu'il ne méritait pas de mourir ainsi. Sa sagesse aurait été bénéfique au trône. Elle n'était pas donc aussi remontée que les autres soldats envers les Chariotiers mais elle voulait protéger le peuple, pour payer sa dette envers Eryn et Alrad en quelque sorte.
Alors que les soldats commençaient à envahir le très grand camp et à s'introduire dans les tentes, Nwalmendil alla se placer aux côtés d'Amal pour le protéger. Les Chariotiers étaient, certes, pris par surprise mais cela restait tout de même une bataille. Ils ne mettraient pas longtemps avant de réagir et de véritablement combattre même en position d'infériorité. Le danger n'était jamais loin. D'ailleurs de leur côté du camp, l'alerte avait réussi à être donné quelques minutes après que le sang des premiers Chariotiers ait coulé.
Leurs ennemis s'étaient donc réveillés et se dépêchaient de prendre leurs armes. Malgré cela Nwalmendil, Amal et les autres soldats n'avaient aucun mal à les tuer. Une telle résistance ne pouvait s'opposer au grand nombre de soldats gondoriens, eux déjà alertes et assoiffés de vengeance.
Pourtant, alors que les deux compères et quelques autres soldats faisaient face à des Chariotiers ayant réussi à se rassembler et à combattre, Amal se trouva en difficulté, à quelques mètres d'elle, encerclé par quatre ennemis. Cette dernière le vit aussitôt et un long frisson de peur lui parcourut la colonne vertébrale. Dans cette obscurité, seulement éclairé par la lune, la difficulté à combattre était accrue pour le novice qu'était le jeune homme.
Elle se précipita vers ses ennemis et commença à croiser le fer avec eux. Elle venait de tuer un Chariotier et elle jeta un regard inquiet à Amal pour jauger de nouveau de sa situation qui semblait s'être améliorée grâce à son intervention. La bataille semblait toucher à sa fin de leur côté, les Chariotiers n'étant plus très nombreux autour d'eux. Pourtant ce regard qu'elle lui lança fut une seconde d'inattention de trop au milieu du chaos de la bataille et Nwalmendil ressentit soudain une vive douleur en haut du flanc droit. Elle fit immédiatement volte-face, faisant fi de la douleur qui s'étendait à l'intérieur d'elle, et décapita d'un geste rageux le Chariotier qui avait osé lui enfoncer sa dague dans le corps.
Elle jeta un coup d'œil à la dague toujours dans sa chair, enfoncée jusqu'à la moitié, le sang commençant à en suinter. La douleur était extrêmement forte et lui coupa le souffle. Elle avait déjà été blessée aux jambes et aux bras, mais jamais au niveau des flancs et c'était un endroit des plus douloureux. Elle venait d'en faire l'expérience. Pour se déplacer plus silencieusement, Nwalmendil avait abandonné son armure avant l'attaque et ne l'avait pas renfilée. Elle s'en mordait les doigts désormais et se maudit intérieurement :
—Nwal' !
L'intéressée entendit la voix d'Amal mais elle commençait à défaillir sous la douleur et les dégâts qu'avaient créés la dague à l'intérieur de son corps. Sa voix lui paraissait un peu lointaine. Elle le vit se précipiter vers elle et la tirer hors des derniers affrontements dans une tente vide à quelques mètres de là en lui murmurant que tout irait bien, visiblement très inquiet. Marcher lui arracha des gémissements de douleur qu'elle étouffa. La victoire était si proche qu'il n'y avait presque plus que des cadavres dans le camp. Quel malheur d'être blessée si proche du but !
Sous la tente, Nwalmendil s'écroula d'épuisement sur le sol. Avant qu'elle n'ait eu le temps de réagir ou de parler, Amal retira la dague de son corps, ce qui était la dernière chose à faire pour éviter d'aggraver son cas. Mais dans la panique et par son inexpérience, le jeune homme pensa bien faire. La douleur de cette action fit convulser Nwalmendil un instant et elle haleta :
—Il ne... fallait pas la retirer Amal. Compresse avant que je perde trop de sang.
Ce dernier s'écoulait déjà à flot de la blessure, libéré du bouchon que créait l'arme auparavant. Le jeune homme, horrifié par sa bêtise, posa ses deux mains sur la blessure, la détresse se lisant dans ses yeux :
—Désolé, désolé ! Je ne savais pas Nwal', désolé. Ça va aller hein ? Dis-moi que ça va aller ! Oh mince mais qu'est-ce que j'ai fait ?
Peu habitué à voir autant de sang et des blessés, le jeune homme eut dû mal à rester calme :
—Ça va Amal... ne t'inquiète pas, tenta-t-elle pour le rassurer sans pouvoir retenir une grimace de douleur. Il faut simplement attendre que ce soit fini... et d'autres pourront venir me soigner.
Dans le même temps elle tenta de rassurer elle-même car elle avait de plus en plus de mal à garder les yeux ouverts tant elle se sentait soudain épuisée et faible. Sa respiration se faisait erratique et quand elle cracha un peu de sang, elle sut qu'au moins un de ses organes était touché. Peut-être un poumon ? La blessure placée assez haut et proche du cœur avait dû faire beaucoup de dégâts et elle prenait lentement conscience qu'elle ne s'en sortirait peut-être pas. Amal n'était pas médecin et elle ne pourrait pas se soigner elle-même vu son état.
Nwalmendil comprit que c'était sûrement à ce moment que Mandos avait décidé de la rappeler à lui. Un court instant elle trouva cela injuste. Elle ne pouvait pas quitter Amal ainsi ! Puis finalement, elle remercia les Valar de lui accorder de ne pas mourir seul :
—Nwal' ! L'appela-t-il en la voyant fermer les yeux pour se reposer.
Elle s'était imaginée ce moment fatidique des centaines de fois et elle avait pensé que lorsque la mort viendrait la prendre, elle l'accueillerait avec plaisir et sans aucun remord. Cependant, à cet instant précis où elle prit conscience de ses derniers instants, elle fut prise d'une énergie folle. Elle voulait tout dire, elle voulait se libérer avant de partir pour de bon. Elle voulait s'alléger les épaules de cette tristesse permanente. Elle ne voulait pas mourir dans le mensonge. Elle s'accrocha alors à Amal du plus fort qu'elle put :
—Amal... mon... mon vrai nom est... Helwa. Helwa Isil... pas Nwalmendil, haleta-t-elle le plus clairement possible.
Elle avait vraiment du mal à respirer désormais, chaque mot lui faisant plus mal que le précédent. Le jeune homme parut extrêmement surpris mais elle ne lui laissa pas le temps de répliquer :
—Je veux... Je veux que tu fasses quelque chose pour moi... s'il te plaît...
Amal sembla hésiter quelques instants :
—Je... Oui tout ce que tu veux Nwal'... Heu... Helwa. Je te le promets.
L'intéressée ferma les yeux une seconde, savourant d'entendre son véritable prénom prononcé à haute voix. Ne pas l'avoir énoncé pendant presque huit années lui avait donnée l'impression qu'il n'existait plus ou qu'il n'avait été qu'un rêve. Pourtant c'était bien son nom. Helwa. Helwa Isil. Et elle voulait l'entendre avant de mourir. A quoi bon avoir honte de qui elle était maintenant ? Elle était au seuil de la mort.
La voix d'Amal tremblait légèrement mais le jeune homme tenta de rester maître de lui-même :
—Il faut... que tu ailles à l'ouest... des monts brumeux...
Chaque mot était maintenant un effort difficile à fournir pour la jeune femme.
—A Fondcombe... Il y a des cartes dans la... grande bibliothèque. Demande au général. Tu dois... demander le prince Elladan en mon nom, lâcha-t-elle à bout de souffle.
Amal écarquilla les yeux à l'entente de ce nom. Il n'avait pas oublié la discussion autour du feu qu'ils avaient eu avant d'arriver à Minas Anor, sept ans et demi plus tôt :
—Mais ne m'avais-tu pas dit que cet homme était mort ?
—J'ai menti. C'est un Elfe.
Le jeune homme ne s'attarda pas sur les détails. Ils n'avaient plus beaucoup de temps :
—Et que dois-je lui dire ?
—Tu lui diras...de relire le chant de Lúthien devant Mandos...
Ce chant résumait tous ses sentiments, tout l'amour qu'elle avait eu et avait toujours pour lui, inconditionnel et immortel. Elle l'emporterait dans la mort, au-delà des frontières du monde et le garderait avec elle :
—Donne-lui... Donne-lui mon collier Amal... Il te croira.
Le jeune homme hocha la tête :
—Pro... Promets-moi Amal ! Promets-moi que tu le feras !
Elle s'agrippait de toutes ses forces au jeune homme pour s'assurer qu'Elladan saurait. Qu'il saurait qu'elle ne l'avait pas abandonné pour rien, qu'elle l'aimait toujours, qu'elle pensait toujours à lui, plus que jamais :
—Je te promets Helwa Isil. Je te le promets, la rassura-t-il doucement, des larmes coulant sur ses joues.
Ainsi apaisée, la jeune femme ferma les yeux pour se reposer :
—Au revoir alors... petit frère, murmura-t-elle avant que les ténèbres ne l'engloutissent.
Le jeune homme décrocha délicatement le collier de son cou et le serra du plus fort qu'il put dans son poing.
Et lorsque l'aube se leva sur le camp des Chariotiers, que la victoire fut totale, que le roi Ondoher et ses fils furent vengés, que le Général Eärnil fut porté en triomphe ; Helwa Isil avait rendu son dernier soupir, laissant derrière d'elle un jeune homme dévasté mais prêt à accomplir ce qu'il considérait être sa dette.
