Chapitre 5


L'eau coulait en un flux discontinu, arrosa le dos d'un enchanteur complètement épuisé. Il avait sérieusement l'impression désagréable d'avoir récuré à mains nues toute la tuyauterie du château. Et pas la plus propre, bien évidemment. Sinon ça aurait été trop facile.

Il tenait là pour l'instant du rat mouillé plutôt que de l'enchanteur mature et redoutable.

Il recracha la gorgée d'eau qu'il avait failli avaler au passage.

Décidément, les douches de Poudlard n'avaient guère changé depuis qu'il avait quitté le château. Toujours aussi étroites, toujours aussi glissantes. Et elles crachaient toujours autant d'eau froide alors qu'il avait précisément exigé de l'eau chaude.

C'est en tremblant comme une feuille qu'il ressortit de la salle d'eau, une serviette nouée à sa taille.

-Mais habille-toi un peu, voyons ! Tu penses que j'ai envie de te voir te promener en si petite tenue ? lui lança Gemini qui était affalée dans un fauteuil tandis que l'infirmière examinait son bras.

Spica eut un geste vulgaire à l'attention de la jeune femme puis s'éclipsa dans la chambre que le directeur avait mise à sa disposition. Avait-il mentionné à quel point il était peu sociable ? Surtout quand cela concernait des emmerdeurs notables.

Il soupira puis invoqua sa baguette d'un mouvement fluide du poignet, avant de se jeter un sort pour se réchauffer. Ses muscles se relaxèrent tandis qu'il appréciait ensuite la caresse agréable du tissu propre contre sur sa peau. Il avait bien fait de prévoir quelques tuniques d'avance parmi les affaires qu'il avait emportées avec lui.

Sa robe de sorcier était par contre dans un état assez déplorable. Il lui faudrait user de plusieurs sorts et runes pour la nettoyer complètement. Il n'avait de toutes les façons pas confiance dans les elfes de maison que Dumbledore leur avait présentée un peu plus tôt. Il avait bien trop de choses délicates dans cette robe pour la laisser dans les mains de n'importe qui.

Il frotta distraitement ses cheveux encore humides et soupira en notant la couleur qu'avait pris sa main. Décidément, la crasse qu'il avait accumulée cette après-midi n'allait pas disparaître comme cela.

Lorsqu'il revint dans la pièce principale, Cygnus était à son tour sorti de sous la douche, et avait revêtu une longue robe verte qui lui donnait un air bien trop Serpentard pour cela soit totalement correct.

Ils se dirigèrent tous les trois vers la grande salle, après que l'infirmière eut confirmé à Gemini que son bras était complètement tiré d'affaire. Malheureusement pour Spica, cela eut pour conséquence de l'encourager encore plus à discourir sur l'importance de la sécurité et sur l'utilité réelle de faire garde du corps pour un enchanteur qui n'était même pas fichu de se débrouiller tout seul.

Spica était donc à deux doigts de l'étrangler lorsqu'ils entèrent pour la deuxième fois dans la grande salle ce soir-là.

La plupart des professeurs avaient déjà quitté les lieux et ceux qui restaient étaient en train de terminer leur dessert. Dumbledore attaquait avec entrain une énorme part de tarte au citron meringué. Ça puait donc le citron dans la salle tout entière. Suffisamment pour donner la nausée aux trois nouveaux arrivants. Enfin, surtout à Spica qui avait horreur du citron.

Il se laissa tomber dans la première chaise qui s'offrit à lui, et qui se trouvait juste en face de la table des Gryffondor. Lorsqu'il réalisa où il s'était assis, il sursauta et faillit de relever pour changer de place, de peur d'être contaminé par la folie furieuse traditionnellement exprimée chez les rouges et or. Mais la fatigue prit le dessus et il se contenta de plonger dans le ragoût aux pruneaux qui était apparu devant lui. C'était beaucoup mieux. Rien qui ne ressemblait de près ou de loin à un fichu citron.

Un hibou entra dans la pièce et vint atterrir devant l'enchanteur. Ce dernier reconnut immédiatement sa chouette hulotte. Azhar lui envoyait probablement des nouvelles de leur échoppe.

Il lut la lettre en diagonale.

Effectivement, il n'y avait rien de très intéressant. Juste un descriptif des objets qui avaient été vendus le jour même, comme Spica le lui avait demandé. Ce gamin irait loin s'il appliquait cette rigueur dans toutes les tâches qui lui étaient confiées.

La porte d'entrée de la grande salle grinça et Spica releva les yeux de son courrier, avant qu'un sourire amer n'étire ses lèvres.

Voilà bien une personne qu'il n'avait pas souhaité croiser en ces lieux, mais avec laquelle il allait devoir cohabiter durant les semaines à venir.

Severus Rogue n'avait guère changé en toutes ces années. Toujours les mêmes robes noires qui paraissaient comme voler autour de sa personne, toujours cet air austère, ce nez déformé. Il avait pris un peu de poids, mais gardait cette silhouette trop grande et trop maigre, comme s'il était resté bloqué dans le stade le plus ingrat de l'adolescence.

Le maître des potions eut un haussement de sourcils lorsque leurs regards se croisèrent.

-Lestrange, le salua-t-il. Je ne pensais pas vous croiser ici.

-Rogue, rétorqua Spica. J'étais persuadé de vous croiser, mais je ne pensais pas que ce serait aussi rapidement. Et, pour être tout à fait honnête avec vous, je n'avais guère envie de vous revoir.

Son trait de sarcasme passa inaperçu.

Un verre vint s'écraser au sol tandis que Gemini Rigel se relevait brusquement, sa baguette pointée sur Spica.

Ce dernier sourcilla à peine, comme s'il s'était déjà habitué à une telle occurrence.

-Un dernier mot avant que je vous tue ? siffla la jeune femme.

Tous étaient figés, comme pendu aux paroles qui allaient suivre.

Spica reposa lentement sa fourchette, à laquelle était encore attaché un morceau de ragoût.

-Qu'est-ce qui vous prend ? fit-il d'un ton calme. Je croyais que vous aviez décidé que je n'étais qu'un idiot qui ne savait pas se débrouiller tout seul.

À sa droite, Cygnus roula des yeux et Spica nota dans un coin de son esprit qu'il n'était peut-être pas approprié de provoquer quelqu'un qui pointait une baguette sur votre personne.

-Lestrange ! Vous êtes un Lestrange.

Ah…

Son cerveau fit un retour en arrière, le temps de rejouer la discussion entre Rogue et lui.

Ah oui.

Merde.

Effectivement. Il comprenait mieux, à présent.

Tout bien réfléchi, il aurait dû fuir dès qu'il en avait eu l'occasion et surtout dès qu'il avait appris que Gemini Rigel, qui aurait sans problème été envoyé chez les Gryffondor si elle en avait eu l'occasion, avait une dent contre ses cousins. Certes, il la comprenait en partie. Après tout, son oncle et ses cousins étaient les sorciers les plus idiots et les plus tarés qu'il connaissait. Et ça, c'était avant qu'ils ne soient tous envoyés à Azkaban. Merlin seul savait dans quel état ils étaient à présent.

Par contre, il avait un peu plus de mal par rapport à la logique très Gryffondoresque : si l'un d'eux est mauvais alors tuons les tous.

Plusieurs hypothèses quant à ses chances de survie firent irruption dans ses esprits, mais Spica n'avait guère le temps de réfléchir à tout cela. Et puis, c'est surtout qu'il n'avait pas envie de se battre. C'était ça, le problème, avait les gens comme ça. À la longue, ils devenaient fatigants à gesticuler dans tous les sens comme s'ils essayaient de trouver un sens quelconque à leur existence futile.

Il soupira profondément.

-Est-ce vraiment nécessaire ? s'enquit-il. Non, parce que là je vois bien que nous allons nous crier dessus durant quelque temps, puis tu vas me jeter un sort, je vais répliquer et nous allons à nouveau démolir le mobilier si cher au professeur Dumbledore.

Ce dernier sourit avant d'avaler une nouvelle bouchée de sa part de tarte.

-Nous allons ensuite arriver à la conclusion qu'il n'est de toutes les façons pas possible de nous étriper dans l'enceinte de Poudlard et nous finirons à la fin par nous jeter des regards noirs, poursuivit l'enchanteur. Alors si nous pouvions juste passer directement à l'étape regards noirs, cela m'arrangerait grandement. Je suis fatigué. J'ai eu comme nous tous une journée particulièrement éprouvante et je souhaiterais pour une fois qu'on ne me rappelle pas à quel point ma famille est tarée.

Gemini cligna des yeux. Elle ne s'était vraisemblablement pas attendue à ce genre de réponse.

Le professeur de potion ricana tandis qu'il prenait place à l'autre extrémité de la table.

-Toujours aussi couard, à ce que je vois, remarqua-t-il. On reconnaît bien là un Poufsouffle.

-J'apprécierai assez qu'on ne me rappelle pas tous les cinq minutes les couleurs que j'ai portées lorsque j'étais étudiant, grinça Spica. Ça a la tendance fâcheuse à me faire perdre toute crédibilité vis-à-vis de mes clients et ennemis.

Cygnus haussa un sourcil tandis que Dumbledore terminait sa part de tarte et en faisait apparaître une seconde.

-C'est un Lestrange ! s'exclama Gemini avant que le botaniste n'ait pu commenter cette information. Il ne peut qu'être mauvais.

-Parce que vous croyez que toute ma famille est responsable de la folie de quelques abrutis ? siffla Spica. Je dois faire tout mon possible pour n'être connu que par mon prénom, pour ne pas décourager quiconque entre dans mon magasin. Ces idiots se sont comportés comme les pires sangs de bourbe que le monde sorcier ait connue. Mon grand-père aurait dû les renier quand il en avait l'occasion et avant que le titre et la fortune ne tombent aux mains de mon oncle. Leur comportement n'est pas digne de sang pur de notre rang.

Un sort à la teinte rouge fusa vers lui et il dut faire une roulade sur le côté pour l'éviter.

Son ragoût atterrit au sol tandis que le morceau de table devant lui se brisa en deux.

Il écarquilla les yeux.

C'était plus grave que ce qu'il aurait pu imaginer.

Il invoqua le bouclier le plus puissant qu'il connaissait tandis qu'un nouveau sort de découpe était envoyé dans sa direction.

Il évita celui-là, mais le sort suivant le prit au dépourvu.

-Endoloris !

-Merde !

Le juron passa à peine ses lèvres, suivi ensuite par un long gémissement de douleur. Ce n'était pas la première fois que Spica était soumis à ce sort, mais la dernière fois remontait à des années plus tôt, juste après qu'il eut quitté Poudlard. Et il avait oublié à quel point cela pouvait être douloureux.

Son esprit, trop bloqué dans la souffrance, Les yeux à demi clos, il remarquait tout de même le regard fixe que lui jetait la jeune femme. Une étincelle étrange y brillait, une lueur qu'il avait déjà vu il y a si longtemps dans d'autres yeux à une autre époque, lors d'une rencontre avec quelqu'un qui était à présent prisonnier des détraqueurs.

-Gemini Rigel ! Stoppez tout de suite cette folie !

La voix de Dumbledore se répercuta sur les murs de la grande salle. Les autres professeurs présents avaient quitté les lieux en vitesse, emportant avec eux le reste de leur dessert. Seul le professeur Rogue était encore attablé, une cuisse de poulet dans la main droite, apparemment peu perturbé par la gravité des sorts qui étaient lancés.

Spica grogna lorsque le sort s'arrêta. Tous ses membres tremblaient de manière incontrôlée, comme s'il n'était plus du tout maître de lui-même. Un haut de cœur le prit et il régurgita tout ce qu'il avait mangé le jour même.

Il roula sur le côté.

Le sol était frais sur sa joue, bien différent de la brûlure persistante qui l'avait parcouru quelques secondes plus tôt. Il n'allait pas mourir, mais il ne savait pas combien de temps il allait pouvoir supporter cela.

-Levicorpus !

Un cri de stupeur franchit ses lèvres lorsqu'il se retrouva pendu par les pieds.

Sa baguette avait roulé il ne savait où, et il ignorait s'il était vraiment pertinent de tenter d'utiliser la magie dans son état.

-Tu vas payer pour les autres, siffla Gemini qui était à présent posté juste devant lui.

-Avada…

Un éclair rouge éclaira les murs et la jeune femme s'effondra sur le sol.

Dumbledore avait pris les choses en main. Spica eut à peine le temps de réaliser ce qui venait de se produire . Il perdit connaissance quelques secondes plus tard. La dernière image dans son esprit était celle d'un Dumbledore debout et droit, la baguette pointée sur une Gemini inconsciente.

….


L'infirmerie avait gardé le blanc sec et immuable que Spica avait connu lorsqu'il avait été étudiant. Il avait même été un habitué des lieux, si bien que l'infirmière ne sourcilla pas lorsqu'il ouvrit les yeux quelques heures plus tard.

-Spica Lestrange, voilà bien quelqu'un que je n'espérais plus voir dans ces murs, marmonna-t-elle en l'aidant à se redresser sur les oreilles qui avaient été positionnées derrière son dos.

-Je vous assure que ce n'était pas volontaire, grinça-t-il.

-Ça, je m'en doute, sourit-elle. Tenez, buvez ça. Ça devrait aider à détendre vos membres.

Spica descendit la potion d'un trait, grimaçant au goût exécrable.

-C'est infect, affirma-t-il. Mais je n'ai aucun doute sur le fait que ça marchera.

-Je l'ai préparé moi-même, annonça une voix à sa gauche.

Spica se tendit, mais la voix n'appartenait pas à Rogue. Il aurait eu bien trop peur que le professeur ne verse quelque poison que ce soit pour une sorte de vengeance personnelle.

Non, bien heureusement, le timbre aérien appartenait bel et bien à Cygnus. Quoique, Spica n'était pas non plus certain que cela ait été une bonne chose. Après tout, même si Xeno était un très bon client, il restait tout de même quelque chose allumé. Il espérait simplement que Cygnus n'avait pas compté sur un de ses animaux imaginaires pour réussir cette potion.

-Merci, murmura-t-il.

-Que les nargoles veillent sur toi, sourit l'homme.

Spica ne put qu'acquiescer lentement.

-Je suis surpris du comportement de Gemini, continua Cygnus. Je n'avais pas pensé qu'elle était à ce point atteint par les Joncheruines. Peut-être a-t-elle été contaminée lors de son passage dans la forêt. Il faudrait que j'effectue des analyses. J'ai justement ce qu'il faut pour l'aider.

Il sortit une sorte de crécelle en zigzag d'une des poches de sa robe. L'instrument émit une sorte de plainte déchirante dès qu'il la fit tourner, arrachant un léger rire à Spica.

-Cela me rappelle les comptines que tentait de me chanter ma mère, sourit-il. Mais je ne suis pas certain que cela fonctionnera si Gemini n'est pas dans les parages.

-Oh, elle est bien là, lui assura l'infirmière. Elle a juste été confinée par le directeur. Les sorts qu'elle a lancés ont déclenché une partie des protections du château. Je ne crois pas que Poudlard l'autorise à nouveau à pratiquer de la magie si sombre en ses murs.

Spica sourit en fermant les yeux. C'était une bonne chose.

-Vous parlez du château comme si c'était une entité vivante, souffla-t-il tandis que le sommeil le capturait.

-Ça l'est, Monsieur Lestrange, même si vous ne le voyez pour l'instant pas. Depuis des centaines d'années, des sorciers ont laissé ici une empreinte qui s'étend pour certains sur des années. La magie générée n'a pu que former une sorte d'entité bienveillante. Peut-être même est-ce l'œuvre de sorts laissés par les fondateurs. Mais Poudlard veille sur ses habitants et fait de son mieux pour éviter que de nouveaux drames ne se produisent.

-Spica, juste Spica, souffla-t-il.

Morphée le captura une poignée de seconde plus tard, l'abandonnant contre ses oreillers.

-Il a besoin de repos, assura l'infirmière à Cygnus qui était toujours assis sur une chaise à côté de lui. Par Merlin, un sort de Doloris lancé dans la grande salle. Qu'est-ce qui a pu lui passer par la tête ? J'avais dit à Dumbledore que ce n'était pas une bonne idée d'embaucher quelqu'un qui n'est pas allé à Poudlard. Elle n'est pas des nôtres et nous n'avons aucun moyen de savoir si ses intentions sont bonnes. Et il se refuse à utiliser le Veritaserum. Qui sait ce qu'elle pourrait faire ensuite ? Est-il vrai qu'elle a failli lancer le sort de mort ?

-Je vais veiller sur lui, lui assura Cygnus sans pour autant répondre à toutes ses questions. Je vous assure qu'il ne lui arrivera rien tant que je serai à côté de lui.

L'infirmière le dévisagea longuement comme si elle cherchait à s'assurer de sa bonne foi.

-Vous aussi avez bien grandi, Cygnus Lovegood, mais n'oubliez pas que j'ai connu le jeune Serdaigle qui était bien trop inattentif pour être un bon élève.

Elle se leva sans rien ajouter d'autre puis disparut dans une petite salle à l'autre bout de l'infirmerie.

Cygnus secoua la tête, un sourire calme sur ses lèvres.

Ses visions n'étaient pas très claires, mais il ne voyait pas d'autres dangers dans l'immédiat. Il était même étonnant qu'il n'ait rien pu voir au sujet de Rigel, même s'il avait eu dès le début un mauvais pressentiment à son égard.

Son regard glissa vers la forme endormie de l'enchanteur.

Il ne savait en revanche comment il devait se comporter vis-à-vis de Spica. Rares étaient les sorciers qui ne le considéraient pas comme un ahuri. Mais cet homme côtoyait son frère et était donc habitué aux excentricités de leur famille. Il espérait simplement qu'il survivrait suffisamment longtemps pour nouer avec lui une entente solide. Sans Gemini Rigel pour les aider à descendre dans les souterrains, leur tâche allait s'avérer plus difficile que prévu.


Fin du chapitre 5