Chapitre 6
Spica marchait lentement dans un paysage plié par le vent et la pluie. Des éclairs déchiraient le ciel, éclairant ce dernier qui était autrement d'un noir d'encre. Les arbres se couchaient, et Spica lui-même peinait à avancer tant les bourrasques étaient tenaces. Il ignorait où il allait exactement, mais il savait qu'il devait se mettre à l'abri. Il fouillait frénétiquement dans ses poches pour en sortir sa baguette, mais cette dernière était introuvable.
Le grondement lointain de l'orage se transformait peu à peu en un murmure lugubre qui lui rappelait étrangement les cours de piano que sa mère lui avait forcé à prendre lorsqu'il était encore enfant.
Les touches cognaient les unes contre les unes, comme sur un instrument qui aurait été laissé à l'abandon des années durant, tandis qu'un musicien invisible et déchaîné laissait évacuer sa rage sur l'objet. La mélodie se faisait de plus en plus forte, jusqu'à ce que l'enchanteur soit obligé de plaquer ses mains contre ses oreilles, tant ses tympans souffraient sous cet assaut.
Il tomba à genoux tandis qu'une nouvelle zébrure éclairait brièvement le ciel.
C'était trop fort, trop bruyant. Profondément dérangeant et désagréable.
Il ignorait même s'il parviendrait à s'en sortir.
Spica se réveilla en sursaut, un cri de stupeur sur ses lèvres.
Il était couvert de sueur, et son coeur battait à la chamade.
Il posa machinalement une main sur sa poitrine comme pour tenter de calmer les coups effrénés dans sa cage thoracique.
-Tu peux juste la fermer et laisser les honnêtes gens dormir ?
Il sursauta à peine et il ne lui fallut qu'une poignée de secondes pour reprendre ses esprits puis fusiller Gemini du regard.
La chevelure de cette dernière paraissait encore plus sauvage que la veille, et Spica se demanda distraitement si ce détail allait s'aggraver au fil du temps qu'il passerait en sa compagnie. Elle était comme entourée d'une étrange barrière aux reflets bleutés, même s'ils étaient tous les deux allongés sur des lits blancs identiques.
Il cligna des yeux.
L'infirmerie. Ils étaient à l'infirmerie.
-Alors pourquoi tu ne dors pas ? siffla-t-il. Ferme-la toi-même et occupe-toi de ce qui te regarde.
Il ne fit pas attention à ce que lui rétorqua la jeune femme.
Il s'en fichait pas mal. Il voulait juste fermer l'œil. Les évènements qui l'avaient conduit en ces lieux étaient encore flous dans sa mémoire. Seul son cauchemar était vivace et il craignait que ce dernier ne le capture à nouveau complètement.
Cet endroit lui avait toujours fichu les jetons. Il avait pourtant l'habitude des lieux lugubres et étranges, qui étaient comme habités par les fantômes du passé. Sauf que les fantômes en question paraissaient là bien réels, et il se demanda distraitement s'il allait vraiment regretter d'avoir accepté cette mission. Dans tous les cas, c'était pour l'instant plutôt mal parti.
Il ferma les yeux, se forçant à retrouver le calme. Il avait juste envie d'être à nouveau capturé par Morphée. Et surtout que Morphée fasse son boulot et lui permette de dormir en paix. C'était fou ce qu'il fallait ronchonner pour avoir un sommeil paisible, ces derniers temps. Les bonnes manières de certains laissaient vraiment à désirer.
Il s'interrompit deux secondes pour s'interroger sur la pertinence de son cheminement de pensée, avant de hausser les épaules.
Il n'était pas tout à fait bien dans sa tête, et alors ? Il avait bien le droit de perdre l'esprit dans un endroit comme celui-là et avec une telle compagnie exécrable.
Au loin, il crut percevoir encore le son lugubre d'un piano, mais ce dernier fut bien vite avalé par l'obscurité.
Il sombra dans un sommeil agité et n'entendit même pas le cri d'agacement qu'émit la jeune femme tandis qu'à la barrière autour d'elle était ajouté un sort de silence.
Cygnus sombra à son tour à nouveau dans un sommeil paisible. Allongé dans le lit à la gauche de Spica, il s'était donné comme objectif de permettre à l'homme de se reposer autant qu'il le pourrait. Et tant pis si cela signifiait rendre muette la furie qui continuait de s'agiter dans le lit un peu plus loin….
Un soleil pâle et timide se leva sur Poudlard le lendemain matin. Il était difficile pour chacun d'ouvrir les yeux et de trouver la motivation de sortir de son lit tant le gris du ciel était peu avenant et donnait l'impression de capturer le château dans une prison monotone.
Malgré cela, une compagnie matinale s'était réunie aux aurores dans le bureau du directeur, à une heure où ils étaient certains de ne pas être dérangés.
-Vous ne pouvez pas continuer ainsi, Albus. Cette jeune femme est instable. Il est trop dangereux de l'employer pour des choses aussi importantes. Je sais ce que vous aviez promis à son père, mais elle ne peut être laissée sans supervision dans l'entourage de Monsieur Lestrange. Elle risquerait de vouloir le tuer à nouveau. Nous ne sommes même pas certains qu'il n'y aura pas une nouvelle tentative de sa part dès qu'elle aura récupéré sa baguette.
Albus Dumbledore soupira profondément.
Il n'aimait pas du tout lorsque l'un de ses plans si bien préparés se retournait contre lui. Il avait été persuadé de la bonne foi de Gemini Rigel lorsqu'elle s'était présentée à lui après l'annonce qu'il avait fait paraître dans le Daily Prophet. Elle lui avait parlé de son père et Dumbledore avait tout de suite eu l'image d'un homme fort et loyal. Un homme en qui il avait eu totalement confiance. Il était bien dommage que sa fille ne soit pas comme lui.
-Que préconisez-vous donc ? s'enquit-il.
-Nous devons trouver quelqu'un d'autre ! s'exclama Minerva. Il n'est pas possible de laisser Lestrange et Lovegood descendre seuls dans les souterrains. C'est trop dangereux pour eux deux.
-Je n'ai trouvé personne d'autre, se défendit le vieil homme. Tous ceux à qui j'ai demandé m'ont assuré qu'ils n'étaient pas disponibles ou qu'ils ne souhaitaient pas prendre un tel risque. Je crains que les fondateurs n'aient laissé derrière eux une réputation solide quant aux sorts et enchantements dont ils étaient capables. La plupart sont terrifiés de toucher à quelque chose de trop dangereux.
-Et c'est parfaitement compréhensible, fit le professeur Rogue. Les deux guignols que vous avez trouvés ne sont juste pas conscient du risque. Ils n'ont aucune idée de ce dans quoi ils s'embarquent.
-Et c'est probablement mieux ainsi, déclara le directeur. Nous risquerions de nous retrouver sans candidats pour cette tâche s'ils savaient exactement ce qui se trouve sous Poudlard. Je ne suis même pas certain qu'ils ont lu tous les parchemins que je leur ai fournis. Mais nous avons vraiment besoin de leurs talents. Et si nous pouvions trouver quelqu'un pour remplacer Gemini…
-Qu'en est-il de William Weasley ? s'enquit Minerva. N'était-il pas envoyé de temps à autre dans les tombes égyptiennes par les gobelins ?
Dumbledore secoua la tête.
-Il est occupé sur une autre mission, et Gringotts refuse de nous le prêter pour l'été. Les gobelins nous ont recommandé plusieurs briseurs de sorts, mais aucun ne m'a paru de la tempe du jeune Weasley. Et je n'ai pas confiance en eux.
-Parce que mettre toute sa confiance dans une folle furieuse qui lance des Doloris dans la grande salle est beaucoup mieux ? ironisa Severus. Je ne crois pas que vous réaliser vraiment la gravité de la chose.
-J'en suis pleinement conscient, Severus, protesta Dumbledore. C'est pourquoi nous devons trouver quelqu'un pour la remplacer. Mais cela va être extrêmement compliqué et je souhaiterais ne pas perdre trop de temps. Peut-être allons-nous devoir revoir nos plans et leur demander de s'occuper pour le moment des protections en surface. Celles inférieures attendront que leur équipe soit à nouveau au complet.
Cette conclusion parut convenir à tous, car les deux autres finirent à acquiescer lentement. Ce n'était pas parfait, mais ils savaient l'un comme l'autre qu'il allait être difficile de faire mieux. Surtout en considérant les circonstances. De plus, ils étaient parfaitement conscients qu'il faudrait probablement à Spica plusieurs jours pour complètement récupérer de son exposition au Doloris. Un tel sort laissa toujours des séquelles. Il devait déjà s'estimer heureux de ne pas y avoir été exposé trop longtemps.
Le troisième réveil de Spica fut beaucoup plus douloureux que les deux précédents. Tout d'abord, parce qu'il avait dormi beaucoup plus longtemps et que les lits de l'infirmerie étaient particulièrement inconfortables, et ensuite parce qu'il n'avait donc pas pris de potion anti Doloris depuis un temps certain.
Lorsqu'il ouvrit difficilement les yeux, il eut donc l'impression désagréable que son corps était transpercé de mille et une lames tranchantes. Ses muscles répondaient à peine à ses sollicitations et il parvint tout juste à ouvrir la bouche pour avaler la potion qui était pressée contre ses lèvres.
-C'est comme toujours tout à fait ignoble, mais merci, grimaça-t-il.
-Ne faites pas l'enfant, le réprimanda l'infirmière. Estimez-vous déjà heureux d'avoir accès à cette potion. Surtout après ce qui vous est arrivé.
-Comme si c'était de ma faute, marmonna-t-il.
Un bruit important retentit à l'autre bout de l'infirmerie. Surpris, et encore à moitié endormi, Spica vit le monde tourner autour de lui.
Il faillit rouler des yeux face à la stupeur des deux individus autour de son lit. Mais un chat, ça ne roulait pas des yeux, et il ne put donc que miauler d'un ton vexé.
-J'ai horreur quand ça me fait cela, grommela-t-il en reprenant forme humaine.
Il avait encore eu de la chance que la potion ait commencé à faire effet et qu'il ait recouvré une partie de ses facultés. Sinon il était bon pour passer une partie de la journée sous forme de chat.
-Intéressant, murmura Cygnus qui n'avait apparemment pas quitté son chevet.
Le sorcier arborait de longs cernes sous ses yeux, signe d'une nuit marqué par un sommeil en pointillés. Il s'appuyait négligemment contre le dossier du lit comme s'il ne faisait tout à fait confiance dans le peu de force physique qu'il lui restait.
Malgré cela, l'étincelle dans ses yeux était toujours présente.
-Les nargoles ont été clémentes avec vous, continua-t-il. De nos jours, peu d'entre nous arrivent à atteindre leur forme animale. Mais je sens que vous ne la maîtrisez pas encore tout à fait.
-C'est un euphémisme, soupira Spica tandis que l'infirmière lui lançait une ribambelle de sorts de diagnostic, comme pour vérifier qu'il n'avait pas perdu un bout de lui-même lors de sa transformation involontaire.
-Ça ira, déclara-t-elle finalement. Mais éviter cela dans les jours à venir. Qui sait ce que cela pourrait engendrer. Ça risquerait d'aggraver sérieusement votre état.
-Promit, fit l'enchanteur d'un air ironique, j'éviterai de me promener dans des endroits où je serais susceptible de sursauter.
Le regard que lui jeta l'infirmière était tout sauf amusé, mais l'homme fit de son mieux pour garder une expression parfaitement neutre.
La femme soupira lorsqu'un nouveau bruit se fit entendre.
-Je crois que Rigel tente d'attirer mon attention. Je ne sais pas qui lui a jeté un sort de silence, mais depuis elle fait tout son possible pour faire le maximum de bruit autrement. Elle n'a pas apprécié que le directeur l'enferme ainsi. J'aurais surtout préféré que ça soit dans un autre lieu. C'est une infirmerie, pas une foire, par Merlin.
Spica jeta un regard en coin à Cygnus. Il avait une vague impression d'avoir été réveillé dans la nuit, mais cela ne s'était produit qu'une fois. Lovegood était-il à l'origine de cela ?
-Elle faisait vraiment trop de bruit, affirma le botaniste. Ce n'était plus possible de la laisser continuer comme ça. Et puis ça nous a laissé quelques heures de repos. C'est plutôt une bonne chose, non ?
Spica ne put qu'acquiescer. Après tout, qui était-il pour se plaindre de cela ?
Malheureusement pour lui, les heures qui suivirent furent longues. Beaucoup trop longues. Madame Pomfresh refusa de le libérer, déclarant qu'il devait se reposer, et non crapahuter dans les couloirs du château. Il fut donc condamné à rester assis dans son lit en regardant les heures s'écouler.
Le pire dans tout cela était que le temps s'était quelque peu rafraîchi et que les températures étaient idéales pour prendre un peu l'air. Sa seule consolation était qu'il n'était pas le seul dans ces lieux blancs et froids.
Cygnus avait apparemment décidé qu'il se devait de lui tenir compagnie. Et Spica passa donc la journée à l'écouter discourir sur ses multiples voyages dans des pays étrangers. Étonnamment, il ne s'ennuya pas tant que ça. Certes, Cygnus était un Lovegood et avait donc la fâcheuse tendance à parler de créatures que personne d'autre qu'eux ne connaissait. Mais après tout, l'enchanteur commençait à avoir une sérieuse culture générale sur la chose et était donc capable de le suivre sans trop s'y perdre. En plus, l'homme était un orateur plutôt doué et Spica se vit transporter par ces mots dans les contrées lointaines où Cygnus avait un jour mis les pieds. Ce qui était intéressant dans son récit était en particulier les plantes et fleurs étranges qu'il avait trouvées sur sa route. Il en présenta même certaines qu'il gardait dans une sorte de journal, et expliqua à Spica leurs nombreuses propriétés. La plupart étaient parfaitement inoffensives, mais d'autres étaient si dangereuses que le botaniste lui-même ne s'était pas risqué à les ramasser et avait donc conservé un simple croquis tout à fait réaliste.
-Et c'est là que j'ai trouvé cette anémone de glace, continua Cygnus. Il faisait pourtant une chaleur étouffante dans cette forêt. Au point que je ne cessais de devoir me lancer des sorts de rafraîchissement pour réussir à ne pas complètement me déshydrater. Ça aurait bien évidemment été l'occasion idéale pour trouver des Jobarbilles multicolores, mais le temps n'était pas en ma faveur et je devais retourner à mon campement avant que la nuit ne tombe.
-Je croyais que les jobarbilles n'apparaissaient pas en cette période de l'année ? intervint un Spica qui était à présent affalé contre ses oreillers.
Il sentait la fatigue le gagner de nouveau, comme si son corps lui criait de prendre à nouveau quelques heures de repos. Mais il luttait pour rester éveiller. Il n'avait guère envie de retrouver l'étrange cauchemar qui avait assailli ses songes la nuit précédente.
-Le climat est différent dans cette partie du monde, lui répondit Cygnus. Donc je comprends que tu te questionnes à ce sujet. Mais les jobarbilles de l'hémisphère sud ont un comportement complètement différent de celles de l'hémisphère nord.
-Hmm, effectivement ça paraît logique, murmura l'enchanteur.
-Tout à fait. J'étais donc en train de marcher difficilement dans cette forêt quand je me pris les pieds dans cette branche qui traînait en plein milieu du chemin. J'ai plongé la tête la première dans les fournées, juste au dessus de cette plante que je n'avais jamais vu auparavant.
Mais Spica n'écoutait déjà plus. Il avait fini par rendre les armes. Son torse se soulevait à un rythme calme et régulier tandis que son propriétaire sombrait dans un profond sommeil.
Cygnus ne stoppa son récit que plusieurs minutes plus tard, mais finit à son tour par aller s'allonger dans le lit attenant. Lui aussi avait besoin de repos.
…..
Le ciel était dépourvu de tout nuage et une brise paisible soufflait lentement entre les tours du château.
Spica était agrippé tant bien que mal à son balai alors qu'il suivait les mouvements fluides de Cygnus, qui le menait au dessus des toits de Poudlard. Le botaniste tenait d'une main une carte qui lui avait été confiée par le professeur Dumbledore et de l'autre menait son balai d'une main de maître.
-Tu étais dans une équipe de Quidditch, pas vrai ? lui cria Spica pour qu'il l'entende. Tu maîtrises sacrément bien votre balai.
-J'étais poursuiveur pour Serdaigle, sourit Cyngus en se retournant. Un ou deux ans après toi, si je me souviens bien. J'ai dû intégrer Poudlard lorsque tu étais déjà en deuxième ou troisième année.
L'enchanteur fronça les sourcils.
-Je ne me souviens pas de toi, admit-il. Tu devais être plutôt discret. Et je n'allais presque jamais voir les matchs de Quidditch.
Il en profitait d'ailleurs même pour profiter pour une fois du calme de son dortoir pour souffler un peu et rattraper du sommeil en retard.
-Cela ne m'étonne pas, rit le botaniste. Tu étais un peu dans la lune.
-C'est l'hôpital qui se moque de la charité, renifla Spica.
Cygnus eut un sourire coupable.
-Touché, admit-il. Suis-moi ! Je crois bien que Dumbledore souhaitait que nous vérifiions cette tour en particulier.
Cela faisait près de deux jours qu'il était sorti de l'infirmerie. Soit au total cinq jours après que Gemini l'ait attaqué. La jeune femme était encore détenue par le directeur. Spica ne savait pas vraiment ce qu'il attendait d'elle, mais il jugeait peut-être qu'elle était encore trop instable pour la relâcher. Spica s'en fichait pas mal. Ce n'était pas la première fois qu'il était atteint de la sorte. Être un Lestrange lui avait apporté beaucoup d'ennuis de ce type, mais chaque fois il arrivait à s'en remettre sans trop de difficulté. Après tout, il n'allait pas s'arrêter de vivre pour si peu.
Il serra un peu plus ses mains sur le manche de son balai. Ses muscles le faisaient encore souffrir à certains moments, mais il commençait à se sentir presque en forme. Presque étant le maître mot.
Le directeur leur avait pour l'heure déconseillé de descendre à nouveau dans les souterrains. Les deux acolytes savaient l'un comme l'autre que Dumbledore leur cherchait un nouveau compagnon pour les aider dans leur périple. En attendant, il leur avait demandé de remettre à jour les protections extérieures – celles qui seraient touchées en premier en cas d'attaque et malheureusement, celles qui tomberaient les premières, car les moins puissantes.
Spica ajusta la position de ses jambes tandis qu'il arrivait à la hauteur de Cygnus. Le botaniste s'était arrêté juste au dessus de la tour d'astronomie. Sur cette dernière, à peine effacée par le temps, étaient gravées sur les tuiles de nombreuses runes, signe d'un sort de protection qui tenait encore à peine.
-Celui-là est bien endommagé, remarqua Cygnus. Ça va être assez long de le remettre en état.
Spica ne put qu'acquiescer. Il était sidérant que ce genre de choses n'ait pas été fait plus tôt. C'était au moins le cinquième dans le genre qu'ils devaient réparer. Et ce n'était pas toujours chose aisée.
Il sortit un grimoire de sous sa robe pour vérifier un symbole en particulier.
Il eut un sifflement de surprise.
-Eh bien ! Celui-là est sacrément vieux. Je crois que c'est la première fois que je le vois en vrai autre part que sur un parchemin ! Ça va être très intéressant.
Cygnus sourit d'un air indulgent tandis que Spica se lançait dans l'explication exacte de la rune en question. Il était amusant de voir à quel point cet homme austère pouvait être passionné par son métier. Il avait même été assez conciliant pour lui enseigner certaines choses, ce qui leur permettait à présent d'avancer beaucoup plus vite. Dans un premier temps, après avoir appris le contenu de leur nouvelle mission temporaire, Spica avait demandé à Dumbledore s'il pouvait faire venir son apprenti dans ces lieux. Malheureusement pour lui, le directeur avait refusé, arguant qu'il n'était pas certain des origines de ce dernier et qu'il ne souhaitait plus faire confiance à n'importe qui.
Azhar avait fait ses études à Dumstrang, comme tous ceux de sa famille. Et cela signifiait arts sombres et magie noire. Donc impensable pour le directeur.
-Peux-tu me passer la peinture, Spica ?
Cygnus réceptionna le petit bocal que son compagnon avait envoyé dans sa direction. Il s'appliqua à peindre ensuite les runes une par une avec ce mélange qui était censé leur procurer une certaine longévité.
Il apprenait de nouvelles choses tous les jours.
Et dire qu'à l'origine il n'avait été embauché que pour leur permettre de passer les plantes indigènes et toxiques qui auraient pu être mises en place par les fondateurs pour défendre les protections du château…
À sa gauche, Spica continuait d'inscrire en profondeur une des runes qui avait presque disparu avec le temps. Il travaillait avec rigueur et précision. Chose que Cygnus voyait de moins en moins chez les sorciers. Beaucoup avaient perdu le goût du travail manuel, de l'ouvrage d'art fait avec leurs mains. La plupart ne comptaient plus que sur leur baguette pour les assister dans les tâches les plus simples.
Le monde sorcier vieillissait et devenait de plus en plus décadent. Sans individu comme Spica, ils iraient droit à leur perte.
Leurs yeux se croisèrent un instant, et Cygnus éprouva comme à chaque fois une vague de sympathie teintée d'autre chose en plongeant son regard dans les orbes bleus de l'homme. Spica était différent. Il s'en était aperçu au premier coup d'œil, et il commençait à peine à percer la carapace de l'homme.
-Tu peux prendre la suite, lui sourit l'enchanteur.
Le botaniste s'exécuta sans un mot. Il était presque ravi que Gemini ne soit plus dans les parages pour allumer la flamme de rage qu'il avait si souvent vu dans les prunelles de Spica. Sans cette dernière, l'homme était calme, doux, assez silencieux, aussi. Mais Cygnus appréciait ces qualités. Bien plus que Spica ne pourrait jamais le comprendre.
…..
-Nous avons terminé les hauteurs du château, annonça Spica à Dumbledore lorsque ce dernier les questionna deux jours plus tard sur leur avancement.
Il était déjà tard. Le soleil s'était couché depuis déjà plus d'une heure. Pourtant, les deux hommes venaient seulement tout juste de regagner le château. Exténués par leur récente journée de travail, ils marchaient d'un pas las dans les couloirs du château, leur balai sous le bras, la robe couverte de sueur et de poussière.
Il avait fait excessivement chaud en ce jeudi après-midi, les obligeant à prendre de nombreuses pauses pour éviter une insolation. Ils n'avaient vraiment pu être efficaces qu'une fois le soir venu, lorsque les températures avaient fortement décru.
Ils n'avaient même pas pu piquer une tête dans le lac, de peur de souiller les objets de valeur qu'ils avaient sur eux – notamment les précieux grimoires de Spica ainsi que la peinture et les éléments utilisés pour graver les runes. Et puis, traditionnellement, les baguettes magiques n'aimaient pas vraiment l'eau.
Dumbledore les avait accueillis dès leur retour dans les couloirs frais du pensionnat, comme s'il avait passé l'après-midi à les attendre. Ce qui n'était bien évidemment pas le cas. Du moins, Spica l'espérait pour la santé mentale de l'homme.
-Fort bien ! fit le vieux sorcier. Je ne pensais pas que vous termineriez si rapidement.
-Cygnus apprend vite, rétorqua l'enchanteur en haussant les épaules. Je n'avais pas mon apprenti sous la main. Il a donc bien fallu que je forme quelqu'un d'autre.
Le sourire du directeur ne disparut pas malgré la critique.
-Que pouvons-nous faire d'autre ? s'enquit Cygnus.
Il avait rapidement appris qu'il ne valait mieux pas trop titiller Spica lorsque ce dernier était agacé par quelque chose. Le refus du directeur par rapport à la présence du dénommé Azhar avait été quelque chose que Spica ne lui avait pas encore tout à fait pardonné.
-Je vous informerais de cela le moment venu, probablement demain dans la journée, sourit le vieil homme d'un air mystérieux. Je vous souhaite à tous les deux une bonne nuit. Reposez-vous bien !
-En fait, il n'en a aucune idée, grinça Spica tandis que le directeur disparaissait à l'angle du couloir. Je me demande combien de temps il va nous faire tourner en bourrique avant de nous avouer qu'il a bien trop peur de nous laisser descendre dans ses foutus souterrains. À croire que nous sommes faits de porcelaine.
Cygnus ne put réprimer le sourire qui étira ses lèvres. Il savait que Spica avait raison. Et même s'il respectait profondément Dumbledore, il devait admettre que le comportement du vieil homme était parfois irritant.
-Il ne souhaite pas avoir de morts sur la conscience, soupira-t-il. Je ne pense pas qu'il nous autorisera à redescendre tant qu'il n'aura pas trouvé un troisième membre à notre équipe.
-Notre équipe est très bien comme ça, renifla Spica. Surtout si c'est pour récupérer une tarée comme Gemini. Je ne souhaite vraiment pas que quelque chose comme ceci se reproduise.
Sur ce point, Cygnus ne pouvait pas vraiment lui en vouloir et était même entièrement d'accord avec lui.
Il passa une main sur son visage pour tenter de chasser la sueur qui était encore présente. Il avait encore horriblement chaud.
-Aux dernières nouvelles, le calamar était parfaitement inoffensif, n'est-ce pas ?
S'il fut pris au dépourvu par la question de Spica, Cygnus se contenta de hausser un sourcil.
-Oui, bien sûr. Pourquoi cette question ?
L'enchanteur hésita un instant, mais ce fut un sourire de défi qui éclaira finalement son visage.
-Je me suis toujours demandé ce que ça ferait de se baigner en pleine nuit dans le lac, admit-il. Après avoir posé tout cela, bien évidemment..
Il désigna d'un geste de la main le balai ainsi que sa robe.
-Il n'y a pas de nargoles dans le lac, pas vrai ? continua-t-il.
Cygnus sourit à son tour.
-Je suis certain qu'elles nous laisseront tranquilles, affirma-t-il.
Lorsqu'ils sortirent du château par une porte dérobée, Spica ne put réprimer le sourire qu'il avait jusqu'à présent réussi à masquer. Ça avait été une idée complètement folle. Une idée digne d'un étudiant un peu fou qui passait plus de temps à rêvasser qu'à apprendre ses leçons. Il avait depuis longtemps passé l'âge de ce genre d'ineptie. Pourtant, il se sentait comme de nouveau jeune, comme s'il était redevenu un gamin un peu fou et insupportable – gamin qu'il n'avait d'ailleurs jamais vraiment été.
Il ne comprenait même pas pourquoi Cygnus avait accepté cette proposition. Peut-être que l'homme avait-il également perdu l'esprit, que la chaleur de cette journée avait rendu ses pensées confuses.
Pourtant, lui aussi souriait tandis qu'ils marchaient doucement sur l'herbe séchée par le soleil. Leurs ombres s'étiraient sous la lune qui n'était pas encore tout à fait pleine. La fraîcheur du soir leur faisait à tous les deux beaucoup de bien. Ils avaient délaissé leurs robes de sorcier pour ne revêtir que des vêtements simples qui ne risquaient rien à être mouillés.
Spica avait remonté les manches de sa tunique et la fine brise soulevait le tissu léger, lui chatouillant le ventre. Il se sentait étrangement bien, détendu. Plus détendu qu'il ne l'avait été depuis longtemps.
Il ne mirent guère de temps à atteindre le lac. Et ni l'un ni l'autre ne perdit de temps en discussions inutiles.
Spica sourit lorsque Cygnus se débarrassa en hâte de ses vêtements avant de sauter dans les eaux sombres. L'homme était tel que ses vêtements le laissaient entrevoir. Beaucoup trop grand. Beaucoup trop maigre. Avec une stature similaire à celle de Spica, même si ce dernier s'était bien remplumé depuis qu'il avait été diplômé de Poudlard.
Il se dévêt à son tour, ne s'offusquant même pas du regard appuyé que Cygnus posait sur lui.
La fraîcheur du lac lui fit un bien fou. Plus qu'il n'aurait été capable de l'admettre.
Il plongea la tête sous l'eau, laissant le liquide lui mouiller les yeux, les débarrasser de la couche de poussière qui s'y était progressivement accumulée.
Il avait l'impression de se débarrasser de plusieurs semaines de crasses. Un peu comme lorsqu'ils étaient tous les trois descendus dans le début des souterrains. Mais cette fois, la dynamique était différente.
Il ne protesta pas lorsque Cygnus nagea dans sa direction, ni même lorsqu'il lui souleva le menton ou lorsque leurs lèvres se rencontrèrent.
Peut-être était-ce le soleil de cette journée, l'épuisement, ou simplement la satisfaction d'avoir trouvé quelqu'un qui était capable de le comprendre. Et réciproquement.
Il s'accrocha aux épaules de son compagnon, le laissant mener cette danse. Les mains s'égarèrent assez vite et il cessa simplement de réfléchir. Sa seule dernière pensée cohérente fut qu'il n'aurait jamais osé faire quoique ce soit de ce type dans le lac lorsqu'il était étudiant, de peur d'avoir la vieille McGonagall sur le dos. Mais cette fois, il se fichait bien du point de vue du professeur de métamorphose. De toutes les façons, ce n'était pas comme si elle était du genre à s'offrir un bain de minuit…
Fin du chapitre 6
