Chapitre 10


Les heures s'écoulèrent lentement au rythme des paroles qui se répercutaient sur les murs, et du gargouillis toujours constant de l'eau qui coulait au loin et dans les bassins. Ils finirent tous par s'accorder sur le coup de vingt et une heures qu'il était peut-être temps de s'arrêter pour la journée.

Bien évidemment, il n'y eut pour eux aucune baisse de luminosité annonçant le soir. Mais ils étaient fatigués et leurs estomacs leur faisaient parfaitement comprendre qu'il était temps de se rassasier. Il y eut alors la délicate question de qui allait se séparer d'une partie de ses vivres pour les donner à Procyon. Mais Spica, habitué de ce type de travaux, avait pris de quoi durer des semaines et offrit donc volontiers une partie de sa pitance au jeune homme.

-Nous devrions être là pour au moins deux jours, annonça-t-il tandis qu'ils s'installaient pour la nuit. La première hypothèse de Procyon était correcte. Les protections sont construites sous forme d'un pentagone. Ce qui complique un peu la tâche, car cela va être bien plus complexe qu'un trigramme ordinaire utilisé habituellement sur les manoirs. Je vais donc devoir être beaucoup plus prudent pour être sûr de ne pas toucher à quoi que ce soit qui pourrait exploser. De plus, il y a de nombreuses runes que je ne connais pas et il va donc falloir découvrir comment elles fonctionnent. Attendez-vous donc à quelques explosions minimes qui correspondront donc seulement à des tests. Mais rien de bien grave.

-Auras-tu besoin d'assistance ? s'enquit Cygnus.

Le botaniste s'était défait de sa robe, qui était couverte d'algues, pour s'enrouler dans un simple châle épais qui lui donnait un air étrange de voyageur perdu au fin fond du désert.

-Probablement, acquiesça Spica. Il y a toujours des choses à faire, des runes à graver. Je sais que tu feras du bon travail.

Les deux hommes échangèrent un sourire. Colin n'eut aucun mot sur le fait de leur apporter une aide potentielle. Elle se contenta de s'allonger sur le sol après avoir jeté un bref sort pour imiter la texture d'un matelas.

-Spica, premier tour de garde ? déclara-t-elle.

-Pas de problème, répondit l'enchanteur.

Il n'avait de toutes les façons pas vraiment sommeil. Son esprit était parfaitement éveillé et il mourrait d'envie de continuer la découverte des murs de la caverne. S'il s'était arrêté plus tôt, c'était uniquement pour permettre à Procyon de prendre du repos. Le jeune homme avait eu une journée chargée en émotions et en rebondissements et méritait à présent de dormir un peu pour récupérer de ses mésaventures.

...


-As-tu découvert quelque chose ?

Spica sursauta à peine au murmure qui venait de sa gauche. Cela faisait déjà plusieurs heures que tous s'étaient rassemblés pour la nuit. Plusieurs heures qu'il montait la garde tout en faisant le tour des lieux. Plusieurs heures qu'il s'extasiait devant toute la connaissance qui était contenue dans ces symboles gravés il y a si longtemps déjà.

-Tu ne dors pas ? s'enquit-il à l'attention de Cygnus.

Ce dernier secoua la tête.

-Le sommeil m'a quitté il y a déjà quelque temps, admit-il.

Les yeux de l'homme brillaient d'une lueur étrange qui était comme renforcée par la luminosité si particulière de la grotte. Il portait encore son châle épais et ses cheveux étaient ébouriffés par le sommeil.

-Il y a beaucoup de choses que je ne comprends pas encore dans ces enchaînements, murmura Spica. Les runes sont si anciennes que certaines ont dû se perdre avec le temps. Mais il est fascinant de voir comment tout ceci est construit. Le travail qui a été effectué sur ces murs est vraiment très impressionnant.

-Je n'en ai aucun doute, sourit Cygnus. Je crois bien que Procyon est tout aussi intéressé par cela.

Spica eut une grimace.

-Cela me dérange un peu, admit-il. Nous ne savons pas grand-chose de lui et il refuse de répondre à des questions trop personnelles, comme s'il avait peur de trop en dire. Il est pour l'heure impossible de savoir de quel côté il se trouve.

-Je ne ressens rien de néfaste à son sujet, répondit le botaniste. Il est mystérieux, certes, mais tu l'étais également lorsque je t'ai rencontré. Je ne pense pas que nous ayons à nous méfier de lui.

Spica le dévisagea avec attention. Son compagnon paraissait tout à fait honnête dans ses propos, comme s'il était entièrement convaincu de la bonne foi du jeune homme.

-Tu peux...voir des choses, n'est-ce pas ? s'enquit-il. J'ai parfois l'impression que tu en sais plus que ce que tu devrais. Tu es une sorte de voyant ?

Cela faisait quelques jours qu'il était arrivé à cette conclusion, mais il n'avait jusqu'à présent pas fait part à son ami de cette découverte. C'était après tout une affirmation un peu difficile à placer dans la conversation.

Cygnus parut surpris de cette question, mais un étrange sourire éclaira son visage.

-En quelque sorte, admit-il. La plupart du temps, c'est simplement des impressions qui se confirment. Ma nièce a réellement hérité du talent familial. Mes capacités sont ridicules par rapport à ce qu'elle peut voir.

-Cela doit être assez handicapant dans la vie de tous les jours, fit Spica. Tu sais déjà si tu pourras t'entendre avec telle ou telle personne, mais sans que tu ne puisses l'expliquer.

-C'est ce qui s'est passé pour toi, sourit-il. Je savais que j'allais aimer passer du temps avec toi, mais j'étais incapable de t'en faire part. Je croyais même que pour une fois mes prédictions allaient être inexactes.

Spica éclata de rire.

-J'avais l'air si grincheux que ça ? fit-il en souriant.

-Disons juste que je ne t'ai pas rencontré dans ton meilleur jour, sourit Cygnus. Mais je comprends à présent qui tu es, Spica Lestrange. Tu es à la fois complexe et pourtant tellement simple. Tu es passionné par ton métier et tu as horreur lorsque quelqu'un t'interrompt. Tu as confiance dans ceux qui t'entourent, mais tu refuses de t'ouvrir à n'importe qui. Je crois bien avoir cerné ton caractère, n'est-ce pas ?

Spica fit la moue. Il avait vraiment envie de protester, de déclamer qu'il n'était pas aussi simple et qu'il y avait bien plus que cela. Pourtant, tout ce que Cygnus avait affirmé était entièrement exact.

-Et toi tu te caches derrière tes animaux imaginaires pour ne pas avoir à t'attacher à qui que ce soit, rétorqua-t-il. Et je crois que là c'est un peu raté.

Le rire de Cygnus lui arracha un large sourire. Ils avaient jusqu'à présent gardé un ton bas et seul l'éclat du botaniste se répercuta brièvement sur les murs de la caverne.

-Touché, admit l'homme. J'ose espérer que tu ne m'en tiendras pas rigueur.

-Pourquoi le ferais-je ?

Spica tressaillit tandis que la main de Cygnus glissait sur son avant-bras. Le botaniste s'était rapproché de lui sans qu'il ne s'en rende vraiment compte et il réalisait tout juste à quel point il était facile de se perdre dans ces yeux bleus. Et à quel point cela était agréable.

Il ne résista pas lorsque les lèvres de Cygnus se posèrent sur les siennes. Cela faisait des années qu'il fuyait comme la peste toute relation de ce type, craignant avant tout le regard de cette société sorcière ancrée dans ces pratiques archaïques et qui voyait d'un œil mauvais une relation entre deux hommes. Mais cette fois, c'était différent.

Il s'accrocha aux épaules de l'homme, l'attirant un peu plus à lui tandis qu'il sentait courir en lui un feu brûlant et insoumis.

Son souffle de surprise trancha avec le silence des lieux lorsqu'ils se séparèrent.

-J'ose espérer que cela ne changera pas la manière dont tu me vois, Spica ? souffla Cygnus. Certaines personnes...

-Aucunement, le coupa l'enchanteur. J'ai envie...Je souhaite vraiment...

Il finit par abandonner son explication hasardeuse et agrippa son compagnon par le col de sa tunique afin de l'embrasser à nouveau.

Il était si agréable de se sentir pour une fois complètement accepté, même si cela était par quelqu'un d'aussi étrange que Cygnus. Étrange, mais d'une manière incroyable et délicieusement agréable.

Il fut plaqué contre le mur le plus proche, mais eut tout de même la présence d'esprit de vérifier si ce dernier ne contenait pas des runes - afin d'éviter une explosion impromptue. Il pouvait encore percevoir les ronflements de ses compagnons et se sentait presque coupable d'être dans cette position à seulement quelques mètres d'eux.

-Nous devrions..., bafouilla-t-il. Les autres...

Cygnus acquiesça rapidement, mais il était évident qu'il n'était guère ravi de cette décision.

-Plus tard, souffla Spica. Lorsque nous serons sortis d'ici.

Le botaniste acquiesça, puis vint s'appuyer contre la colonne la plus proche comme pour reprendre son souffle, ou peut-être tout simplement s'éloigner le plus possible pour éviter de perdre le contrôle.

-Ceci est une promesse, Spica, sourit-il.

Ils échangèrent un long regard, et l'enchanteur acquiesça lentement.

Il avait chaud. Bien trop chaud. Comme s'il avait couru sur plusieurs centaines de mètres. Mais il savait pertinemment que cela n'avait rien à voir avec un quelconque exercice. Ou du moins, son corps mourrait d'envie de pratiquer ou tout autre type d'exercice. La seule question qui demeurait dans son esprit tandis que Cygnus retournait se coucher était de savoir comment il allait réussir à présent à trouver le sommeil.


Les deux jours suivants s'écoulèrent au rythme des explosions qui se répercutaient sur les murs de la caverne.

Procyon s'avéra être une aide précieuse. Ses compétences étaient celles que l'on attendait généralement d'un étudiant à l'académie de Londres, voir même largement supérieures dans certains domaines, et Spica fut ravi de bénéficier de son savoir.

Ils avancèrent même plus rapidement de prévu lorsqu'ils ne passaient pas leur temps à s'engluer dans les algues. Spica prenait réellement du plaisir à déchiffrer les runes centenaires qui étaient dispatchées un peu partout dans cette pièce. C'était un véritable jeu de piste. Un jeu complexe, bien plus complexe que ceux dans lesquels il avait l'habitude de se lancer.

Il n'avait pas connu de telle difficulté depuis le temps béni de ses études, durant lesquelles son esprit avait été challengé comme jamais. Cela lui permettait en quelque sorte de retrouver une seconde jeunesse, et il ne pouvait s'empêcher de sourire largement lorsqu'il découvrait de nouvelles énigmes.

-Cela a l'air de te plaire, commenta Cygnus le deuxième soir.

Le botaniste leur avait été également d'une grande aide dans leur tâche. Bien plus grande que ce à quoi Spica s'était attendu au départ.

-Tu ne peux pas imaginer à quel point, sourit Spica. Si seulement tous mes boulots étaient aussi intéressants. Si j'avais su, je crois que je serais même venu gratuitement.

Il lui jeta un coup d'œil entendu.

-Mais il est bien évident inutile de répéter cette information au professeur Dumbledore.

-Naturelle, ricana Cygnus. Il serait dommage pour toi de perdre tout cet argent.

-Absolument tragique, confirma Spica. D'ailleurs, il faudra que nous négociions un salaire pour Procyon.

Ledit Procyon releva la tête en fronçant les sourcils.

-Vraiment ? s'enquit-il. Mais...je suis juste étudiant.

-Vos connaissances sont très utiles, déclara Spica. Et il est normal que vous soyez payé pour votre travail. Pas comme certains qui ne fichent rien de la journée...

-J'ai entendu ! s'exclama Colin qui était affalée un peu plus loin.

Elle avait passé le plus clair de son temps à dormir, étalée à même le sol. Elle ne paraissait pas se soucier particulièrement de la couche d'algue, même si ces dernières s'accrochaient à ses vêtements. Elle se contentait de frotter distraitement son manteau et son pantalon.

Elle ronflait affreusement fort, et cela avait le don d'agacer Spica. Mais pour le moment il n'avait pas osé se plaindre. Après tout, elle n'avait pas l'air d'avoir l'intention de le tuer. Et, après ce qui s'était produit avec Gemini, il trouvait que c'était déjà pas mal. Il pouvait donc essayer de supporter quelques ronflements.

Ils avaient presque terminé les travaux. Spica était presque certain d'avoir fini d'identifier la totalité du premier niveau de protections. Il y en avait eu une quantité impressionnante, bien plus que ce à quoi il s'était attendu, et la difficulté avait été à la hauteur de ses connaissances.

-Demain nous devrions pouvoir lever le camp, annonça-t-il. Nous devons nous enfoncer bien plus loin pour atteindre le cœur des protections.

-Hmm, de nouveaux dangers en perspectives, murmura Cygnus. Cela va s'avérer très intéressant.

-Pour un botaniste, tu es bien téméraire, ricana l'enchanteur.

Cygnus haussa un sourcil, tandis qu'un fin sourire étirait ses lèvres.

-Plus que tu ne le penses, admit-il. Et Dumbledore en avait parfaitement conscience en m'engageant pour cette mission. Mais nous allons devoir être très prudents. Le danger nous guette.

Spica l'observa aussitôt avec une attention accrue.

-Tu as vu quelque chose ? souffla-t-il.

Le botaniste grimaça.

-C'est très vague, murmura-t-il. Mais quelque chose se produira demain. Nous risquons d'être blessés. Je vois une menace qui approche en direction du château, et elle aura des répercussions sur les protections. Elles vont tenter de se défendre. Et nous serons pris au milieu du combat.

Il ferma les yeux, comme pour tenter de stabiliser les images dans son esprit.

-Je ne vois pas la mort, ajouta-t-il. Mais je ne vois rien de plus. Je suis désolé.

Spica dormit mal cette nuit-là.

Les mots de Cygnus résonnaient dans son esprit telle une prédiction funeste qui allait sans tarder s'abattre sur eux. Il avait l'habitude du danger, mais il n'était d'ordinaire pas de ceux qui prenaient des risques inconsidérés. La patience et la prudence faisaient partie de ses qualités les plus ancrées. Et là, il avait déjà franchi ses limites habituelles.

Les mots de son ami le rendaient extrêmement mal à l'aise, réveillant une anxiété qu'il avait cru éteinte depuis des années, et qui faisait cogner à tout rompre son cœur dans sa poitrine.


Il se leva le lendemain avec la boule au ventre. En y réfléchissant bien, il se demandait s'il n'aurait pas préféré que Cygnus se taise à propos du danger qui planait sur eux. Certes, il était sur ses gardes, mais peut-être un peu trop.

Et tandis qu'il grimpait lentement la paroi verticale, il se demandait quelle catastrophe allait encore leur tomber dessus.


Fin du chapitre 10