Et bien le bonjouuuur ! Avec un peu de retard (il a fallu que je réécrive entièrement le chapitre que j'ai littéralement bâclé pendant le CampNaNoWriMo ToT), voici le chapitre 14 de Comme un ange dans mon enfer !
Pour ce chapitre-ci... On retourne dans le drama. De ce fait, voici la liste des triggers warning d'aujourd'hui : violences psychologiques, mention de violences physiques/domestiques, mention de suicide, automutilation ET normalement, c'est tout. Et comme toujours, il y a la fameuse alerte spoilers concernant l'identité de certains personnages. Ca fait beaucoup, mais je vous assure que c'est nécessaire xD (vous allez rapidement comprendre pourquoi)
Un grand merci à ma chère et tendre AhriallSan pour la bêta ! Bonne lecture :))
Les personnages de My Hero Academia appartiennent à Kohei Horikoshi, mais l'histoire, elle, m'appartient.
Chapitre 14 – Cinq ans
8 août, de retour à la station balnéaire d'Ishigaki :
Pour la première fois depuis bien longtemps, la phobie des transports de Touya l'avait laissé tranquille quand il était monté dans le car chargé de le ramener à la station.
La journée de la veille s'était terminée sur une note terriblement positive. Le brun n'avait pas pu éviter ses frères plus longtemps, qui s'étaient jetés sur lui une fois sorti de l'eau. Aucun d'eux n'avait dit quoi que ce soit, parce que tous les mots du monde n'auraient pu exprimer à quel point ils étaient fiers de leur aîné. Même Aizawa s'était passé de commentaire ; jamais Touya n'aurait pu penser que son chirurgien soit capable de sourire autant.
L'impasse qu'ils avaient tous fait sur les phrases d'encouragements et les félicitations l'avait bien arrangé. Finalement, leur présence et leur amour valaient plus que quelques mots qu'il aurait oublié d'ici la fin de la semaine.
Le retour vers l'auberge s'était déroulé sans encombre, et bien plus calmement que celui de l'allée. Les températures avaient chuté et ils avaient été bien trop fatigués pour se plaindre. Ils avaient tout de même pris le temps de dîner ensemble une fois rentrés, mais étaient en majorité partis se coucher dès que le repas avait pris fin.
Touya n'avait jamais aussi bien dormi de sa vie. Aucun cauchemar ne l'avait dérangé. À son réveil, c'était comme s'il s'était remis de toute la fatigue accumulée au cours des cinq dernières années. Le lendemain matin, il s'était mêlé au reste du groupe et n'avait pas rechigné à discuter avec certains amis de son frère ; il avait d'ailleurs découvert que Kaminari était loin d'être aussi stupide qu'il le laissait bien croire, et que Yaoyorozu était une personne étonnamment généreuse. Et comme Hawks le lui avait assuré, personne n'avait osé dévisager ses cicatrices, ni faire aucune remarque à leur sujet.
Ça lui avait fait bizarre d'agir comme si tous ses problèmes s'étaient résolus par miracle. Comme si ses angoisses avaient été lavées par l'eau salée, et qu'elles ne pourraient plus jamais l'atteindre.
Dans le car, il était parvenu à rester éveillé. Hawks lui avait proposé une partie en ligne sur un jeu mobile qu'il adorait, et Midoriya s'était joint à eux. L'adolescent les avait battus à plate couture. À aucun instant Touya n'avait eu peur du trajet.
Ses pieds rencontrèrent le sol goudronneux du parking de la station, et il soupira en détaillant le grand immeuble qui lui faisait face. Il allait certainement avoir une longue conversation avec sa fratrie, pour raconter à Fuyumi tout ce qu'elle avait manqué pendant ce court séjour. Et il faudrait aussi qu'il explique à Natsuo l'aide que Shoto lui avait apporté, ainsi que ce qu'il s'était passé sur la plage après le repas… En bref, il n'était pas près de regagner sa chambre.
« - Votre attention tout le monde ! J'aurais quelques mots à vous dire avant que vous ne partiez. »
Touya se retourna vers Hawks qui avait fini de décharger les bagages. Il régnait en maître depuis les marches du bus d'où il était perché, et les vacanciers étaient suspendus à ses lèvres comme s'il allait annoncer une grande nouvelle. Finalement, le maître-nageur se contenta de les remercier d'avoir pris part au voyage et de l'avoir rendu si agréable. Il rajouta même que c'était la première fois que l'expédition s'était aussi bien déroulée, depuis depuis qu'il en était l'organisateur – à cet instant, il glissa un regard entendu vers Touya dont le cœur se mit à battre plus intensément. Celui-ci comprit alors comment Hawks connaissait un parcours de randonnée aussi long et une crique aussi isolée. Ce type était décidemment plein de surprises. Le brun se demandait sincèrement ce qu'il pouvait encore lui réserver.
Une fois son discours terminé, le groupe félicita et remercia d'une seule voix le maître-nageur qui semblait habitué aux éloges de ce genre. Touya ne put s'empêcher de se sentir soulagé en voyant les deux pimbêches définitivement l'abandonner, bien que la rouquine lançât un regard noir au brun lorsqu'elle passa devant lui. Son majeur le démangeait encore lorsque Hawks se précipita vers lui, un sourire aux lèvres après avoir discuté avec le couple de personnes âgées.
« - T'as la côte même avec les vieillards ? se moqua Touya.
- Il faut croire, répondit le blond sans relever la plaisanterie. La grand-mère insiste pour me préparer et m'offrir un gâteau en gage de remerciements. Je me demande à quoi il sera !
- Tu vas laisser une ancêtre te faire la cuisine alors qu'elle est là pour se reposer ?
- Hé, c'est elle qui a proposé ! Je portais seulement sa valise, à la base… »
Le visage du blond se tordit dans une moue boudeuse et il fût difficile pour Touya de ne pas se moquer encore plus de lui. La nourriture était un sujet sacré – surtout lorsqu'il s'agissait de poulet – et il aurait presque regretter ses railleries si Hawks ne râlait pas comme un bambin qu'on aurait privé de dessert. Il s'insurgea lorsque le brun lui jura de voler son gâteau dès qu'il aurait le dos tourné et Touya en profita pour le chambrer à nouveau. Il avait vraiment un caractère d'enfant, quand il s'y mettait.
« - Va falloir que je cuisine pour te féliciter d'avoir fait ton boulot ? ironisa Touya.
- Pas la peine, un simple "merci" de ta part relèverait déjà du miracle. »
Touya ne retint cette fois-ci pas son majeur qu'il tendit vers le maître-nageur, déclenchant son hilarité. Il le rejoignit sans mal, mais considéra tout de même ses mots. Il doutait pouvoir un jour remercier Hawks autant qu'il le devait, mais cela ne l'autorisait pas non plus à être malpoli. Dans sa famille, on lui avait toujours appris que les responsables de notre bonheur, éphémère ou non, devaient être éternellement remercié ; et Hawks faisait bien parti de ces gens-là, non ?
« - … Merci. D'avoir insisté pour que je vienne.
- Pardon, tu as dit quelque chose ? interrogea le blond en portant une main à son oreille, faisant mine de ne rien entendre. Tu sais, surveiller Bakugo à longueur de journée a de sérieux impacts sur mon audition. J'entends de plus en plus mal ces derniers jours...
- C'est ta connerie qui a de sérieux impacts sur ton audition, cracha Touya. J'ai dit merci pour le séjour, sale emmerdeur. »
Il roula des yeux en soupirant, se retenant de rire aux plaisanteries du maître-nageur qui s'amusait des siennes. Touya remarqua le sourire sincère qu'il lui adressait et il l'imita timidement. Autant l'un que l'autre, ils appréciaient la façon dont ils se rapprochaient au fil des jours ; Touya admirait la capacité que Hawks avait à le faire sourire.
Depuis le hall d'entrée, Natsuo lui hurla qu'ils se rejoindraient dans leurs chambres. Le brun retourna instantanément à la réalité, se détournant du blond pour charger son sac sur son dos. Il n'allait pas rester sur le parking toute la journée non plus ; bien que Hawks fût en sa compagnie, il avait mieux à faire que s'éterniser ici. Ils se rapprochèrent de l'immeuble une fois que le maître-nageur eut récupéré ses affaires.
« - Tu n'avais pas besoin de me remercier, tu sais. Je suis vraiment soulagé que le voyage t'ait permis de te changer les idées. »
Dans son ventre, Touya sentit une douce chaleur s'y diffuser tandis que les mots de Hawks percutaient son cœur. Il ne le charia même pas sur le fait qu'il lui avait plus ou moins exigé des remerciements. Dans la voix du maître-nageur, il y avait un il ne savait trop quoi qui l'empêchait de réagir autrement qu'en souriant comme un imbécile heureux. Un air… inhabituel, et – si c'était possible – bien plus sincère que d'ordinaire.
« - Et puis, je me disais qu'avec la journée d'hier, tu aurais aimé penser à autre chose. Je suis content de voir que je ne me suis pas trompé ! »
Le sourire de Touya s'évanouit et il fronça ses sourcils, perplexe. Il ne voyait pas ce que Hawks sous-entendait par-là ; pourquoi aurait-il aimé penser à autre chose, la veille ? Il n'avait rien fait de bien particulier, à part crapahuter dans les buissons sous une chaleur ardente pour finalement se baigner devant tout le groupe. Mais c'était loin d'être un souvenir dont il souhaitait se débarrasser. Hawks ne faisait quand même pas référence à l'incident de la plage ?
« - Tu fais peur à voir, avec cet air-là, releva Hawks.
- Je ferais p'têtre moins peur si je pigeais de quoi tu parles, rétorqua Touya en grimaçant. Qu'est-ce qui te fait dire que j'aurais aimé penser à autre chose ? »
Contrairement à ce à quoi il s'attendait, Hawks ne se lança pas dans un monologue explicatif pour répondre à ses interrogations. Il le dévisageait sans prononcer un mot, ses sourcils froncés et son visage tordu dans une expression triste, comme s'il remuait sa langue avant de s'exprimer. Rapidement, le stress envahit Touya ; Hawks faisait vraiment référence à la soirée de la plage ? Non, ça n'avait pas de sens. Le voyage avait été organisé bien avant cela. La promenade jusqu'à la crique n'avait donc, à priori, aucun rapport avec lui.
Alors, pourquoi le maître-nageur semblait aussi aussi mal à l'aise, tout à coup ?
« - Touya… Tu sais le combien on est, aujourd'hui ?
- Euh, le 8, je crois, répondit le brun sans comprendre où allait cette conversation. Et donc ? »
Le visage d'Hawks se crispa encore plus et il soupira. Lorsque sa main remonta vers l'arrière de sa tête pour gratouiller son cuir chevelu, Touya comprit que quelque chose n'allait pas. Mais il ne sût pas quoi, et ça ne fît qu'augmenter son malaise ; qu'est-ce que ça pouvait bien foutre qu'on soit le 8 août ?
« - Et donc, hier… On était le 7. »
Hawks lui adressa un regard presque aussi triste que celui du premier soir de leur rencontre, quand il avait quitté sa chambre après sa crise. Touya ne le réalisa même pas. Les muscles de son visage, puis de son corps tout entier, se détendirent subitement, au point qu'il eut l'impression que le poids de l'humanité venait de lui tomber sur les épaules. Il y avait une enclume de dix mille tonnes sur ses poumons. Ses yeux s'écarquillèrent sans qu'il ne le remarque non plus.
Le 7 août.
« - Hier, c'était le… T'es bien sûr de toi ? »
Hawks hocha sombrement la tête, mais ça n'empêcha pas Touya de sortir son téléphone pour vérifier. Cet idiot sur pattes se trompait, il n'avait pas pu passer cette date sans y penser. Et ses frères n'avaient fait aucune réflexion à ce sujet ! Ils lui en auraient forcément touché un mot, s'ils avaient réellement été le 7 août !
Sur son écran, la date du jour apparaissait en gros caractères et Touya fut frappé par l'évidence.
Hawks avait raison. Ils étaient bien le 8 août.
Une multitude d'émotions envahirent le brun, qui eut du mal à les traiter tant elles étaient paradoxales. À la fois surpris, interloqué et impressionné, il se sentait également coupable, dévasté, mais surtout : infiniment soulagé. Il se concentra néanmoins sur une seule et unique information, celle qui lui chuchotait doucement que cinq années s'étaient écoulées depuis son accident et la mort de ses amis, et qu'il n'y avait pas pensé une seule seconde.
Cinq ans.
De vieilles paroles d'Aizawa lui revinrent en mémoire comme un écho dans l'océan.
Les premiers jours de sa convalescence, le chirurgien lui avait assuré que la douleur finirait par s'estomper. Qu'il prendrait l'habitude de vivre avec, et qu'elle le ferait de moins en moins souffrir au fil du temps. Et que lorsque cela arriverait, il aurait enfin fait un pas vers la guérison définitive.
Touya lui avait aboyé dessus sans même chercher à comprendre. Comment pourrait-il oublier la souffrance endurée lors de l'accident, ou celle éprouvée par la suite ? Comment faire le deuil de ses meilleurs amis, alors que son corps porterait à jamais les traces de cette terrible soirée ?
Pourtant, cinq ans plus tard, il y était enfin parvenu. Sans même s'en rendre compte, il avait enfin vécu comme si l'accident ne s'était jamais produit.
Il eut envie de pleurer. Pas comme toutes ces fois où il avait amèrement regretté ses canaux lacrymaux et où il s'était mordu ou griffé au sang pour compenser. Cette fois-ci, Touya aurait voulu pleurer de joie. Ses lèvres et ses bras tremblaient sous l'émotion. Avec euphorie, il réalisa les efforts accomplis ces derniers jours et à quel point ils étaient symboliques. À quel point sa vie ne serait plus la même.
Il revint sur Terre lorsque Hawks lui demanda si tout allait bien. Touya se débarrassa précipitamment de son sac pour prendre violemment le maître-nageur dans ses bras.
Il le serra de toutes ses forces. Il s'accrocha à lui comme un naufragé à une bouée de sauvetage, et intensifia son étreinte lorsque les mains de Hawks remontèrent le long de son dos. Elles étreignirent le t-shirt de Touya entre leurs doigts et ce dernier inspira profondément pour s'imprégner du parfum du maître-nageur et de cette foutue odeur de cannelle dont il était devenu dépendant. Il n'aimait même pas la cannelle, en plus, parce qu'un soupçon de cet épice suffisait à complètement changer le goût d'un plat.
Finalement, ça correspondait bien au blond. Un soupçon de sa présence dans le triste quotidien de Touya avait suffi pour le transformer à tout jamais.
« - Merci. »
Hawks ne répondit pas. Il ne lança aucune blague, ni rétorqua quoi que ce soit. Il ne se recula pas non plus pour échapper au si soudain contact. Ils restèrent là, plantés comme deux idiots au beau milieu du parking de la station balnéaire d'Ishigaki.
« - Ton père nous mate depuis le hall d'entrée. »
Touya sursauta et s'empressa de se dégager de Hawks, qui éclata de rire à s'en tordre le ventre. L'air paniqué du brun avait l'air d'énormément l'amuser, contrairement à celui-ci qui n'apprécia que très peu la plaisanterie. Il se chargea bien de lui faire savoir ; Touya profita de l'hilarité du maître-nageur pour le faire basculer jusqu'au sol. Il l'entendait encore geindre lorsqu'il passa les portes de l'immeuble, un grand sourire amusé décorant son visage.
Le soir, au restaurant de la station balnéaire d'Ishigaki :
« - L'eau était transparente ! s'extasia Natsuo et le sourire de Rei s'agrandit un peu plus encore. On voyait absolument tout ce qu'il s'y trouvait !
- Ça ne l'a pas empêché de sursauter lorsqu'une algue lui a touché le pied... releva Shoto en trempant son poisson dans la sauce qui l'accompagnait.
- Hé, on en a déjà parlé. Une algue, ça te mordille pas les orteils pendant cinq minutes ! »
Fuyumi éclata d'un rire cristallin et les lèvres de Touya s'étirèrent. Dès l'instant où ils avaient été installés dans cette petite salle privatisée du restaurant de la station, ses frères – en réalité, surtout Natsuo – s'étaient attelés à raconter les moindres détails de leur séjour au reste de la famille. Finalement, les trois garçons n'avaient pas trouvé la force de rejoindre leur sœur pour la mettre au parfum avant les retrouvailles familiales ; ils avaient chacun regagné leur chambre respective et y avaient passé le reste de la journée à rattraper les heures de sommeil qui leur manquaient.
Le repas se déroulait dans une ambiance chaleureuse, animée par les grands gestes que Natsuo faisait pour amplifier son propos, les brefs sarcasmes que Shoto plaçait comme un chef et les rires de Rei et Fuyumi qui étaient ravies de passer un moment aussi agréable. Bien qu'ils fussent attentifs à la conversation – du moins, le brun l'était – ni Touya ni Enji ne prirent la parole.
« - Vous n'avez pris aucune photo de la crique ? demanda Fuyumi, curieuse. J'aurais adoré voir à quel point la mer était belle.
- Pas la peine de la voir, tu peux me faire confiance ! promit Natsuo en tendant son sushi vers elle. C'était tellement beau que même Touya n'a pas résisté à l'envie de s'y baigner. »
Touya pivota vers sa droite et fusilla son frère d'un regard à la fois meurtrier et alarmé – le futur infirmier manqua de s'étouffer lorsqu'il le croisa. L'aîné de la fratrie n'avait pas encore eu l'occasion d'aborder le sujet de sa baignade. Il n'avait même pas donné plus d'explications à ses frères, qui avaient pourtant assisté à ce qu'il considérait encore comme un miracle. Ses yeux bleus affolés scrutèrent chaque visage qui l'entourait, pour décider s'il était judicieux ou non d'en discuter immédiatement. À la manière dont ils le regardaient tous, ses proches mourraient d'envie de comprendre de quoi il était question, mais…
Sa mère enlaça sa main de ses doigts délicats et Touya inspira pour se donner du courage. Après tout, il n'était pas obligé de révéler les moindres détails de son séjour. Il pouvait se contenter de dire qu'il avait fait trempette.
« - Ouais, déclara-t-il finalement, je… J'me suis baigné.
- Vraiment ? demanda Fuyumi, ses yeux pétillant de joie. Tu as réussi à aller dans l'eau devant les autres ?
- À vrai dire, Hawks ne lui a pas tellement laissé le choix… »
Touya pinça la cuisse de Natsuo jusqu'à ce qu'il s'en torde de douleur, mais ils continuaient de sourire à leur sœur pour qu'elle ne se doute de rien. Cet imbécile allait le foutre dans la merde ! Parler de la baignade, d'accord. Mais ce n'était ni le moment, ni le lieu pour parler du maître-nageur. Surtout pas lorsque son père le dévisageait d'un regard aussi suspicieux, que Touya n'apprécia pas du tout. Son petit frère était vraiment le roi de la gaffe !
« - Il m'a pas forcé non plus, nia-t-il en tentant de sauver les meubles. Il était juste là quand j'ai eu envie de le faire, c'est tout.
- Tu as l'air tellement plus épanoui depuis que tu le fréquentes, Touya, releva tendrement Rei en lui souriant affectueusement. Je lui suis reconnaissante de rendre mon fils aussi heureux. »
Elle n'ajouta rien, mais Touya saisit parfaitement le sous-entendu. Sa mère lisait en lui comme dans un livre ouvert et nul doute qu'elle avait deviné le tournant qu'avait pris sa relation avec Hawks. Le regard qu'elle lui adressait était empli de tendresse et d'amour, si bien que les lèvres du brun s'étirèrent dans une expression similaire. Savoir qu'il faisait enfin le bonheur de ses proches avait quelque chose de gratifiant. Il se sentait profondément fier d'enfin pouvoir rassurer tout le monde quant à sa santé.
« - Je lui dois beaucoup, moi aussi, affirma Touya en se concentrant sur son plat, un sourire aux lèvres. Tous ces efforts, c'est… un peu grâce à lui que je les fais.
- Vous vous voyez beaucoup, ces derniers temps. »
Un silence de mort tomba sur la pièce et le sourire de Touya s'évanouit aussi tôt. Lentement, il leva ses saphirs vers l'homme qui lui faisait face, tandis que plus aucun Todoroki n'osait dire quoi que ce soit. C'était souvent le cas lorsque l'aîné de la fratrie et le chef de famille se défiait aussi agressivement du regard.
Enji Todoroki maniait les mots à la perfection, et Touya savait qu'il ne les avait pas choisis au hasard. Il semblait plutôt sous-entendre que son fils collait le maître-nageur, délaissant complètement le fait qu'ils se rapprochaient tout simplement. Le rythme cardiaque de Touya s'affola progressivement tandis qu'il sentait la colère lui brûler les tympans.
« - Et donc ? demanda-t-il hargneusement, si bien que Rei lui comprima les doigts pour l'inciter tacitement à se calmer.
- Et donc, il vaudrait mieux que tu te trouves un autre passe-temps. » Le ton était bien plus calme, mais glacial comme les pires nuits hivernales. « Hawks est un bon garçon. Son travail lui tient à cœur et ce n'est pas ce qui lui manque. Il a mieux à faire qu'être constamment en ta compagnie. »
La veine de la tempe de Touya se mit à palpiter tandis que les battement son cœur s'intensifiaient. Il était habitué aux remarques désobligeantes concernant son accident, ou sur sa manière de gérer son traumatisme. Sa mère lui avait expliqué plus d'une fois qu'en lui mettant une pression aussi insupportable, Enji espérait qu'il finirait par se reprendre en main – et bien que ce fut sans doute la pire des façons de procéder, Touya avait finalement admit que le caractère de son père était particulièrement sévère, et que cela justifiait plus ou moins ses positions. Mais il ne pouvait accepter qu'il critique la seule chose qui lui redonnait goût à la vie, surtout lorsqu'il allait enfin de l'avant.
Touya parvenait à éprouver d'autres émotions que la colère, le chagrin et la culpabilité. Il acceptait enfin de s'ouvrir au monde et ressentait sincèrement l'envie de s'en sortir – et ce non pas uniquement pour les beaux yeux de Hawks. Il avait réalisé la chance qu'il avait d'être encore en vie, et le maître-nageur y était pour beaucoup ; et il lui avait fallu du temps pour admettre que Hawks ne le considérait pas comme un fardeau, mais bien comme une personne qui lui était chère. Et merde, il se sentait bien ! Pourquoi est-ce que son père trouvait encore quelque chose à redire, au lieu d'être fier de lui comme l'étaient tous les autres ?
« - J'me sens enfin mieux, souffla Touya à mi-mots. Même ça, ça te suffit pas ?
- Touya, tempera Fuyumi, ne dis ça, s'il-te-pl…
- Ça m'aurait suffi si tu avais laissé mon employé le plus dévoué tranquille, rétorqua son père en le fulminant du regard. Hawks a suffisamment de problèmes de son côté, il n'a pas besoin qu'un parfait inconnu lui en rajoute. »
Ledit parfait inconnu déglutit et un rictus nerveux étira ses lèvres l'espace d'un instant.
« - Tu connais pas ma relation avec Hawks, signifia-t-il avec aigre. Tu sais rien de moi, encore moins de ton parfait petit salarié !
- Je sais plus de choses sur Keigo que tu n'en sauras jamais, petit impertinent, trancha brutalement Enji. Maintenant mange, et cesse de parler pour ne rien dire. »
Le si précieux univers de Touya s'écroula.
La violence des propos de son père le percuta de plein fouet, mais ce fût loin d'être ce qui le fit le plus souffrir. Une profonde incompréhension prit ses capacités cognitives en otage, allant jusqu'à lui couper l'appétit. Écarquillés par l'ébahissement, ses yeux avaient cessé de fixer le procureur pour se concentrer sur ses nouilles qui refroidissaient lentement. Touya ne fût plus capable de dire quoi que ce soit. Autour de la table, on n'entendait plus que les discrets bruits de mastication, et les baguettes qui tapaient au fond des plats creux.
Keigo.
Le simple fait de repenser à ce nom donnait à Touya la nausée. Keigo. Ça sonnait bien plus japonais que Hawks. Alors cette identité-ci était fausse ? Mais pourquoi il se serait présenté ainsi, dans ce cas ? Et pourquoi le maître-nageur aurait abandonné son nom pour en prendre un à consonance anglophone ? D'accord, il habitait aux États-Unis depuis son adolescence. Mais cette procédure n'était pas nécessaire pour obtenir la citoyenneté américaine, si ?
L'inquiétude, bien plus forte que sa colère, envahit Touya tout entier et l'empêcha de respirer. Sa cage thoracique était emprisonnée par des ronces acérées qui le privaient d'air, et le tambourinement de son cœur était si violent qu'il en ressentait les battements jusque dans ses tympans. C'était parfaitement insupportable. Mais son cerveau, bien trop occupé à tourner à plein régime, ne jugeait pas nécessaire de s'intéresser à la douleur.
Touya était bien trop paniqué pour réfléchir à quoi que ce soit d'autre, que ce foutu prénom qui refusait de le laisser en paix. Et avec effroi, il réalisa qu'au fond, il ne savait pas grand-chose de Hawks.
Frénétiquement, il fit l'étalage des connaissances qu'il possédait à ce sujet et comment il les avait obtenues. Tout ce qu'il savait sur Hawks, il l'avait appris lors de ce stupide jeu de questions-réponses qu'ils avaient fait pendant le concours de château de sable. Le reste venait d'informations dissimulées au cours de conversations si anodines qu'il en avait oublié les détails. Touya ne savait que l'essentiel concernant Hawks ; qu'il était né au Japon mais avait grandi aux États-Unis, qu'il bossait dans une agence de mannequinat – ainsi qu'à la station – pour payer ses études, qu'il lui avait sauvé la vie à maintes reprises… Bon, et après ? Le blond n'avait jamais précisé ce qui l'avait poussé à quitter l'archipel, ni n'avait mentionné une quelconque famille ou même de potentiels amis. Ses frères et sœurs devaient en savoir quasiment autant que lui au sujet de Hawks.
Une angoisse sourde que Touya ne connaissait que trop bien refit surface et resserra la pression des ronces sur ses poumons. Sa respiration s'emballa et il ne distingua quasiment plus l'assiette, les couverts ainsi que la table qui se trouvaient devant lui. Il eut un haut le cœur quand les brûlures de son bras commencèrent à le démanger.
Son éternel et si habituel sentiment de culpabilité le saisit par les chevilles et l'entraîna vers les fonds obscurs de l'océan, là où Touya manquait d'air et se morfondait dans ses craintes incessantes.
Il avait passé ces derniers jours à ne parler que de lui. Il ignorait tout de celui qui lui était devenu si essentiel.
« - Keigo est un modèle d'opiniâtreté, reprit tranquillement Endeavor, comme quelqu'un qui n'était pas en train d'humilier son fils devant le reste de la famille. Il se démène depuis plus de dix ans pour faire abstraction de son passé et pour changer de vie. »
L'eau envahit les poumons de Touya et la pièce se mit étrangement à tournoyer autour de lui. Malheureusement pour lui, son paternel ne s'arrêta pas en si bon chemin.
« - Il est la preuve vivante qu'on peut aller de l'avant lorsqu'on s'en donne les moyens. »
Un de ses frères s'insurgea brusquement – ou peut-être était-ce sa sœur ? Il n'en fut pas certain. Il crut même percevoir le ton implorant de sa mère indiquant à son mari que sa soupe allait refroidir, mais à nouveau, il n'en était pas si sûr non plus. À des milliards de kilomètres de ce restaurant, son esprit était à la poursuite de cette chevelure blonde et de ce sourire éclatant qui n'était vraisemblablement qu'une façade dissimulant un terrible fardeau. Il ne se souvenait pas de la dernière fois où il avait dissocié aussi violemment.
Le sous-entendu des mots de son père le frappèrent, lui intimant qu'il ferait mieux de suivre l'exemple de Hawks plutôt que se lamenter éternellement sur son sort. Mais à nouveau, il se concentra bien plus sur la simple mention du blond plutôt que sur cette méchanceté sans nom, et l'affolement le prit aux tripes d'une façon qui l'empêcha de rationnaliser ces pensées.
Si Hawks avait un passé aussi atroce que son père le prétendait, comment pouvait-il était aussi rayonnant ?
Comment s'organisaient les législations américaines concernant les changements de nom ? Pouvait-on changer d'identité à notre guise, ou y avait-il des conditions spéciales ? Les rares fois où Touya s'étaient renseignés à ce sujet, c'était dans des documentaires sur les tueurs en série – qu'il détestait et que Tenko le forçait à regarder – où les familles des agresseurs se voyaient contraints d'abandonner leurs noms pour ne pas être associé à des criminels. Est-ce que c'était le cas de Hawks ? Mais dans ces circonstances, avec qui pouvait bien il être associé ?
À force de réfléchir à plein régime, la migraine s'empara progressivement de lui ; et aussi violent et surprenant qu'un coup de tonnerre, Touya se souvint des uniques mentions qu'Hawks avait fait sur sa vie personnelle. Qu'il avait grandi en internat aux États-Unis, et qu'étant enfant, il avait espéré pouvoir s'enfuir pour trouver un monde meilleur.
La raison pour laquelle il s'était fait tatouer ces grandes ailes rouges dans le dos.
Le monde dont il avait souhaité s'enfuir… c'était le Japon ? Mais pourquoi y retourner chaque été, si c'était le cas ?
Soudainement, Touya fût submergé d'un sentiment qui aurait pu l'émouvoir aux larmes s'il en avait encore été capable. Comme cette fois où Tenko était venu à la fac couverts de bleus, parce que son père était encore rentré complètement ivre. Ce souvenir était intact dans sa mémoire, non pas par rapport à la colère qui l'avait envahi ce jour-là, mais pour cette étrange sensation qui l'avait poussé à l'unique contact physique envers Tenko de toute leur amitié : une main sur son épaule en guise de soutien.
Touya se faisait du soucis pour Hawks, et ressentait le besoin viscéral de le protéger.
Il devaient échanger leurs rôles, désormais. Si Hawks avait pu lui redonner goût à la vie, l'envie d'y donner un sens et de se battre pour s'en sortir alors qu'il se trouvait dans la même situation que lui, Touya pouvait bien en faire autant. Il n'entendait même pas son père qui l'assaillait de nouveaux reproches. Il ne pensait qu'à retrouver Hawks, le prendre dans ses bras et lui promettre que tout irait bien. Aussi bien le blond que lui, ils n'avaient plus à porter leurs fardeaux tout seul ; à eux deux, ils formaient un duo à toute épreuve et ils pourraient bien surmonter celle-ci.
Toutes les questions qui le tourmentaient s'évanouirent progressivement. Il se fichait bien de savoir ce que Hawks avait vécu ; s'il le laissait sécher ses larmes lorsqu'il les laisserait enfin couler, c'était amplement suffisant. Touya serait cette épaule sur laquelle le blond pourrait se reposer, quand jouer au maître-nageur souriant deviendrait trop dur.
À eux deux, ils formaient un duo à toute épreuve.
« - Il ne faudrait pas que tous ses efforts soient réduits à néant en perdant du temps à régler les soucis de quelqu'un d'autre. »
L'atterrissage sur Terre se fit en une fraction de seconde, si violemment que Touya crut s'être cassé quelque chose.
À son plus grand étonnement, ils étaient encore au complet autour de la table. Natsuo fixait son bol de nouilles en serrant les dents, Shoto tenait la main de Fuyumi qui retenait ses larmes, et leur mère continuait de manger en espérant que la tempête finisse par passer d'elle-même – comme elle le faisait à chaque fois, et Touya ne pouvait pas lui reprocher de ne pas s'opposer à son mari. Personne ne se risquait jamais à affronter Endeavor. Il aurait fallu être inconscient pour contredire une figure aussi intimidante et sévère que lui.
D'une certaine manière, Touya l'avait toujours été.
Enji pouvait continuer de le sermonner pendant des heures, si ça l'amusait ; le brun y était tant habitué qu'il n'en avait plus rien à cirer. Pourtant, ce nouveau sous-entendu transforma l'inquiétude du brun en une intense colère qui lui était bien trop familière – celle qui intervenait juste avant que sa haine n'explose.
« - J'suis censé comprendre quoi ? interrogea-t-il furieusement, curieux de voir si son père lui fournirait la réponse qu'il appréhendait le plus.
- Ne fréquente plus Hawks. Quoi qu'il y ait entre vous deux, cette histoire appartient désormais au passé. »
Un ange passa, puis un deuxième, jusqu'à ce qu'une armée céleste entière ait le temps de les saluer. Tous les regards convergèrent vers Touya qui ne bougeait pas d'un iota. Le clignement de ses yeux s'était même interrompu ; il n'y avait que le mouvement anormalement régulier de sa poitrine s'emplissant d'air qui permettait d'attester qu'il n'avait pas été frappé d'une rupture d'anévrisme.
La fureur coula dans ses veines comme le plus puissant des dopants. S'il avait voulu se la jouer mélodrame, Touya aurait retourné violemment la table avant de se barrer en courant.
À la place, il préféra étirer ses lèvres dans un immense sourire, jusqu'à sentir les agrafes de ses joues lui étirer la peau. Ses yeux écarquillés au possible, il devait certainement tirer une tête à faire peur ; la dernière fois que Shoto l'avait ainsi dévisagé, c'était lorsqu'il était venu lui rendre visite à l'hôpital après son réveil.
« - Non. »
Ce fût la seule chose qu'il pût répondre, mais cela suffit à provoquer un séisme à la table des Todoroki, qui se terra dans le silence.
Touya avait dû faire de gros efforts de maîtrise de soi depuis son arrivée à la station, pour oser tenir tête à Endeavor et ne pas s'auto-mutiler à la place. Mais c'en était trop. Sa peur était devenue plus violente que la colère, et pour Touya, celle-ci était bien plus destructrice. Il en avait fait les frais cinq ans auparavant, en s'acharnant à sauver Tenko par peur de le voir mourir, et ça lui avait coûté soixante pourcents de sa peau.
Il ne perdrait pas Hawks. Son père pouvait même lever la main sur lui si l'envie lui venait, Touya s'en foutait royalement. Il ne le laisserait pas le priver de la meilleure chose qui lui était arrivé depuis l'accident.
« - Non ? répéta son père ébahi, voire presque amusé que son fils se rebiffe. Tu n'as pas l'air de comprendre, je ne te laisse pas le cho-
- Je me fous que Hawks soit ton petit protégé parmi tes larbins, riposta le brun sans lui laisser le temps de prendre l'avantage. Tu veux que je te dise ? J'en ai même rien à cirer de ce à quoi tu fais référence. Tu peux me rabaisser et essayer de me faire fuir autant que tu voudras. Y'a pas moyen que tu m'empêches de voir Hawks.
- N'oublie pas à qui tu t'adresses, lui rappela Endeavor en haussant le ton. Je suis ton père, je suis en droit de décider ce qui est préférable pour mon fils.
- Ah, parce que je suis à nouveau ton fils maintenant ? »
Il éclata d'un rire nerveux. Sa répartie plongea à nouveau la famille dans le silence, qui n'avait pourtant rien à voir avec les précédents ; il était glacial, tandis que le corps et l'âme de Touya bouillonnaient comme les eaux du Styx.
Et au lieu de faire profil bas pour conserver le peu de normalité qu'il restait à ce dîner, il laissa sa colère prendre les commandes de ses cordes vocales. Il y avait bien trop longtemps qu'il se retenait d'exploser. Il était grand temps que Touya ouvre son cœur et mette des mots sur ce qu'il aurait préféré garder enfoui au plus profond de lui.
Une fois encore, Hawks avait raison. Il méritait d'être heureux. Il méritait de vivre.
Tant qu'il ne viderait pas son sac, il ne porterait toujours son lourd poids sur ses épaules.
Il était temps.
Endeavor avait intérêt d'avoir les oreilles grandes ouvertes.
« - C'était quand, la dernière fois que tu t'es comporté comme un père envers moi ? Quand je suis sorti du coma et que t'as accouru à l'hôpital, ou quand tu m'as soutenu lorsque les toubibs m'ont annoncé que je ressemblerais à une merguez carbonisée jusqu'à ce que je claque ? »
Il ne prêta même pas attention à Fuyumi qui l'implorait de se taire. Évidemment qu'elle prenait son parti, mais les scènes de famille avaient toujours été une réelle source d'angoisse pour elle. Touya lui devrait de longues excuses – maintenant qu'il avait le courage de parler, il n'était pas question qu'il s'arrête en si bon chemin.
« - C'est pas une machine que t'as mis au monde, c'est un être humain avec des sentiments. C'est une notion qui te parle, au moins ? Ou vu que c'est pas mentionné dans tes livres de droit, le sens t'en échappe ?
- Tu n'as pas conscience de l'ampleur de tes mots, le stoppa son père en espérant reprendre l'avantage.
- Non, toi, le corrigea son fils en le pointant du doigt, sans se laisser abattre, tu n'as pas conscience de l'ampleur de tes mots. Tu vis sur quelle planète pour croire que des propos aussi violents m'aideront à aller mieux ? Depuis l'accident, t'es bon qu'à minimiser mes souffrances. Et tu penses pouvoir te permettre de l'ouvrir maintenant que tout s'arrange ?! »
Vider son sac avec autant de véhémence l'essouffla, au point qu'il mit un court instant à reprendre son souffle. Les souvenirs lui revenaient à mesure qu'il s'exprimait, ne faisant qu'accentuer le trouble dans lequel il se trouvait.
Endeavor n'avait jamais cherché à le comprendre. Pire que ça, il avait réussi à rendre Touya honteux de ressentir de telles émotions sans parvenir à les gérer. À chaque crise, chaque cauchemar et chaque angoisse, sa figure autoritaire rappelait à Touya qu'il n'était qu'une faible petite chose, incapable d'aller de l'avant. Le procureur partait certainement du principe que puisqu'il n'était pas du genre à se laisser abattre par quoi que ce soit – le brun se demandait sincèrement si son père était doué de capacités émotionnelles – ce serait également le cas pour ses enfants. Mais il s'était trompé sur toute la ligne.
Touya n'était pas comme lui. Il détestait le droit, était reconnaissant envers ses proches et terriblement fier d'eux, et fût un temps, il avait été téméraire comme peu de gens l'étaient. Pendant de longues années, il avait vécu comme s'il était mort. Et maintenant, après tout ce temps passé dans le déni, il était prêt à renaître. À accepter ce qui lui était arrivé et à en faire le deuil, pour cesser de perdre plus de temps qu'il n'en avait déjà perdu.
Et tout ça, ce n'était pas, mais certainement pas, grâce à Endeavor.
« - La mère et la sœur de Tenko ont été tellement dévastés par son décès qu'elles ont mis plus d'un an à l'enterrer, cracha-t-il comme le pire des venins, sans quitter son père du regard. Toi, t'as attendu une semaine après mon réveil pour enfin te pointer à l'hôpital ! »
Touya se souvenait de très peu de détails concernant l'hôpital. Sa mémoire avait jugé bon de transformer toutes ces affreuses journées en un tissu d'informations mal foutu, qui embrouillait son esprit dès qu'il essayait d'y mettre de l'ordre. Même en tentant de les mettre bout à bout, ces souvenirs n'avaient pas vraiment de sens. Mais certains d'entre eux, malgré leur faible rationalité, marquaient sa mémoire au fer rouge, si bien qu'il se souvenait de la moindre sensation éprouvée lorsqu'il les avait vécus.
La deuxième semaine du mois de février, six mois après son accident, en faisait partie.
Son réveil était flou. Il se rappelait brièvement s'être senti très lourd, et avait rapidement pris conscience de son état. Il pouvait répéter avec précision les insultes lancées aux infirmiers venus lui annoncer la mauvaise nouvelle ; en revanche, il ne pouvait dire avec exactitude quand ça s'était produit, ni combien de personnes se trouvaient dans sa chambre à ce moment-là. La douleur ressentie lorsque l'aide-soignante changeait ses bandages le ferait frémir à tout jamais.
Mais cela n'avait rien à voir avec l'effroyable déception ressentie lorsque le visage de ses proches lui étaient nettement apparus, tous présents pour le soutenir, sauf son père.
La mort venait d'accorder un délai supplémentaire à son fils aîné, mais lui, n'était pas là.
Il avait trop de travail.
Endeavor n'était pas venu le lendemain. Ni le surlendemain. Ni même les jours d'après.
Un sourd chagrin brûla les tympans de Touya, à lui en donner des palpitations. Il avait l'impression d'être de retour en maternelle lorsqu'il chouinait parce que sa mère ne lui accordait pas toute l'attention qu'il requérait, et putain, il détestait ça au plus haut point.
Le sentiment d'abandon qu'il ressentait vis-à-vis de son père remontait à son enfance. Quand celui-ci ne le jugeait pas digne d'intérêt parce qu'il n'apprenait pas assez vite, ou parce qu'il « gaspillait » son temps à jouer au ballon avec son frère et sa sœur. Ça n'avait fait que s'empirer au fil du temps et Touya s'était finalement fait une raison. Mais jamais cette sensation n'avait été aussi violente que cette semaine-là, où il avait atrocement réalisé que son paternel ne viendrait peut-être jamais le voir dans cette chambre d'hôpital qu'il haïssait de toute son âme. Qu'il n'en avait finalement rien à cirer, qu'il soit mort ou non dans cet accident.
Et quand le procureur Endeavor avait fini par rappliquer, sans aucune excuse ni mots réconfortants, ou n'importe quelle connerie qui aurait été de rigueur quant à la situation, une profonde rage et une déception sans limite s'étaient emparées de Touya. Depuis toutes ces années, elles le contrôlaient bien plus qu'il ne le faisait lui-même.
Et il n'en pouvait plus d'être autant en colère envers l'univers entier.
« - J'me fous des conseils d'un putain de lâche de ton espèce, qui fait passer son boulot avant le bien-être de sa famille. Si ça fait tant d'années que j'ai honte de m'être pris un camion dans la tronche, c'est entièrement ta faute. Mais c'est terminé, maintenant. Et tu veux savoir pourquoi ? »
Touya oublia le restaurant et les pauvres vacanciers qui se trouvaient de l'autre côté de la porte. Sa réaction lui faisait presque peur tant elle lui était inhabituelle, mais il avait conscience de la paix intérieure qu'elle lui apporterait. Lui qui gardait toujours tout pour lui, il laissait enfin ses pires pensées s'échapper sans se soucier du chaos qu'elles causeraient.
Une fois encore, ses pensées convergèrent vers Hawks. Il n'avait jamais autant ressenti le besoin d'être à ses côtés.
Les lèvres de Touya s'étirèrent tristement ; c'était bien la première fois qu'il souriait ainsi en pensant au maître-nageur. Il aurait simplement préféré que son père le soutienne quand il en avait le plus besoin, plutôt qu'un parfait inconnu remplisse ce rôle essentiel à sa place.
« - J'ai rencontré Hawks, déclara-t-il avec aplomb. Ton employé modèle auquel tu tiens tant. Il m'a fait comprendre que mon traumatisme et ma peine étaient légitimes, que vivre avec un tel fardeau sans parvenir à m'en débarrasser ne faisait pas de moi une mauviette, mais un putain d'être humain. Et tout ça en une seule semaine. Toi, ça fait vingt-cinq ans que tu me fais passer pour un minable. »
Il dévisagea son père pendant de longues secondes, durant lesquelles un nouveau silence de plomb s'installa. Touya ne savait pas quelles émotions ses yeux pouvaient bien transmettre, mais cela suffisait à faire taire Endeavor qui avait nettement perdu de sa superbe. L'absence de réponse de sa part transforma la colère de Touya en une peine sourde et profonde, qui le fit tellement souffrir que le tremblement frénétique de sa mâchoire tira sur les agrafes de ses joues.
Là, dans les yeux de son père qu'il fixait avec hargne, quelque chose venait de se briser.
L'absence de son était sûrement mieux. Touya craignait sa réaction selon la future répartie de son père. Mais paradoxalement, le fait que celui-ci ne cherche ni à nier, ni à tenter de se justifier, eut le même effet qu'un coup de poignard dans le cœur.
Et soudainement, Touya se sentit honteux.
Lui qui passait ses journées à répéter ô combien il détestait son père, l'impression que celui-ci ressente la même chose à son sujet le détruisait bien plus que toutes ces angoisses qui polluaient constamment ses pensées. Et il avait honte de l'avouer, de ressentir une telle peine. Parce que son père comptait pour lui bien plus qu'il ne laissait croire, et se l'avouer le fît souffrir comme il ne l'aurait jamais imaginé.
Plus personne n'osait prendre la parole. L'insonorité de la pièce était parfaitement insupportable, mais elle était bien moins assassine que les paroles acérées de Touya. Sa mâchoire tremblante, il dévisageait Endeavor qui fixait son assiette avec un air détaché, ressemblant à celui du brun lorsqu'il dissociait.
Les cicatrices de son œil gauche s'ouvrirent, et une larme de sang coula le long de sa joue. Touya la fit hâtivement disparaître, par peur que quelqu'un ne la remarque et qu'elle ne laisse le champ libre à d'autres qui pourraient encore s'échapper.
Épuisé par sa joute verbale et par la triste réalité qui était la sienne, le brun récupéra sa veste puis la jeta sur son épaule. Il rangea silencieusement son siège, et mit fin à la conversation en se dirigeant vers la sortie.
« - Que ça te plaise ou non, je continuerais de voir Hawks. Et c'est certainement pas le type qui m'a pas rendu visite à l'hôpital quand j'ai essayé de me foutre en l'air qui va m'en empêcher. »
Touya ignora le sanglot que sa sœur laissa enfin échapper, et abandonna sa famille et la pièce privatisée du restaurant. Dès qu'il se trouva à l'extérieur, il réagit comme un évadé de prison l'aurait fait.
Il prit une grande inspiration et se rua vers la plage, en ignorant au liquide vermeil qui souillaient la peau de ses joues.
Vous voyez que le drama était nécessaire, Enji en prend enfin pour son compte /PAN
J'espère que malgré la tristesse de ce chap', il vous a plu x) Si c'est le cas, vous savez quoi faire owo On se retrouve début août pour la suite !
Des bisous,
Zodiaaque
