- CHAPITRE 3 -
La Perle de l'Orient
Quand Alfred réussit enfin à se faufiler dans la ville portuaire, le chemin parut plus clair.
On lui indiqua le couvent à l'est, puis l'hôtel de ville au nord et enfin la gare un peu plus loin. Tout compte fait, le cow-boy pensa qu'on s'était payé sa tête. Mais qu'importe, la balade à cheval fut reposante et il avait pleinement le temps d'admirer les alentours. Il est vrai que le temps pressait et que le pirate Kirkland attendait son trésor avec impatience, mais Alfred ne put s'empêcher de regarder autour de lui ! La foule se bousculait sans cesse et les marchands avaient maintenant envahis les rues. Sur son destrier Sam, le blond faisait presque tache.
Quand il arriva à la gare, Alfred était étonné de voir que celle-ci fut en construction. La façade en bois était terminée, mais il fut inévitable d'apercevoir la fondation de l'autre côté. Des calèches remplies de matériaux faisaient des allés retours et la poussière était devenu un décor à part entière. Mais ce qui étonna encore plus le blond fut le nombre d'hommes asiatiques travaillant d'arrache pieds. Accroupi sur le sol ou bien planant dans les airs grâce à des échelles, ces hommes ne cessaient de battre le fer. Les bruits sourds des marteaux se confondaient avec les sabots de Sam.
Alors s'entend qu'il était sur la bonne voie, Alfred descendit de son cheval tout en remontant sa ceinture. Il observa pendant un moment les alentours - même si personne ne lui portait de l'attention, trop occupé à se mettre à la tâche. Mais enfin, quand il eut l'audace de s'approcher un peu plus des fondations, quelque chose l'interpella. À l'intersection entre le soleil et le haut de la façade, le cow-boy aperçu une silhouette hissait en haut d'une échelle. Il ne pouvait la décrire spécifiquement, mais ce qui lui sauta aux yeux fut la chute renversante qu'elle s'apprêtait de faire. Sous son poids, l'échelle en bois basculait de gauche à droite et faisait perdre l'équilibre à la personne se tenait dessus. Soudainement, le marteau lui glissa entre les doigts et la silhouette l'observa tomber dans le vide, impuissante.
Et avant qu'il ne blesse le jeune homme se trouvant pile en dessous, Alfred dégaina son arme et tira trois fois sur sa cible, aussi rapide que l'éclair ! Sous-le choc des balles, le marteau dévia sa course et finit son vol plané sur le sable un peu plus loin. Après quelques secondes de silences, plusieurs hommes s'arrêtèrent pour applaudir l'exploit d'Alfred et pour aider la personne à descendre de son échelle. Mais ce qui attira le plus son attention fut le jeune homme à qui il eut sauvé la vie, s'approchait de lui.
Son visage était dégoulinant de sueur, mais son expression ravissante. En retour, le blond leva amicalement son chapeau tout en rangeant son arme.
— Merci. Merci beaucoup.
Le jeune homme s'inclina devant Alfred, la tête presque collée au sol. Quelle étrange présentation... Le cow-boy en fut presque gêné.
— Oh là, l'ami ! Pas besoin de révérence pour moi. Je n'ai fait qu'accomplir mon devoir.
L'asiatique se releva et plongea son regard reconnaissant dans les yeux perçant d'Alfred.
— Et quel est-il, votre devoir ?
— Tirer sur tout ce qui bouge. Répondît-il, en souriant ironiquement.
Les deux hommes s'éloignèrent de l'agitation et longèrent les rails en construction. Alfred s'attarda sur son accoutrement très oriental, sur sa petite taille (il devait faire deux têtes de moins que lui) et sur son air très calme. Le cow-boy eut pensé qu'il allait paraître un peu plus affoler après avoir frôlé la mort, mais au contraire, son nouvel ami donnait l'impression de maîtriser la situation - même si ses remerciements ne manquaient pas.
— Vous faites quoi ici exactement ? Demanda Alfred, tout en se bouchant les oreilles aux sons des coups de marteau contre le métal.
— Eux ils construisent et moi je m'assure à ce que tout soit en ordre. Enfin, j'essaye...
— Tu es le chef ?
— Non. J'offre juste un service.
Un service un peu barbant... Alfred se voyait mourir d'ennui à sa maintenant, j'aimerai vous en offrir un. Pour m'avoir sauvé la vie.
— Ah ouais ? Reprit le blond, surpris mais enjoué.
Il s'arrêta un moment, tout en observant son interlocuteur.
— C'est quoi ton nom ?
— Kiku. Répondu l'autre, tout en s'inclinant à nouveau.
— Très bien Kiku ! Moi, c'est Alfred F. Jones.
En serrant de force sa main dans celle de Kiku, le cow-boy le prit de court. Le Japonais n'était toujours pas habitué à ce genre de contact.
— J'aimerai bien que tu m'amène à Chinatown ! Tu peux faire ça pour moi, pas vrai ?
— Oui. Bien sûr.
Alors les deux jeunes hommes se mirent en route, sous le son des marteaux et des échelles en bois se craquant.
Était-ce donc ça, Chinatown ? Un endroit respirant la vie, faisant valser toutes sortes d'épices dans les airs accompagnées de poussières, mais aussi incroyablement boueux et presque laissé à l'abandon. Alfred en avait vu des patelins, mais rien n'était vraiment comparable à celui-ci.
À chaque pas, une brouette était prête à le bousculer et les grands chapeaux pointus des passants à transpercer ses yeux. Kiku lui, esquivait la foule comme un magicien. Le cow-boy était un étranger, comme à son habitude.
— Voici Chinatown. Reprit son nouvel ami, en regardant autour de lui.
Bien... Alfred était enfin arrivé, il ne manquait plus qu'une chose : trouver son trésor.
— Tu vis ici ?
— Oui. Avec ma famille. Non-biologique, mais... Ma famille quand même.
Le blond eut un étrange pincement au cœur en entendant le mot « famille », mais il afficha tout de même un léger rictus.
— Une dernière chose, Kiku...
Alfred s'arrêta et le prénommé fit de même. À la lueur du soleil, le cow-boy redressa son chapeau et regarda les environs, comme si l'aventure venait tout juste de commencer.
— Sais-tu où je peux trouver « La Perle de l'Orient » ?
Le calme s'installa subitement. Inquiet, Alfred n'entendu que les charrettes et le silence de Kiku, qui lui s'était maintenant complètement tu. Avait-il dit une bêtise ?
— C'est un sujet un peu délicat...
— Ah ?
Le Japonais lui fit signe de le suivre. Alors avec hâte, le blond recopia les pas de Kiku et s'engouffra encore un peu plus dans les rues étroites et bondées de Chinatown. Comme un félin suivant sa proie, Alfred ne le quittait pas des yeux. Et force d'espérance, sa petite course se clôtura par une arrivée en trompe devant une façade adjacente.
Le blond releva ses yeux et reprit son souffle. Devant lui se tenait un établissement joliment orné et qui respirait l'Orient.
— Sais-tu lire ? Lui demanda Kiku en tournant sa tête vers lui.
— Bien sûr ! Un cow-boy sait toujours lire... Quand c'est écrit en gros.
Alfred s'approcha de l'établissement, qui paraissait vide. À première vue, il crut apercevoir une auberge. Mais la décoration et la fumée qui y sortait s'apparentaient plus à un salon-fumoir. Où Kiku l'avait-il bien emmené ? Le blond pensa pendant une seconde à un guet-apens...
En plissant des yeux, il ne parvenait toujours pas à lire l'inscription sur le panneau, situé au-dessus d'eux. Alfred demanda, finalement :
— C'est... C'est trop petit. Alors, qu'est-ce qui y est écrit ?
— Sûrement quelque chose en chinois... Repondit Kiku, en s'approchant.
Et avant que le cow-boy ne rajoute un commentaire, la porte en face d'eux claqua subitement. En trompe, un homme y sortit tout en esquivant une assiette. Il trébucha sur les marches, manqua de peu de se prendre une charrette entre les pattes et dévala la rue à toute allure. Derrière lui, une silhouette élancée lança d'une main une autre porcelaine et de l'autre, tenue une longue et fine pipe.
— Et ne t'avise pas de revenir ! Voleur !
Alfred dirigea sa main vers son holster - par réflexe - mais Kiku lui rassura que ce n'était pas nécessaire. Cet homme, aux traits féminins mais a l'allure tout de même avachie par le temps, était l'une de ses connaissances (malheureusement, selon ses dires).
— Oh Kiku, tu es de retour !
Son ton changea subitement en voyant le Japonais. En s'approchant, Alfred pouvait apercevoir tous les ornements disposés sur sa tunique et la brillance qui se reflétait sur ses longs et soyeux cheveux. Le sourire de cet homme n'était pas malveillant mais tout de même, Alfred en connut des plus chaleureux.
— Bonjour Yao-San.
— Et qui est l'ami qui t'accompagne ? Quel drôle de costume.
Le cow-boy ne se retint pas de froncer ses sourcils en voyant le prénommé Yao le juger de la tête au pied. Il prit une grande inspiration dans sa pipe et souffla la fumée sur lui... Oui, sans aucun doute, ce fut de l'Opium.
— Je te présente Alfred F. Jones, grand frère. Un cow-boy m'ayant sauvé la vie non loin des rails.
— Nous ne sommes pas du genre à avoir besoin des Amerloques, mais soit... Merci à toi, cow-boy.
— Pas de quoi ! Répondu Alfred, en soulevant son chapeau.
Yao - très en forme pour son âge - leva les bras en l'air et souhaita la bienvenue dans son humble demeure.
— Rentrez donc. Vous n'avez pas encore vu la meilleure partie de Chinatown.
En suivant sa traîne rouge qui ne cessa de frôler le sol poussiéreux, Alfred monta les marches grinçantes et rentra dans l'établissement. À l'intérieur, l'odeur d'Opium lui fouetta au visage.
La fumée n'était pas épaisse et le blond pouvait tout de même voir le bout de son nez, mais son odorat perdait clairement de ses capacités. Par chance, Alfred pouvait tout de même admirer la décoration très Oriental et soignée qui s'offrait à lui. Plus loin, assis sur une table, un jeune homme asiatique remettait ses bretelles en place.
— Kiku, tu travailles pour lui ? Demanda enfin Alfred.
Le Japonais mit un temps à répondre. Son visage encore juvénile avait du mal à trahir la moindre émotion.
— En quelque sorte. Yao est mon grand frère et je l'aide comme je peux. Ma famille et moi... Chinatown est tout ce que nous possédons.
— Oui, Kiku à raison. C'est mon— je veux dire, notre petit trésor. Tu sembles être nouveau ici, je me trompe cow-boy ?
Yao s'était assis devant lui, tout en claquant des doigts. À cet instant, une jeune fille sortie en trompe, derrière un rideau rouge. Elle s'élança dans la salle accompagnée de deux plateaux.
— Euh... Oui. Mais je ne fais que passer, j'ai une quête à accomplir.
Arrivée à leur hauteur, la - très - jeune fille déposa d'une main subtile toute sortes d'instruments sur la table. Intrigué, Alfred approcha son nez tout en écoutant Yao d'une oreille.
— Merci Xiao-Mei. Oh, je vois. Mais c'est bien dommage, Chinatown est si vaste et remplie de richesse ! Tu sais, je suis si fière de mes— je veux dire... de nos efforts fournis dans la construction d'un tel endroit.
Le matériel d'une fumerie d'Opium comprenait un certain nombre d'objets dont quelques-uns absolument nécessaires, mais aussi inconnus aux yeux d'Alfred. Il fallait bien évidemment de L'Opium - cette douce et exotique senteur faisant tourner la tête de plus d'un - d'une pipe aussi longue que celle de Yao, d'un tuyau en bambou, d'un fourneau, d'une lampe à huile et d'une aiguille en fer aiguisé et brillante.
Le cow-boy ne s'y connaissait guère, mais sa préparation semblait étrangement jumelle à celle d'une arme. Avec réflexion, Yao et lui se retrouvaient sur quelques points.
— Attendez... c'est vous qui avez construit Chinatown ?
À ses côtés, Kiku se contenta de boire du thé tout en repoussant la fumée avec sa main.
— On peut dire ça. Tu sais cow-boy, ça ne se voit pas, mais ça fait longtemps que je suis ici ! Les crèmes médicinales de mon pays réussissent toujours à faire disparaître les traces du temps sur mon visage.
Yao prit une allumette et alluma sa longue pipe sous le regard toujours aussi curieux d'Alfred.
— Je trouve du personnel afin de construire cette ville et en échange, on me laisse faire mon petit commerce d'Opium. Tu saisis ? En plus, tu m'as l'air assez musclé. Ça ne te dirait pas de travailler sur les chemins de fer ?
— Non merci monsieur. Je suis ici pour quelque chose d'autre.
— Quoi donc ? Demanda Yao en se tournant vers Kiku.
À travers la brume, le patron du salon pouvait apercevoir les traits de son petit frère se serrer. Il avait comme l'impression que Kiku lui cachait quelque chose (ce qu'il n'oserait pas, bien sûr).
— Bon voilà... Je cherche un trésor et on m'a dit que je pouvais le trouver ici.
— Hum... Tu sais cow-boy, j'ai un milliard de trésors venant de Chine ici. Je suis sûr que je peux t'aider.
— C'est vrai ?
— Bien sûr. De quoi s'agit-il ?
Alfred sourit et enleva enfin son chapeau.
— « La Perle de l'Orient » !
Immédiatement, un silence profond s'installa. Kiku baissa sa tête et Yao serra du poing, créant un bruit désagréable de bois cassé. Et dans le fond de la salle, une chaise tomba à la renverse.
Perdu, Alfred regarda derrière l'épaule de Yao et aperçu le jeune homme aux bretelles de tout à l'heure accourir vers lui.
— Qu'à tu dit ? S'exclama-t-il, en direction du blond.
— Je... Je cherche « la P—
— Assez ! J'ai dit que je ne voulais plus entendre cette histoire !
Yao se leva lui aussi en barrant la route au jeune homme derrière lui. Il était temps pour Alfred de remettre son chapeau et de se rendre réellement compte du bazar qu'il venait de créer. Mais à sa droite, Kiku resta indéfiniment silencieux, comme si on lui avait coupé la langue.
— Qui t'envoie ? Répondu le jeune homme derrière Yao, faisant abstraction de celui-ci.
Mais avant qu'Alfred ne puisse répondre, on tapa à la porte. Ou du moins, on la défonça à grand coup de pied. Le bruit alerta tout le monde, même la petite Xiao-Mei avachie sur un plan de travail, vers l'arrière du salon.
Et rapidement, les yeux d'Alfred se baladèrent sur les morceaux de bois par terre et enfin, rencontrèrent ceux d'un homme à la peau pâle et au chapeau rond. Il était accompagné de deux autres, un très grand et le deuxième à la touffe en désordre. Ce groupe avait comme particularité de se ressembler comme deux gouttes d'eau. Que cela soit par rapport à la couleur blond pâle de leurs cheveux, leurs yeux bleus morne comme de l'eau de roche ou bien cette atmosphère glaciale qui les accompagnait.
— Je n'aime pas attendre. Quand on toque à la porte, il est préférable de répondre. Pas vrai Yao ?
Le prénommé souffla doucement et se rapprocha d'une table, afin de prendre une autre pipe d'Opium. L'atmosphère avait monté d'un cran, mais le propriétaire du salon paraissait très calme, comme habitué par la situation.
— J'adore cet endroit. Ça chlingue un max mais on a l'air de bien s'amuser ici. Pas vrai Barwald ?
— Hm. Répondu le plus grand, quand l'homme aux cheveux en pagaille lui adressa la parole.
— Vous êtes qui vous ?
Alfred n'était pas du genre à garder sa langue dans sa poche. Surtout quand on cassait une porte aussi belle que celle-ci et qu'un groupe d'inconnus s'immiscèrent à l'instant même où il était sur le point de trouver son trésor.
L'homme au chapeau rond leva le regard vers lui et le cow-boy ravala subtilement sa salive. Le blond n'était pas facilement intimidé, mais ses yeux glacials contrastaient fortement avec l'atmosphère chaleureuse et familière de Chinatown.
— Lukas Bondevik. Et toi ?
— Alfred Jones... J'espère que tu as une bonne raison d'être ici.
— Cow-boy. Assez. Coupa Yao en s'approchant.
Sa longue traîne rouge frottait le parquet parsemé de débris de porte. Il s'interposa rapidement entre les deux hommes et tourna son attention vers le fameux Lukas, en mettant ses mains dans les manches de sa tunique.
— Vous, les gens du Nord, n'avez aucun savoir-vivre.
— Et vous les Chinois, vous vous croyez plus élevé que nous ? Pensez-y à deux fois avant de foutre le bordel au travail. Répliqua d'une voix grave le touffu.
— Qu'insinues-tu ?
— Ce que veut dire Mathias... C'est qu'on avait un deal. N'est-ce pas ?
La voix très calme et froide de Bondevik mettait Alfred en rogne. Il avait comme une envie soudaine de lui faire ravaler ses mots, il ne sait pourquoi. Le salon de Yao était sous leur menace, il en était maintenant sûr. Et il ne pouvait imaginer un instant qu'un groupe comme celui-ci pouvait s'en prendre à eux, et surtout à un jeune garçon aussi sympathique que Kiku.
— Oui. Je m'y suis toujours tenue. Répondu Yao, le regard grave.
— Alors pourquoi avons-nous entendu des coups de feu près du chemin de fer ? Il était pourtant interdit aux travailleurs de ramener des armes. Et toi Yao... tu étais censé t'en charger, comme promis. Que prépares-tu ? Une révolution contre le gouverneur ?
Le salon se plongea dans un calme pesant. À côté de lui, Alfred pouvait voir Kiku s'agitait, la sueur perlant son front. Des coups de feu... Bondevik parlait sûrement de ceux qu'Alfred avait émis afin de lui sauver la vie. Mais comment pouvait-il savoir que cela était interdit ? Qui est assez fou pour interdire les armes au Far-West ?
— Tu sais très bien que je ne cautionnerai jamais ça.
— Es-tu en train d'insinuer que Lukas est un menteur ? Coupa le prénommé Mathias en s'approchant dangereusement de lui, les mains dans son blouson en cuir.
Soudainement, celui qui s'apparentait être le chef de la bande, claqua des doigts et pointa l'un d'eux vers l'arrière du salon. Xiao-Mei sursauta légèrement en apercevant le troisième homme mesurant deux mètres s'approcher d'elle. Mais avant qu'il ne fasse un pas de plus, Alfred s'interposa rapidement et maintenu d'une main ferme son holster. À sa hauteur, il pouvait apercevoir le visage balafré et vide de Barwald. Ses yeux n'exprimaient rien d'autre que le néant tout entier.
— Yao n'a rien avoir avec ça. Vos coups de feu à la noix, c'est m—
— C'est moi ! C'est... c'est de ma faute.
La voix portante de Kiku résonna dans tout le salon. Même Yao fut extrêmement surpris par cette révélation et encore plus Alfred, qui savait que c'était complètement faux.
— Kiku... Murmura le garçon aux bretelles, dans l'ombre.
— Toi ? Explique-toi.
Mathias s'approcha du petit Japonais, les yeux plissaient.
Et Alfred ne pouvait encore moins supporter cette situation. La main que Yao avait mise sur son bras d'une manière passive agressive lui interdisait de dire ou de faire quoi que ce soit. Ce que détestait le plus le cow-boy fut bien l'injustice dans sa forme la plus concrète. Malheureusement, à cet instant, il ne pouvait rien faire contre elle. Kiku était prêt à porter ce fardeau bien trop lourd pour ses petites épaules.
— Je suis celui que vous devez blâmer. C'est... c'est moi qui ai malencontreusement tiré avec une arme à la gare.
— Bien. Murmura Lukas, en baissant la tête.
Le sang d'Alfred brûlait dans ses veines. Ce fut comme s'il était accusé de quelque chose qu'il n'avait pas fait : ce même sentiment d'injustice le rendait fou. Et la seule idée que ces trois salopards puissent s'en prendre à Kiku ne calmait pas les choses. Si jamais ils faisaient le moindre faux pas, Alfred s'assurera de dégainer son arme, le plus vite possible.
Mais Lukas en était bien conscient. Il savait très bien qu'en face de lui il avait à faire à un brave justicier et qu'il n'avait probablement aucune chance en face d'une balle perdue. Mais heureusement pour lui, il pouvait compter sur le bon sens de Yao. Jamais un homme comme lui risquerait ce dont il a travaillé toute sa vie pour un inconnu aux bottes crochues et au chapeau poussiéreux.
— Yao. C'est un avertissement, encore une fois. Si on revient pour la troisième fois, je ne suis pas sûr que le Gouverneur sera aussi clément.
Alors à nouveau, Bondevik claqua des doigts et le gigantesque Barwald se dirigea vers l'arrière de la cuisine. Pendant ce temps, Mathias tourna son attention avec Alfred et le surveilla afin qu'il ne fasse aucun geste brusque.
— Tout doux cow-boy. Chuchota-t-il en tenant son arme d'une main.
Et Alfred ne détourna pas le regard. Tout comme Yao qui resta indéfiniment calme et Kiku, qui lui baissa la tête sous les bruits de fracas et d'assiettes cassées à l'arrière du salon.
Tout tournait peu à peu à la catastrophe. Lui qui pensait si bien maîtriser la situation se voit dépourvu de tout. Le pirate Kirkland ne possédera peut-être jamais son trésor et pire, Alfred ne pourra jamais partir d'ici et retrouver le meurtrier de son frère. Et même si par miracle la situation s'arrange, il sait qu'ici, tout restera de marbre. Le cow-boy comprend à présent qu'il est impensable pour lui de partir de cet endroit sans se débarrasser de ces trois-là. Pour la survie de Kiku, sa famille et pour la prospérité de Chinatown.
Alors quand les bruits de capharnaüm s'étaient enfin tu, Alfred tendit l'oreille afin de capter les pas de Barwald s'approcher de lui.
— J'espère ne pas revenir. Et Yao, la prochaine fois... surveille mieux ton personnel. Le terrain de construction n'est pas une aire de jeu et ici, encore moins un saloon pour cow-boy à trois cents. Reprit Lukas et s'éloignant.
Sur ces mots, Mathias le fusilla une nouvelle fois du regard puis parti lui aussi, accompagné du son de leurs bottes en parfaite synchronisation. Les trois silhouettes disparurent sous les rayons du soleil et la famille de Yao pouvait se remettre à respirer.
Excepté pour Alfred, qui lui bouillonnait de rage et devait avoir réponse au nombre incalculable de questions qui se bousculaient dans sa tête.
