Mardi 20 septembre
Nuageux. Le ciel nocturne était couvert d'un long manteau, ou aucune étoile ni la lune ne pouvait briller ou se montrait.
Baissant les yeux, il avait l'impression de ne pas avancer s'il ne fixait que le béton et cela le rassurait. Il s'arrêta. Pourquoi ? Pourquoi pensait-il cela alors qu'il n'avait qu'une envie, c'était de partir ? Il avait peur. Peur du renouveau, peur du changement, peur de se tromper, peur de ne pas réussir à s'en sortir.
C'en était paralysant. Mon Dieu, s'en était même effrayant.
Un léger mouvement le fit sursauter. Ses propres mains tremblaient, et il venait seulement de s'en rendre compte. Quel idiot.
Le port, silencieux, l'était bien trop à son goût.
Certes, en pleine nuit, il ne s'attendait pas à ce que cela soit bondé. Mais, l'activité, même réduite, devait pourtant être présente, non ? Même dans les bas-fonds. Même dans les bâtiments soi-disant abandonnés. Cela restait la ville, cela restait vivant, n'est-ce pas ?
Son cœur battait bien trop fort, et ses mains devenaient bien trop moites. Quoi qu'à présent, malgré sa détermination, il ne se sentait plus si certain, plus sûre. Stupide.
Il reprit sa marche, plus doucement que précédemment, mais il la reprit tout de même. Faisant taire le peu de moral qui lui restait, ainsi que son peu de conscience, il mit ses pieds l'un devant l'autre.
Le vent ne soufflait pas, aucune brise. Le temps semblait figé, si l'on s'arrêtait, là.
Mais il avait déjà fait une pause, il ne pouvait pas en faire une autre. Il finirait en retard. Non, c'était faux. Il ne serait pas en retard même s'il s'arrêtait. Parce que, s'il s'arrêtait... Il rebrousserait probablement chemin juste après. Sachant pertinemment qu'il faisait une connerie, malgré toute sa haine, il le savait. Pour tout humain ayant un minimum de conscience, il faisait la pire des insanités.
S'insultant mentalement, il fit taire cette petite voix et accéléra jusqu'à l'immense bâtisse de tôle.
Il inspira profondément, mit son masque d'impassibilité et fit coulisser la porte.
Bien plus sombre qu'à l'extérieur, les cartons et les conteneurs n'étaient qu'ombres tandis qu'une silhouette se découpait dans la flamme d'une bougie.
Quelques pas de plus, il referma le battant et laissa ses yeux s'habituer à l'obscurité. Les formes nettes se détachaient tandis qu'une lumière vague chancelait derrière elle, cachée de lui.
Un pied devant l'autre, et sans réellement montrer de signe d'angoisse ou de méfiance, il s'avança.
La bougie l'étonna, et l'homme présent encore plus, pour autant, il ne pipa mot.
Leurs yeux se croisèrent, son souffle se coupa quelques secondes.
– Allons, tu en as mis du temps... siffla doucement l'inconnu.
– Pas spécialement, je suis là à l'heure convenue.
Se relevant, il put admirer le corps tout en finesse et souplesse de l'autre. Sa démarche plus reptilienne qu'humaine aurait dû l'inciter à fuir, il n'en fit rien, au contraire, et resta figé.
À moins d'un mètre l'un de l'autre, il put admirer sans aucun souci les yeux plus qu'étrange de son interlocuteur et bientôt collègue.
– Ce n'est pas toi que j'ai vu la dernière fois... susurra-t-il.
– Non, c'était un ami.
– Ton prénom ?
– Yoshiki.
– Tu ne me demandes pas le mien ? sourit-il.
– Je le connais déjà.
L'homme fit un pas en arrière, mais garda sa joie. Les yeux plissés, il le jaugea et se détourna.
– Je suppose que tu sais aussi pourquoi tu es là.
– Bien sûr, Daishô.
– C'est toi, le cerveau de cette idée ?
Yoshiki l'affirma.
– Tu es certain de savoir dans quoi tu te lances ?
– Oui, répondit-il une nouvelle fois.
S'asseyant tranquillement, le dénommé Daishô l'invita à le rejoindre dans un geste.
– Tout d'abord, j'ai besoin d'être sûre d'une chose.
Calmant comme il le pouvait ses battements de cœur, Yoshiki l'écouta.
– Pourquoi ferais-tu cela ?
– Pourquoi veux-tu le savoir ?
– Pour la même raison que tu ne veux pas me me le dire, siffla-t-il.
Ils se fixèrent. Yoshiki fut le premier à détourner le regard, Daishô sourit encore plus.
– Alors bon, explique-moi tout.
– On ne t'a rien dit ?
– Non.
La réponse puait le mensonge à plein nez et, pour être un menteur professionnel, Yoshiki pouvait le sentir sans problème. Rien qu'à la tête de son interlocuteur, il pouvait l'affirmer.
– Je veux partir d'ici.
– Les bateaux, y'en a pleins, tu sais ? lança Daishô
– Il faut de l'argent pour.
Un sourire mauvais s'inscrivit sur son visage.
– Même si c'est de l'argent sale, tu serais prêt à le prendre ?
– C'est pour ça que je suis là, non ?
– Tu vas briser des centaines de vies.
– C'est le cas tous les jours, affirma Yoshiki.
– Tu recevras des menaces de mort, et si l'on te trouve, on te tuera probablement.
– Je la côtoie déjà tous les jours.
D'un petit gloussement, Daishô s'esclaffa finalement.
– Je ne t'aiderais pas si tu te rates.
– Je sais.
Il lui tendit sa main.
– Marché conclu ?
– Marché conclu, jura Yoshiki.
– Cela commence vendredi à 2h à cet endroit précis, si tu n'es pas là... Eh bien... N'en parlons pas puisque cela n'arrivera pas.
– Non, bien sûr que non.
Yoshiki se releva. Même si tourner le dos à cet homme ne lui convenait pas et ne le rassurait guère, il le fit et partit. S'empêchant tout de même de ne pas presser le pas, il réussit à sortir de l'entrepôt sans que l'autre ne se doute de rien. Du moins, il l'espérait.
L'air de la nuit et l'odeur iodé lui fit reprendre conscience de son corps, de son cœur et de son souffle.
Ses mains tremblaient toujours autant.
Il fit un pas, puis un second et enfin un troisième.
Certain d'avoir vendu son âme au diable, il ne put que se mettre à courir, s'éloignant au maximum, il pria pour que ce dernier ne vienne pas le chercher. Pas tout de suite.
