Mardi 27 septembre

La lune était pleine et la bise amenait l'iode jusque dans les usines désaffectées. Appuyé contre un mur, Yoshiki prit une dernière bouffée de sa cigarette, avant de l'écraser au sol. Il n'était pas tranquille, c'était certain et cela se voyait. Pourtant, il s'était juré de changer de vie, et si, pour cela, il fallait en passer par des accords étranges et un travail illégal, alors il le ferait.

Il avait pris la bonne décision. La vie était injuste, il le savait, mais tant qu'il pourrait s'en sortir, alors les autres, il s'en fichait.

Un porte-conteneur avait déchargé sa marchandise quelques heures plus tôt. Il n'avait plus qu'à sortir ce qui l'intéresser et les transporter là où il le fallait. Ce soir, il n'y en avait qu'une dizaine dont il devait vérifier l'état avant.

Prenant son courage à deux mains, il se décolla du mur. Dans la pénombre, il distinguait les caisses, et la poussière que le croissant de lune mettait en évidence. Il finit par arriver au fond de l'entrepôt, qui donnait sur une rue parallèle au port. Plusieurs voitures les attendaient. Et un fourgon.

Quelques hommes se trouvaient là, armes aux poings, devant un conteneur.

Lui-même, lorsqu'il arriva devant la boite, il prit son Berreta et s'arrêta devant la porte. Comme s'ils avaient répété la chorégraphie des milliers de fois, les hommes se mirent en place. Un près de la sortie, un second, quelques mètres derrière lui, un troisième, juste à côté.

Sans plus attendre, Yoshiki ouvrit la porte. Légèrement décalé par rapport à cette dernière, ce fut l'odeur qui le prit d'abord à la gorge. S'il n'avait pas vécu dans un bidonville, il aurait pu en vomir.

Personne ne l'attendait derrière la porte, alors il se plaça devant.

Celles-ci avaient dû faire un long voyage. L'odeur d'urine, de matières fécales et de vomi remplissaient l'habitacle tellement fort qu'il trouvait ça étonnant qu'elles puissent encore respirer.

Sur les onze femmes qui lui faisaient face, plusieurs d'entre elles ne bougeaient pas. Peut-être morte, ou juste trop morte de faim pour faire quoi que ce soit.

Il fit un geste à ses deux collègues, près de lui. Même si Yoshiki avait accepté ce travail, il refusait de les toucher. Sa conscience s'était éteinte, mais pas son hygiène. Stupide et dérisoire.

Sur les sept premières, il fallut en porter trois. Elles manquaient clairement de nourriture, et s'ils ne réglaient pas la chose, ils ne seraient pas payés.

Yoshiki demanda à ce qu'elles aillent dans le même véhicule. Elles auraient droit à un traitement de faveur avant de vivre à nouveau l'enfer. Peut-être était-ce pire, en fin de compte.

La huitième et la neuvième respiraient encore, mais ne bougèrent pas malgré quelques coups de pied, et les deux dernières étaient déjà mortes.

Plutôt que de s'embarrasser, Yoshiki ordonna à ce qu'elles soient toutes dans le fourgon. Il ne reçut aucun regard ni quoi que ce soit d'ostensible. Il ne connaissait ni le prénom ni le nom de ces gars, mais au moins, aucun ne remettait ses décisions en cause. Sa morale les remercier souvent pour cela.

Même si elles respiraient, il venait d'envoyer deux femmes à une mort certaine. Sa propre conscience avait de quoi l'étouffer, fort heureusement, ici, il n'y avait qu'elle qui le faisait.

Lorsqu'elles furent toutes à leur place, Yoshiki vérifia une dernière fois chaque destination avec les chauffeurs, puis ils partirent chacun de leur côté.

Il ralluma une cigarette tandis que les feux des voitures s'éloignaient. Pas de tourments, pas de sentiments, pas de réflexions. Juste de la praticité. Voilà ce que lui avait demandé Daisho. Et il fallait qu'il le respecte. Pour son bien mental, pour son compte bancaire et pour son futur, loin d'ici.

La bouffée qu'il prit le calma, légèrement. C'était faux. Son cerveau le savait et pourtant, sa dépendance à la nicotine ne décroissait pas, bien au contraire.

Yoshiki avait encore plusieurs caisses à vérifier, mais cette fois-ci, rien de vivant. Normalement. Le plus dur était fait. Il devrait juste le supporter un an. Peut-être deux. Rien de plus.

Son portable vibra. Un message de Oyasu, qui lui signifiait de se dépêcher. Les transactions étaient de moins en moins sûres, et même si elle n'était jamais au même endroit, elles se faisaient toujours au port.

Daisho gérait ce business depuis trois ans. Et la police semblait lui foutre la paix.

Yoshiki ne savait pas s'il faisait chanter quelqu'un ou s'il était bien protégé. Il ne savait même pas à quoi ou à qui servaient les filles. Il devait juste vérifier chaque marchandise, l'envoyer au bon endroit et être certain que tout se passe bien.

Coordonner les choses, en somme.

Rien de compliquer. Rien de grave. On ne pouvait pas lui reprocher ça, n'est-ce pas ?

Et si on l'attrapait, il pouvait toujours dire qu'il essayait juste de voler des choses. Vu de là où il venait, c'était plus que crédible.

Il écrasa sa cigarette. En vérité, il avait bien envie de mettre le feu à ce hangar, à cette ville et à sa vie.

Mais cette nuit-là, malgré tout, il n'en fit rien.