Jeudi 29 septembre

L'air devenait frais. Quelques nuages s'amoncelaient non loin. Peut-être pleuvra-t-il dans les prochains jours, pensa Yachi. De nouveau à l'orphelinat, elle essayait de se changer les idées, même si le but de sa mission était toujours présent, comme gravé.

Elle finit de plier le linge et ramassa son panier. Il ne lui restait plus qu'à le rentrer et à l'amener à Hinata. C'était lui qui devait repasser le linge aujourd'hui. Yachi était contente de cette règle qui consistait à un roulement des tâches ménagères. Cela permettait de devenir polyvalent sur tout, ainsi qu'avoir quelques moments privilégiés avec les enfants.

D'ailleurs, elle devait organiser le gouter, et elle ne savait pas du tout quoi proposer.

Une bourrasque de vent la poussa à rentrer plus rapidement. Passant par la baie vitrée, elle croisa plusieurs orphelins, que Yachi évita habilement non sans les sermonner de ne pas courir, puis elle déposa sa charge à la buanderie. Aussi grande qu'une chambre, cette pièce entassait nombre de tissus et de draps, y compris le linge sale. Si une des étagères venait à tomber sur quelqu'un, la personne finirait par mourir d'asphyxie sous le poids des parures de lit, si la commotion cérébrale ne la tuait pas sur le coup.

À peine cette idée lui traversa l'esprit qu'elle la repoussa aussitôt. Comment pouvait-elle envisager un décès dans cette bâtisse. Ou plutôt un crime. Interdite, elle observa la pièce une dernière fois avant de s'en éloigner. Elle était une meurtrière. Il n'y avait aucune raison pour elle d'être effrayée ou pétrifiée à l'idée d'en commettre un nouveau. C'était sa nature.

Quelques pas plus loin, elle faillit percuter sa directrice.

– Désolée, je ne t'avais pas vu, s'excusa Shimizu.

– Moi de même, j'avais la tête ailleurs ! Mais ça tombe bien, je

voulais te demander de l'aide…

L'air préoccupé de Shimizu s'effaça légèrement, toute ouïe à sa requête.

– Je dois préparer le goûter des enfants, mais nous n'avons plus de biscuit, le pain et la confiture, c'est pour le matin, habituellement…

Gênée, Yachi se gratta l'arrière de la tête, tandis que la jeune femme lui répondit :

– Pour cette fois, on va faire une exception, sinon, je peux dire à madame Nakashima de faire des crêpes, si ça t'arrange.

Shimizu avait toujours une solution, à tout. Pour autant, Yachi sut qu'elle était contrariée. C'était l'une des premières fois où elle la voyait ainsi, et elle ne l'oublierait pas.

– Est-ce que je peux t'aider ? demanda-t-elle.

Shimizu l'observa, sans comprendre, alors elle ajouta :

– Tu n'as pas l'air bien, si quelque chose te tracasse, je peux te venir en aide ?

Fronçant les sourcils, Shimizu la considéra. Il était rare que quiconque voie ses troubles, ce qui impressionna la directrice. Pour autant, en parler n'était pas la meilleure chose à faire quand on savait de quoi il en retournait. Elle pesa le pour et le contre, avant de demander à Yachi de la suivre.

Étonnée, cette dernière entama son pas. Déambulant dans les couloirs, elles s'arrêtèrent tout de même à la cuisine pour interpeller Madame Nakashima pour le gouter, puis elles allèrent à l'étage.

La plupart des chambres occupaient cet espace, ainsi que le bureau de Shimizu. Les dessins et peintures de mille et une couleurs venant des orphelins se succédaient tout comme les commodes et tableaux. Les enfants avaient leurs vêtements et une malle dans leur chambre, mais pour les draperies, il était plus simple de les laisser dans le couloir, à la porter de tout le monde.

Une fois ces pièces passées, elles montèrent aux troisièmes étages, là où se trouvaient les chambres des employés, ou de tout adulte faisant partie de la maison. Des photos étaient placardées au mur, là où des dessins d'enfants étaient, un niveau au-dessous.

Elles se dirigèrent vers celle de Shimizu. Ce n'était pas l'une des plus grandes, mais c'était la plus éloignée des escaliers.

Elle ouvrit la porte et laissa passer Yachi en premier.

Orientée plein Ouest, Shimizu pouvait bénéficier de tous les couchers de soleil, bien que sa chambre restait plongée dans l'obscurité jusque tard le matin, elle était éblouissante à cet instant. Les jours diminuaient, cependant, les rayons de lumière baignaient la pièce d'une douce lueur orangée. Elle immergea dans la chaleur de la clarté tandis que Shimizu fermait la porte derrière elles.

Elle s'avança jusqu'à la fenêtre et l'ouvrit. L'air frais pénétra la pièce et fit voleter ses cheveux, parfaitement lisses. Afin de penser à autre chose, Yachi nota tous les éléments de la pièce. Le bureau propre et rangé, le lit tiré à quatre épingles, les quelques photos invisibles de son point de vue, le peu d'affaires personnelles et une grande armoire.

Shimizu passa près d'elle. Son parfum floral, doux, comme elle, lui brouilla les pensées.

Pourquoi l'avait-elle emmené jusqu'ici, alors qu'elle ne laissait personne y rentrait, habituellement ? En plus, malgré son observation, Yachi trouva la pièce impersonnelle. À part les cadres photo, rien ne prouvait que la chambre appartînt à Shimizu. Et encore, il aurait fallu qu'elle puisse voir ce que les photos montraient. C'était peut-être des paysages, après tout ?

Un courant d'air s'engouffra dans la chambre, balayant les derniers vestiges de chaleur, ainsi que les rayons du soleil, désormais caché par un nuage.

– Je n'aime pas quand il fait trop chaud pour dormir, expliqua Shimizu sans qu'aucune question ne lui soit posée, l'été, j'aère le matin et je laisse les volets fermés. Maintenant que l'automne arrive, je le fais le soir. Tu penses qu'il va pleuvoir ?

Yachi ne comprenait pas où elle voulait en venir. En temps normal, elle pouvait deviner les intentions de chacun, son niveau d'empathie l'y aidant et son sens de l'observation ajoutait une meilleure compréhension. Néanmoins, face à Shimizu, elle n'arrivait pas à deviner ses pensées. Oh, elle avait essayé de fouiller dans son passée, des parents morts quand elle était adolescente, elle avait arrêté l'école, enchainé des petits boulots et acheté l'orphelinat sans qu'on sache pourquoi, qui n'était qu'une vieille bâtisse en ruine à l'époque. Où des œuvres d'art magnifiques étaient entreposées, sans que l'ancien propriétaire ne le sache, étrangement.

La découverte avait fait la Une des journaux, une enquête avait été menée en sous-terrain et la conclusion énonçait une chance inouïe. C'était tout.

Yachi avait été placé ici parce que Shimizu était proche de Daichi Sawamura et Kôshi Sugawara. Le résultat de la première enquête ne plaisait guère à son patron, et il pensait qu'il devait y avoir de probable indice quant à leurs liens, ainsi qu'à leur activité frauduleuse. Jusqu'à présent, l'hypothèse que constatait Yachi, c'était que leur amie ne soit impliquée en rien à leurs affaires et qu'ils l'aidaient avec de l'argent sale, sans qu'elle le sache, puisqu'aucune autre preuve n'abondait dans une autre direction.

Soit Shimizu était bien trop rusée pour quiconque, soit ses deux amis, probablement patrons du cartel des Corbeaux, tenaient trop à elle pour l'amener dans une situation à risque.

Dans tous les cas, leur réseau de contrebande d'œuvre d'art était connu de leur service d'Etat et Yachi devait trouver les preuves de ses agissements. Si elle gagnait la confiance de Shimizu, peut-être réussirait-elle à mettre un pied dans le clan, même si, au pire des cas, cette dernière n'en faisait pas partie. Ce dont elle doutait fort.

– Yachi ?

– Oui ?

Sa directrice haussa un sourcil.

– Je t'ai posé une question, et tu es partie dans ton monde. Parler de la météo te questionne tant que ça ? sourit-elle.

Honteuse de son comportement, Yachi bégaya une réponse incompréhensible avant de se fondre en excuses. Mortifiée de ses propres réactions, elle s'insulta mentalement, priant pour ne rien laisser paraitre. Elle était là pour écouter, observer, déduire, conclure et juger si Shimizu était quelqu'un de fiable ou non, et à la place, elle se plongeait dans ses propres pensées en oubliant, encore une fois, le monde extérieur. Ushijima avait bien fait de ne pas la mettre en « première ligne » comme il le disait. Elle aurait pu tout faire échouer.

– Je suis désolée, c'est une mauvaise habitude, marmonna-t-elle en guise d'ultime excuse.

– Je ne pense pas que ce soit mauvais tant que ça ne fait de mal à personne.

La réponse la surprit. On l'avait toujours rabrouée à cause de cela, et maintenant, on lui disait que ce n'était pas grave. Comment pouvait penser Shimizu ?

– Du moins, il faut quand même faire attention dans certaine situation, ce pourrait devenir compliqué si tu le fais souvent alors que tu as une casserole sur le feu.

Elles se contemplèrent un instant, avant de se sourire. La directrice continua :

– Tu peux venir t'asseoir près de moi ?

À cette demande, son cœur battit la chamade. Sans aucune raison. Elle s'assit au bout du matelas. Ce fut Shimizu qui s'approcha d'elle alors qu'un rayon de soleil perçait à nouveau le ciel.

Yachi priait pour savoir, enfin, ce qu'elle lui voulait. Sa situation l'embarrassait, et les mystères qui s'accumulaient accentuer au plus haut point son anxiété. Elle finirait par mourir d'une crise cardiaque dans ce travail. Bien trop compliqué à gérer pour une demoiselle de sa stature, plaisanta-t-elle ironiquement.

Malgré tout, le silence s'installa, briser par le frottement des rideaux et la chair de poule de Yachi.

– Est-ce que… Elle s'éclaircit la gorge avant de continuer : est-ce que tu peux me dire pourquoi tu m'as amené dans ta chambre ?

Shimizu l'observa, ce qui la poussa à ajouter :

– Je veux dire, pourquoi dans ta chambre et pas dans ton bureau, par exemple ?

La bise s'arrêta.

– Je pense que tu es quelqu'un de juste, Yachi.

La phrase l'a prise au dépourvu, étrange dans ce contexte.

– Mais je pense aussi que ce n'est pas gentil de me cacher des choses, continua-t-elle, pourquoi me caches-tu des choses ?

Son cœur s'arrêta. Sans qu'elle ne s'en rende compte, son souffle se coupa, et, pendant quelques secondes, elle resta là, comme dépourvue de vie, avant que son cerveau ne l'oblige à reprendre une goulée d'air.

Que pouvait-elle répondre à ça ? Nier ? Demander ? Se vendre ? Elle opta pour la seconde solution.

– De quoi parles-tu ?

– Que penses-tu de la condition de la femme et des enfants dans notre beau pays ?

Du tac au tac, elle répondit :

– Que c'est pire ailleurs.

Le sourire de Shimizu fut amer.

– Il ne faut pas l'améliorer alors ?

– Bien sûr que si, mais quel rapport avec moi ? lâcha-telle.

Yachi était agacé, elle ne voyait pas où elle voulait en venir, ou plutôt, elle avait une idée, mais elle espérait sincèrement se tromper. C'était impossible qu'elle soit au courant.

Le vent se leva de nouveau, une des fenêtres claqua en se fermant. Les nuages se déplaçaient de plus en plus vite.

Shimizu se rapprocha un peu plus, collant leur jambe, elle passa un bras derrière son dos et approcha son visage, à quelques centimètres du sien.

– Oui ou non, faudrait-il faire quelque chose pour les femmes et les enfants ?

Désorientée et plus que mal à l'aise, Yachi avait du mal à réfléchir. Le rouge de ses joues la trahissait, tout comme sa respiration soudainement irrégulière. Elle lança dans un souffle :

– Oui, il faudrait faire quelque chose, mais quoi ?

À sa réponse et question, le regard de Shimizu brilla. L'estomac de Yachi se noua.

La plus vieille se recula légèrement. Lui laissant un peu d'espace, elle essaya de reprendre contenance, tant bien que mal.

– Que penses-tu qu'il faille faire ?

Elle n'allait donc jamais arrêter avec ces questions ? Ne pouvait-elle pas lui raconter sa vie, tout simplement, plutôt que d'espérer changer le monde et la condition des femmes ?

– Je ne sais pas, je ne travaille pas dans la politique, je ne risque pas de pouvoir faire quoi que ce soit.

Yachi mentait. Elle ne savait que faire, et elle s'en fichait bien. Femme ou homme, toutes personnes, à partir du moment où elle avait blessé un être humain, pouvait bien aller au diable.

Les yeux de Shimizu, si flamboyant à présent, brulèrent d'une irritation maintenue. Elle s'approcha de nouveau de son employée, prenant son visage en coupe, cette fois-ci, elle répliqua :

– Je vais t'apprendre une chose, à n'importe quel niveau, on peut toujours faire quelque chose. Même si c'est minime, même si ça parait dérisoire, on peut toujours faire quelque chose. Toujours. Toi aussi tu peux faire quelque chose. Maintenant, j'ai une nouvelle question.

La panique la figea sur place. Sa tête était brulante tandis que son corps était gelé. Les yeux dans les yeux, le souffle mélangé, les lèvres à quelques centimètres l'une de l'autre, Shimizu lança à nouveau :

– Est-ce que tu voudrais vraiment changer les choses, si tu le pouvais ?

Le cerveau sur le point d'exploser, Yachi n'osait bouger. Une seule question demeurant : Qui était vraiment en face d'elle ?


JURE ! J'essaie de finir le scénario de cette histoire avant la fin du confinement, pour réussir à savoir combien de chapitre ça va durer, parce qu'à ce rythme là, ça se terminera jamais OMG

MAIS. Vous aurez des réponses dans le prochain chapitre et l'approfondissement dans deux ou trois autres... Et les résultats, euh... Bah là j'vais pas m'avancer !

En tout cas, merci d'être toujours présentes, Big Up à Yuedra surtout, mille merci de montrer ta présence ! (prenez exemple, bordel...!)

À la semaine prochaine !