Lundi 3 octobre
Le mois d'octobre venait d'arriver. Emmenant avec lui un crachin et la lourdeur de la fin de l'été. Prévoyante, Shimizu, parapluie à la main, s'avançait tranquillement sur le bitume. Une femme, dehors à l'heure de la fermeture des bars, aurait pu surprendre un éventuel passant. Fort heureusement, ils avaient probablement fui la pluie, ainsi que la moiteur de la nuit.
Calme et stoïque, son visage reflétait mal toutes ses questions, pensées et idées qui se bousculaient dans sa tête. Cela faisait trois jours qu'elle avait posé un ultimatum à Yachi. Sans savoir pourquoi elle l'avait fait. La jeune fille lui plaisait, elle était souriante, maladroite et lui semblait naïve sur certains points, mais la vie l'avait abimé plus qu'elle ne le montrait. C'était une force qu'elle appréciait toujours chez les autres, et qu'elle cultivait également. Malgré tout, elle ne connaissait pas sa nouvelle recrue. Pas assez.
Qui plus est, sa question avait dû la surprendre, et elle ne semblait pas comprendre toute la force qui en émanait ni ce que sa réponse pourrait engendrer. Réponse qu'elle n'avait toujours pas donnée.
Contrariée, Shimizu se mordit la lèvre et se fit mal. La douleur l'a rappela à l'ordre. Elle était allée trop vite et trop loin avec une personne sur qui elle n'avait pas enquêté. Et c'était bien la première fois que ça arrivait.
Son trouble et son affection au sujet de Yachi étaient bien plus grands qu'elle ne l'avait imaginé. C'était dangereux. Selon sa réponse, et ce qu'elle trouverait à son sujet, elle y remédierait. Elle n'avait pas le choix.
Ses pas l'amenèrent jusqu'à L'oiseau Noir, tenu par ses proches. Avant d'entrer, elle vérifia chaque côté, ainsi que derrière elle. Elle n'avait pas été prudente durant son déplacement, elle pria pour ne pas le payer plus tard.
Sans plus de cérémonie, elle entra. La chaleur, sèche, et l'odeur du café la détendirent imperceptiblement. Kôshi en avait certainement préparé, puisqu'ils en auraient besoin pour la nuit.
La plupart des têtes se levèrent à son entrée. Il n'y avait aucun client, seulement les amis qu'elle avait appelés, c'était parfait.
À son arrivée, ils tournèrent tous la tête vers elle, excepté Kenma. Il ne changerait jamais, pensa-t-elle en s'approchant de la table.
Elle répondit d'un sourire aux diverses salutations avant de s'installer autour de la table, près de Daichi.
– J'espère que vous allez bien, lança-t-elle tout en connaissant d'avance les réponses.
Sa présence venait de changer l'atmosphère, elle le savait, et elle s'étonnait toujours de ça. Bien qu'elle n'ait jamais cherché à ce que ce soit le cas.
– On va toujours bien quand on te voit, assura Oikawa.
Elle n'avait jamais su s'il était d'un naturel charmeur, ou s'il l'était devenu avec le temps, et à force de remontrance. Haussant les épaules, elle remercia Sugawara qui venait de lui déposer une large tasse devant elle, qu'elle commença presque à boire immédiatement, sans lâcher du regard ses proches.
Hanamaki l'observait, un sourire en coin à la remarque de son ami. Bokuto semblait perdu, Kuroo de mauvaise humeur, Daichi et Sugawara égales à eux-mêmes tandis que Kenma ne daigner pas sortir de son coin, les yeux rivés sur sa console.
Il était rare qu'elle demande une réunion, surtout avec autant de personnes, mais elle n'avait pas le choix. Les nouvelles apportées étaient mauvaises.
– Maintenant que nous avons tous à boire et nous sommes tous installés, que pouvons-nous faire pour toi ? interrogea Sugawara, curieux.
Shimizu s'éloignait rarement de l'orphelinat et les directives passaient toujours par lui, habituellement, jamais d'elle en personne.
Elle fit une grimace. Qui n'enleva en rien sa beauté.
– J'ai reçu de mauvaises nouvelles. Nous allons devoir enquêter sur beaucoup de choses, beaucoup de monde. Sur le terrain, mais surtout dans les antécédents de certaines personnes. Rapidement.
Elle fixa Kenma du regard en disant sa dernière phrase. C'était le meilleur hacker qu'ils avaient, et l'un des meilleurs du pays. S'il était moins fainéant, ce serait peut-être le meilleur tout court.
Sachant qu'il était visé, Kenma vint jusqu'à eux. Une fois sa console face contre table, il posa sa tête au creux de son coude et les regarda.
Même si ce n'était pas une posture que Shimizu appréciait, elle avait toute son attention. C'était le principal.
– C'est si problématique que ça ? C'est quoi ? Les drogues dont tout le monde parle dans la Haute ? demanda Bokuto, inquiet.
Sa remarque la fit tiquer. C'était un garçon avec une très bonne intuition, beaucoup de gentillesse, mais rarement logique. En général, il parlait peu lors de réunion comme celle-ci. Elle nota cette observation dans un coin de sa tête.
– Non, du moins pas seulement. C'est au sujet d'un trafic de femme. Ainsi que le marché noir des œuvres d'art. Quelqu'un essaie de me doubler, ce que je n'apprécie pas du tout, mais je m'en occuperais personnellement.
Le ronronnement des machines continua en fond sonore.
– Un trafic de femme ? lâcha Kuroo, médusé, dans notre ville ?
Elle l'affirma d'un mouvement de tête.
– Je le sais de source sûre. Je vais vérifier si la police est sur l'affaire, mais je compte bien que nous en menions une aussi. L'heure est grave. Plus les jours passent, plus j'entends parler de disparitions inquiétantes. Certes, il y en a toujours eu, mais je pense que nous pouvons faire quelque chose pour ralentir la cadence.
Leur regard, toujours braqué sur elle, l'incita à continuer :
– J'y ai réfléchi… Nous avons un port de marchandise très utile, s'il l'est autant pour nous, il peut l'être à d'autres et il est plus que probable que les femmes qu'ils enlèvent transit en partie par ici. Même si les têtes pensantes sont bien à l'abri, loin de tout, peut-être qu'en commençant par le bas de la chaine, nous pourrions réussir à la remonter. Il suffit juste de tomber sur des personnes conciliantes.
Sa dernière remarque, ponctuait d'un sourire effrayant, provoqua quelques frissons.
Déterminée, personne ne pourrait l'arrêter. C'était une femme belle, intelligente, qui connaissait beaucoup de monde, ainsi que toutes les lois.
D'un geste tendre, Sugawara posa sa main sur la sienne. Elle n'avait même pas remarqué qu'elle avait serré le poing pendant son allocution.
Elle s'excusa d'un regard, avant de retirer ses doigts.
Sugawara avait d'abord rencontré Daichi, avant que ce dernier ne lui présente cette charmante jeune femme. À l'époque, ils avaient seize ans. Tous deux venaient des quartiers pauvres, tandis que lui venait d'une famille classique. Ni fortunée, ni pauvre, ni haute, ni basse dans l'échelle sociale.
Et cette jeune femme, d'une beauté de poupée, renfermée et au caractère dur, l'avait chamboulée. Quand il connut son histoire, il se jura de tout faire pour la protéger. Il ne pouvait faire que cela puisqu'elle s'était vengée, seule.
La voix de Daichi le ramena à la réalité.
– Tu ne penses pas que ce serait nous mettre à jour, que d'enquêter sur le port ? Nous aussi, on y a un trafic, les gens connaissent nos gars.
– Je compte bien là-dessus, rétorqua-t-elle, nous avons presque la totalité des bas-fonds dans notre poche, ils ne savent pas qui sont les patrons, et je ne veux pas que nous soyons révélés, mais les connaissances de notre personnel vont se révéler utiles. Pour ça, j'ai besoin que vous regroupiez le maximum d'informations de tous ceux qui travaillent dans le Noir grâce à eux.
– Ils ne diront jamais rien…
– Si. Ils parleront. Les corbeaux ne sont jamais tendres, et notre réputation acquise dans les bas-fonds devrait nous suffire pour trouver le lieu des échanges, ou qui s'en charge. Même si ce n'est que les subordonnés.
Les hommes présents la fixèrent. Aucun d'eux n'osait répondre, pour le moment. Elle le savait. Après tout, comment lui tenir tête, à elle, qui avait fondé ce clan à partir de rien si ce n'est sa détermination, son ingéniosité et le sang versé.
Elle, qui malgré son aversion pour la gent masculine, se servait d'eux sans le moindre remords. Mis à part Daichi et Kôshi, ici, elle n'avait confiance en personne. Jamais. Cependant, elle avait besoin d'eux.
Contre leur loyauté, elle leur offrait protection, c'était le marché. Faire disparaitre un corps était un jeu d'enfant dans la forêt environnante ou dans la mer.
– Bon, et si on arrive à faire ça, bien que j'en doute, on fait quoi après ? demanda Kuroo, peu convaincu.
Le regard noir de Shimizu lui fit presque regretter ses paroles.
– Nous allons faire autre chose en même temps. Si un nouveau marché s'est ouvert, vous pensez bien qu'une enquête, même non officielle, s'est ouverte aussi. Je pense également à celle des drogues dans le gouvernement et du chantage qui s'y fait, même si les premiers à passer les essaies, c'est toujours les pauvres.
Elle marqua une pause et fixa Kenma.
– Je veux le dossier qui contient le passé de toutes les personnes que vous avez rencontrées dans l'année qui vient de s'écouler, lundi prochain à onze heures au plus tard.
Il grimaça.
– Je dois chercher dans l'entourage de toutes les personnes ici présentes ?
– Oui, et plus après, mais en une semaine, je ne pense pas que tu puisses en faire autant, expliqua-t-elle pour argumenter sa demande.
La grimace de Kenma s'accentua. L'air désolé de ses voisins et le sourire moqueur de Kuroo le contrarièrent d'autant plus.
– De ce fait, je veux que vous écriviez tous les noms sur une feuille et que vous lui remettiez avant la fin de la nuit, ajouta-t-elle.
– Ça nous laisse à peine quatre heures, râla Bokuto, je saurais pas me souvenir de tous !
– Rectification, ça te laisse deux heures, je pense, puisque nous n'avons pas fini notre discussion.
Leur mine déprimée la fit presque sourire.
– Pourquoi autant de précautions ? Kenma fait déjà des recherches sur nos proches régulièrement, commenta Sugawara.
– Je n'ai pas souvenir d'avoir lu quoi que ce soit de nouveau depuis cinq mois.
– Parce qu'il n'y avait rien à signaler, se justifia Kenma.
– Parce que certaines personnes ne t'ont pas tout dit, lâcha-t-elle en fixant les deux médecins de la salle.
Soudainement mal à l'aise, Oikawa détourna le regard. Il n'était pas si proche que ça d'Iwaizumi, à son grand désespoir. Hanamaki ne put s'empêcher une réflexion :
– Je ne savais pas que nous devions parler de nos conquêtes. La liste va être longue, sourit-il à l'intention de Kenma, qui grimaça encore plus.
– Ta conquête est dans ton lit depuis plus de trois semaines, ce n'est plus une simple histoire de sexe. D'autant plus quand vous passez la semaine l'un chez l'autre.
Cette fois, Hanamaki ne put empêcher un rictus mauvais à la réplique. Il savait que la confiance ne régnait pas en maitre, mais il ne pensait pas être surveillé d'aussi près. La question qu'il se posait maintenant c'était : par qui ?
– Je te rassure, vous avez tous droit à ce traitement de faveur.
La nouvelle clarification donna une moue unanime à la tablée.
– Je ne suis pas certain que cette information fût des plus rassurantes, tenta vainement de plaisanter Sugawara.
Elle lui lança un regard interrogatif, qui le fit soupirer avant qu'il n'ajoute :
– Et si on continuait ?
– Comme tu l'as si bien dit, commença Hanamaki en ignorant Sugawara, nous passons beaucoup de temps ensemble et je n'ai absolument rien trouvé de compromettant chez lui ou dans ses affaires personnelles.
Elle le jaugea du regard. Hanamaki n'était pas un nouvel arrivant. Cela faisait même plusieurs années qu'il était entré dans leur clan. Elle savait qu'il était intelligent, brillant même pour cerner les autres, d'où ça faciliter pour les énerver.
– Tu penses que cette rencontre est un hasard ?
Un hasard ? Qu'un Appolon débarque à l'improviste, pile dans son style d'homme, aussi facile à vivre et sympathique, non, ça ne pouvait pas en être un, c'était certain.
– Non, bien au contraire, mais comme je suis quelqu'un de brillant et précautionneux, il est impossible de trouver quoi que ce soit en étant proche de moi, sourit-il, lui par contre, n'est peut-être pas aussi méticuleux que moi, peut-être que Kenma saura percer ses défenses, moi, je n'ai pas pu. Pas encore.
Étrangement, il se sentit calme malgré tout. Contrairement à Oikawa, dont la jambe tapait régulièrement contre le sol.
L'ambiance pesante n'incita pas Shimizu à reprendre la parole immédiatement. Intérieurement, elle se réjouissait de leur mécontentement. Aucun de ses indicateurs ne s'était fait prendre, c'en était la preuve. Et elle leur confirmait une chose qu'ils savaient tous : elle avait les pleins pouvoirs, elle savait tout même sans être présente. Et Oikawa pouvait bouder autant qu'il le voudrait, il restait un subordonné. Cependant, elle ne tirerait pas cette histoire au clair devant tant de personnes.
Avec les nouveaux évènements, elle pouvait paraitre paranoïaque, mais un mauvais pressentiment l'habitait depuis quelque temps et c'était le seul moyen qu'elle avait trouvé pour se rassurer, ainsi que de faire comprendre à quiconque que la duper ne serait pas sans peine et sans châtiment.
Conforter dans sa réflexion, elle se racla la gorge.
– J'aimerais que certains d'entre vous aillent sur le terrain. Pour rechercher des réponses, mais aussi montrer que nous sommes présents.
Nouveau temps de pause. Elle avait toute leur attention et l'histoire précédente semblait oubliée, parfait.
– Kuroo, tu iras dans les bas-fonds, je veux savoir ce qu'il est advenu de certaines personnes dont je te donnerai la liste. Sugawara ira avec Hanamaki à la rencontre de notre cher Tendou. Quitte à me l'amener si ses réponses ne me plaisent pas. J'ai envoyé mes subordonnées enquêter auprès de leurs collègues et des mouvements dans le port.
Ils acquiescèrent, pour le moment, tout était clair.
– Oikawa, tu iras rendre visite à ta famille.
Jusque-là boudeur, son air changea du tout au tout, stupéfait.
– Je n'y vais jamais sans raison ! les trois dernières fois en deux mois, c'était à cause de deux galas et une œuvre de charité, bougonna-t-il, et il n'y a rien de prévu avant le mois prochain.
– L'anniversaire de Masahiro Akaashi sera fêté le vingt-deux octobre avec un gala de charité, comme chaque année. Il me semble que tu y es déjà allé.
Elle avait une réponse pour chaque excuse, réplique ou justification. Il allait finir par la détester.
– La dernière fois, c'était il y a trois ans.
– Tu étais dans les premières années de l'ouverture de ton cabinet. Plus maintenant, ce sera une parfaite excuse pour y aller, et te faire de la publicité. N'est-ce pas merveilleux ? sourit-elle.
– Et pourquoi dois-je aller là-bas ? Je ne trouverais certainement pas de chambres cachées avec des jeunes femmes droguées pour la prostitution, râla-t-il.
Shimizu le regarda, mécontente.
– Ce n'est pas un jeu et je t'en parlerais un peu plus en détail après.
La présence de Bokuto la gênait. Il était l'un des premiers à les avoir rejoints. On pouvait lire en lui comme dans un livre ouvert, et même aujourd'hui, elle se demandait comment Sugawara avait réussi à la convaincre de l'accepter dans le clan. Il n'avait pas que des défauts, mais l'une de ses plus grandes faiblesses c'était son grand cœur. Et surtout son amour.
Plus que de Bokuto, elle se méfiait de Keiji Akaashi. Ce dernier ne faisait pas partie du clan, mais il était au courant de son existence, même si Bokuto lui avait juré qu'il n'avait jamais expliqué la hiérarchie de ce dernier. Elle espérait pour lui qu'il disait vrai. Vraiment.
– Si comprends bien, on va être tous être occupé, sauf toi… murmura Oikawa.
Shimizu fut surprise, bien qu'elle n'en montra rien. Elle avait dû le froisser plus qu'elle ne le croyait.
– Je vais rencontrer Takuro Oiwake, annonça-t-elle de but en blanc.
Le silence qui régna à sa déclaration fut long.
– Tu comptes y aller en personne ? bégaya Sugawara, choqué.
– Oui.
Oui ? Juste oui ? pensa-t-il.
– Pour vous résumer la chose, nous avons notre clan, celui du maire c'est-à-dire la Ferra Familia qui nous amène très certainement des problèmes, un nouveau cartel qui commence un nouveau trafic de femme d'après mes sources, et nous avons une drogue inconnue qui touche les hautes sphères, mais pas seulement. C'est une affaire délicate, que nous avons en cours, et ma visite sera bien mieux pris que celle de quiconque, explicita-t-elle, pouvons-nous continuer, maintenant ?
Ils hochèrent la tête en signe d'acceptation, bien que la stupéfaction ne les quittât pas dans l'instant.
Shimizu était dur. Elle le savait. Il ne devait pas être simple de suivre des règles et des demandes sans en connaitre toutes les raisons, et encore moins sans savoir ce que faisait son voisin. Pourtant, en face d'elle, aucun d'eux n'avait jamais émis de protestation.
C'était ce qui l'inquiétait au vu de l'affaire. Il n'était pas impossible que les refus ou la désobéissance ne commence dans les prochains mois.
L'automne serait long, cette année.
