Mardi 11 octobre
Shimizu éteignit le moteur et soupira. C'était presque l'heure. Comme d'habitude, elle était en avance de quelques minutes. La pluie tombait régulièrement depuis le début de la matinée. Cette dernière claquait contre son pare-brise tandis que Shimizu prenait son parapluie.
Elle le déploya en ouvrant sa portière et évita ainsi que la moindre goutte ne la touche. Toujours parfaite, elle ferma sa voiture et s'avança vers la mairie. Naturellement, elle entra et se dirigea vers le bureau du maire, sans saluer quiconque.
Sans toquer, elle entra dans le cabinet et ferma la porte derrière elle. Son parapluie gouttait, elle le laissa donc près du battant tandis qu'Oiwake Takuro relevait la tête de ses feuilles.
– Quelle impolitesse, lança-t-il comme salutation.
Elle lui sourit tout en s'approchant :
– Bonjour, je suis ravie de voir que vous allez bien, répondit-elle sans se formaliser.
– Toujours pile à l'heure, commenta-t-il en observant l'horloge, le thé ne devrait pas tarder à être servi, je vous laisse prendre place en attendant.
Tout en acquiesçant, elle s'assit sur le canapé alors qu'Oiwake rangeait quelques feuilles.
Trois coups furent tapés, avant que Mai entre. Sa secrétaire déposa deux tasses ainsi qu'une théière sur la table basse avant de sortir à nouveau.
Shimizu servit le thé tandis qu'Oiwake s'asseyait en face d'elle.
– Je suis ravie de voir que vous allez bien également, commença-t-il tout en prenant sa tasse de thé, que puis-je faire pour vous ?
– Beaucoup de chose, j'espère.
Elle but une lampée avant de continuer :
– Je me demandais si tout se passait bien en ce moment de votre côté, puisque j'ai des nouvelles assez désagréables du mien. Et certainement à cause de vous. Aone Takanobu, ça vous parle ?
L'ambiance s'alourdit un peu plus.
– Je suis surpris que vous vous intéressiez à ce cas après tout ce temps, qui plus est, je ne crois pas que vous ayez été en contact.
– Non, mais il semblerait que d'autres personnes le croient. Et pour qu'elles le croient, il y a fort à parier qu'il était agent double, ce dont j'ai eu la confirmation.
Oiwake s'affaissa dans le canapé et répondit :
– Je sais que des mouvements suspects c'était mis en branle du côté de l'État, mais j'ignorais que vous étiez au courant.
– Si j'attendais après vous pour être au courant, je ne serais plus là, preuve en est faite. Si vous avez des informations à ce sujet-là, je suis preneuse, en plus de celle sur Aone Takanobu, évidemment.
Évidemment, se répéta-t-il pour lui-même. Cette femme était trop intelligente et avec ce qu'elle venait de lui avouer, il était certain qu'elle connaissait une partie de la vérité.
– Alors ? s'impatienta-t-elle.
Il n'avait pas le choix. Pour son bien, celui de la Ferro Familia et la résolution cette affaire, la mise en commun de leurs informations était cruciales.
– Nous avons mené notre propre enquête concernant ce meurtre, puisque, comme vous devez le savoir, Aone appartenait à notre Famille. Après un approfondissement, il s'est avéré qu'il menait des recherches en solitaire, sans mon aval. Nous savons qu'il travaillait sous la juridiction de l'État, puisque ce sont des grands pontes qui ont demandé a étouffé l'affaire, mais nous n'avons pas réussi à trouver le moindre indice sur ce qu'Aone cherchait lorsqu'il a été abattu.
– La police n'a rien trouvé ? Vous avez la main mise dessus, non ?
– J'ai de très bons amis, rétorqua-t-il immédiatement, et non, elle n'a rien trouvé de concluant.
– Son amant aussi, n'a rien trouvé ? Étrange, non ?
Il détestait cette femme, sa beauté, son intellect, son répondant, mais surtout ses questions.
– Vous remettez en doute mon bras droit ?
– Plus vous que lui, surtout si vous lui faites une confiance aveugle, sourit-elle.
Non, il ne la détestait pas, il l'exécrait. Oiwake savait. Elle n'était que la partie cachée du peuple qu'il n'avait pas pu sauver, qui s'était débrouillée sans lui et ses machinations, s'était élevée, et, pour rendre justice, le tenait au pouvoir non pas par obligation, mais par choix. Parce que si quoi que ce soit arrivé, il tomberait avec elle.
Malgré son aversion, il reconnaissait son brio et son travail. C'est pour ça que, jusqu'à présent, il l'avait aidé via la légalité pour l'orphelinat, ainsi que pour la création de ses associations dont la plupart ne connaissaient finalement même pas l'existence de Shimizu. Elle avait changé la ville sur nombre de chose, là où Oiwake peinait à faire respecter la loi.
– Je ne suis pas si stupide.
– Vous l'êtes assez pour embaucher un agent double et le laisser mourir pendant que votre organisation se fait envahir par l'État.
– Si vous êtes venues m'insulter, vous pouvez partir, répliqua-t-il.
Dans un geste fier, elle bomba la poitrine. Shimizu maintint difficilement sa colère, pas son mépris :
– Non, je suis venue chercher des informations que vous refusez de me donner. Je veux bien croire que vous n'avez pas trouvé la raison de sa mort, mais je doute que vous n'ayez pas la moindre piste. Qui plus est, si, comme je le pense, vous êtes surveillés comme nous, vous avez bien réussi à graisser la patte d'un quelconque politicien pour avoir les noms de vos détracteurs, qui sont certainement les mêmes que les miens. Je les veux.
Il soupira :
– Je ne suis pas tout puissant, même si je suis doué en politique… Akira Saito. C'est lui, mon indicateur le plus haut placé parmi la justice de l'État. Et contrairement à ce que vous pensez, il n'est pas sénateur ou autres, mais conseiller et bras droit de quelqu'un que vous n'aimez pas.
– Tanji Watoshi… murmura-t-elle, c'est lui qui a pris à bras le corps les services policiers et secrets de l'État pour les remettre en ordre après la guerre. Pourquoi s'intéresser à notre ville et placer un age-… Le port, n'est-ce pas ?
– Vous êtes brillante, mademoiselle Shimizu Kiyoko.
Elle nota le ton condescendant, mais passa outre.
– Nous sommes une ville portuaire, et bien des marchandises transissent par notre site, légal ou non, mais pourquoi maintenant ? Qu'est-ce qu'il s'est passé pour lui donner ce déclic ?
Il haussa les épaules et posa sa tasse de thé, désormais froide.
– La seule chose que Saito ait pu me dire, c'est que la machine s'est mise en branle après un accrochage avec des hauts dirigeants. Peut-être que Tanji Watoshi a décidé de les faire tomber en démantelant leur échelle barreau par barreau, si c'est vraiment le cas et que vous n'avez rien à avoir là-dedans, peut-être que vous passerez à l'as.
– Dommage que là où passe son équipe, toutes personnes en lien certain avec un crime sont arrêtées ou supprimées. Vous pensez vraiment que je vais regarder tranquillement les choses faire avant de bouger, alors que même vous, vous ne le faites pas ?
Il serra les dents à l'entente du ton dédaigneux, mais ravala son agacement et demanda :
– Je suppose que vous avez déjà avancé vos pions.
– Je suis en train, ce n'est pas parce que je dis que je vais bouger, que je vais me lancer tête baissée. En ce qui concerne le port, des choses intéressantes sont remontées ? demanda-t-elle.
– Seulement des mouvements irréguliers, nous n'avons pas encore mis la main dessus, mais ça ne saurait tarder… Je pense.
– Vous pensez ?
Elle retint de justesse un sarcasme à ce sujet-là pour ne pas le froisser davantage.
– Même si ce sont des mouvements irréguliers, ils ont pris plus d'ampleur depuis quelques semaines. S'ils grandissent encore, ce sera simple de les trouver, sinon, nous devrons creuser encore un temps.
D'un mouvement gracieux, Shimizu posa sa tasse sans un bruit. Elle tria rapidement les nouvelles informations qu'elle avait eues avant de reporter son attention sur Oiwake.
– Autrement dit, pour le port, en ce moment, vous n'avez rien, n'est-ce pas ?
– Exact, que des rumeurs.
Elle prit un temps de pause avant d'interroger à nouveau :
– Et en ce qui concerne la haute société ?
Il l'observa attentivement avant de répondre :
– Un sujet en particulier vous travaille ?
– Parce que vous pensez qu'il peut y en avoir plusieurs ?
Les yeux dans les yeux, ils se fixèrent sans ciller.
– Disons qu'il est étonnant que vous vous intéressiez à ce côté-là de notre pays, lança-t-il presque innocemment.
– Il est rare que des scandales sans liens avec l'argent s'y passent, alors quand il y en a, il vaut mieux y prêter attention.
La considérant encore de longues secondes, il répondit tout de même :
– Je ne sais pas d'où vient cette drogue, mais je sais que malgré les annonces, les consommateurs ne sont pas les plus gros acheteurs.
Elle grimaça.
– C'est étrange.
– Plutôt simple en fait, ils ne l'achètent tout simplement pas pour eux. Mais pour quoi faire alors ? La revendre, l'utiliser à d'autres fins ou contre d'autres personnes… Plusieurs pistes possibles, mais difficiles à saisir puisque ça s'étend au pays entier.
– Vous n'avez pas trouvé l'origine de cette drogue ?
– Elle est totalement synthétique, donc il doit falloir un laboratoire assez important, en ce qui concerne l'origine de la vente ou des premiers transports, c'est assez difficile d'en remonter la trace puisque nous avons peu de coupables pour énormément de suspects. La police travaille sur cette enquête, mais il n'est pas exclu qu'elle le fasse aussi en sous-terrain. Dans les deux cas, je n'ai pas d'informations concernant un potentiel et nouveau Pablo Escobar.
Shimizu baissa la tête, pensive. Elle savait que ce n'était pas le cas, mais que quelqu'un essayait bel et bien de corrompre le gouvernement en place pour s'y faire une place et elle avait une idée de qui. Oiwake savait qu'elle vendait de l'art sur le marché noir, mais il ignorait qui étaient les acheteurs. Et donc, contrairement à ce que le maire pensait, elle aussi connaissait plusieurs personnes au sein de la haute société.
Elle était fière de sa discrétion, qui était sa marque de fabrique, mais son réseau s'étendait bien plus qu'il ne pouvait l'imaginer. Elle ne pouvait pas se permettre de perdre ses sources de revenues illégales si elle voulait préserver ses associations et son orphelinat. Même si elle avait placé un faux baron sur le trône, elle n'en demeurait pas moins la marionnettiste qui en tirait les ficelles. Cette situation lui convenait parfaitement, et le changement qui découlerait de cette drogue ne lui plaisait pas.
– Bien que vous ne m'ayez pas tout dit, je suis satisfaite de vos informations, alors merci.
– Vous ne comptez pas me dire quoi que ce soit ?
– La Ferro Familia est déjà infestée de rats, que voulez-vous que je vous dise de plus ? Faites-le ménage et peut-être que je consentirais à vous donner des informations pour arrêter le coupable plutôt que de l'envoyer dormir.
– Il est peut-être infesté de rats, mais il est encore capable de vous apporter des renseignements que vous n'avez pas.
– Et c'est pour cette raison que vous êtes encore là, rétorqua-t-elle.
Sans plus de cérémonie, elle se leva et sortit. De nouvelles pièces s'emboîtaient dans le puzzle, elle devait s'adapter et pour cela, elle n'avait plus de temps à perdre.
