Mardi 18 octobre
Sugawara leva les yeux. De nuit, le ciel rempli de nuage promettait des heures sombres. La pluie avait cessé, grâce au vent du littoral, mais la nuit demeurait froide et humide. Les sels marins et l'odeur de poissons vinrent jusqu'à lui et il grimaça. Sugawara n'aimait pas particulièrement cette odeur, bien qu'il ait toujours vécu dans cette ville.
– Quelque chose ne va pas ? demanda Hanamaki, près de lui.
– Non, tout va bien. Je suis surpris que tu es pu te libéré des bras de ton nouvel amant.
La remarque, sur le ton de la conversation n'était pas innocente.
– Voyons, tu sais aussi bien que moi que se détacher de son grand amour est difficile, mais pas impossible.
– Alors, Matsukawa Issei serait ton grand amour ?
Hanamaki se mordit la langue, peut-être aurait-il dû formuler sa phrase autrement plutôt que de laisser des doutes s'immiscer dans l'esprit de Sugawara.
– Comment pourrais-je le savoir ? Je ne connais rien à l'amour, après tout ! riposta-t-il d'un grand geste théâtral.
Sugawara l'observa, suspicieux, avant de soupirer. Il en avait plus que marre de devoir se méfier de tout le monde depuis plus de deux mois et de filtrer tous ses dires. Ainsi que ceux de son entourage. Et pourtant, il ne pouvait pas se permettre de faire autrement, trop de choses étaient en jeux.
Des vies, innocentes pour la plupart, ainsi que celle de son clan, bien que celles-ci ne le soient pas.
Pour récapituler les choses, en plus du probable trafic d'humain dont une partie passait par le port, il y avait une histoire de nouvelle drogue, qui prenait de l'ampleur. Si ça ne suffisait pas, la police collait aux fesses (et pour certains, c'était même au sens propre) de ses subordonnées.
Il eut un sourire à sa propre remarque. Cela faisait plus d'une semaine qu'il n'avait pas fait l'amour et les bras de Daichi lui manquaient. Son amant était trop occupé à gérer leur troupe et leurs comptes rendus pour se reposer, sans compter le bar qu'il devait maintenir pour garder un semblant de couverture. Même si cette dernière était grillée, ils étaient presque certains que celle de l'orphelinat et de Shimizu ne l'étaient pas. Son amie étant la tête pensante de l'organisation, il valait mieux la préserver elle, que lui ou Daichi. Trop de gens dépendaient d'eux sans même le savoir.
– Il est l'heure, lança Hanamaki, nonchalant.
– Makki.
– Oui ?
– Je t'apprécie vraiment, et j'aimerais que tout ce qui pèse à ton encontre soit supprimé, Sugawara le regarda dans les yeux et ajouta : au plus vite.
Supprimé, répéta mentalement Hanamaki. Il retint sa respiration une seconde, avant de la reprendre, comme si tout allait bien.
– Je comprends, et, si ça peut te rassurer, je contrôle la situation, s'entendit-il dire plus qu'il ne le pensa.
Sugawara le guetta quelques secondes de plus. Il l'avait vu ciller à sa remarque, mais Hanamaki ne laissa rien d'autre paraitre, parfaitement maitre de ses émotions.
– Soit.
Il n'ajouta rien. Ce n'était pas le moment, pensa Sugawara. Ils avaient assez de problèmes externes pour ne pas en rajouter en interne suite à des remarques ou à des preuves de méfiance. Encore plus quand ils allaient sur le terrain pour une visite de « courtoisie ».
Sugawara sortit de la voiture, sans un mot de plus et, en relevant son écharpe pour se couvrir des embruns, s'approcha d'un hangar. Hanamaki le talonna discrètement.
Ils le contournèrent et s'approchèrent d'un ponton, large d'une dizaine de mètres, et rejoignirent une silhouette.
Mince et élancé, Tendou n'avait pas de quoi faire peur et pourtant, Dieu seul savait à quel point il fallait s'en méfier.
Sugawara s'arrêta à deux mètres, ni trop près pour recevoir un coup de couteau ni trop loin pour que sa voix ne porte pas.
– Bonsoir, lança Sugawara.
Tendou l'observa, méfiant.
– Je ne pense pas que nous avions rendez-vous ensemble, lança ce dernier, une main dans la poche.
– Non, en effet. Je suis l'un des maitres Corbeaux, sourit-il, à votre place, je ne bougerai pas.
Un piège, pensa Tendou, on l'avait amené ici pour le piéger. Et si cet homme disait vrai, son corps finirait probablement au fond de la mer dans peu de temps.
D'un geste lent, mais sûr, il leva lentement les mains en signe de reddition.
– En quoi puis-je vous aider, monsieur ? Ou dois-je dire maitre ? plaisanta-t-il, à moitié.
Après tout, il connaissait le visage de cet homme, Sugawara Kôshi, si ses souvenirs étaient bons, et si les rumeurs étaient vraies, il n'avait pas envie de lui manquer de respect.
Sugawara sourit à la question. Tendou n'était pas bête, cela allait faciliter les choses. D'un air affable, il répondit :
– L'un comme l'autre me convient, ce qui n'est pas le cas de cet endroit. Voulez-vous bien nous suivre ?
– Pour faciliter mon meurtre ? Non merci.
Quitte à mourir, autant que ce soit par la noyade ou pas une balle, la solution serait toujours plus expéditive et moins douloureuse qu'entre les mains de cet homme.
– Si je voulais te tuer, ce serait déjà fait, lança Sugawara, toujours souriant : Tu m'es plus utile vivant que mort, mais pas irremplaçable. Tu as le choix, mourir ce soir ou continuer ta vie au moins pendant plusieurs semaines. De quoi te permettre le temps de préparer un long voyage ou prévoir une protection plus importante. À moins que tu saches d'avance pourquoi je suis là et que tu te saches perdu, dans ce cas-là, tu peux te jeter directement à la mer, ce que je te conseille de faire rapidement.
Le cerveau de Tendou se mit en branle. Il était un passeur, et indicateur à ses heures perdues. S'il mourait, les Corbeaux se mettraient plusieurs personnes à dos, et pas seulement la Ferro Familia. Oui, Sugawara l'avait dit, il leur était bien plus utile vivant que mort, quand on pesait le pour et le contre en connaissant son statut. Son décès ne rapporterait rien à personne. Ou beaucoup à tout le monde.
Enfin, il pouvait très bien décider de le laisser vivant et sans jambes, ou sans mains, ou doigts, ou autres, pensa Tendou.
Une rafale de vent arrêta sa réflexion et poussa sa réponse :
– Il fait meilleur dans un hangar qu'ici, c'est sûr, Tendou s'avança vers eux, les mains toujours visibles et ajouta : Si vous voulez bien me suivre.
Ils s'avancèrent en direction d"un hangar, à une vingtaine de mètres et ils y entrèrent sans vérification, ce que nota Tendou. Quelqu'un devait les surveiller et, au moindre geste, l'abattrait certainement. Il avait intérêt à ne contrarier personne ce soir.
— Que puis-je faire pour vous, messieurs ? demanda-t-il une fois la porte fermée.
Les cartons les entouraient, ainsi que diverses étagères et racks.
— Nous avons des raisons de penser que certaines personnes nous ont trahis, commença Sugawara : et nous sommes persuadés que tu en fais partie ou que tu as omis de nous avertir. Tu es utile, je l'ai dis tout à l'heure, alors tu vas nous aider.
— Sinon, je meurs, c'est ça ? Un peu trop cliché même pour votre clan, non ?
— Si les clichés nous permettent de survivre et de pérenniser nos affaires, alors je ne vois pas pourquoi je ne les utiliserais pas.
Hanamaki, toujours présent mais en retrait, observait l'affaire. Tendou était intelligent, brillant même, dommage pour lui qu'il soit si présomptueux, si ça n'avait pas été le cas, Shimizu l'aurait surement embauché. Cependant, elle connaissait trop bien son caractère pour essayer de l'embobiner.
— Que voulez-vous savoir ?
— Tout ce qui se passe sur le port, ces dernières semaines.
Tendou haussa un sourcil.
— Ça fait beaucoup de choses… Et ça peut coûter cher.
— Oui, mais dis-toi que ces renseignements sont le prix de ta vie, sauf si tu penses que tu vaux plus, auquel cas, je te laisse me le démontrer. N'oublie pas que n'importe qui peut te remplacer, même si la prochaine personne n'est pas aussi compétente, elle pourra faire l'affaire.
C'était un coup en plein coeur, pensa Tendou.
— Peut-être qu'un sujet vous intéresse plus qu'un autre ? demanda-t-il, sourire en coin.
Sugawara le toisa quelques instants. Cet homme, qu'il avait envie d'insulter, savait quelque chose depuis le départ et les menait en bateau. Il semblait, néanmoins, que les menaces qu'il avait proféraient faisait leur effet.
— Nous pourrions commencer par le trafic d'humains qui sévit depuis quelque temps et dont une partie de la marchandise transit par ici.
Tendou soupira. Un projet qu'il connaissait, mais auquel il ne participait pas, il éviterait les foudres des Corbeaux sur ce coup-là, mais peut-être plus pour longtemps.
— Daishou. C'est lui, la tête de ce trafic sur le port, mais je ne sais pas pour qui il travaille… Certainement pas pour le premier venu, puisque j'ai entendu dire que les rares à se mettre sur son chemin disparaissait mystérieusement. Par contre… Vous ne le trouverez pas ici, il n'est jamais dans le coin, ou presque. C'est un homme du nom de Yoshiki qui s'occupe de la basse besogne et de mettre en coordination les marchandises avec leurs acquéreurs, ainsi que d'en vérifier l'état avant. Peut-être trouve-t-il également quelques objets pour les demandes particulières, mais je n'en sais pas vraiment plus. Leur toile s'est étendu plus vite que les informations qu'ils ont laissé fuité.
— Tu ne sais rien sur son homme de main ? Toi qui te renseignes toujours sur tout, lança Hanamaki.
— Les informations sont un pouvoir non négligeable, j'assure simplement mes arrières et non, je ne sais rien de lui… Je ne sais pas où Daisho trouve ses hommes, mais j'aimerais bien avoir les mêmes, prêt à tout, qui ne renâclent pas à la tâche et qui savent se taire.
— Ils ont surement trop à perdre pour parler, ou plus à gagner en gardant le silence… réfléchi à haute voix Sugawara et ajouta : Tu as raison, ce doit être un gros bonnet qui le couvre.
Intérieurement, il jubila amèrement : si ce que disait Shimizu était correct alors les choses se reliaient parfaitement. L'arrivée de la police concordait, à quelques semaines près, avec le trafic d'humain qui se mettait en place et Tanji Washijo avait la ferme intention de démanteler ce réseau quitte à l'amputer petit à petit. Et faire le ménage dans cette ville au passage.
Il retint son souffle :
— Tendou, tu as dit que les personnes qui se mettaient en travers de la route de Daisho disparaissaient mystérieusement, tu as des noms ?
— Non, juste des rumeurs, s'étonna Tendou, pourquoi ?
— Parce que. Deuxième chose, es-tu au courant au sujet de la nouvelle drogue ?
— Qui n'est pas au courant ?
— Tendou, sourit Sugawara, ne me prend pas pour un idiot.
Flippant, fut le seul mot qui vint à l'esprit de Tendou en le voyant. Il inspira calmement pour baisser son rythme cardiaque. Il allait devoir la jouer fine pour rester en vie.
— Je t'ai posé une question, Tendou. Que sais-tu sur cette drogue ?
Il avala difficilement sa salive. Hanamaki le nota.
— Ça dépend, je meurs si je vous raconte tout ou j'ai quand même droit à un échappatoire ?
— Ça dépend, si tu es mouillé jusqu'au genou, tu devrais réussir à patauger et t'en sortir, si c'est jusqu'au cou… Disons que nous serons la vague qui te fera boire la tasse, que tu auras créée de toi-même puisque personne ne t'a forcé à descendre autant dans cette eau.
— Dans ce cas, je devrais réussir à m'en sortir, murmura Tendou avant de reprendre, plus fortement : Je ne connais pas grand-chose dessus, j'ai juste servi de passeur entre Daisho et l'un de vos oiseaux. Le paquet contenait une fiole… Après il est possible qu'il y est eu quelques échanges de lettres ou de mails, mais rien que je ne peux affirmer.
— Et que contenait la fiole ? demanda Hanamaki.
— Ça, je n'en sais rien non plus, mais ce n'était certainement pas quelque chose que j'aurais aimé goûter.
— L'important ce n'est pas la fiole, c'est la personne, pesta Sugawara, et à qui l'as-tu donné ?
— Bokuto Koutarou.
Hanamaki et Sugawara s'entre-regardèrent. Les soupçons qui pesaient contre lui s'alourdissaient chaque jour. Ainsi que ceux contre Akaashi Keiji.
Le regard moqueur, Tendou ajouta :
— Oh, apparemment, vous le saviez déjà, alors pourquoi me menacer autant ?
— Parce qu'il n'est pas impossible que ce soit en partie ta faute, gronda Sugawara, et si tu nous avais prévenus dès le départ, nous ne serions pas obligés de réfléchir à ton sort prochain.
— Kôshi...
Ce dernier regarda Hanamaki et se calma. Il y avait toujours du bon dans un malheur, et plutôt que de s'énerver, il devrait plutôt penser au fait que ces affaires allaient bientôt se terminer.
— Une dernière chose, que sais-tu au sujet de Takanobu Aone ?
— Je sais que je ne l'aimais pas.
Il y eut un petit silence et ajouta :
— Et qu'il fouillait un peu trop partout, là où il ne devait pas, si vous voulez mon avis étant donné qu'on l'a tué.
De nouveau, Sugawara lui sourit, se tourna vers Hanamaki et lui fit un signe de tête.
Tendou eut à peine le temps d'ouvrir la bouche qu'il s'écroula au sol. Retenant difficilement un hurlement, il se tint la jambe et siffla :
— Pourquoi ?
Sugawara s'approcha et le poussa violemment. Il s'agenouilla près de lui et porta à son tour, sa main sur la jambe désormais blessée.
— Peut-être que la douleur va t'aider à te souvenir de quelques détails pas si insignifiants que ça.
Pour étayer ses propos, il serra lentement sa cuisse meurtrie d'une balle.
Le sifflement de Tendou s'intensifia et sa respiration se fit haletante.
— Peut-être que… J'ai entendu qu'il avait trouvé un lien entre les drogues et le trafic d'humain… Et que ses réponses… Le menait dans… Dans un labo de cette ville.
— C'est tout ?
— C'est tout, j'ai pas essayé de fo-fouiner trop ! Il est mort bordel ! s'écria-t-il.
Sugawara relâcha sa pression et Tendou continua, difficilement :
— J'tiens un minimum à ma vie… J'ai pas osé aller me brûler en cherchant plus loin…
Il se traîna sur un mètre et posa lourdement son dos contre une pile de boîtes en bois, les mains toujours contre sa jambe.
— Apparemment, tu n'y tiens pas assez pour te montrer assez sot envers les Corbeaux, la prochaine fois, ce sera la tête.
Sugawara se releva, se détourna puis s'arrêta :
— Enfin, si tu as de la chance, ce sera ça, mais je crains que la Demoiselle de la mort ne te rende visite avant.
Tendou se retrouva seul, dans la pénombre, blanc comme un linge.
IRL j'adore lire ce chapitre, j'ai tellement galéré à le faire mais quand je le relis (après qlq semaines, je l'adooooooooooooooore ! ) j'espère que vous aussi ! :D La lumière se fait peu à peu !
