Jeudi 20 octobre

Oikawa sifflotait en fermant le cabinet. Une fois de plus, Hanamaki était parti avant lui, comme trop souvent ces derniers temps.

À croire qu'il avait mieux à faire, pensa Oikawa, avant de rajouter que voir son petit-ami devait être considéré comme une tâche plus importante pour Hanamaki. Et il ne pouvait pas lui donner tort…

L'air frais d'automne embua ses lunettes quelques secondes, avant de disparaître tout aussi vite. Il remonta son écharpe pendant qu'il marchait.

Il passa devant le parking, mais ne s'y arrêta pas, aujourd'hui, il ne rentrait pas chez lui. Il eut un sourire et pressa le pas. Iwaizumi habitait non loin, dans les immeubles d'une ancienne cité, plutôt tranquille si on excluait la plupart des enfants et adolescents.

Il dépassa une rangée d'arbustes, arriva sur le perron de l'immeuble et actionna la sonnette du nom " Iwaizumi".

Sans même demander qui était-ce, la porte émit un son étrange et se débloqua. Oikawa ne put s'empêcher un sourire et entra. Son désormais petit-ami habitait au quatrième étage, avec ascenseur.

En quelques minutes il fut devant sa porte d'entrée. D'un espoir il actionna la poignée, mais le battant ne s'ouvrit pas… Déçu, il toqua et Iwaizumi lui ouvrit, l'air bougon. Comme toujours, ce qui agrandit son sourire.

Il se décala pour le laisser passer, mais avant qu'il ne finisse son geste, Oikawa le prit par la taille et l'embrassa fougueusement, puis passa à côté de lui.

— Voilà une soirée qui s'annonce bonne, lança-t-il.

Désappointé quelques secondes, Iwaizumi essaya de ne rien laisser paraître avant de suivre son invité, qui s'était déjà mis à l'aise.

— Tu as l'air de très bonne humeur…

— C'est parce que je te vois !

— Ta journée s'est mal passée ? interrogea Iwaizumi.

Oikawa fit la moue et remonta ses lunettes.

— Oh, pas spécialement, mais il me reste deux jours avant ce fichu bal de charité, râla-t-il, enfin, c'est plus un spectacle qu'un bal, si tu veux mon avis…

— Tu n'as qu'à pas y aller…

Oikawa s'approcha et se pendit à son cou en pleurnichant :

— J'ai pas le choix… Je dois me montrer pour ma stupide famille et faire de la promotion pour mon cabinet…

— Parce qu'il marche pas assez comme ça, ton cabinet ? T'es pénible, mais je pensais pas que c'était au point de faire fuir les clients, se moqua-t-il.

Un poil vexé, Oikawa se redressa.

— Notre cabinet fonctionne parfaitement bien, mais nous ne sommes pas contre une clientèle plus riche… Et puis, j'ai épuisé tous les arguments contre les invitations jusqu'à présent, je n'ai plus le choix. Ce bal-anniversaire est important pour notre… Communauté, cracha-t-il.

Il soupira et s'échoua dans le canapé, dans un geste digne d'une pièce de théâtre, il ajouta :

— Ma mère est tel que je ne peux pas lutter, quelle tristesse…

Iwaizumi l'observa quelques secondes et grimaça. Était-il vraiment tombé amoureux de cette drama-queen ?

Oikawa baissa son bras et lui jeta un regard avant d'ajouter :

— Tu es censé me réconforter, Hajime.

À l'entente de son nom, il haussa un sourcil.

— Tu penses sérieusement que je vais faire ça ? T'es qu'un foutu riche, je ne vais pas te plaindre.

— Parce que toi, tu es un foutu pauvre ? Pardonnez-moi, monsieur, il est vrai que c'est la plèbe qui est mon gagne-pain ! Quelle atroce personne je suis !

Las, Iwaizumi s'éloigna de son petit-ami qui lui tapait déjà sur le système et alla chercher une bière dans la cuisine. À peine eut-il fermé le frigo que des bras l'enlacèrent, l'empêchant ainsi de bouger.

— Je t'ai vexé ?

— Non, pourquoi ?

Iwaizumi crut entendre un "tché", mais ne put le confirmer. Il se retourna et lui fit face.

— Un problème ?

— Oui, je ne sais presque rien de toi, personnellement.

Aie, pensa Iwaizumi. Il savait que la question devrait être abordée, mais il ne se sentait pas de dire la vérité. Elle lui faisait atrocement mal et il détestait penser à son passé, et en plus, il restait suspicieux envers Oikawa.

Son coeur se serra. Pourrait-il un jour lui faire confiance, de toute manière ?

— Je n'ai vu aucune photo de famille, chez toi, ajouta Oikawa.

— C'est normal, j'en ai pas, répondit-il du tac au tac avant de s'insulter.

Ils s'observèrent quelques instants.

— Ça fait longtemps.

— Depuis ma naissance, mentit-il, mais les familles d'accueil ne m'ont jamais plu et comme je savais pas où allait pour me rendre utile, j'ai rejoint l'armée à ma majorité.

Cette fois, c'était un semi-mensonge. En vérité, il était né dans une zone de guerre, près des frontières du pays et sa famille avait été décimé devant ses yeux, avant ses quinze ans. Quelques années plus tard, il s'enrôlait. En moins de six ans, il était devenu l'un des piliers de son groupe de combat jusqu'à ce qu'on le rappelle du front, après la perte de ses hommes suite à un traquenard.

Après un an à ne rien faire à la caserne, on l'avait obligé à servir d'agent pour plusieurs missions, jusqu'à celle-ci, qui serait probablement sa dernière. Il n'en pouvait plus de ces artifices et faux semblants. La guerre était atroce, mais vivre dans le mensonge l'était autant.

— Oh… Oikawa prit une bière à son tour et s'avança vers le salon, avant de demander : et tu y es resté longtemps ?

Iwaizumi le suivit et s'installa dans le canapé, près d'Oikawa qui se tenait, cette fois-ci, presque correctement.

— Dans l'armée, tu veux dire ? Huit ans, ça fait deux ans que je l'ai quitté pour revenir dans la société.

Nouveau semi-mensonge, mais c'est ce qui était écrit dans son scénario. Cette fois-ci, ils n'étaient pas allés chercher trop loin pour inventer sa nouvelle vie, et c'était tant mieux.

— Quelle idée ! Je suis sûr que tu étais mieux là-bas !

— Je le vis plutôt bien, en même temps, je n'ai pas vos problèmes, mon seigneur, se moqua-t-il.

— Je veux bien les échanger contre les tiens…

— Certainement pas…

Iwaizumi décapsula leur bière et trinqua dans la foulée.

S'installant plus confortablement, Oikawa se serra et soupira de bonheur. Dans un geste souple, Iwaizumi passa son bras par-dessus ses épaules et l'attira un peu plus contre lui. Ses cheveux châtain lui chatouillèrent le nez, amenant au passage une douce odeur d'amande, il y enfouit son visage.

— Je te donnerai l'astuce pour rendre les tiens aussi doux, murmura Oikawa, un brin amusé.

— Si je pouvais faire quoi que ce soit de ma tignasse, je ne garderais pas cette coupe courte…

Oikawa se tourna vers lui, ajusta ses lunettes, posa les deux jambes sur le canapé, en tailleur et passa sa main dans sa soi-disant "tignasse".

— Maintenant que tu le dis…

Iwaizumi lui tapa la main pour le faire reculer, mécontent, ce qui le fit simplement rire.

— Je plaisante, ajouta-t-il : il n'y a jamais de cas désespéré en coiffure, puisque ça repousse toujours !

Savourant le moment, ils restèrent ainsi pendant quelques instants.

Le bonheur était simple, généralement, on se rendait compte de sa chance quand celle-ci disparaissait. Eux non. Ils savaient.

D'un geste souple, Iwaizumi passa la main sur le visage de son amant, contournant ses lunettes, il lui pinça doucement la joue.

— Je suis bien réel, si c'est ça que tu te demandes, souffla Oikawa, légèrement irrité.

— Parfois, ça me parait trop beau pour être vrai, soupira Iwaizumi.

— C'est vrai que je suis magnifique…

Iwaizumi soupira et toqua sur ses lunettes avant de rétorquer :

— Je suis pas certain qu'elles soient à ta vue.

Oikawa les enleva et répondit :

— T'as raison, je te trouve beau quand je les ai, mais pas quand je les enlèves…

Il évita habilement la pichenette et agrippa son bras qu'il tira violemment. Sans savoir comment, Iwaizumi réussit à rester sur le canapé, mais dû se rattraper à Oikawa. Ils basculèrent tous les deux et Iwaizumi termina entre ses jambes.

— Lâche-moi.

— Pourquoi ?

— J'ai mal !

Oikawa réajusta sa prise et l'obligea à suivre son mouvement. Ils finirent allongés, Iwaizumi au-dessus de lui, le visage à quelques centimètres du sien.

Soudainement gêné, Iwaizumi tenta de se relever, l'étreinte d'Oikawa se resserra. Pouvait-il râler contre ce dernier pour le laisser partir où il se vexerait ? Après tout, ils étaient censés être ensemble, mais n'avaient toujours pas… Et puis… Iwaizumi n'avait jamais fait ça avec un homme !

— Quelque chose ne va pas ? demanda Oikawa.

— Non.

La réponse, vive, étonna Oikawa avant de le faire sourire.

Grillé, pensa Iwaizumi, il fallait qu'il prépare une excuse et vite.

— Qu'est-ce qui te perturbe ?

— Rien, tout va bien, fit-il en s'appuyant un peu plus sur ses coudes.

Malencontreusement, cela accentua sa pression sur leur bassin et il sentit ses joues rougir. Les yeux d'Oikawa s'agrandirent et sa bouche forma un délicieux "Oh" inaudible, lentement, il relâcha sa pression et laissa Iwaizumi plus de marge, sans pour autant le laisser partir.

— Tu ne veux pas me lâcher ? pesta-t-il.

— Tu es vierge ? lança Oikawa, de but en blanc.

Un blanc s'installa.

— Pas du tout !

Désormais, ce n'était plus ses joues qui étaient rouges, mais son visage entier. Ne sachant comment se cacher, il se laissa aller de tout son poids contre Oikawa en espérant l'étouffer de cette manière, et cacha son nez dans son cou.

— Y'a pas de honte à avoir, souffla Oikawa comme il put : je peux respirer, maintenant ?

— Je suis pas vierge !

— Alors pourquoi tu es aussi gêné ? Je ne te pensais pas timide, ou pudique… Tu l'es ? C'est trop mignon, le taquina difficilement Oikawa avec son souffle toujours coupé.

Iwaizumi se releva subitement sur ses coudes et lui lança un regard noir, puis, il se glissa à côté de lui, contre le dossier. Oikawa, à deux doigts de tomber, se laissa tout de même faire. Il y avait anguille sous roche et il voulait savoir ce que c'était.

Après une bonne minute de silence, Iwaizumi reprit la parole :

— Je l'ai jamais fait avec un homme, maugréa-t-il : Et ça fait un moment que je l'ai pas fait tout court…

Contrairement à ce qu'avait dit Oikawa, avec ou sans ses lunettes, il trouvait Hajime magnifique, mais absolument pas mignon. Il ne pouvait pas être mignon avec sa mâchoire carrée, ses yeux légèrement bridés et même ses lèvres charnues n'y changeraient rien.

Cependant, à cet instant précis, les joues rouges et l'air gêné, il le trouvait adorable et fragile.

Cette image, il mit toute sa force pour la graver dans sa mémoire et se promit de s'en souvenir, à jamais.