Mardi 1er novembre

Oikawa remercia vivement Hinata et ferma la porte derrière lui.

— Cela n'a même pas duré une heure, moins de trente ans et déjà vieux, sourit Hanamaki.

— Tais-toi et avance, je suis pressée de lui parler.

Hanamaki haussa un sourcil et s'écarta du chemin, sans bouger. Il avait été surpris la veille, quand Oikawa lui avait demandé de l'accompagner ici, à l'orphelinat, suite aux nouvelles de sa soirée mondaine.

Sous prétexte qu'un des enfants s'était blessé, et que d'autres avaient besoin de soin ou d'une simple visite de contrôle, ils étaient venus. Cependant, aucun des garnements ne joua le jeu et ils finirent par courir après eux jusqu'à ce qu'Hinata arrive et les mette au pli.

Ils pouvaient enfin rejoindre Shimizu, à son bureau.

Oikawa se sentait mal et Hanamaki le voyait.

— Tu veux peut-être que je parle en premier ? demanda-t-il.

— Non, c'est bon. Et puis, tu n'as rien de très concluant ou de nouveau à apporter, n'est-ce pas ?

Hanamaki haussa les épaules pour toutes réponses et entama son pas, suivi de près par son ami.

Ils arrivèrent devant la porte plus vite qu'ils ne l'auraient voulu et attendirent quelques secondes. D'un regard, Hanamaki couva son ami. Oikawa savait ce qui allait se jouer et il n'avait pas la moindre envie de participer à ça, mais il n'avait pas le choix.

Sans prendre plus le temps pour se lamenter, il toqua deux fois à la porte et entra, sans attendre de réponse, il n'en avait pas besoin.

Shimizu était présente, assise contre son bureau, les bras croisés et les yeux rivés sur une toile étrange, abstraite.

Ils fermèrent le battant derrière eux, elle tourna la tête.

— Bonjour.

— Bonjour, répondirent-ils en choeur.

— Du thé ?

Oikawa acquiesça en silence, Hanamaki répondit un "oui" à peine audible.

Shimizu se mit en mouvement et les invita à s'asseoir. Ils restèrent dans le silence jusqu'à ce qu'elle termine les infusions et les poses devant eux, sur la table basse. D'un mouvement souple, elle se plaça sur le canapé, face à eux, et prit sa tasse, délicatement. La vaisselle ne tinta pas.

— Tu m'avais l'air agité, Tooru, et je contaste que c'est toujours le cas.

Il eut un sourire, nerveux, qu'il échoua à cacher.

— Disons que je crains votre… Enfin, ta réaction face à ce que je pense savoir.

Elle l'observa, quelque peu surprise. Elle devait faire peur, sinon, son organisation ne tiendrait pas, cependant, si ses subalternes vivaient dans l'angoisse, elle risquait une révolte.

Ses mots s'échappèrent d'eux-mêmes.

— Fais-je si peur que ça ?

Les deux hommes s'observèrent, ce fut Hanamaki qui répondit :

— Disons que ta réputation te précède et même si les Corbeaux sont une famille, nous savons que… Eh bien, que dans toutes familles, on peut renier des membres et… Je n'aurais pas envie d'être renié, surtout par toi.

Agacée, elle posa sa tasse. Cette fois-ci, la vaisselle émit un bruit.

— Je ne suis pas une enfant de chœur, mais vous saviez pertinemment avec qui et pour quoi vous vous engagiez, je me sens vexée quant à ces propos. Je n'ai jamais fait de mal à quiconque qui ne l'avait pas mérité.

Elle fit une pause, une idée lui vint, elle reprit :

— À moins que vous pensiez le mériter ?

Oikawa ferma les yeux et songea à Iwaizumi. Non, il ne méritait aucun châtiment pour l'amour qu'il portait à cet homme. Il n'avait pas trahi le clan et ne comptait pas le faire malgré ce que son coeur lui criait.

Hanamaki, lui, préféra taire ses pensées et resta impassible.

— Non, je ne pense pas l'avoir mérité, mais… Je crains que… Que d'autres, si, lâcha finalement Oikawa : c'est pour ça que je suis… Agité, comme tu le dis.

Soudainement mal, Shimizu s'enfonça dans son fauteuil.

— Je vous écoute.

— J'aimerais être certain que tu ne tues aucun Corbeaux.

Les yeux dans les yeux, elle promit. Avant d'ajouter pour elle-même que cette promesse ne l'empêchait pas de déléguer cette besogne. Cependant, elle s'engagea à ne le faire que si nécessaire.

Oikawa prit une grande inspiration et se lança :

— Je suis allée à l'anniversaire de Masahiro Akaashi, enfin, à son gala de charité. J'y ai croisé nombre de connaissance, mais je n'ai rien pu trouver les concernant directement. Simplement des rumeurs. Je n'aime pas me baser sur de simple rumeur, mais… Connais-tu Takeyuki Yamiji ?

Elle grimaça.

— Malheureusement.

— Akaashi Keiji et lui se sont absentés durant le gala, et… J'ai ouïe dire qu'ils étaient proches. Très proches. Au point que Akaashi Keiji pourrait réussir en politique assez aisément à l'avenir.

Ses poings se crispèrent si fort que ses jointures devinrent blanches, et ses ongles lui rentrèrent dans la peau. Elle n'en eut cure.

— Que des rumeurs ?

— Les rumeurs viennent des vues et des relations qu'ils entretiendraient, évidemment, et je l'ai vu de moi-même au gala, mais rien que je ne puisse affirmer, cependant…

— Si on relève les informations que nous à gentiment donné Satori Tendou, tout semble logique, coupa Hanamaki.

Shimizu se leva, fit quelques pas et posa ses mains à plat contre bureau. Elle les regarda attentivement. Elle avait beau être à une trentaine d'année, sa peau n'avait aucune marque du vieillissement, ni tache ni mollesse. Malgré son vécu et ses heures de tortionnaires, ses doigts restaient fins, beaux, blancs, immaculés. Elle tourna ses paumes vers elle, et, mis à part quatre croissants de lune à vifs, elles étaient parfaites.

Aujourd'hui, pourtant, elle rêvait qu'elles soient maculées du sang de cette immondice.

— Vos accusations sont graves, articula-t-elle lentement.

— Leurs crimes aussi, cependant, Oikawa se leva : Je ne pense pas qu'un Corbeau puisse être mêlé à ça, pas de pleine volonté ! Je refuse de le croire.

Elle se tourna soudainement.

— Ce n'est pas parce que tu refuses de le croire que ce n'est pas la réalité !

Hanamaki posa bruyamment sa tasse et se leva à son tour. Lentement, il s'approcha et s'imposa entre eux, sans pour autant cacher l'un et l'autre à leur regard.

— Comme l'a dit Tooru, ce sont des rumeurs. Tu es la seule au courant, Shimizu. La seule, répéta-t-il : Nous nous devions de te parler de nos doutes, mais c'est bien à notre cheffe que nous nous adressions, pas à la Demoiselle. Le clan ne peut se permettre un égarement, encore moins quand Tanji Washijo est dans les parages, à fureter partout.

Il avait raison, elle le savait. Elle devait penser à ses oisillons d'abord, à la justice ensuite. Et pourtant…

— Tu fais bien de parler de Tanji Washijo, qu'en est-il de ses sbires qui vous accaparent bien plus qu'il ne le faudrait ? lâcha-t-elle brutalement.

Ils sont entre deux bonnes mains, pensa Hanamaki et retint son sourire de justesse. S'il disait ça maintenant, il n'était pas certain de sortir vivant de cette pièce. Il appréciait fortement son propre humour, mais, parfois, il avait dû mal à le contrôler.

— Est-ce vraiment le plus important, pour le moment ? pesta Oikawa : nous avons sûrement la résolution à toutes nos questions, ils ne sont aucunement gênants et, si nous réussissons à nous sortir de ce pétrin et à démembrer ce réseau, ils finiront bien par partir, eux aussi.

Elle les observa longuement, tant bien que mal, elle essaya de se départir de sa mine fâchée, sans succès, d'autant plus quand elle comprit une chose.

— Ne me dites pas que vous les aimez réellement…

Le silence fut long, et révélateur. Oikawa détourna les yeux, ne sachant que dire tandis qu'Hanamaki, au contraire, soutint son regard.

— Cela changerait quelque chose ? demanda-t-il.

Elle appuya son dos contre son bureau. Elle avait envie de hurler, cependant, elle réussit à garder les apparences. D'une voix froide, elle leur répondit comme on énonce un problème mathématique.

— Non. Vous avez ma confiance. Vous l'avez dit vous-même, vous n'avez pas envie de partir de notre famille.

— Donc… commença Oikawa, sur ce sujet-là, tu nous laisses tranquilles ?

— Disons que, pour le moment, nous avons des choses plus importantes à régler et, même si vous êtes… amoureux, lâcha-t-elle, vous les occupez autant qu'eux le font, donc ce n'est pas négligeable. Avoir deux poids en moins est une bonne chose, mais si quoi que ce soit arrivait, vous savez ce qu'il vous en coûtera.

Le poids qui enserrait la poitrine d'Oikawa commença à se défaire, jusqu'à ce qu'elle ajoute :

— Pour le moment, ils ne sont pas ma priorité, mais vous feriez bien de vous détacher d'eux. Tôt ou tard, il faudra s'en occuper.

Oikawa ouvrit la bouche, puis la ferma. Il prit une inspiration, comme pour parler, puis la relâcha, sans rien dire. Il avait envie de crier, de défendre Iwaizumi, peut-être même une idée -folle- commençait à germer dans son esprit : Et si Iwaizumi quittait la police, qu'il les aidait dans le clan ? Ou juste s'il était au courant qu'Oikawa aidait à des activités illégales, mais dans un but d'aide et d'amélioration de vie à des centaines de personnes ? Iwaizumi était une bonne personne, il comprendrait, et il accepterait sûrement, d'autant plus après avoir vu la guerre et ses déboires !

Shimizu observa son manège, mais resta silencieuse. Elle savait déjà ce qu'Oikawa avait en tête, et Hanamaki devait certainement avoir la même idée, cependant, elle ne pourrait pas l'accepter. Pas aussi facilement, et encore moins en sachant que leur principal motif était l'amour.

Parce que l'amour, ça ne dure jamais.