Vendredi 11 novembre
La vieille dame le remercia une fois de plus et s'en alla. Oikawa conserva son sourire jusqu'à son départ et s'enferma ensuite dans sa salle de soin. Hanamaki aurait bientôt terminé avec son dernier patient, et il pourrait fermer le cabinet.
Il devait aller chez Iwaizumi ce soir. Ou il pourrait l'inviter à sortir. Après tout, c'était vendredi soir et ils pourraient se permettre une soirée tardive et un brin alcoolisé.
Il entendit une porte s'ouvrir, quelques bribes de conversation qui ne lui parvinrent pas, puis Hanamaki ouvrit sa porte.
— Tu ne pars pas comme un voleur, aujourd'hui, le taquina Oikwa : Oh, je sais, vous avez eu votre première dispute !
Hanamaki entra, ferma le battant et s'adossa contre.
— Je dois aller cueillir des fleurs, dans les jours à venir.
Le visage d'Oikawa perdit ses couleurs.
— Lesquelles ? s'entendit-il demander.
— Des rares. Elles poussent vers le haut des montagnes.
— Tu pars ce soir ?
— Non, j'attends encore quelques précisions, je pense que trouver l'endroit idéal ne sera pas chose aisée.
Oikawa reprit sa respiration, même si son teint resta pâle. Le sous-entendu était clair, Hanamaki allait tuer. Les fleurs en question étaient des hommes, leur rareté prouvait que ce n'était pas des policiers ou des civils, mais certainement des hommes de main ou des personnes influentes. Le fait qu'elles soient en montagne, ça signifiait sûrement qu'il y avait un rapport avec la haute sphère, ou du moins, l'élite de la population.
Aujourd'hui et pour les jours prochains, Iwaizumi serait sauf, tout comme Matsukawa.
— Tu as besoin d'aide ou tu peux fermer sans moi ? interrogea Hanamaki.
— Je vais me débrouiller… Je vais rester un peu, finalement.
Hanamaki le regarda étrangement.
— Fait comme tu veux. Bonne soirée !
Oikawa n'eut pas le temps de répondre qu'il était déjà parti. Le laissant seul dans le silence, ce dernier ouvrit une armoire et attrapa le livre de comptes. Il ne les avait pas faits depuis un moment, s'occuper l'esprit serait une bonne chose, avec ce qu'il venait d'entendre.
Il posa le classeur sur son bureau et soupira. Penser à autre chose lorsqu'on avait eu une mauvaise nouvelle était, pour lui, le meilleur moyen de digérer l'information cependant… Il aurait sûrement du mal à le faire aujourd'hui.
La semaine précédente, les têtes du clan, Sugawara et Sawamura, avaient officialisé le départ de Bokuto ainsi qu'une mise à pied indéterminée pour Kuroo. Ils avaient précisé que leur miséricorde s'arrêterait là et que les futurs traîtres ou erreurs seraient passibles de punition bien plus sévère.
Oikawa, lui, savait que ce n'était pas eux, qui n'accorderaient plus leur miséricorde, mais Shimizu.
Il eut la chair de poule.
Quand il avait reçu la nouvelle, il avait été rassuré de les savoir en vie, jusqu'à ce qu'il les voit chez leur médecin.
Kuroo n'avait plus d'ongles, les deux mains brisées, dont l'une avec un doigt en moins, et dont les quatre autres souffraient de diverses fractures. Qui plus est, on lui avait cassé l'os sphénoïde et frontal à l'aide d'un objet contondant. Un marteau, exactement, avait répondu la victime. Ce qui surprit Oikawa, ce fut le manque d'hématomes sur lui, contrairement à Bokuto.
Son corps entier en était meurtri, avec diverses lacérations. Sa mâchoire étant cassée, il se nourrissait difficilement et avait déjà commencé à perdre du poids. Elle lui avait brisé une rotule en plus, mais le pire, c'était son dos.
Une brûlure au troisième degré s'étalait à l'ancienne place de son tatouage. Contrairement au quatrième degré, celle-ci laissait les muscles et les nerfs intacts autour, et faisait souffrir le martyre. En dessous, sa peau commençait à cicatriser une autre blessure. Des lettres, peintes à l'acide, formaient le mot "TRAITRE".
Oikawa se leva et alla se chercher un verre d'eau. Il avait envie de vomir. Elle lui avait promis de les garder en vie. C'était le cas.
En étant renié, Bokuto perdait sa famille, ses amis et son rêve. Il se retrouverait seul dès la fin de ses soins.
Kuroo devrait faire face à ses responsabilités, en sachant que son ami dépérissait probablement de solitude et que, s'il essayait de l'aider, il mourrait pour de bon cette fois-ci.
Il existait des choses pires que la mort.
Oikawa se rinça le visage. L'eau froide le rassénera. Il n'avait rien fait pour provoquer la colère de Shimizu, Iwaizumi non plus. Ils ne risquaient rien. Pour le moment.
Il se mordit la lèvre. Pour la première fois depuis longtemps, il était certain d'avoir trouvé l'amour. Certes, ça ne faisait pas longtemps, mais ça sonnait comme une évidence et il ne voulait pas le perdre.
Il s'accroupit, le visage trempé. Si quoi que ce soit se produisait, il devait avoir un moyen de s'échapper. Il devait réussir à trouver quelque chose pour le protéger. La Demoiselle avait des contacts partout, mais si elle s'en prenait à lui, il pourrait révéler des choses fâcheuses, ainsi que des clients. Elle ne risquerait jamais ça, pour les enfants.
Peut-être faudrait-il qu'il en parle à Hanamaki. Après tout, ils étaient dans le même bateau et lui n'avait sûrement pas la chance d'avoir quoi que ce soit comme moyen de pression contre la Demoiselle. Malgré leur querelle régulière, ils étaient amis. Et il était hors de question que son ami périsse. Quitte à aller à l'encontre des Corbeaux.
Il se leva et vida son verre d'eau d'un trait. Pour le moment, il ferait mieux de finir sa comptabilité pour le cabinet et arrêter de penser à ça. Le danger n'était pas imminent, il avait le temps de préparer un plan de secours.
Si Shimizu réussissait à éviter une guerre avec Tanji Washijo en éliminant Takeyuki Yamiji alors tout irait bien et il n'aurait pas à s'en servir. Dans le cas contraire… Il serait prêt.
La porte du cabinet s'ouvrit. Oikawa s'insulta mentalement. Hanamaki lui avait dit de fermer et, perdu dans ses pensées et dans son choix soudain de se mettre à sa comptabilité, il n'avait pas pensé à aller la verrouiller.
Il s'avança jusqu'à la salle d'attente, prêt à envoyer paître la personne.
— Désolé, mais on est… Hajime ?
Iwaizumi l'observa, puis tourna la tête dans la direction opposée.
— Il pleut et t'as pas répondu alors… J'suis venu.
— Répondu ? répéta bêtement Oikawa.
— À ton portable, j't'ai envoyé un message pour savoir si tu avais un parapluie pour venir, bougonna-t-il.
Suite à sa remarque, il vit qu'effectivement, Iwaizumi tenait un parapluie mouillé dans la main. Une flaque commençait à se former en dessous de ce dernier.
— Oh, ouais, désolé, j'étais en train de faire les comptes, j'ai oublié de les faire avant et j'ai pas pensé à te prévenir, se rattrapa Oikawa.
Iwaizumi haussa un sourcil et répondit :
— Je vais te laisser alors…
— Non !
Son exclamation les surprit tous les deux, Oikawa ajouta rapidement :
— C'est pas grave ! Je les ferai la semaine prochaine, j'ai le temps !
— T'es sûr ?
— Oui, oui ! Laisse-moi juste quelques secondes et je viens avec toi.
Il tourna le dos et repartit en sens inverse, ranger le classeur qui n'avait même pas servi. Il éteignit les lumières et ils sortirent.
Pendant qu'il fermait la porte, Iwaizumi fit bien attention à ce que la pluie ne le touche pas, et resta près de lui. Ils entamèrent leur pas juste après.
D'un geste tendre et le rouge aux joues, Iwaizumi passa un bras autour de ses épaules, l'obligeant ainsi à se coller à lui.
Un sourire aux lèvres, mais le coeur lourd, Oikawa pria. Il pria pour que Shimizu réussisse son plan, il pria pour ne jamais être découvert, il pria pour qu'Iwaizumi l'aime jusqu'à la fin.
Il pria pour que tout se passe bien.
