Dimanche 20 novembre

Dans sa jeunesse, on lui avait dit qu'on était vieux quand on arrêtait d'apprendre. Alors il continuait d'apprendre. Encore et encore. Tanji Washijo n'avait de cesse de connaître de nouvelles choses. Malgré les erreurs que son entourage faisait. Malgré les fautes et crimes commis régulièrement. Il continuait de vouloir apprendre, de croire en l'avenir possible et le 'au jour où il perdit sa femme.

Ce qui n'arrivait qu'aux autres est arrivé à lui. À eux. La mort, le crime, le meurtre, la détresse, le déni, l'acceptation… Pas le pardon. Il n'a jamais pardonné. Même après avoir arrêté les coupables. Même après leurs jugements. Même après leurs explications. Même après leur décès. Jamais.

Depuis, Tanji Washijô a cessé d'apprendre. Il a cessé de croire, et il s'est résolu à arrêter quiconque de malhonnête, sans écouter les autres, ni croire aux deuxièmes chances ou aux théories farfelues ou nouveauté qu'on leur imposait. En toute connaissance de l'on n'était pas honnête, on était forcément mauvais. Et si on était mauvais, on n'avait pas le droit d'être libre. De ce crédo, et donc de cette manière pensée, en connaissance de tous les antécédents de Takurô Oiwake, Tanji Washijô avait décidé de l'enfermer. D'autant plus après l'annonce de la mort d'un de ses employés.

Dans un soupir, il lâcha le journal qu'il avait dans les mains et observa la pièce, ainsi que les personnes présentes.

Il était venu jusqu'ici et avait rassemblé ses Hommes de terrain, déjà sur place depuis quelques mois, voire quelques années. Tous, dans la pièce, retenaient leur souffle, le dos bien droit, dans l'attente d'une première phrase qui ne venait pas.

Ce fut Yamaguchi, à brûle-pourpoint, qui osa couper le calme anxieux :

— Vous pensez vraiment qu'il est mort ?

L'assistance se tourna vers lui d'un même homme.

Le silence reprit ses droits.

La pendule sonna dix secondes.

Yachi prit la parole :

— Pourquoi il le ferait passer dans le journal si ce n'était pas le cas ?

Washijô soupira, croisa ses doigts et les posa sous menton.

Le temps sembla avancer de nouveau, normalement.

Il répondit, lentement :

— Pour nous tromper, ma petite.

Ushijima fit un pas vers le bureau.

— Ne serait-ce pas trop simple, ou plutôt stupide, comme bluff ?

— Peut-être que c'est la seule manière qu'il a d'obtenir ce qu'il veut, lâcha Tsukishima.

Les regards se tournèrent vers lui, il continua :

— On sait tous que monsieur Washijô ne nous laisserait pas tomber. Même si ça paraît stupide, nous parlons quand même du père de la Familia. Il doit savoir que nous sommes ici, alors… Face à nous, que faire de mieux si on veut gagner quand on sait que nous sommes importants pour notre propre patron ?

La question méritait d'être posée. Chacun partit dans ses réflexions, mais tous furent d'accord que, dans l'idée, ce n'était pas si idiot.

— Sauf que nous ne négocions jamais, lâcha Iwaizumi, chacun de nous préférerait mourir que de nous trahir.

— Peut-être pas Kunimi…

La remarque de Yamaguchi lui valut de nouveaux regards noirs. Même s'il était certain que la plupart d'entre eux pensaient la même chose.

Ushijima se tourna vers Washijo.

— Qu'est-ce qu'on fait, du coup ?

— Vous ? Rien. Pour le moment, nous ne bougeons pas.

Ils le regardèrent, tous, ahuris.

— Vous nous avez tous appelés, étrangement et en même temps, pour nous annoncer que nous n'allions rien faire ? lâcha Iwaizumi, la colère montant en lui.

— Oui.

Il prit une grande inspiration pour se contrôler. Il était certain qu'il y avait autre chose, cependant, sans savoir quoi, difficile de râler ou de mettre à mal son boss. Il serra les poings à s'en faire blanchir les jointures, mais n'ajouta aucun mot.

— Pouvons-nous disposer ?

— Non. Certains d'entre vous ont des comptes à me rendre. Iwaizumi et Matsukawa restèrent eux-mêmes, Yachi perdit le peu de couleur qu'elle avait, ce qui, dans les circonstances, passa inaperçu.

Washijo se tourna en premier lieu vers Tsukishima.

— Mets-tu de la mauvaise foi dans ton travail, ou ne parviens-tu pas réellement à réussir à hacker ce fichu réseau ni à trouver la moindre chose à ce café ?

Tsukishima, égale à lui-même, haussa les épaules.

— Il n'est pas rare qu'on tombe sur meilleur que nous, ça ne veut pas pour autant dire que je ne continue pas de travailler, bougonna-t-il.

— Continuer de travailler et faire des efforts sont deux choses différentes. Tu as encore trois semaines. Pas besoin de rajouter de "sinon" avec Tanji Washijo, il savait pertinemment à quoi s'attendre de plus.

Yamaguchi passa à l'as, suite aux récentes blessures de son voisin Kuroo Tetsurou et de la visite d'Akaashi Keiji, qu'il avait réussi à écouter. Bien que le lien soit faible, il avait amené un os à ronger à son patron, ce qui avait l'air de lui suffire pour le moment. Contrairement à Iwaizumi, Matsukawa et Yachi.

— Vous couchez avec vos cibles.

Les deux hommes se regardèrent, avant de reporter leur attention sur leur patron. Matsukawa mit les mains dans ses poches et sourit :

— Oui. Et en étant au plus proche de leur intimité, je ne vois pas comment il pourrait continuer de nous cacher quoi que ce soit bien longtemps.

Le calme avant l'orage venait de se terminer, la foudre allait tomber :

— Je n'ai pas souvenir d'avoir engagé des tapins.

— Je n'ai pas souvenir que nos méthodes aient quoi que ce soit à voir avec nos résultats, rétorqua Matsukawa sur le même ton.

Yachi se mordit la lèvre afin d'éviter de faire les gros yeux pour dévisager son collègue. Mais qu'arrivait-il à Matsukawa ? Elle eut l'impression que le regard de son supérieur se rétrécissait à vue d'œil.

Matsukawa était l'un des plus anciens agents dormants, positionnés dans la ville depuis plusieurs années. Il en avait presque oublié son cette guerre. Et son passé. Et toutes ses horreurs. En partie grâce au temps. En partie grâce à Hanamaki. Qu'il soit considéré comme un tapin, qu'à cela ne tienne. Qu'il le perde, il n'était pas certain de réussir à le supporter.

— Ne me dis pas que tu t'es attaché à cet individu.

— Je ne le dirais pas.

Washijo se leva à l'affirmation, quelle insubordination !

— Nous n'avons rien trouvé pour le moment et même si nous sommes proches, nous ne sommes pas obligés d'être des tapins. Et, Issei a raison sur une chose, en étant proche, il est difficile de nous cacher une double vie, lâcha Iwaizumi en espérant calmer le jeu dès le départ.

Washijo le fusilla du regard.

— Je ne t'ai pas donné la parole.

— Vous ne la donnez jamais ! s'écria Matsukawa.

L'exclamation résonna comme un coup de fouet dans la salle. Ils s'observèrent en chien de faïence. Matsukawa fut le premier à détourner le regard, ainsi que les pieds et à sortir de la pièce.

La température chuta brutalement, sans que quiconque ait touché au chauffage.

Dans un geste sec, Washijo balança sa tête en direction de la porte et Ushijima quitta la pièce à son tour.

Quelques secondes s'écoulèrent, puis, il reprit la parole :

— Je crois que nous allons nous arrêter ici pour aujourd'hui.

Ils se levèrent tous jusqu'à ce qu'il ajoute :

— Sauf pour vous, Iwaizumi, Yachi.

Les deux susnommés se figèrent. Ils eurent droit à quelques regards compatissants, avant de se retrouver seuls avec leur patron.

— Pourquoi n'avez-vous toujours pas de résultat si, comme vous le prétendez, vous vivez dans l'intimité de vos cibles et que cela vous permet d'avoir l'œil sur tout ?

Yachi répondit en premier :

— Nous pensions dès le départ que l'orphelinat n'était pas en cause, tout du moins, n'était pas le premier lieu d'un trafic et mon travail ne fait que confirmer cette hypothèse. J'ai pu avoir accès aux comptes ainsi qu'aux livres tenus et je vous assure que pour le moment, je n'y ai rien trouvé. La somme de départ suite à la trouvaille de Shimizu Kiyoko, et leur vie actuelle n'est dû qu'à une très bonne gestion de ce patrimoine, ainsi qu'aux aides financières de la ville et de don anonyme.

— Des dons anonymes… Personne ne reste jamais anonyme chez nous.

Yachi se mordit la langue et reprit :

— Certes, j'ai demandé à Tsukishima Kei de faire des recherches et il s'avère que ces dons sont ceux de personnes existantes qui profitent de leur donation pour faire baisser leurs impôts, ou encore des personnes de la Haute Sphère qui n'ont aucune raison apparente d'en faire si ce n'est par gentillesse.

— Rien n'est fait par gentillesse quand l'argent rentre en jeu.

Elle haussa les épaules comme dernière réponse. Yachi avait fait de son mieux et semblait dans une impasse pour le moment. Et elle y resterait un long moment, même si, cela, son patron ne le savait pas encore.

Le regard de Washijo se reporta sur Iwaizumi, qui le lui rendit.

— Et toi, ton excuse ?

Iwaizumi souffla lentement :

— Aucune.

— Tu n'as pas accédé aux dossiers ni aux différents éléments de ce cabinet, ou de l'habitation de cet homme.

Le dernier mot fut presque craché.

— Si. Tout paraît clean.

— Parais, comme tu le dis si bien. Fouille encore. Partout, suis-le s'il le faut, surprends-le à diverses occasions, endroits ou que sais-je, mais tant qu'ils ne sont pas blancs comme neige, il est hors de question que vous me les lâchiez !

Yachi se mordit la lèvre, cette fois, mais ne put s'empêcher de demander :

— Vous nous avez collés sur eux sans même nous dire ce que vous aviez trouvé pour les incriminer… Si on savait au moins ce qui vous pousse vers eux, on pourrait peut-être-.

— Pas la peine. Je vous ai assez bien formé pour être certain que si quoi que ce soit de louche est présent, vous le saurez sans que j'ai besoin de vous y aider.

Si Yachi n'avait pas été au courant de certains évènements et si elle n'avait pas su qu'effectivement, l'orphelinat était l'une des pierres angulaires du clan des Corbeaux, elle aurait juré que son patron devenait fou.

Iwaizumi, lui, bel et bien dans une impasse, se demanda sérieusement si la vieillesse et la sénilité avaient rattrapé le grand Washijô Tanji.

Ils restèrent ainsi quelques instants, jusqu'à ce que la porte s'ouvre et qu'Ushijima, accompagné de Matsukawa, reviennent dans la pièce.

Ce dernier resta le dos bien droit, les pieds ancrés dans le sol, silencieux.

— Je ne veux plus jamais revoir ce comportement.

Il lança sa pique en appuyant son regard sur Matsukawa, bien qu'il regarda également ses deux autres employés. Yachi fut outrée d'être incluse dans le lot, jusqu'à la remarque suivante :

— Vous avez un mois pour trouver des faits qui innocentent vos cibles. Toi, tu n'as plus que deux semaines, ajouta-t-il pour Matsukawa.

— C'est trop court ! Ce n'est pas en quelques mois qu'on peut obtenir l'entière confiance de quelqu'un, bégaya Yachi, vous nous laissez plus de temps que ça, d'habitude !

— Nous ne sommes pas dans l'habitude, les choses ont changé.

— Même si ce n'est pas votre manière de faire, j'avoue avoir eu un doute quant aux meurtres des bras droits de Takeyuki, marmonna Iwaizumi, sachant pertinemment que c'est à ce problème que faisait référence son patron.

Il eut droit à un regard noir, avant qu'il lui affirme ses propos :

— Et j'ai tout lieu de penser que vos cibles ont un rapport avec ça, alors trouvez-le-moi !

Sur cette dernière parole, il les congédia.