OOC : Bonjour à tous. Voici un nouveau chapitre. J'espère que ça vous plaira. Bonne lecture !
Le repas se passa dans le silence le plus total.
Même si Nero avait accepté à contrecœur que Charon vienne dîner chez eux, Shiro remarqua que son oncle n'avait pas desserré la mâchoire. Les bras croisés, il se contenta de regarder Shiro et Charon manger leurs œufs sur le plat sans rien dire. A aucun moment, il ne posa de question sur le nouvel ami de Shiro.
Non. Il se contentait simplement... de le dévisager.
Et en retour, Charon ne disait pas non plus un seul mot, alors même qu'il touchait à peine à son assiette. Shiro ne l'avait même pas vu prendre une bouchée une seule fois au cours de ce repas.
C'était... lourd comme atmosphère. Pour une fois que Shiro était autorisé à inviter des amis à la maison... L'enfant aux cheveux blancs avouait être un peu déçu. Oui. Denzel et Marlène étaient déjà venus ici, mais cela restait relativement rare. Ils venaient seulement quand Nero était déployé sur le terrain pour traquer les Chiens de l'Enfer et en présence d'un autre membre d'ex-AVALANCHE (généralement Tifa). Et encore. Avec eux, Shiro s'amusait bien. Ils avaient leurs propres blagues, ils partageaient des instants drôles à jouer ensemble et à parler. A aucun moment passé avec Denzel et Marlène, l'atmosphère n'avait été aussi tendue qu'avec Nero et Charon.
C'était la nature de son oncle, de se montrer froid et distant. Mais Charon... Charon, c'était compliqué. Shiro devinait qu'il était réservé, encore plus quand il connaissait son histoire. Sur le fait qu'il soit orphelin et que, contrairement à Shiro, il n'avait eu personne pour prendre soin de lui en l'absence de ses parents.
Mais... il espérait qu'il sorte de sa coquille.
« ... Charon possède une barque », déclara Shiro afin de briser le silence.
Nero ne réagit pas. Charon fit un geste pour reposer sa fourchette, avant de repousser son assiette devant lui.
Shiro prit cela comme une invitation pour continuer.
« C'est intéressant, non ? Une barque... il navigue sur l'eau, tout seul. Il a dû explorer tant d'horizons. Il a dû découvrir de nombreux lieux. N'est-ce pas, Charon ? »
Néanmoins, Nero parut se moquer de ce que lui disait son neveu. Ses yeux ne quittèrent pas Charon, le toisant avec une expression suspicieuse, méfiante.
Toutefois, l'enfant ne fuyait pas le regard de Nero. Non. Il le lui rendait, nullement déconcerté par l'attitude de l'oncle de son ami.
Et dans ses yeux, toujours cette lueur... Cette même lueur d'espoir.
Comme tout à l'heure, quand Nero lui avait parlé pour la première fois.
Shiro ne saurait le décrire. Mais c'était comme si Charon attendait quelque chose de Nero...quelque chose de sa part.
Encore cette attitude étrange. Et celle de Nero n'arrangeait pas les choses.
Une fois que Shiro eut terminé son assiette, Nero se leva de sa chaise.
- Il est temps que ton ami parte, Shiro. Il est déjà suffisamment tard.
Shiro observa à travers la vitre de la fenêtre. Il était tard et en plus, la température avait baissé. A présent, il faisait froid. Il jeta un coup d'œil coupable à destination de Charon. Cela lui faisait mal qu'il parte dans des conditions pareilles.
Pour aller où ? Pour retourner dormir dans sa barque, alors qu'il était à peine couvert ? Sans personne pour veiller sur lui ?
- Il pourrait rester dormir ici, répondit Shiro. Au moins pour cette nuit.
Cette fois-ci, Nero et Charon concentrèrent leur attention la plus complète sur lui. Le visage de Nero se durcit.
- Pas question.
- Mais pourquoi ? Il n'y a pas de problème, s'écria Shiro, se levant de la table à son tour. Il a cinq ans. Il peut dormir dans ma chambre. Il y a de la place pour l'accueillir.
Mais la réponse de Nero demeura ferme.
- Est-ce qu'il y a marqué que c'est un refuge ici, Shiro ? Non. Je ne crois pas. Alors, tu peux dire à Charon de s'en aller. C'est tout. Il doit bien avoir des parents qui s'occupent de lui, non ?
A cette remarque, Charon se raidit. Se recroquevillant sur lui-même, le jeune enfant aux cheveux noirs baissa la tête, l'expression sombre.
Shiro ouvrit la bouche, trop choqué pour réagir. Sans ajouter quoi que ce soit, Nero quitta la salle à manger pour se rendre dans sa chambre, laissant les deux enfants seuls.
Il se tourna nerveusement vers Charon. Il avait honte. Honte de l'attitude de son oncle.
- Je suis désolé, s'excusa Shiro, à voix basse.
- ... Ne le sois pas.
Charon marqua une pause, en soupirant.
- Je ne m'attendais pas à autre chose. J'ai l'habitude.
Etait-ce la considération que les autres lui accordaient ?
Shiro sentit ses poings se serrer. Non. Ce n'était pas normal. Ce n'était pas normal que Charon ait l'habitude de ce genre de traitement. Sans avertissement, il se leva et se dirigea à grands pas vers la chambre de Nero pour rejoindre son oncle.
- Charon n'a pas de parent, lui adressa-t-il.
Nero était assis sur son lit. Le regard baissé, les mains jointes, il adressa un regard stoïque à destination de Shiro.
- Et donc ?
- Il a cinq ans. On ne peut pas laisser un enfant de cinq ans rester dehors, seul, alors qu'il fait nuit et qu'il fait froid. Toi-même, tu ne me laisses pas sortir sous ces conditions !
Il aurait cru que Nero témoignerait d'un peu plus de compassion à l'égard de Charon. Lui aussi était un enfant. Et il était bien plus jeune que lui.
- Laisse-le rester pour cette nuit. S'il te plaît.
Nero secoua la tête.
Son oncle se releva, le dominant de toute sa hauteur.
- Cet enfant n'est pas toi. Je ne lui dois rien.
- Mais c'est mon ami ! s'exclama Shiro.
- En une journée ? Vous vous êtes rencontrés la veille et vous êtes devenus amis en une journée ?
Nero ne semblait pas le croire.
- Je ne lui fais pas confiance.
Cela agaça grandement Shiro.
Il n'allait pas recommencer, hein ! Dès que Shiro rencontrait une nouvelle personne, Nero ne leur faisait pas confiance. Il leur prêtait tout de suite de mauvaises intentions.
- Pourquoi ? Parce que je dis qu'on est amis ? On a été attaqués par les Chiens de l'Enfer. On a passé la journée d'hier à jouer ensemble, comme aujourd'hui.
Nero garda une expression fermée, en dépit des arguments de Shiro.
- Je t'en prie, Papa Nero ! Laisse-le rester, au moins pour cette nuit. Il repartira demain si tu préfères.
- C'est non, Shiro. De toute façon, mes contacts avec les humains doivent être limités au strict minimum. J'ai déjà commis une grosse erreur en l'amenant ici.
- Mais il ne s'est rien passé ! On a mangé et c'est tout ! il peut bien passer la nuit ici ! S'il te plaît !
L'ancien Tsviet se contenta de passer devant lui sans s'arrêter tandis que Shiro lui courait après tout en continuant de le supplier.
- S'il te plaît, Papa Nero ! Il a cinq ans ! Seulement cinq ans ! C'est mon ami ! Tu ne peux pas l'abandonner comme ça et le laisser se débrouiller.
- Et que veux-tu que je fasse d'autre ? cracha Nero, excédé.
Shiro s'immobilisa. Laissant les bras tomber le long de son corps, il fixa Nero avec une mine désespérée.
Du coin de l'œil, il put voir Charon toujours à table, fixant la scène avec le même air vide qu'il avait arboré tout le repas.
Charon était seul.
Il ne pouvait pas le laisser partir et faire comme si de rien n'était.
- J'avais cinq ans quand tu m'as trouvé, compléta Shiro d'une petite voix. J'avais son âge.
Cela eut l'effet d'une bombe.
Cette seule phrase stoppa Nero net.
Oui. Shiro lui en voulait. Il lui en voulait pour son hypocrisie. Car c'était juste cela. De l'hypocrisie. Ainsi, le traitement de faveur auquel il avait eu droit ne pouvait être appliqué pour Charon ?
- Cela n'a rien à voir, commença Nero, le ton sourd. Ce n'est pas la même chose. Je comprends que tu te sois attaché aux humains, mais à Deepground, c'était chacun pour soi et pour sa famille.
- On n'est plus à Deepground.
Quand bien même Nero le considérait comme le digne héritier de Weiss...
Shiro sentit une boule monter dans sa gorge alors qu'il prononçait ces mots :
- C'est seulement parce que j'étais lié à Weiss que tu m'as recueilli. C'est tout. Parce que Charon ne fait pas partie de ta famille... Tu t'en fiches, n'est-ce pas ? Je n'aurais pas été lié à Weiss, tu ne m'aurais pas recueilli non plus.
Les épaules de son oncle se tendirent tandis qu'il se tourna d'un bond vers lui.
Son visage s'était décomposé. Quand bien même il put lire la colère dans ses yeux, le choc demeurait l'émotion dominante. Cette seule expression suffisait à faire regretter Shiro d'avoir employé des mots aussi durs.
Encore plus après ce qui s'était passé, six mois auparavant... Après tout, Shiro lui avait déjà dit ses quatre vérités. Il lui avait déjà dit tout ce qu'il ressentait et il savait que cela lui avait causé énormément de mal.
Est-ce que tu m'aimes ?
Je ne sais même plus, à ce stade. Si tu m'aimes moi ou si tu aimes la partie de Weiss à l'intérieur de moi.
Il était conscient qu'il en rajoutait une couche. Mais Shiro voulait seulement faire réagir son oncle. Lui faire prendre conscience qu'il devait se mettre à la place des autres. Pas seulement ceux de sa famille. Mais tous les autres.
Le silence qui s'ensuivit fut insoutenable, insupportable. Shiro avait peur de ce que Nero allait faire. Si, sous le coup de la colère, il n'allait pas simplement jeter Charon dehors.
Shiro savait qu'il en était capable.
Pourtant, ce ne fut pas le cas. A la place, il se dirigea d'un pas lourd et rapide vers son téléphone. Il composa à toute vitesse un numéro, sans adresser un regard à destination de Shiro ou de Charon.
Le téléphone sonna. Au bout de deux sonneries, Nero prit la parole :
- Je désire parler avec Reeve Tuesti, demanda-t-il, le ton poli mais sec.
Que souhaitait-il qu'il fasse de plus ?
Qu'il accueille Charon au sein de sa maison ? Qu'il lui donne un foyer, des vêtements chauds, un lit ? Qu'il s'occupe de lui et agisse comme un père de substitution à son égard ?
Non. Cette idée était ridicule et les mots de Shiro l'avaient fait sortir de ses gonds. Qu'est-ce que croyait Shiro ? Qu'il était un baby-sitter ? Parce que Charon était orphelin, c'était une raison pour s'en encombrer ? Oui, c'était pitoyable comme situation. Mais des orphelins, il en avait vu un paquet.
Après tout, il était lui-même orphelin. Nero était déjà suffisamment indulgent de l'avoir laissé dîner ici et seulement parce que Shiro le considérait comme son « ami ».
A Deepground, Nero n'aurait même pas accordé un regard au jeune enfant. Il l'aurait soit ignoré, soit il l'aurait tout simplement absorbé parce qu'il se serait tenu sur sa route. Il était sincère quand il disait qu'à Deepground, c'était chacun pour soi et sa famille.
S'ils venaient à refonder Deepground, Nero ne comptait pas perdre cette attitude. Sa priorité demeurait Weiss et Shiro. Le reste, tout comme ces humains avec qui il faisait soi-disant « équipe » pour traquer les créatures des ténèbres, pouvait bien brûler.
En plus, il n'avait pas confiance en cet enfant. C'était comme un vieil instinct qui s'était réveillé en lui, une voix qui lui disait de se méfier.
Il n'aurait pas su dire de quoi cela venait.
Les rêves... Les rêves étaient l'explication.
Un enfant aux cheveux noirs qui revenait chaque nuit, pour lui parler dans ses rêves...
Nero fronça les sourcils à cette pensée. Quand bien même il y avait une faible possibilité que ce soi-disant Charon et l'enfant de son rêve étaient la même personne, il faisait confiance à son instinct. Shiro pouvait croire que c'était de la surprotection, mais c'était ce même instinct qui l'avait maintenu en vie à Deepground. Cet instinct et Weiss.
Quoi qu'il en soit, Nero ne se sentait tout simplement pas à l'aise en présence de cet enfant. C'était tout. Mais Shiro ne le lâcherait pas jusqu'à ce qu'il accepte. A la place, il avait contacté Reeve Tuesti pour qu'il envoie quelqu'un de son soi-disant groupe « humanitaire » pour venir récupérer Charon et le prendre en charge.
Quand le Président de l'ORM avait su que Nero avait laissé un enfant entrer dans son appartement, il s'était immédiatement inquiété. Mais avant même que les reproches ne fusent, Nero lui avait expliqué la situation. Il lui avait assuré que non, il n'avait pas envoyé Charon faire un voyage dans ses ténèbres. Il n'avait pas absorbé le gamin pour s'amuser.
Non. Il avait juste... dîné chez lui parce que Shiro avait insisté et le considérait comme un « ami ».
Cela avait rassuré Reeve. Après quelques coups de fil, il l'avait rappelé pour l'informer qu'il envoyait quelqu'un en voiture pour venir chercher l'enfant sans-abri. Il serait par la suite emmené dans... un de ces endroits qu'on appelait « foyer ». Nero n'était pas trop certain du terme. Mais au ton de Reeve, il s'agissait d'une bonne chose.
Après cela, il dirait à Shiro de ne plus jouer avec son « ami ».
Une fois le coup de téléphone passé, Nero ordonna à Shiro de raccompagner Charon jusqu'à la porte et de lui dire au revoir. Son neveu parut mécontent de l'attitude de Nero, mais ce dernier considérait déjà qu'il avait accompli un grand effort. Il n'y avait rien de plus à ajouter.
« ... Je suis désolé », entendit-il Shiro souffler à destination de Charon. « Je ne voulais pas te mettre à la porte. »
Charon ne répondit pas instantanément.
Quand Nero passa devant lui pour débarrasser la table, il sentit le regard rouge de l'enfant dans son dos.
Sans qu'il ne s'y attende, un vif frisson lui traversa l'échine. Autour de lui, quand bien même cela fut faible au point qu'un visiteur étranger aurait pu ne rien remarquer, Nero avait senti la pièce s'assombrir très brièvement, même pour un court instant.
Il inspira, expira.
Il fallait qu'il se calme ou il risquait de s'emporter.
Charon se contenta de tourner les talons tandis que Shiro ouvrait la porte d'entrée.
- ... Je suis désolé, répéta tristement son neveu. Je... je veux juste savoir si tu continueras de... jouer avec moi, hein ?
Charon se contenta de demeurer évasif.
- ... Je l'ignore.
- J'espère. Je l'espère. J'ai adoré jouer avec toi cet après-midi. Sincèrement. Alors, si on pouvait recommencer demain après-midi... ?
Non, désira rétorquer Nero. Shiro ne jouerait plus avec Charon. C'était la dernière fois qu'ils se parlaient.
Mais à la place, il choisit de se taire.
Charon ne lui donna pas de réponse claire.
- ... Je ne t'oublie pas.
A sa grande surprise, ses derniers mots ne s'adressèrent pas à Shiro. Shiro, qui pourtant, s'efforçait de le rassurer, lui promettait qu'ils continueraient de jouer ensemble...
Non. Ses mots s'adressèrent à Nero en même temps qu'il s'inclinait.
Comme une manière pour lui de montrer son respect...
Je ne t'oublie pas.
A nouveau, ce frisson incontrôlable.
La pièce se rassombrit.
Nero inhala. Il ne lui répondit même pas. Il ne lui accorda aucune attention.
Hors de ma vue.
Il attendait seulement qu'il s'en aille. Qu'il quitte l'appartement.
Il devina que Charon avait baissé la tête. Avant même que Shiro ne puisse l'interpeller, ne puisse ajouter autre chose en guise d'au revoir, Charon était déjà parti.
Le silence retomba lourdement tandis que la porte d'entrée se referma lentement dans un grincement sonore.
« ... Je vais me coucher. »
Le ton de Shiro était stoïque comme de la pierre.
- ... Shiro. Reste ici.
Nero tenait à lui dire quelque chose. Quelque chose d'important.
Shiro s'arrêta sur le seuil de la porte de sa chambre, lui tournant le dos.
- ... C'est vrai que je t'ai recueilli en premier lieu parce que tu étais lié à Weiss, lui déclara Nero. Parce que tu possédais cette part de lui en toi. C'est cette part en toi qui a permis de combler ce vide que j'ai ressenti après avoir été séparé de mon frère bien-aimé... pour la dernière fois.
Son ton était posé. Pourtant, Nero contenait ses émotions tandis qu'il disait ces mots, les choisissant avec soin et précaution.
Il vit l'enfant tressaillir à cette remarque.
Oui. Il le savait déjà. Mais c'était toujours douloureux à entendre.
- Mais aujourd'hui, même si cette part de Weiss en toi disparaissait, cela ne changerait rien à mes sentiments pour toi. Je t'aime. Plus seulement grâce à Weiss. Plus seulement en tant qu'une extension de lui, tel que tu le croyais. Mais... également en tant que Shiro. Je ne croyais pas que j'aimerais quelqu'un d'autre que Weiss un jour dans ma vie, mais tu m'as prouvé le contraire.
Voilà.
Il fallait qu'il le précise. Nero s'en voulait déjà suffisamment pour ce qui était arrivé à Shiro il y a six mois...
Il avait failli perdre l'enfant avant même qu'il ne puisse lui avouer ses sentiments. Alors, aujourd'hui, il se rattrapait, quitte à le répéter encore et encore.
- ... Je le savais, répondit Shiro tandis qu'il se retournait vers lui, un sourire bouleversé sur son visage. Tes sentiments sont devenus clairs.
- Je tenais quand même à te le répéter.
- Je suis content.
Shiro ferma les yeux, les émotions traversant son visage tandis qu'il cherchait ses mots.
- ... Mais j'aimerais parfois que tu te mettes à la place des autres. Pas seulement à ma place, pas seulement à la place de Weiss... Mais aussi à la place du reste du monde.
Nero inclina la tête sur le côté, n'étant pas sûr de comprendre ce que désirait l'enfant.
- Je sais que... tu as subi une grande souffrance à cause des humains, lui expliqua amèrement Shiro. Mais parfois, j'aimerais juste... que tu les comprennes. Il n'y a pas que nous qui avions souffert. Certains d'eux souffrent.
Nero poussa un profond soupir.
- Tu t'es trop familiarisé à cette nouvelle situation.
- Nous aussi, on est humains. Du moins, nous l'étions autrefois. Et... à l'école, je n'ai pas beaucoup d'amis. Voire pas d'amis du tout, à part Denzel et Marlène. Tu comprends ? J'ai besoin de créer ces liens. Ce sont des humains, mais j'ai besoin de ces liens. Charon... me faisait me sentir moins seul.
Son oncle effectua un pas vers lui, l'expression tendre.
- Tu n'es pas seul. Tu m'as moi.
- Ce n'est pas ce que je veux dire.
Shiro se tut.
Nero s'appuya contre le mur. Les bras croisés, il considéra Shiro en silence.
Ce qu'il lui demandait était impossible.
- Je ne crois pas être en mesure de comprendre les humains, Shiro. Encore moins me mettre à leur place, surtout quand j'estime qu'ils ne le méritent pas. Nous sommes trop différents d'eux.
- Je te demande juste d'essayer.
Même essayer...
Non. Pour Nero, c'était difficile à envisager.
- Bonne nuit, Papa Nero, lui chuchota Shiro tandis qu'il fermait la porte de sa chambre derrière lui.
La conversation était close.
Quelque part, cela l'arrangeait. L'un comme l'autre était fatigué. Ils avaient, tous les deux, besoin de repos, notamment après tout cet entraînement.
Demain serait un autre jour... Et l'entraînement se poursuivrait.
- Bonne nuit, Shiro.
Tandis que Nero était sur le point de rejoindre sa chambre, il fut interrompu par un coup à la porte d'entrée.
Qui pouvait frapper à cette heure ?
Etait-ce l'enfant qui revenait ?
Irrité, Nero fit volte-face et se dirigea vers la porte d'entrée pour ouvrir au visiteur.
Non. Il ne s'agissait pas de Charon.
C'était un humain qu'il ne connaissait pas. Une femme, vêtue de l'uniforme standard de l'ORM. Nero la détailla de haut en bas, ne comprenant pas la raison de sa venue.
- Vous avez contacté Reeve Tuesti pour le prévenir qu'il y avait un enfant sans-abri qui nécessitait d'être pris en charge ?
Nero opina du chef. C'était exact.
- Eh bien... On a attendu. Mais... nous n'avons pas trouvé la moindre trace d'un enfant.
La lumière du faux soleil l'éblouissait.
Assis au bord de la falaise, emprisonné dans sa camisole, le visage couvert de ce masque qu'on lui interdisait d'enlever, Nero fixait le vide.
Au loin, les ruissellements de la cascade.
C'était l'une des premières fois où on le laissait sortir... L'une des rares fois où il n'était plus enfermé dans ce conteneur dans lequel il reposait sous sédation et qu'on ne déverrouillait que dans le cadre de l'une de ses chasses.
Il sentit une main sur son épaule.
Nero se retourna. Un jeune enfant aux cheveux blancs se tenait derrière lui.
Shiro ?
Non... Il était plus âgé. Bien plus âgé. Il devait avoir environ douze ans à cette époque. Les larmes lui montèrent aux yeux quand Weiss s'abaissa pour l'attirer dans une étreinte puissante et protectrice. Nero se laissa tomber, le visage contre son épaule dans une faible tentative de contact.
En même temps qu'il se détachait, Weiss déposa un objet sur les genoux de Nero.
Nero abaissa le regard.
Une pomme rouge.
« Je l'ai volée à un scientifique. »
Weiss tendit les mains pour lui détacher le masque.
- Je n'ai pas faim.
- Tu mangeras quand même. Ce n'est pas cette mixture qu'ils te servent qui te nourrira et te rendra plus fort.
Une fois que sa bouche fut libre, Nero humecta ses lèvres sèches. Weiss récupéra la pomme et la porta à hauteur du visage de son frère.
- ... Tu as autant besoin de manger que moi, protesta Nero.
Mais Weiss n'essuya pas le refus.
- Pas de caprice. Allez, viens là. Au moins une bouchée. Et ensuite, on ira jouer à cache-cache dans la cascade. Ensemble. Toi et moi.
Jouer dans la cascade...
Nero ne put s'empêcher de sourire. Décidément, il ne pouvait rien refuser à son frère adoré.
Encore plus avec la promesse de jouer ensemble...
Nero mordit à pleines dents dans la pomme tandis que Weiss entourait ses épaules de son bras.
La cascade avait disparu.
Le soleil était mort.
Il n'y avait plus Weiss...
A nouveau, Nero se retrouva seul. Sentant l'angoisse monter en lui, il s'empressa de chercher son frère.
Mais alors qu'il balaya les alentours du regard, il réalisa qu'il n'était plus dans un environnement familier.
Il s'agissait d'un lieu... indescriptible. Un lieu auquel il n'avait jamais mis les pieds auparavant. Autrement, nul doute qu'il s'en souviendrait.
Il n'était même plus à Deepground. Qu'il s'agisse de la cascade, des laboratoires, des salles d'entraînement...
Et son frère était introuvable.
Nero réalisa qu'il était assis à bord d'une vieille barque en bois.
Tout autour de lui, le ciel était rouge. Seule la lune noire brillait au-dessus de lui... La barque flottait sur l'eau sombre.
Curieux, Nero se pencha pour glisser sa main dedans.
Les chants des âmes...
Les cris des morts qui avaient rejoint ses ténèbres...
Ces êtres maudits... ils se terraient au fond de l'eau.
Il remarqua quelqu'un sur la barque. Quelqu'un qui manœuvrait la barque à l'aide d'une rame. La personne lui faisait dos, fixant droit devant elle.
« ... Suis-je un bon capitaine... ? »
Une voix d'enfant.
Nero sursauta à cette question.
Un enfant... Un enfant conduisait la barque.
Nero voulut le voir... Il souhaita voir son visage.
« ... Papa ? Est-ce que tu me regardes ? »
Papa...
L'enfant se retourna lentement vers lui.
Un enfant aux cheveux noirs, aux yeux rouges...
Les yeux de Nero s'écarquillèrent tandis que sa respiration devenait de plus en plus rapide et saccadée.
L'enfant affichait un sourire rayonnant sur son visage.
De manière inattendue, Nero se mit à lui sourire en retour.
Ce fut tout naturellement qu'il répondit, d'un ton affectueux et parental qu'il n'employait qu'avec Shiro :
« Bien sûr, je te regarde. Tu te débrouilles très bien. »
Il marqua une pause avant de compléter.
« Tu feras un très bon Nocher. »
« ... Il n'y a rien d'anormal dans ton organisme, Vincent Valentine. »
Vincent demeurait raide et immobile sur la table d'opération tandis que Shelke procédait à un scan entier de tout son corps.
Dès que le jour s'était levé, il s'était empressé de contacter Shelke et Reeve Tuesti afin de leur raconter cet étrange rêve qu'il avait fait durant la nuit.
Omega... Chaos... Weiss...
Des choses qu'il n'était pas sensé rêver. Il n'était plus le gardien de la Protomatéria. Chaos et Omega était retournés à la Planète.
Entends-moi.
Réponds-moi.
Quand bien même ce rêve avait été confus, Chaos l'avait dit lui-même. Weiss n'était même pas son Maître... Chaos l'avait même insulté en le traitant de « faux Hôte d'Omega ».
Alors, pourquoi cet appel ? Pourquoi avait-il répondu à l'appel d'un Maître à son serviteur alors qu'il n'était plus lié à Chaos ?
Alors que Weiss n'était même pas son Maître...
Est-ce que cela signifiait également que Weiss était vivant ? Qu'il s'agissait d'une piste pour le retrouver ?
- Je t'ai dit ce à quoi j'ai rêvé, répondit Vincent, sentant l'épuisement l'envahir tandis qu'il se passait une main sur son visage. Pourquoi ai-je rêvé de Chaos ? Je ne porte plus la Protomatéria. Chaos est retourné à la Planète, comme Omega.
Shelke ne parut pas surprise.
- Même si tu n'as plus la Protomatéria, cela ne change pas le fait que vous avez un lien, Chaos et toi. Un lien inné. Tu as été son Hôte durant trente ans, Vincent Valentine. Même si le rôle de Chaos a été accompli par le passé, il a été en toi. A force, vos personnalités et vos pensées ont fusionné. Il est possible que tes rêves se soient mélangés aux siens.
- Même si nous sommes séparés ? la questionna Vincent, sous le choc.
- Séparés ou non, un dieu et un Hôte ne peuvent pas rompre comme ça, aussi facilement. Car il est toujours possible que le dieu ait encore besoin de faire appel à son Hôte pour un besoin futur. C'est la même chose avec toi et Chaos.
Vincent se redressa. Il ne savait pas ce qu'il devait ressentir par rapport à ça. Même si Chaos avait été en lui et qu'il avait fini par s'habituer à sa présence, il avait cru goûter à une nouvelle liberté quand il avait fait la paix avec lui-même et que Chaos avait rejoint la Planète.
Savoir que Chaos et lui étaient éternellement liés, savoir que Chaos était susceptible de refaire appel à lui pour des desseins dont seul l'Ecuyer d'Omega avait connaissance... Cette idée n'annonçait rien de bon car cela signifiait que la Planète serait en danger au point de faire appel aux Armes de dernier recours.
- Dans ce cas, cela signifie que Weiss est en vie. S'il est l'Hôte d'Omega... commenta Reeve, le visage inquiet à l'idée que l'Empereur de Deepground soit bel et bien de retour, notamment en tant qu'Hôte d'Omega.
- Il peut aussi être mort, rétorqua Shelke.
- Il m'a parlé, Shelke, lui rappela Vincent. Je l'ai vu comme je vous vois actuellement.
Reeve se prit le visage dans les mains.
- Mais Hojo était celui qui a invoqué Omega.
- Le corps de Weiss était suffisamment pur pour accueillir Omega en son sein. Qu'il s'agisse de Weiss ou d'Hojo, cela ne devrait être que secondaire, non ?
Vincent répondit par la négative.
- Chaos a dit qu'Omega l'avait rejeté.
- Il a peut-être été souillé par les ténèbres de Nero quand ils ont fusionné.
- J'ai l'impression que Chaos ne parlait pas de cela.
Une expression soucieuse apparut sur le visage de Shelke.
- Que voulait-il exactement ?
- Il veut annihiler l'humanité ? renchérit Reeve, immédiatement en alerte.
Vincent s'efforça de se rappeler des mots exacts de Weiss.
Non... Il ne paraissait pas avoir parlé de s'en prendre à l'humanité... du moins, il ne s'en souvenait pas.
- Il dit qu'il participait à un jeu contre une entité qu'il appelle « le vieil homme ». Que s'il gagnait, il aurait accès à la vérité divine.
- Que souhaiterait-il savoir ?
J'ai besoin d'eux pour comprendre qui je suis.
- Il voulait comprendre ce qu'il était. Qui il était.
- Un monstre, commenta Shelke, le ton froid.
- Il doit trouver le nom du vieil homme pour gagner ce jeu dont il parle. C'est pour ça qu'il a appelé Chaos.
Néanmoins, une question subsistait.
- Pourquoi n'a-t-il jamais été mentionné que Chaos avait engendré des enfants ?
- Des enfants ? répéta Reeve Tuesti.
- ... Erebus...
- Et Nyx, compléta Shelke.
Shelke se leva de son siège. Elle saisit un Pad qu'elle alluma aux fins d'effectuer une recherche dessus.
- Lucrecia ne l'a jamais évoqué dans ses rapports. Mais ils étaient présents dans les livres portant sur les légendes mythologiques de Gaïa. Ce sont des entités méconnues et aucune recherche scientifique n'a été portée sur ces deux entités, au contraire de Chaos et Omega.
- Et encore, approuva Reeve, le professeur Lucrecia Crescent a été sujette aux moqueries de la Shinra par rapport à sa thèse qui portait sur les rôles respectifs de Chaos et Omega.
Vincent essaya de ne montrer aucune émotion par rapport à cela. Oui. Il s'en souvenait.
Un seul l'avait cru. Un seul scientifique...
Grimoire Valentine... et c'était pour cela que...
« Je suis tellement désolée. »
- Qu'en est-il d'Erebus et Nyx ? Si Weiss était persuadé que le vieil homme était Erebus, alors, cela signifie que ces deux êtres mystiques existeraient bel et bien.
Shelke cliqua sur une fenêtre pour lire le contenu du site qu'elle venait tout juste de sélectionner dans le réseau.
- Erebus représente les Ténèbres. Il est le satellite de Gaïa et est apparemment celui qui conduit les âmes damnées dans la Rivière de la Mort. Nyx, qui était sa sœur et femme, représente la Nuit éternelle. Ce sont des légendes et j'ai l'impression que ces deux entités sortent tout droit d'un conte et auraient été créées dans le but de dissuader les gens de commettre de mauvaises actions afin de ne pas rejoindre la Rivière de la Mort au lieu de la Rivière de la Vie.
- Et ce sont les enfants de Chaos, ajouta Vincent. Chaos a dit lui-même que Nyx et Erebus ont eu des enfants à leur tour. Cinq au total qui n'étaient pas des entités physiques.
Shelke s'empressa d'effectuer une autre recherche afin de confirmer les dires de Vincent.
- ... La question est : que fait-on ? s'interrogea Reeve tandis que Shelke sélectionnait les différents résultats. Si Weiss est en vie, il faudra rapidement trouver une solution.
- S'il n'a pas l'intention d'annihiler l'humanité, on ne peut pas l'emprisonner pour des crimes qu'il a commis sous l'influence d'Hojo ou qu'il n'a même pas l'intention de commettre, soupira Vincent.
- C'est de Weiss dont on parle, grinça Shelke. Il ne va pas revenir pour se tourner les pouces. Il voudra certainement faire renaitre Deepground de ses cendres. Et il y aura des victimes.
- Je suis d'accord, avoua Reeve. Mais... que fait-on de Nero ? Est-ce qu'on doit l'en informer ? On a un marché avec lui et l'une des conditions était de retrouver son frère.
Vincent soupira, pesant le pour et le contre.
- J'ignore comment il réagira. Mais je pense qu'il a le droit de savoir. Toutefois, on ne peut rien lui promettre. J'ignore encore moi-même la signification de ce rêve.
- Mais n'essayerait-il pas d'user ses portails pour fouiller chaque dimension afin de retrouver Weiss ?
- En laissant Shiro seul ?
- C'est un pari risqué, admit Reeve, impuissant.
Ils furent coupés par Shelke qui brandit le Pad devant eux.
- Alors ? demanda Reeve une fois qu'elle eut fini.
- Vincent a raison. Il y a bien eu cinq ans nés de l'union entre Erebus et Nyx.
- Comment s'appellent-ils ? lui adressa Vincent.
- Je n'ai pas leurs noms. Seulement leurs personnifications.
Il était curieux de le savoir aussi. Il s'était réveillé avant même d'entendre leurs noms.
Peut-être que Shelke saura apporter un début de réponse.
Un mot pas plus haut qu'un autre, Shelke lut les informations qu'elle possédait sous les yeux.
- Le Ciel Supérieur, le Jour, la Pitié, la Prudence et le Nocher.
