OOC : Bonjour à tous. Voici un nouveau chapitre. J'espère que ça vous plaira. Bonne lecture !
« ... Papa ? Est-ce que tu me regardes ? »
« Tu feras un très bon Nocher. »
Pour Nero, il s'agissait du rêve de trop.
Des cauchemars, il en avait fait toute sa vie à Deepground. Il avait vécu quotidiennement ses plus grandes peurs. La peur de perdre son frère adoré, la peur d'être seul et abandonné, la peur de ne jamais pouvoir un jour se venger des scientifiques qui lui ont causé du tort...
Pourtant, à chaque fois, il comprenait d'où venaient ces peurs. Il comprenait pourquoi ces cauchemars. Mais ces rêves ? Non. Il ne voyait pas d'où ils pouvaient venir.
Vincent avait cru qu'il s'agissait seulement d'un désir réprimé de retrouver ses parents en même temps qu'il cherchait le père et la mère de Shiro. D'avoir un père et une mère à lui. Le désir d'avoir le parent qu'il n'avait jamais eu, quand bien même Weiss avait fait office de « parent » de substitution à Deepground, en tant que frère aîné. C'était chose faite. Il avait découvert qui était sa mère. Quel était son nom.
Mais ces rêves ne s'arrêtaient pas. Cela ne pouvait donc pas être ça. Et plus il s'y attardait, plus ces rêves devenaient de plus en plus précis. Des choses revenaient à chaque fois. Un enfant aux cheveux noirs, des yeux rouges, qui l'appelait « Papa »...
Et ses pensées revenaient irrémédiablement à Charon.
La méfiance à l'égard du « nouvel ami » de Shiro continuait de s'amplifier. Encore plus depuis qu'il était venu dîner à l'appartement la dernière fois. L'attitude étrange de l'enfant. Le geste qu'il avait eu à son égard alors qu'il avait souhaité lui prendre la main.
Ses paroles cryptiques...
Je ne t'oublie pas.
Qu'est-ce qu'il avait signifié par là ?
Etait-ce le cas ? Est-ce que l'enfant aux cheveux noirs de son rêve et Charon pouvaient être liés ? Être la même personne ?
Est-ce que... Nero avait eu un enfant caché ? Un enfant qui éveillait des instincts « parentaux » sans qu'il ne comprenne d'où cela vienne ?
A cette pensée, l'ancien Tsviet serra les poings. Hors de question. L'idée était complètement saugrenue. Mais plus il étudiait cette possibilité, plus il avait du mal à passer outre.
Nero... Un père ?
Weiss était un père, mais Nero n'en avait jamais eu l'étoffe.
De toute manière, c'était impossible. Nero était stérile. Cela avait été prouvé dans son dossier médical. Il ne pouvait engendrer d'enfant. La seule fois où il avait participé à un programme d'imprégnation, l'expérience avait été un fiasco. Et cela avait été avec Rosso. Nero sentit la nausée monter en lui à l'idée qu'il aurait pu avoir un enfant avec la Tsviet rouge. Quelle horreur ! Il ne pouvait tellement pas imaginer le portrait de famille. Lui, Rosso, l'enfant... Peu importe quel était son nom, si tenté qu'il ait bel et bien un nom. La famille « idéale ». Si c'était réellement le cas, le seul soulagement que cela apporterait à Nero était que Rosso était morte.
A moins qu'il n'ait créé un enfant via son ADN. Avec toutes les expériences dont il avait été le sujet, tout était possible. Un enfant qui l'appelait « papa » en raison de leurs liens génétiques...
Un Nocher...
Cela devenait de plus en plus flou. Si ça se trouve, les rêves ne signifiaient rien et montaient à la tête de Nero. Mais il ne croyait pas aux coïncidences. Ces rêves étranges, les Chiens de l'Enfer, Charon qui était apparu d'un jour ou l'autre...
Il fallait qu'il y mette un terme. Il fallait qu'il en sache plus. Qu'il réfléchisse, qu'il analyse la situation. Alors qu'il préparait le petit-déjeuner de Shiro, il essayait d'imaginer un plan d'action.
Charon.
Il pouvait se tromper, mais il n'avait jamais eu un bon sentiment envers Charon. Il s'était méfié de lui dès le premier jour. Et quand Nero jugeait quelqu'un de suspect, il faisait confiance à son instinct. Peu importe s'il s'agisse d'une menace concrète ou supposée à l'égard de Weiss ou de Shiro... Nero faisait confiance à son instinct.
Et même si c'était soi-disant un enfant, cela ne changeait rien. Il y avait des enfants soldats à Deepground qui apprenaient à tuer à l'âge de quatre ans. Si Charon avait quelque chose en tête, s'il pouvait lui apporter un minimum d'explication sur tous ces rêves qu'il faisait... Nero le saurait.
Et il savait pertinemment quel serait le premier endroit où il devrait chercher.
« Bonne journée, Papa Nero », lui souhaita Shiro une fois qu'il eut terminé son petit-déjeuner et que Barret soit à la porte d'entrée, prêt à l'emmener à l'école.
Nero s'avança vers lui pour l'étreindre en guise d'au revoir.
Je protégerai Shiro.
Il l'avait toujours fait. Et aujourd'hui, il le ferait encore.
« Bonne journée, Shiro. »
S'ils pouvaient résoudre cette crise...
Barret adressa un signe de tête à Nero, signe auquel l'ancien Tsviet répondit à peine. Il avait autre chose en tête et ce n'était pas parce qu'il avait décidé de faire confiance à Shiro et à l'entraîner, suite aux conseils de Barret, que Nero se considérait proche de lui sous le prétexte qu'ils étaient tous les deux en charge d'enfants. Shiro lui adressa un dernier signe de la main avant de tourner les talons pour suivre Barret tandis que Nero refermait doucement la porte derrière eux.
Il attendit. Cinq minutes. Dix minutes. Un quart d'heure.
Puis, Nero se dirigea vers l'interphone. Sans hésiter, il contacta le gardien.
« ... Je désire me rendre au parc. »
Il s'agissait d'une chasse comme une autre...
C'était juste qu'il allait devoir s'y prendre différemment pour traquer sa proie.
Nero n'avait pas attendu longtemps avant d'être escorté au parc par le gardien. A l'extérieur, tandis qu'il descendait les marches pour traverser la route menant droit au parc, il pouvait déjà sentir dans son dos le regard brûlant des Turks habituels, toujours au garde-à-vous dans leur véhicule. Ils surveillaient le moindre de ses faits et gestes et Nero devait se préparer à leur vive réaction dès l'instant où il aborderait celui qu'il cherchait. Après tout, ils auraient dégainé la dernière fois s'il avait osé s'en prendre à Andrea lors de leur « rendez-vous ».
Mais le laisseraient-ils même aborder un enfant ?
Toutefois, Nero n'avait pas l'intention de l'absorber dans les ténèbres.
Non.
Du moins, pas encore. Nero continua sa route dans une démarche lente et confiante.
Une fois qu'il pénétra à l'intérieur du parc, Nero balaya les environs du regard. Il était actuellement huit heures du matin. A cette heure-là, les enfants se rendaient encore sur le chemin de l'école, quand bien même Nero put apercevoir des familles comportant de très jeunes enfants se balader dans les allées du parc pour profiter de la fraîcheur de la matinée.
Il retint un soupir de déception quand il ne repéra aucune trace de l'enfant au premier abord.
Pourtant, il s'agissait du lieu de rendez-vous des enfants pour jouer.
A moins qu'il...
Nero reprit sa marche. Sans réfléchir à deux fois, il se dirigea vers l'aire de jeux.
Il s'arrêta à une vingtaine de mètres de là, inspectant chaque recoin. Des gamins d'environ trois à quatre ans jouaient dans les balançoires, sur le tourniquet ou dans le bac à sable tandis que les parents les surveillaient du coin de l'œil.
Aucune trace de Charon...
Ce fut à ce moment précis qu'il releva le regard vers le ciel.
La nuit s'effaçait pour laisser place à la lueur bleue et orangée du matin, quand bien Nero pouvait encore apercevoir le faible reflet de la lune, haute dans le ciel, disparaître au fur et à mesure que le jour s'avançait.
Il captura du coin de l'œil une petite silhouette, perché debout sur la cime d'un arbre du parc. La silhouette fixait dans la même direction que Nero, observant le ciel comme s'il espérait y chercher quelque chose.
Nero sentit les ténèbres s'agiter en son être tandis que les coins de ses lèvres s'étiraient dans un sourire mauvais.
« ... Je savais que je te trouverai ici », susurra-t-il d'une voix mielleuse.
L'enfant aux cheveux noirs abaissa le regard vers Nero qui se tenait désormais au pied de l'arbre.
« ... Je savais que tu viendrais me chercher. »
Belle répartie, apprécia Nero. Pourtant, le ton de Charon était rempli de sincérité. Il paraissait réellement ravi de le voir. De voir Nero, une personne qu'il n'avait rencontré que deux fois, alors qu'il ne mentionna aucunement Shiro, qui le considérait pourtant comme son nouvel « ami ».
Cela ne faisait que confirmer les suspicions de Nero à son égard.
« Papa »
Nero sentit ses épaules se raidir.
Et s'il avait raison ? Et si ses rêves lui montraient la vérité ?
Et s'il s'avérait que cet enfant était réellement le sien ? Est-ce que l'enfant le savait déjà ? Était-ce la raison de son attitude envers lui ? Parce qu'il avait retrouvé son... celui qui pourrait être son père ?
Et Nero... comment était-il supposé réagir face à cela ?
Par réflexe, Nero secoua la tête dans une tentative de balayer ses doutes. Il entendit les branches de l'arbre craquer. Il comprit que Charon était en train de descendre.
Il ne devait pas montrer de faiblesse.
Pour l'heure, Nero le considérait comme une menace. Il fallait qu'il agisse comme il se comportait à Deepground. Il devait évaluer, analyser l'ennemi avant d'attaquer.
Les doutes... Les doutes viendraient plus tard.
- ... Pourquoi ne viens-tu pas t'asseoir avec moi ? lui proposa Nero, reprenant son attitude doucereuse, agissant de la manière d'une araignée attendant qu'une mouche qui volait trop près d'elle vienne s'emprisonner dans sa toile.
Oui...
- J'en serais ravi, répondit Charon avec un sourire rayonnant, tout le contraste de son attitude de la veille en compagnie de Shiro.
Nero allait l'attirer dans son piège.
Assis avec Charon sur le banc, Nero garda le silence.
Il réfléchissait bien aux mots qu'il allait employer. Traquer une proie était facile pour lui. Employer un semblant de politesse et de confort envers ses victimes était aisé, mais Weiss avait toujours été le plus aisé à cacher ses véritables intentions quand il avait un plan en tête. Au point que Restrictor lui-même était tombé en plein dans le piège quand le plan de Weiss s'était révélé au grand jour. Et il avait été trop tard pour lui de réagir.
Nero devait faire de même. Il devait oublier ses instincts meurtriers et aborder Charon précautionneusement. Il ne devait pas se laisser berner par son jeune âge.
« Pourquoi étais-tu caché dans l'arbre ? » demanda Nero, le ton faussement attentif.
Charon le dévisageait avec une expression indéchiffrable... En la remarquant, Nero ne put s'empêcher de se tendre.
Une expression d'adoration... La même lueur que Nero connaissait, pour l'avoir tant employée avec Weiss.
Mais cette fois, elle était dirigée vers lui.
Pourquoi ?
« Qu'y cherchais-tu ? »
Charon ferma les yeux, ne cessant pas de sourire.
- ... Je cherchais à être le plus proche possible de ma mère.
Cela laissa Nero sans voix, quand bien même il ne baissa pas sa garde.
Sa mère ?
Il y avait bien... une femme qui était apparue dans son rêve. Une femme que l'enfant aux cheveux noirs appelait « Maman »...
A cette pensée, Nero sentit son estomac se tordre.
- Maman est au ciel, précisa doucement Charon. Tu le sais déjà.
Au ciel... dans le sens qu'elle avait rejoint la Rivière de la Vie ?
« Tu le sais déjà ». Donc, il attendait bel et bien quelque chose de sa part.
- Bien sûr, mentit Nero.
- Elle me manque tous les jours. Alors... je fais en sorte de rester le plus proche possible d'elle. C'est pour ça que j'étais perché à la cime. Pour pouvoir atteindre plus facilement le ciel.
C'était ridicule...
Même si Nero avait tant rêvé voir le vrai ciel un jour, un ciel qui n'était pas une simulation, il savait très bien qu'on ne pouvait pas atteindre le ciel comme ça, en montant à la cime d'un arbre.
- Tu le savais déjà, déclara Charon tristement. Toi et moi... on restait dans le Jardin. On pouvait contempler les étoiles durant des heures. Parce que c'était une manière pour nous d'être avec elle, n'est-ce pas ?
Un Jardin...
C'était encore plus imbécile qu'il ne l'envisageait. Comment pouvait-il se souvenir de choses qu'il n'avait jamais vécu ?
Contempler les étoiles dans un jardin ?
C'était un luxe auquel Nero n'avait jamais goûté.
Malgré cela, Nero sourit en guise de réponse, réprimant ces pensées qui le trahiraient face à Charon.
- Je m'en souviens. Tu adorais le Jardin, approuva Nero, se rappelant du rêve le plus régulier. Celui où l'enfant aux cheveux noirs courait vers lui en l'appelant « Papa ».
- Et tu me racontais des histoires.
Charon marqua une pause avant de soupirer.
- ... Il y en avait une que j'adorais.
Nero s'efforça de réfléchir, faisant de son mieux afin de se rappeler de ses rêves pour ne pas se tromper.
Une histoire qu'il adorait...
Il avait dû rêver de cela à un moment...
« Tu me racontes une histoire ? »
Oui.
L'un de ses rêves impliquait un rendez-vous dans un jardin sous la nuit étoilée, avec l'enfant aux cheveux noirs sur ses genoux.
Mais cette histoire était...
- ... La rencontre avec « Maman », n'est-ce pas ? suggéra Nero.
Les yeux rouges de Charon se reportèrent brusquement sur Nero, l'expression insoutenable et indéchiffrable.
Quand bien même Charon n'était qu'un enfant, quelque chose dans son regard... glaça le sang de l'ancien Tsviet. Il ignorait d'où cela venait. Nero n'avait pas facilement peur des autres.
Pendant un bref instant, Nero se maudit. Il se maudit car il crut s'être trompé. Il y était allé au bluff. Il avait menti pour endormir la confiance de l'enfant, en prétendant savoir de quoi il parlait.
Et il se trompait à la première erreur...
- Tu t'en souviens.
Nero fit en sorte de ne pas montrer sa perplexité mêlée à du vif soulagement.
Lentement, sans quitter le banc, Charon se rapprocha de lui.
- Vous avez créé tout un monde ensemble. Toi et Maman... vous disiez que c'était le destin qui vous avait réunis. Vous étiez des âmes sœurs.
Nero laissa les bras tomber le long de son corps.
Le « destin »...
Des âmes sœurs ?
Nero aurait ri s'il n'avait pas eu son objectif en tête. Si Nero avait une âme sœur quelque part auquel il était lié par le destin, cela ne serait certainement pas cette « Maman » dont Charon parlait et encensait l'existence.
Bon sang, il espérait que Charon ne lui demande pas de lui raconter la rencontre avec sa soi-disant mère. Nero ne se souvenait pas du tout de l'histoire. Juste sur quoi elle portait quand « il » la racontait à Charon.
Heureusement pour lui, cela ne fut pas dans l'intention de Charon. L'enfant posa ses mains sur ses genoux, fixant droit devant lui.
- ... Autrefois, avant les étoiles, avant ce champ de fleur... Avant Gaïa, avant l'espace autour de nous, il n'y avait que le vide. Rien n'existait. Il n'y avait que le noir complet.
Le champ de fleurs...
- Puis... Vint Chaos. De Chaos naquirent la Nuit et les Ténèbres. Le noir prit deux formes qui représenteront à jamais ce monde. Deux formes complémentaires, qui apparurent en même temps. La Nuit naquit sœur des Ténèbres. Puis, au fur et à mesure des millénaires, la sœur en devint son épouse. Ils devinrent les êtres les plus anciens du monde. Ils étaient nés ensemble et ils périront ensemble, à la fin de tout temps. Et de l'union de la Nuit et des Ténèbres, naquirent Le Ciel Supérieur, le Jour, le Nocher, la Pitié et la Prudence.
La Nuit et les Ténèbres...
Nero toisait Charon, tétanisé par le récit qu'il venait de lui raconter.
D'où sortait-il une pareille histoire ? Il ne pouvait pas mentir par rapport à un tel sujet.
Charon se contenta de sourire à l'absence de réaction de Nero.
Il croyait sincèrement tout ce qu'il disait.
Mais c'était impossible. Nero connaissait les ténèbres mieux que personne. A aucun moment dans sa jeunesse, il n'avait entendu parler d'un quelconque lien entre la Nuit et les Ténèbres...
A moins qu'il ne s'agisse d'une histoire sortie tout droit d'un conte. A Deepground, ils étaient rares. Mais cela arrivait à Weiss de voler un livre appartenant à un scientifique pour pouvoir le lire à Nero, en cachette. Il lui racontait des histoires pour l'endormir, mais même si Nero chérissait tous ces moments, il était bien incapable de se rappeler de ce sur quoi ces histoires portaient.
- La Nuit était extrêmement puissante. Mais elle était également très protectrice envers ses enfants. Tu disais qu'elle nous aimait tous énormément.
Nero préféra adopter la carte de la prudence. Tiens. La Prudence, comme l'une des choses qu'avaient créé ensemble la Nuit et les Ténèbres.
- Oui. Bien sûr. Même si elle est au ciel, elle veille sur vous.
Il ne pouvait le savoir. Il n'avait pas connu sa mère. Il ignorait comment elle aurait agi à son égard si elle n'avait pas été tuée par ses pouvoirs.
Il répondait seulement la chose qui lui paraissait être la plus logique.
- ... Je suis content de le savoir, apprécia Charon, soulagé. Cela a été... difficile de ne plus pouvoir lui rappeler. De ne plus pouvoir parler à mes frères, à mes sœurs...
A cet égard, Nero ne put s'empêcher de sentir un pincement au cœur.
Ne plus parler à ses frères et sœurs...
Oui. Même s'il voyait Charon comme un ennemi, il pouvait comprendre sa peine sur cet aspect-là.
- Je suis désolé, répondit simplement Nero.
Autant se servir des sentiments honnêtes pour atteindre ses objectifs, après tout.
- Tu étais le dernier. Le dernier qui a été présent. Je croyais qu'on resterait ensemble, déplora Charon. Qu'on resterait éternellement ensemble. C'est... c'est pour ça que je suis venu ici. Pour que tu te rappelles. Que tu te rappelles que tu n'as pas qu'un rôle. Que tu n'es pas seulement une tâche à assigner...
Il y croyait vraiment.
Il croyait vraiment que Nero était la personne que Charon recherchait.
- Alors... Est-ce que tu te souviens de tout ? l'interrogea Charon, le ton rempli d'un espoir non dissimulé.
Nero hésita.
Etait-ce pour cela qu'il s'était approché de Shiro ?
Etait-ce pour cela qu'il était venu ici ? Parce qu'il croyait que Nero était le « Père » qu'il recherchait ?
Mais il n'y avait aucune raison qu'il le soit.
Est-ce que cela expliquait réellement tous les rêves ?
Il n'y avait plus de doute, maintenant.
Cet enfant n'était pas humain. Il possédait cette aura particulière, puissante qui n'appartenaient pas aux humains inférieurs... Mais ce qu'il en était réellement, Nero l'ignorait.
Finalement, il secoua lentement la tête.
Si Charon devinait qu'il mentait en lui posant des questions...
Le visage de l'enfant aux cheveux noirs se fissura. Nero venait de briser son espoir en une seule réponse.
Pourtant, Charon ne se mit pas en colère. Il ne réagit aucunement mal à la réponse négative de l'ancien Tsviet.
Il se contenta simplement de sourire, la mine déçue.
- ... Cela ne fait rien. Je me disais bien que tu ne te souviendrais pas entièrement de tout. Tu as été trop enfermé dans le rôle auquel tu étais destiné et... je comprends que tu aies du mal à te souvenir de ta véritable famille. Moi, Maman, mes frères, mes sœurs...
L'ancien Tsviet ne savait pas quoi dire.
A part que cet enfant était complètement fou... Nero connaissait très bien sa famille. Et il pouvait assurer que ce n'était pas du tout ce à quoi Charon faisait référence.
- Mais cela reviendra, n'est-ce pas ? insista Charon, à nouveau son ton dynamique. Cela reviendra... si j'arrive à stimuler ta mémoire, ton véritable « toi » reviendra. Tu réapparaitras. Pas seulement en tant qu'un rôle... Mais en tant que toi.
Il ne comprenait pas non plus cette histoire de « rôle ».
Un rôle ? Lui ?
Plus Charon parlait, plus Nero se sentait perdu.
- ... En tant que mon père, acheva Charon, la voix basse.
L'enfant tendit le bras vers celui de Nero.
Comme la première fois, Charon désirait initier un contact avec Nero... il voulait lui attraper la main, le bras...
Le naturel revint à la surface. Nero esquiva méchamment son geste, et le bras de Charon pendit dans le vide.
Rapidement, le visage de Charon se décomposa et Nero comprit qu'il lui avait fait de la peine.
Mais que voulait-il, exactement ? Il le prenait pour quelqu'un d'autre. Il parlait de rôle, de véritable « soi », de père, de destin... Comme s'il s'attendait réellement à ce que Nero ait perdu la mémoire et ait besoin de quelqu'un pour la recouvrer.
Cela n'avait aucun sens.
- ... Je pense que... j'ai peut-être besoin d'un peu de temps, prétendit Nero.
Il ne savait pas qui était Charon.
Nero ne connaissait pas l'étendue de sa puissance. Il devait obtenir des réponses et malheureusement, il ne pourrait les obtenir en repoussant Charon.
Il fallait qu'il se montre... plus réfléchi, plus calculateur.
Aussitôt qu'il aurait ces réponses et dès qu'il aurait jugé la menace avérée, il détruirait Charon.
- On pourrait passer du temps ensemble, prétexta-t-il. Tu pourrais me parler de mon « véritable » moi. Stimuler mes souvenirs, comme tu l'as proposé si gentiment.
- « Passer du temps ensemble » ...
Ses yeux s'illuminèrent. Nero put sentir la joie dans la voix de Charon.
- J'adorerais, approuva l'enfant. Ce sera comme autrefois. Ce sera comme avant où toi et moi, on jouait ensemble dans le Jardin.
L'ancien Tsviet opina du chef, approuvant ses dires.
- Comme avant, le confirma-t-il.
- Dans ce cas, j'accepte.
Plus qu'enthousiaste, Charon se leva de son banc, se plantant devant lui.
- J'ai quelque chose pour toi.
De manière imperceptible, Nero se remit sur ses gardes. Demeurant silencieux, il suivit Charon du regard tandis que l'enfant sortit quelque chose de derrière son dos.
Une arme ? pensa immédiatement Nero.
Non.
A la place, ce fut une fleur. Quand Nero la détailla, il réalisa qu'il s'agissait d'une rose noire. Même si Nero n'était pas amateur de fleurs et n'y connaissait rien, cela devait être l'une des plus belles qu'il ait pu voir de ses yeux. Parfaitement dessinée, elle ne possédait aucune imperfection.
Pour Nero, c'était si étrange d'imaginer une telle merveille faner un jour et perdre toutes ses pétales. La personne avait dû réellement en prendre soin.
- Tu as aménagé le Jardin avec Maman. Tu les adorais. Elles en viennent, sourit Charon en la lui tendant. Je me suis dit que cela serait une première façon de raviver tes souvenirs.
Il n'y avait pas de souvenir à raviver... Pourtant, Nero choisit de la recevoir. Il se piqua légèrement les doigts en la recevant, mais Nero s'en moquait.
Une douleur, c'était bon à prendre.
Encore plus si cela permettait d'en savoir plus sur cette menace qui les guettait, lui et Shiro.
- Yo.
Nero et Charon se retournèrent d'un bloc vers la source de la voix.
Bien sûr... il fallait qu'ils les interrompent. Reno et Rude se tenaient derrière le banc, leurs armes aux poings.
Un ancien membre du Deepground en compagnie d'un enfant qu'ils croyaient « humain »...
Son contact avec eux devait être limité. Cela ne surprenait pas Nero qu'ils réagissent, quand bien même l'ancien Tsviet savait ce qu'il faisait.
Quelque chose ne tournait pas rond avec Charon et il avait bien l'intention de le découvrir.
- Petit, cet individu ne t'embête pas ? demanda Rude en s'adressant à Charon.
Nero se contenta de lever les yeux au ciel. Il était sur le point de les envoyer paître mais Charon le devança. L'enfant s'inclina poliment devant Reno et Rude, prenant un ton innocemment enfantin.
- Pas du tout. Pourquoi ce monsieur devrait-il m'embêter ?
Reno retint un gloussement. Si Nero avait pu, il aurait ri aussi.
Son attitude était tout sauf sincère... Comme quoi, Charon cachait bien son jeu.
Mais Nero était le seul à le savoir. Il savait lire les émotions des gens.
Ses soupçons étaient fondés.
- On te conseille de ne pas trop lui parler, l'informa froidement Rude.
- Pourtant, je suis ami avec son fils. Je suis ami avec Shiro. On a joué ensemble hier toute la journée.
Reno ouvrit la bouche avant de la refermer.
Bien sûr qu'ils avaient dû observer cela... observer Shiro jouer avec Charon, ils n'avaient pas pu passer à côté.
- Il m'a aidé à descendre de l'arbre, mentit Charon alors qu'il reportait son attention sur ledit arbre dans lequel il était monté. Je lui offrais juste une fleur pour le remercier.
Beau mensonge, Charon. Un mensonge mêlé à une demi-vérité. C'était ceux qui fonctionnaient le plus.
En tout cas, Rude et Reno parurent tomber en plein dans le panneau. Les deux Turks se regardèrent comme deux ronds de flancs. Ils ne savaient pas quoi répondre.
Ils étaient obligés de le croire. Après tout, Nero n'avait pas tué l'enfant ni tous ceux du parc.
Charon devait le savoir aussi.
- Bon, euh... toussota Reno, prêt à rebrousser chemin. On surveille au cas où. Sache qu'on ne te lâche pas d'une semelle, Nero le Sable. Si tu te comportes mal, on sera les premiers à réagir.
Rude approuva, avant de suivre son partenaire de près.
- N'ose pas faire quoi que ce soit à cet enfant, lui souffla-t-il en guise d'avertissement.
Nero se contenta de pousser un profond soupir à cette remarque.
Il ne ferait rien. Pour l'instant.
Alors que les Turks s'éloignaient, Charon adressa un sourire victorieux à destination de Nero.
- Ce n'est pas Shiro qui aurait pu inventer un mensonge pareil, hein ?
Nero se retint de le jeter un regard mauvais.
- Shiro n'aurait pas eu besoin de mentir.
Le sourire de Charon disparut. Il parut... s'en vouloir. S'en vouloir par rapport au fait qu'il avait osé se comparer à Shiro.
- Je comprends. Tu t'es attaché à lui.
Nero ne répondit pas.
Il fallait qu'il se tienne à ses plans. Qu'il continue à prétendre vouloir « connaître » Charon pour pouvoir mieux l'analyser et deviner ses intentions.
- ... Tu as dit « passer du temps ensemble », rétorqua Nero après un silence.
Charon répondit par l'affirmative.
- ... Dans ce cas, joue à la balançoire. Je vais te regarder. Peut-être que la mémoire va me revenir.
Autant commencer par le plus simple...
- ... Ce n'est pas ce que j'avais en tête, déclara Charon, hésitant.
Néanmoins, il accepta.
Charon se dirigea à toute hâte vers la balançoire et s'assit dessus, commençant à se balancer de plus en plus haut dans les airs.
Depuis son banc, Nero l'observa, sans lâcher la rose noire qu'il tenait dans la main.
Dis-moi que tu ne partiras pas. Dis-moi que tu resteras avec moi et qu'on pourra continuer à se parler.
Je ne te quitterai jamais, mon enfant.
Je le saurais, pensa Nero. Je finirais bien par savoir ce que tu as en tête.
