OOC : Bonjour à tous. Voici un nouveau chapitre. J'espère que ça vous plaira. Bonne lecture !
Un visiteur extérieur aurait pu les prendre pour des amis.
Non. Un visiteur extérieur qui ne connaissait pas Nero, qui ne savait rien de son passé, aurait pu prendre Charon pour son fils. Ils auraient pu penser que Nero et Charon étaient père et fils et qu'ils étaient inoffensifs. Un parent qui était au parc avec son enfant et qui profitaient d'une journée paisible au soleil.
Mais Nero n'avait plus de doute maintenant. Charon était loin d'être inoffensif. Etait-ce réellement un enfant et pas un monstre avec un visage d'enfant ? Comment le savoir ? N'importe quel enfant aurait peur de Nero. Que ce soit à cause de son apparence ou de ses monstrueux pouvoirs. Même Shiro avait eu peur de lui lors de leur première rencontre. Que Charon vienne à l'encontre de cette attitude et l'appelle « papa » de manière aussi spontanée...
Manifestement, du peu qu'il en avait appris par son attitude suspecte, il n'avait pas entièrement tort par rapport aux intentions de Charon. Il croyait que Nero était son père, le père qu'il recherche. Qu'il passe du temps avec lui. Que son véritable « lui » revienne à la surface.
Pour l'ancien Tsviet, c'était difficile à avaler. Qu'il ait eu un enfant créé via une expérience obscure, à la rigueur, Nero pouvait encore l'accepter. Et encore, il devait en être sûr. Mais que Charon parle de Ténèbres liés à la Nuit, qui avaient engendré le Jour, le Ciel Supérieur, la Pitié et d'autres concepts totalement étrangers... Cela le dépassait.
Néanmoins, durant toute l'après-midi, Nero et Charon ne bougèrent pas. Nero demeura assis sur le banc, à surveiller Charon. Quand l'enfant s'arrêtait de jouer pour le dévisager, un peu suspicieux par rapport à ses intentions, Nero faisait en sorte de prétendre qu'il réfléchissait aux moyens de retrouver ses souvenirs alors qu'en réalité, il cherchait une explication à tout cela.
Des souvenirs complètement inventés qu'il ne possédait même pas. Mais dans ce cas, il fallait expliquer ces rêves particuliers.
Est-ce que c'était Charon qui les provoquait ?
Si oui, dans quel but ? Pour quoi faire ?
Et avait-il réellement un enfant ?
Le choc le frappa au visage.
Nero manqua de se frapper le poing tellement cette idée était plausible !
Une idée horrible, brillante...
Alors que Charon quitta le tourniquet pour le rejoindre et se rasseoir sur le banc, le toisant avec curiosité, Nero décida d'agir.
« Je fais ces rêves étranges... »
Par son attitude, Nero comprit qu'il avait toute l'attention du jeune garçon.
- Ces... rêves que je fais, précisa Nero alors qu'il cherchait ses mots, est-ce que par hasard, cela ne serait pas toi qui en es responsable ? Le fait que je rêve de ces choses comme... « Maman », le Jardin, tes frères et sœurs... est-ce que tu y es lié ?
Il avait l'impression de parler d'une personne de qui il n'était pas lié. Nero parlait de la famille et du vécu de quelqu'un qui lui était complètement étranger.
Il ne voyait que cela. Charon provoquait ses rêves. Il le prenait pour quelqu'un d'autre et, par l'intermédiaire d'une compétence, d'un pouvoir qui le dépassait encore plus que les histoires que Charon lui racontait, il parasitait l'esprit de Nero avec ces rêves.
Cela ne pouvait être que ça. Nero se réveillait troublé par ces rêves et se posait des questions. Il avait trouvé l'explication !
Et il avait presqu'eu un doute concernant l'existence d'un potentiel enfant. En réalité, tout venait de Charon. Tout venait de ses appétences, de ses pouvoirs, de son désir de revoir son père...
Il avait été si désespéré qu'il avait implanté dans sa tête les « souvenirs » d'un autre.
Si c'était le cas, Reno et Rude ou pas, il absorberait Charon. Si la meilleure manière pour faire cesser ces rêves était d'éliminer cet enfant aux cheveux noirs, alors Nero le ferait avec plaisir.
Il avait juste à répondre oui.
- Cela fait environ six mois que je les fais, compléta Nero, tâchant de se montrer aussi précautionneux que possible tandis que l'impatience grandissait en lui.
Le désir de tuer revenait de plus belle.
Tout était de sa faute...
- Je ne pense pas que cela soit moi, répondit Charon, inclinant la tête sur le côté tandis qu'il le contemplait, inquisiteur.
Nero avait cru obtenir une réponse ferme et définitive.
La réaction de Charon eut l'effet d'une bombe. L'idée qui venait tout juste de s'immiscer dans son esprit venait d'être détruite.
Ce n'était pas lui ?
Bon sang, il devait mentir. Il devait forcément mentir ! Charon était responsable de ses rêves. Il n'y avait pas eu d'enfant. Il n'y avait rien du tout. Tout cela ne lui appartenait pas.
- Je n'ai pas ce pouvoir, déclara Charon, les mains derrière son dos. Tous ces rêves, ce sont tes souvenirs. Ils n'appartiennent qu'à toi. Personne d'autre n'en est responsable.
Nero sentit son corps entier se tendre.
Si ce n'était pas lui, alors...
Ils n'appartiennent qu'à toi.
Non. Pas du tout. Cela ne pouvait pas être le cas. Dire qu'il avait cru obtenir une explication à ses rêves... à tous ces phénomènes étranges... Et Charon lui disait qu'il n'y était pour rien ?
Mais comment le croire ?
Nero essaya de se calmer et décida d'aborder la situation sous un autre angle. Charon venait de parler de « pouvoir »...
- Quel genre de pouvoir as-tu ?
- Tu ne t'en souviens pas ?
Nero en avait assez que l'enfant lui pose cette question. Non. Il ne s'en rappelait pas car il n'avait jamais eu ces souvenirs. Il était né à Deepground. Tout ce qu'il avait vécu là-bas était réel.
Ce Jardin, cette « famille » dont parlait Charon... Tout cela, ce n'était pas ses souvenirs.
Malgré cela, l'enfant aux cheveux noirs lui répondit.
- Je peux communiquer avec les ténèbres. C'est toi-même qui m'a attribué ce pouvoir. Je peux également contrôler la Rivière de la Mort à un certain niveau. Tu m'as montré où conduire les âmes. Avant de partir, tu m'as donné toutes ces compétences. Tu m'as expliqué comment prendre soin du satellite de Gaïa. Tu m'expliquais combien mon rôle était important.
« Rivière de la Mort »...
Satellite de Gaïa...
- Même si j'ai hérité de tes pouvoirs, déclara tristement Charon, c'est toi qui restes le véritable Maître des Ténèbres.
Nero sentit ses poings se serrer.
Oui, il était le Maître des ténèbres. Tel était son titre à Deepground. Mais il n'était pas les Ténèbres comme se bornait à le répéter Charon.
- Qu'attends-tu exactement, Charon ?
Il s'agissait de la question la plus logique. Charon laissa les bras tomber le long de son corps.
Comme s'il s'attendait à cette question cruciale...
- J'attends seulement que tu reviennes, insista Charon, sa voix devenant de plus en plus implorante. Que mon Maître revienne.
Il n'était plus seulement son père...
Mais maintenant, son Maître ?
Il se demandait si Charon le prenait pour un imbécile. S'il lui racontait toutes ces sottises dans un but particulier.
Mais non. Nero n'y voyait aucune trace de moquerie, aucune indication qui disait que Charon plaisantait.
Il était parfaitement sérieux.
Une Rivière de la Mort... Le Maître des Ténèbres...
Nero se leva de son banc. A nouveau, le naturel revint au galop et Nero ne put s'empêcher de le railler, méprisant.
- Ce que tu dis, ce sont des balivernes.
- Des balivernes ? s'exclama Charon, choqué.
Ok. Là, Nero avait du mal à faire semblant. Il essaya de se rattraper comme il pouvait mais Charon lui coupa l'herbe sous le pied :
- Ce n'est pas la première fois que tu dis que je raconte des balivernes. Mais là, on parle de ton rôle. Ton rôle à toi.
Encore cette notion de « rôle » ...
- Tu voulais qu'on passe du temps ensemble, renchérit Charon. C'est l'occasion que tu te rappelles de moi, de nous...
De « nous » ?
Mais il n'y a pas de nous.
Nero ne ressentait que de la méfiance à l'égard de cet enfant. Mais au-delà de cela, il n'arborait aucun sentiment pour Charon. Il voulait seulement comprendre ! Mais Nero ne ressentait aucun lien entre Maître et Serviteur vis-à-vis de Charon.
Et encore moins entre père et fils ! Mais toutes les explications que lui donnait Charon devenaient de plus en plus saugrenues. Qu'est-ce qu'il allait lui sortir, la prochaine fois ?
- ... Pourquoi est-ce que je serais parti ? finit-il par lui demander Nero, le ton plus posé. Si tu t'attends à mon retour, pourquoi est-ce que je suis parti ?
Charon baissa le regard. Il paraissait... honteux. Coupable.
- Tu es parti pour accomplir ton rôle. Mais... tu n'étais pas obligé de quitter la Rivière de la Mort pour l'accomplir. Tu n'étais pas obligé de faire cela. Tu aurais pu rester. Tu aurais pu rester avec moi.
Nero ferma les yeux, endurant cette information.
C'était à ne rien y comprendre.
- Dans la vie, on n'a pas toujours ce qu'on veut, se contenta-t-il de rétorquer, le ton froid. Si je suis parti pour « accomplir mon rôle », alors tu n'as rien à faire ici.
Il le savait mieux que personne.
Actuellement, il y avait tellement de choses que Nero désirait faire. Mais il savait que pour l'instant, il ne pouvait pas y accéder.
- Quand tu te rappelleras de tes souvenirs, insista Charon, plus doucement, je suis sûr que tu finiras par comprendre. Je suis sûr que tu finiras par abonder dans mon sens. On pourra en parler à la Déesse. On pourra la convaincre de nous laisser rester ensemble.
Nero inhala, exhala.
Il pouvait le tuer maintenant, s'il continuait d'insister.
Non. Il ne devait pas céder à ses instincts.
A la place, il se contenta de hocher la tête. Autant lui donner raison. Autant acquiescer et prétendre savoir de quoi il parlait.
- Promets-moi que tu y réfléchiras, le supplia Charon, la voix implorante. Promets-le-moi. J'en ai juste... assez de cette situation...
Nero lui jeta un coup d'œil par-dessus son épaule.
- Est-ce que ces rêves vont cesser ? l'interrogea-t-il simplement.
Charon fronça les sourcils, perplexe.
- ... Pourquoi cesseraient-ils ? Ils sont à toi.
Le voilà encore plus perdu.
- Est-ce que tu as l'intention de me menacer ?
Pour Nero, c'était la première raison pour laquelle il avait joué le jeu. En plus de celle de trouver une réponse à ses rêves étranges, une réponse qui le laissa encore plus perplexe, il voulait savoir ce que comptait faire Charon.
Par rapport à lui, à Shiro...
- Pourquoi est-ce que je te menacerais ? Jamais je ne pourrais te menacer. Jamais je ne menacerais ma famille, balbutia Charon, apparemment vexé que Nero lui pose une telle question.
Oui, mais comment pouvait-il être sûr qu'ils étaient de la même famille ?
Alors que Nero était sur le point d'inventer une excuse pour partir, pour mettre fin à cet échange avant qu'il ne perde patience, la voix de Shiro l'interpella au loin.
- Papa Nero !
Nero et Charon se retournèrent. En voyant l'enfant aux cheveux blancs courir à leur rencontre, Nero sentit son cœur s'accélérer. Il se rapprocha de Shiro, sans cesser de fixer Charon avec soupçon.
- Aujourd'hui, j'ai—Oh ! Mais tu es revenu ! s'exclama Shiro alors qu'il remarqua Charon.
L'expression désemparée de Charon s'effondra dès qu'il posa ses yeux sur Shiro. Nero observa son neveu. Il paraissait sincèrement ravi de le revoir, alors qu'ils s'étaient quittés de manière abrupte la veille.
- C'est super ! Je suis content que tu reviennes. On va pouvoir se remettre à jouer, suggéra Shiro alors qu'il posait son sac par terre.
Nero l'attrapa par le bras avant qu'il ne s'élance sur l'aire de jeux. Il arrêta Shiro et lui adressa une expression de refus.
- Tu as entrainement et tu as tes devoirs.
Voilà une parfaite excuse pour prendre congé, loin de ces fantaisies.
Shiro lui adressa une moue déçue.
- Je peux jouer une petite heure ? S'il te plaît !
- Non.
- Mais pourquoi ?
- Je t'expliquerai.
- M'expliquer quoi ?
Nero passa un bras autour de ses épaules pour l'entraîner avec lui.
- Charon, lui adressa froidement Nero avant de se retirer.
Charon ne bougea pas. Tandis que Shiro essayait de se dégager, se retournant pour appeler Charon, il fut soudainement réduit au silence, mettant fin à toute protestation de sa part.
Nero suivit son regard et comprit pourquoi.
Charon avait disparu.
« Tu voulais que je te fasse confiance. Tu voulais que je te traite comme un grand. »
Assis ensemble sur le canapé, Nero faisait face à Shiro.
Il avait hésité avant de lui en parler... Shiro n'avait pas compris pourquoi Nero s'était comporté de manière aussi étrange. Pourquoi il avait abordé Charon. Pourquoi il l'avait empêché de le voir, de jouer avec lui.
Par réflexe, Nero avait d'abord souhaité le préserver. Peu importe qui se tenait en face de lui, peu importe quel était ces rêves, peu importait ce que désirait Charon de lui... Il avait voulu mettre Shiro en-dehors de tout cela.
« ... Maintenant, tu sais tout. »
Je pense que tu devrais apprendre à lâcher du lest.
Shiro voulait qu'il lui fasse confiance... Si Nero désirait tenir sa promesse, il devait se montrer transparent avec lui.
Et cela ne servirait à rien de lui cacher la vérité. S'il lui mentait, lui cachait des choses, nul doute que Shiro lui désobéirait encore et chercherait certainement à retrouver Charon.
Et avec tout ce qu'il avait appris, la situation pouvait potentiellement évoluer, voire dégénérer.
Il valait mieux qu'il soit celui qui mette Shiro au courant, et pas un autre. Quand bien même cela lui déplaisait grandement de lui infliger tout cela...
La réaction de Shiro fut semblable à celle de Nero quand Shiro avait commencé à lui raconter ces choses sur le Jardin, sur les Ténèbres, la Nuit... A savoir, la confusion la plus totale. Nero avait été obligé de le lui répéter plusieurs fois avant de se faire comprendre.
- ... Je savais que la Rivière de la Vie existait, mais j'ignorais qu'il existait une Rivière de la Mort, répondit Shiro après un temps.
Nero soupira.
- Parce que la Rivière de la Mort n'existe pas.
- ... Comment peux-tu en être sûr ? Charon paraissait savoir ce qu'il disait.
Nero ouvrit la bouche pour répondre, avant de se raviser.
En temps normal, il aurait été sûr de ce qu'il disait.
La Rivière de la Mort n'existait pas.
Mais ces rêves... comment les expliquer ?
« Ces rêves n'appartiennent qu'à toi. »
« Pourquoi cesseraient-ils ? Ils sont à toi. »
- ... Je dois avouer que sur ce point, je suis aussi perdu que toi.
- Et Charon...
Shiro déglutit.
- Charon... serait ton enfant ? Tu as eu... un enfant ?
Nero le considéra en silence.
- J'aurais un frère... Pardon. J'aurais un cousin ? répéta Shiro, ébahi par ce qu'il venait d'apprendre.
Il paraissait... étrangement excité par rapport à cette idée.
Mais Nero ne pouvait pas lui donner de faux espoirs, ni même complètement renier l'idée. Charon le considérait comme tel. Mais était-ce le cas ?
- Je ne sais pas, Shiro, fit Nero alors qu'il attirait l'enfant vers lui. Je ne sais pas qui croire, ni même ce que je devrais croire.
- Cela serait possible ?
Nero baissa la tête.
- Que j'aie un enfant ? ... Peut-être. Possible. Les chances sont faibles étant donné que je suis stérile. Mais peut-être ont-ils trouvé le moyen de me procurer une descendance. Je ne saurais le dire. Mais je n'ai pas ressenti ce lien qui devrait normalement unir un parent à son enfant quand j'ai rencontré Charon. Je ne le ressens que dans mes rêves.
Il caressa doucement la chevelure blanche de son neveu, plongé dans ses réflexions.
- Mais ces choses ? Sur la Rivière de la Mort ? Sur la Nuit, les Ténèbres... je ne peux pas croire que de telles choses existent. Ou peut-être que si, étant donné que j'ai observé des choses auxquelles je n'aurais jamais cru.
Chaos... Omega... Ses propres ténèbres àlui...
- Mais je ne suis certainement pas le soi-disant Maître régnant sur cette Rivière de la Mort.
- Il a peut-être une raison de le croire.
- Ou alors, il est fou. Ou bien, il me prend pour quelqu'un d'autre.
C'était l'hypothèse la plus plausible.
Shiro se blottit contre lui en guise de réponse. Lui aussi, cela le dépassait.
- On pourrait faire des recherches, proposa Shiro. On saurait si Charon dit ou non la vérité.
- Je dois avouer que j'y ai pensé.
- On demanderait aussi de l'aide à Vincent. Il est doué pour chercher. Qui sait. Il a peut-être déjà repéré la trace des Chiens de l'Enfer à l'heure actuelle !
Nero demeura muet face à cette suggestion. Il posa sa tête dans les cheveux de Shiro, le serrant fort contre lui.
- En tout cas, Shiro... tu comprends pourquoi je t'ai dit de rester loin de Charon. Ce n'était pas pour t'empêcher d'avoir des amis. Mais... je suis sûr qu'il t'a abordé pour pouvoir se rapprocher de moi.
- Mais je l'ai rencontré... Il était poursuivi par les Chiens de l'Enfer. Il avait besoin d'aide, bredouilla Shiro.
La réalisation frappa l'enfant.
Nero opina du chef, lisant ses pensées. A nouveau, la colère monta en lui.
- Il a dit qu'il pouvait communiquer avec les ténèbres. Alors, il y a fort à parier qu'il n'avait rien à craindre avec ces Chiens de l'Enfer et qu'il a joué la victime pour pouvoir nous approcher plus aisément.
- Mais dans ce cas, cela signifie qu'il travaillerait avec le vieil homme ? s'écria Shiro, apeuré.
Le vieil homme.
Oui. Ces deux-là devaient certainement se connaître. Deux individus dans la nature manipulant les ténèbres ? Ils ne devaient pas être isolés.
- J'aimerais penser que Charon invente des choses. Mais quelque chose d'aussi précis ? Il le croyait sincèrement, grinça Nero alors qu'il se détachait de Shiro pour se lever.
- Qu'est-ce que tu feras de lui ? lui demanda Shiro d'une petite voix.
Nero le toisa, une expression dure sur son visage.
- S'il t'a mis en danger, je l'éliminerais.
- Attends ! l'arrêta Shiro, les mains en l'air. Tu ne vas pas le tuer ?
Confus, Nero lui demanda pourquoi. Il n'avait quand même pas pris pitié pour Charon ? Même s'il avait l'apparence d'un enfant, ce n'en était sûrement pas un.
- Ecoute... précisa Shiro. C'est peut-être ton fils.
- Il peut bien ne pas l'être.
Il avait mis Shiro en danger.
- Mais s'il peut nous renseigner, nous donner des explications sur tes rêves, sur les Chiens de l'Enfer... Qui sait ? Il peut peut-être nous aider contre le vieil homme ! S'ils travaillent ensemble, on peut peut-être le faire changer d'avis et le convaincre de ne pas semer la destruction.
- Quand on veut semer la destruction, Shiro... Crois-moi, peu de choses peuvent nous arrêter et nous faire changer d'avis.
Il parlait à titre d'expérience. Shiro ne s'en démonta pas.
Il insista :
- Cela serait mieux de ne pas avoir à traiter avec plusieurs menaces en même temps. S'il te plaît, Papa Nero... il paraissait tellement perdu en ta présence. C'est peut-être pour une bonne raison. Si c'est ton fils, accorde-lui une chance. On peut peut-être trouver quelque chose.
Je ne t'oublie pas.
Nero laissa les bras retomber le long de son corps.
Shiro n'avait pas tort.
Il avait encore du mal à gober ça. Plus il y pensait, plus l'idée que Charon soit réellement son fils lui paraissait incertaine.
Mais il l'ignorait encore. S'il y avait la maigre possibilité que ce soit le cas...
A cette pensée, il ne put qu'exprimer un long, très profond soupir.
- On n'est sûrs de rien.
- Peut-être que les membres de l'ex-AVALANCHE auront une solution. Peut-être qu'ils ont déjà trouvé des informations.
Il ne le croyait pas.
Nero s'effondra presque sur le dossier de son canapé, fixant le plafond au-dessus de lui.
Le silence tomba dans l'appartement.
- ... Je pensais qu'on aurait déjà suffisamment à faire. Traquer les Chiens de l'Enfer, éliminer la menace du vieil homme... retrouver ton père... J'ai l'impression que chaque jour apporte son lot de problèmes et de complications. Que tout devient de plus en plus brouillé.
Shiro se rassit sur le canapé. Sans un mot, il enveloppa la taille de Nero avec ses petits bras, posant sa tête sur sa poitrine.
- ... Au moins, on est ensemble. On a dit qu'on agirait comme une équipe. C'est l'occasion, lui rappela l'enfant.
Hm.
Sa conception des choses était si simple...
- Oui, c'est vrai, admit Nero alors qu'il replaçait sa main dans ses cheveux. On est une équipe.
Il marqua un temps, avant de soupirer.
- Dis-moi seulement que tu feras attention et que tu ne fonceras pas vers le danger, Shiro.
Shiro ouvrit la bouche, comme pour protester. Mais finalement, il se ravisa et acquiesça, resserrant son étreinte.
- Je ferais attention. Je ferais attention vis-à-vis de Charon. Et... Ne t'inquiète pas. Je suis sûr qu'on retrouvera mon père. Je suis sûr que s'il est quelque part, il reviendra pour toi.
Il reviendra pour moi.
Nero apprécia sa réponse, fermant les yeux.
- ... Je l'espère. J'espère qu'on sera réunis. Qu'on pourra enfin construire cette famille de trois, ensemble. Toi, moi et Weiss. C'est tout ce dont j'ai rêvé.
Shiro se tut, enfouissant son visage dans son torse.
Dire qu'ils avaient prévu de s'entraîner, de faire les devoirs ensemble...
Ils pourraient reporter tout cela à plus tard.
Nero savoura cet instant tendre. Il s'agissait d'un cocon, d'une parenthèse par rapport à ces mystères, à ce monde qui leur voulait du mal...
Juste lui et cet enfant.
C'était une leçon qu'il tirait depuis Deepground. Chaque moment précieux qu'ils pouvaient voler était bon à prendre.
Caché par la nuit qui devenait de plus en plus sombre, une silhouette les observa depuis l'extérieur du balcon.
Charon observa Nero et Shiro dans les bras l'un de l'autre, ne se préoccupant aucunement du monde extérieur. Aucun d'eux ne remarqua sa présence.
L'enfant aux cheveux noirs garda le silence. Lentement, sans aucun bruit, il se détourna de la scène, essayant de noyer les sentiments sombres qui apparaissaient en son être.
Il désirait être à la place de Shiro.
Il souhaitait que son père le tienne dans ses bras, à l'abri de tous... A l'abri de ce destin qui leur assignait ces rôles maudits.
Charon leva le regard vers le ciel.
Il sentit des gouttes de pluie tomber sur lui. Il ferma les yeux, se laissant aller face aux sensations de quiétude qu'on essayait de lui transmettre.
Il n'avait jamais plu dans le Jardin.
Ils y étaient tous nés.
Il n'y avait jamais eu que la nuit et les ténèbres.
Jamais de nuage, jamais de plante, jamais le bruit ruisselant de l'eau d'un fleuve.
La Nuit et les Ténèbres n'avaient jamais désiré toutes ces choses qu'ils considéreraient comme des merveilles plus tard. Ils se suffisaient à eux-mêmes, à leur union. A ce noir si profond que même le plus grand rayon de soleil ne saurait pourfendre, à cette nuit éternelle qui laissait parfois apparaître de petites étoiles brillantes dans le ciel, notamment quand les deux amants se retrouvaient.
Jamais on ne les avait séparés. Ils n'avaient jamais eu besoin d'autre chose. Seulement l'un et l'autre.
Ils étaient des âmes sœurs.
Mais même les éléments aspiraient à autre chose. Même les éléments avaient des désirs naturels, comme le plus naturel de fonder une famille.
Ainsi, la Nuit et les Ténèbres s'éclairèrent.
Afin d'apporter de la lumière, de la protection, du réconfort lorsque leurs enfants en auraient besoin, le Jardin fut créé.
Tous furent nés au milieu des fleurs, sous leur regard bienveillant de leurs parents. A chaque fois qu'un enfant naissait, la Nuit en était à sa plus grande beauté, avec la lune claire et les étoiles brillant dans l'espace infini.
Ils furent nés tous les cinq.
Le Ciel Supérieur, le Jour, la Pitié, la Prudence et le Nocher...
Ils avaient plusieurs noms.
Mais les Ténèbres et la Nuit leur attribuèrent ces noms respectifs.
Ether, Héméra, Eleos, Epiphron et Charon.
Charon avait été le dernier à naître. Il était né, une rose noire dans sa main.
Le plus jeune de la fratrie...
« Papa ! »
Charon revoyait son père.
Il se revoyait se jeter dans ses bras tandis que les mains puissantes se refermaient autour de lui.
Ses cheveux noirs qui lui descendaient jusqu'à son dos... ses yeux rouges que chacun de ses enfants avaient hérité.
La Nuit disait que Charon était celui qui ressemblait le plus aux Ténèbres... il adorait le croire.
« Charon est un bébé ! » avait un jour critiqué Epiphron, plaisantin. « Il ne fait que s'attacher à vous comme une sangsue à son rocher. »
Son père avait seulement ri tandis que Charon lui avait répondu en lui tirant la langue.
« Dis donc, Epiphron... Rappelle-toi comment tu étais à son âge. »
Il avait passé une main dans les cheveux de Charon, l'invitant à le regarder.
« Il n'y a rien de mal. Charon est encore un bébé. Cela fait plaisir à la Nuit, de savoir qu'au moins un de ses petits n'a pas encore envie de quitter ses bras. »
Charon avait seulement étreint son père en réponse.
« Allez. Maman nous attend. »
La Nuit était si belle, si élégante... Elle avait un sourire qui aurait donné la vie à n'importe quel objet. Et c'était ce même sourire auquel Charon avait eu droit quand elle avait délicatement pris le petit des bras de son père pour le serrer contre son sein.
Une mère exceptionnelle. Elle s'était occupée de ses cinq enfants et avait toujours fait en sorte qu'ils ne manquent de rien.
Quand Charon fut suffisamment grand, la Nuit et les Ténèbres évoqua les rôles pour la première fois.
Chacun était destiné à jouer un rôle. Un rôle à l'égard de la Planète, à l'égard de l'univers... Ils auront un jour une responsabilité. Chacun d'entre eux. Et la Déesse de Gaïa descendrait des cieux et serait Celle qui attribuerait à chacun ce rôle pour lequel ils étaient destinés.
Quand le jour viendrait, avait dit son père.
Au début, Charon avait été excité. Ses parents répétaient qu'il aurait une grande responsabilité. Qu'il embrasserait un destin envié par les êtres célestes. Chaque jour, Charon posait la même question :
Quand sera-ce mon tour ?
Il n'y avait pas de réponse à cette question.
Mais... Charon avait continué à la poser. Encore et encore.
Il voulait aspirer à cette grandeur promise. Il désirait connaître son rôle et s'acquitter de sa tâche tout de suite.
L'impatience avait été son plus grand défaut à l'époque.
Ce Jardin avait été leur Sanctuaire. Tout ce qu'il y avait de plus précieux à leurs yeux.
Ils y adoraient s'y amuser. Tous. Ils pouvaient passer la nuit toute entière à se rouler dans l'herbe, dans les fleurs, à nager dans l'eau du fleuve, à tendre les mains vers le vaste ciel tandis qu'ils comptaient ensemble les étoiles.
Un jour, Ether avait réussi à toutes les compter, au grand désarroi de ses frères et sœurs. Et juste pour s'amuser, pour se prêter à leur jeu, la Nuit avait rajouté d'autres étoiles pour pouvoir relancer le défi et donner une chance à ses frères et sœurs.
Charon n'avait jamais gagné et il s'en moquait bien. Tout ce qui comptait était qu'ils restent tous les sept dans le Jardin.
Que sa famille demeure unie, afin qu'ils puissent continuer de jouer ensemble jusqu'à la fin des temps.
C'était tout ce qu'il avait toujours désiré.
Puis... un jour, sept devint six.
La Nuit n'était plus là. Sa mère était partie.
Les premiers jours, Charon la chercha. Il l'appela, cria dans la nuit dans l'espoir d'obtenir une réponse.
Personne ne lui répondit.
Charon s'était empressé de rejoindre son père, qui avait été encore présent. Il lui avait demandé où était Maman ?
Si elle allait revenir ?
Son père s'était abaissé à sa hauteur et l'avait serré fort contre lui.
Sa mère serait toujours là, avait-il dit.
Sa mère avait embrassé son rôle. Elle était la Nuit. Elle serait toujours présente avec eux.
Charon avait demandé si sa mère reviendrait pour le câliner, pour le rassurer... Ou même simplement, pour lui parler. Pour lui dire qu'elle l'aimait.
La réponse de son père avait été suffisamment éloquente.
Charon avait compris que sa mère ne reviendrait pas.
L'enfant avait pleuré. Il avait pleuré toutes les larmes de son corps. Ses frères et sœurs les avaient rejoints. Ils avaient pleuré avec lui, ils l'avaient réconforté. Ils lui avaient dit que la Nuit n'aurait pas souhaité qu'ils soient tristes.
Qu'ils seraient toujours ensemble, quoiqu'il arrive.
Qu'ils continueraient de jouer dans ce Jardin... Que rien ne pourrait les séparer.
Cela avait été douloureux. Très douloureux les jours qui ont suivi.
Mais Charon avait écouté.
Il avait séché ses larmes et malgré le vide qu'il ressentait suite à la disparition de sa mère, il avait suivi le conseil de son père et de ses frères et sœurs.
Il l'avait... seulement accepté.
Ils avaient continué de jouer ensemble.
Mais l'ambiance n'était plus la même.
Son père souriait, mais Charon pouvait sentir sa profonde tristesse à l'idée d'être séparé de son âme sœur. Parce que le destin l'avait appelée avant lui. Parce qu'elle avait un rôle à endosser.
Elle n'y pouvait rien. Elle devait le faire.
Parfois, Charon lui parlait. Parfois, elle lui répondait. Mais c'était rare. Et ce n'était pas la même chose que les bras d'une mère.
Mais il endurerait la douleur. Sa famille était là, même s'ils n'étaient plus que six.
Ether était le grand frère dont tout le monde rêvait. En tant qu'aîné, il était responsable de ses frères et sœurs. Il jouait avec eux et son jeu préféré était de donner le nom aux étoiles. A chacune d'entre elles afin de n'en oublier aucune. Un passe-temps dont il ne se lassait jamais. Son rôle d'aîné l'autorisait à donner des ordres et c'était la raison pour laquelle il était parfois un peu trop autoritaire.
Il avait appréhendé son rôle avec calme et sérénité. Il disait que c'était le juste court des choses. Que cela faisait partie du cycle.
Mais Charon pensait qu'ils auraient encore du temps à profiter, avant que la Déesse ne l'appelle.
Oui. Il avait pensé qu'ils auraient un peu plus de temps.
Six devint cinq.
Quand Ether devint le Ciel Supérieur, symbolisant l'air pur que pouvait respirer les créatures de Gaïa, Charon pleura.
Lui aussi avait embrassé son rôle. A l'instar de sa mère, Ether se tut définitivement.
Leur père disait qu'il était présent autour d'eux... mais Charon avait perdu son frère aîné.
Il endura la douleur.
Ils pouvaient... continuer de jouer, même si le nombre de leur famille avait été réduit.
Héméra était la sœur aînée, la cadette de la fratrie. Elle était de nature paisible, sa sagesse et sa maturité l'avait conduit à jouer le rôle de « Maman » quand la Nuit avait embrassé son rôle. Elle veillait sur Charon, elle le rassurait, elle lui disait que tout finirait par s'arranger et qu'il n'avait pas à avoir peur. Charon avait remarqué combien sa personnalité était similaire à celle de la Nuit, ce qui avait peut-être rendu le manque moins douloureux. Mais quand Ether avait quitté le Jardin, l'attitude d'Hemera avait radicalement changé. Elle était devenue plus sombre, plus austère. Elle avait perdu l'envie de jouer et s'isolait loin de sa famille pour apprécier la solitude et admirer le ciel. Comme si elle essayait de communiquer avec sa mère et son frère à sa façon.
Cinq devint quatre.
Quand Hemera devint le Jour, Charon pleura.
Il ignorait de quelle manière elle avait accueilli son rôle. Mais son père l'avait assuré qu'elle avait été soulagée de pouvoir rejoindre Ether.
Et elle aussi se tut définitivement.
Charon avait perdu sa première sœur.
Il fit comme pour Ether et la Nuit.
Il endura et continua de jouer.
Eleos était le troisième enfant. La deuxième fille. Contrairement à Hemera, elle était quelqu'un de très espiègle. Elle adorait plaisanter et rire et son attitude un peu bourrue et parfois même, insensible, était susceptible d'engendrer des discordes entre les différents membres du Jardin, notamment avec Epiphron. Son père disait qu'elle deviendrait un peu plus sage quand elle endosserait son rôle et Charon savait combien il les avait préparés au jour où la Déesse viendrait à leur rencontre.
Puis, quatre devinrent trois.
Son père avait eu raison. Eleos avait gagné en sagesse et en maturité. Mais quand elle devint la Pitié, Charon pleura.
Et elle aussi se tut définitivement.
Il avait perdu sa deuxième sœur.
Malgré tout, Charon endura et continua de jouer.
Si Eleos était mesquine, Epiphron était le plus immature d'eux tous. Parfois, il faisait les quatre cent coups avec sa sœur. Mais la plupart du temps, Epiphron restait dans son coin. Lui non plus n'avait pas apprécié cette religion du rôle. Comment pouvait-on renoncer à toute une vie, à sa personnalité complète pour devenir une entité, une personnification des humains ? Charon n'avait jamais été très proche de lui. Mais quand les deux enfants s'asseyaient au milieu des fleurs, le sujet revenait irrémédiablement sur la table. Et certaines de ses paroles avaient fait naître des idées dans l'esprit de Charon.
Epiphron avait été le plus revêche de la famille. Même quand ils ne furent que trois à jouer, son père avait eu énormément de mal à canaliser la colère de son frère. Il disait qu'il n'avait pas encore fait le deuil de sa mère, ni de ses frères et sœurs.
Mais quand bien même leur père jugeait qu'Epiphron avait tort... Charon trouvait que ses mots étaient justes.
Pourquoi s'enfermer dans un rôle ?
Au service de Gaïa ? Au service des humains ?
Pourquoi devaient-ils faire tout cela ?
Trois devinrent deux.
Malgré l'attitude d'Epiphron durant tout son vivant au Jardin, malgré sa résistance à endosser son rôle... Son père avait déclaré qu'il avait accueilli la Déesse à bras ouverts.
Et quand Epiphron devint la Prudence, Charon pleura.
A son tour, Epiphron se tut définitivement.
Il avait perdu le dernier frère qui lui restait.
Pourtant, les mots d'Epiphron n'avaient jamais disparu avec son auteur.
Après cela, Charon avait cessé de jouer.
Il était resté avec son père, le suivant partout à travers le Jardin, ayant peur que son père ne finisse par disparaître à son tour.
Il n'avait plus personne.
Il n'avait plus qu'un seul parent. Qu'une seule personne qui vivait avec lui dans le Jardin.
« Pourquoi ne pas raconter ta rencontre avec maman ? »
Son père ne s'était jamais plaint.
Il avait beau avoir perdu son épouse, ses enfants les uns après les autres... Son père n'avait jamais cessé de sourire.
C'était avec joie qu'il prenait Charon dans ses bras et le plaçait sur ses genoux, avant de lui conter l'histoire qui était devenue sa préférée.
Charon... redoutait le jour où la Déesse viendrait à lui.
Il avait peur de perdre tout cela. De finir comme sa famille, de ne plus avoir de conscience, d'abandonner ce qui faisait de lui en tant que Charon au profit d'un rôle qu'il ne désirait pas...
Il ne trouvait du réconfort qu'en présence de son père.
Cela lui rappelait qu'il y avait quelqu'un. Quelqu'un qui se souciait de lui, qui veillait sur lui et qui avait promis de ne jamais le quitter.
Mais le jour tant redouté vint.
La Déesse se présenta à lui.
« Tu deviendras le Nocher. »
Son père lui avait tenu la main lorsqu'elle lui avait annoncé son rôle.
Mais contrairement à ce qui s'était produit pour le reste de sa famille, Charon ne disparut pas du Jardin.
Son enveloppe matérielle ne s'effaça pas pour devenir le Ciel Supérieur, le Jour, la Prudence ou la Pitié...
Non. Il conserva son entité physique.
Il devint le Nocher. Son père demeura auprès de lui. Il lui apprit à manier une barque. Il lui apprit à choisir ceux qui seraient dignes de monter dans sa barque, pour que Charon puisse les conduire à la Rivière de la Mort, là où ils lutteraient pour leur rédemption et seraient purifiés de leurs péchés.
Il lui apprit à compter les pièces. Il lui apprit à devenir impitoyable envers ceux indignes de monter à bord.
Il lui apprit à abandonner les âmes à leur triste sort.
Charon... ne fut pas déçu de son rôle.
Son père était présent. Son père l'accompagnait, veillait sur lui. Malgré qu'il soit devenu le Nocher, son père continuait de l'emmener dans le Jardin.
Il continuait de jouer avec lui. Il continuait de lui raconter des histoires. Il continuait de le serrer contre lui, de lui dire qu'il était fier de lui et combien il l'aimait. Combien lui, sa mère et ses frères et sœurs l'aimaient.
« Mon fils, tu n'es pas seul. »
Non.
Charon était en paix avec son rôle.
Si son père restait avec lui, il l'embrasserait. Il deviendrait le Nocher.
Il n'avait pas perdu le dernier être qu'il lui restait. Alors, il endurerait l'éternité tant qu'il demeurait à ses côtés.
- Papa ?
- Oui, mon enfant ?
- Dis-moi que tu ne partiras pas. Dis-moi que tu resteras avec moi et qu'on pourra continuer à se parler.
Il avait dit qu'il partirait à son tour...
Mais seulement quand il serait prêt à endosser le rôle. Cette idée en tête, Charon fit exprès de commettre des erreurs. Il fit exprès d'embarquer des âmes indignes à bord, afin que son père corrige ses fautes. Il fit exprès de perdre le contrôle de sa barque.
Il le fit exprès dans le but de garder son père auprès de lui.
Et cela marcha durant un temps.
Epiphron avait raison. Pourquoi accepter un rôle qu'il n'avait pas demandé ?
Pourquoi devait-il l'accepter au prix de perdre sa famille ?
De perdre ce qu'il avait toujours connu ?
« Je t'aime, Papa. »
Son père lui avait offert une rose noire.
Une rose noire du Jardin, dont il avait été si fier.
- Tu les as toujours adorées, avait-il dit.
Charon n'avait pas réfléchi.
Il avait accepté la rose comme un cadeau.
Il ne s'attendait pas à ce qu'il s'agisse du dernier cadeau qu'il recevrait de sa part.
Un jour, Charon l'attendit, debout dans sa barque.
Son père ne vint jamais.
Charon n'avait pas voulu y croire.
Alors, il avait attendu.
Il avait attendu en croyant voir la silhouette de son père apparaître au bord de l'eau.
La rose dans la main, Charon avait attendu jusqu'à ce que le ciel rouge devienne noir.
Deux devinrent un.
Il se tut définitivement.
Quand son père devint les Ténèbres, Charon ne pleura pas.
Il jeta la rose noire au loin, poussant un hurlement qui résonna dans la Nuit.
La rage, la colère, le deuil, l'injustice qu'il ressentait à l'égard du destin et des rôles qui les détruisaient, qui avait détruit tout ce en quoi il avait cru...
Ce rôle qui avait pris le dernier membre de sa famille...
Toutes ces émotions avaient détruit le Jardin qu'il avait tant aimé. Le dernier lieu de son enfance, de son ancienne vie.
Le lieu où il avait passé tout ce temps à jouer avec sa famille.
Il n'en resta plus que des cendres.
Le silence tomba.
Assis en tailleur au milieu du néant, les mains sur ses genoux, Weiss se concentrait.
Les yeux fermés, il essayait de détendre son esprit.
C'était comme à chaque fois qu'il y avait un combat. A chaque épreuve du feu. A Deepground, il était connu comme un Empereur. Comme un adversaire redoutable, invincible qui n'avait aucune pitié par rapport à ses semblables.
L'affronter équivalait à un suicide.
Weiss ne craignait personne. Pourtant, il tenait à ce rituel. Ce rituel de quelques minutes, avant de ramasser ses armes et de s'en servir contre celui qu'il combattrait.
La respiration lente, il inhala, exhala.
A nouveau, il recommença.
Puis, il cessa. L'expression déterminée, Weiss se mit debout, les bras le long du corps, « Paradis » et « Terre » rangées dans leurs fourreaux, prêtes à être dégainées.
Il était temps.
Weiss ne se retourna pas.
Le vieil homme se tenait derrière lui, son souffle rauque effleurant le dos du Tsviet.
Etrange...
D'ordinaire, le vieil homme saluait Weiss en l'insultant. En lui rappelant que son temps était compté.
Qu'aujourd'hui serait son troisième jour...
Que s'il perdît, c'était terminé.
Qu'il errerait ici, dans cet espace sans couleur sans entrée ni sortie, abandonné par G, par la Déesse...
L'éternité serait bien longue.
Mais en réalité, le vieil homme ne parla pas. Il ne chercha même pas à s'exprimer. Il paraissait... attendre.
Et quand Weiss se retourna, il remarqua combien le vieil homme était fatigué. Il était maussade, comme exténué sous le poids des années...
Quel âge pouvait-il avoir ?
Quoique... Weiss ne préférait pas le savoir.
Et par-dessus tout, il paraissait las.
« ... Je m'attendais presque à vous voir fêter votre victoire imminente », remarqua Weiss, le ton posé.
Le vieil homme plissa les yeux à cette remarque.
Il se contenta de soupirer longuement.
- ... Je n'ai plus le temps de jouer avec un individu tel que toi.
Weiss inclina la tête sur le côté, nonchalant.
- Vraiment ?
- Oui, l'affirma le vieil homme. Aussi idiot que cela puisse paraître, notre petit jeu me fatigue. Je trouvais que c'était drôle au début. Mais maintenant, jouer avec toi commence profondément à m'agacer.
Allons, bon.
- Vous l'avez accepté.
- J'ai des choses plus importantes qu'accorder de l'attention à un être aussi abject que toi, grinça le vieil homme. Et de toute façon, quel intérêt ?
Weiss effectua un pas vers lui, le visage fermé.
- Tu vas pourrir ici, tout seul, oublié et seul, lui déclara le vieil homme, le ton dur. Quelle importance si tu gagnes ou si tu perds ? Tu n'es pas l'Hôte d'Omega. Omega t'a rejeté. Tu n'es plus rien.
Ah, bah voilà. L'attitude qu'il attendait.
- Vous avez accepté de jouer, le reprit Weiss. Vous avez accepté ce jeu. Je pars du principe que quand on joue, on finit la partie. On termine le jeu jusqu'au bout.
Il marqua un temps avant de soupirer, dépité :
- A moins que vous ne soyez un lâche, vous aussi. Vous avez peur de perdre. Voyons. Une divinité qui a peur de perdre contre un humain ? A un jeu de devinettes ? se moqua Weiss avec un sourire confiant.
- Tu n'es pas humain.
- Je le sais. Mais vous voyez où je désire en venir.
Le visage du vieil homme se ferma. Les poings serrés, il dévisagea Weiss froidement.
Il le savait.
- ... Tu as triché, répondit le vieil homme, le ton bas.
- Triché ?
Ah, donc il le savait...
Il savait pour Chaos.
- Je n'ai pas triché. J'ai seulement utilisé ma tête, quitte à me servir de mes attributs en tant qu'Hôte d'Omega, répondit tranquillement Weiss. Après tout, ce n'est Chaos qui m'a dit votre nom. Et puis, vous saviez pertinemment qu'il n'y avait aucune chance pour que je gagne le jeu sans cette capacité.
Et il parlait de tricher...
Les lèvres du vieillard se pincèrent tandis qu'un silence pesant tomba sur eux, aussi lourdement qu'une pierre.
Deux adversaires, au milieu de rien...
Il n'y avait plus rien d'autre qui comptait.
- J'ai presque de la peine pour vous, déclara Weiss.
- Allons, bon. Toi ? Avoir de la peine pour quelqu'un ? Ne me fais pas rire. Tu n'as aucune empathie. Ni même à l'égard de tes semblables, railla le vieil homme.
Weiss ne cilla pas.
Le pire était qu'il le pensait sincèrement.
- J'en ai encore un peu concernant certaines choses. Et... mieux que quiconque, je peux comprendre ce que cela fait, d'avoir été forcé à être quelque chose contre ma propre volonté.
Le vieillard fronça les sourcils à cette remarque.
- Je peux comprendre le fait d'avoir été séparé de sa famille. De sa mère, de son père, quand bien même je n'ai jamais connu le mien... et bien sûr, de son frère. Je peux comprendre le sentiment d'être seul aussi. J'étais le plus fort de Deepground, oui. Mais cela ne m'empêchait pas d'être de plus en plus isolé au fur et à mesure que je gagnais en puissance. Cela a été le pire durant les derniers jours du règne de Restrictor, quand bien même j'ai su endurer. J'ai le mental pour faire face aux épreuves... contrairement à vous.
Le vieil homme se raidit à cette remarque.
- ... Viens-en au fait, grinça-t-il, impatient.
- Voyons.
Weiss croisa les bras, dévisageant le vieil homme avec un sourire en coin.
- ... Chaos a engendré Erebus et Nyx. Et à leur tour, ils ont mis au monde des enfants. Cinq enfants, tous assignés à un rôle particulier. On peut croire qu'il ne s'agit que de contes pour enfants. Mais Chaos ne saurait mentir à son Maître... quand bien même je ne suis réduit qu'à un « faux » Hôte.
Le visage de l'homme se décomposa au fur et à mesure que Weiss parlait.
C'était bien plus éloquent que de simples mots.
- Tu es en train de te demander comment je l'ai su, hein ? C'est vrai. Cela aurait pu être les cinq. N'importe lequel d'entre vous aurait suffi. Pourtant, Chaos connait bien ses petits-enfants. Ils ont tous accepté leurs rôles.
Ils avaient tous renoncé à leur enveloppe matérielle pour devenir la personnification d'un élément, d'un symbole, d'une manière de vivre...
- Sauf un seul.
Même si Weiss aurait du mal à lui en vouloir d'avoir refusé. Lui non plus n'aurait pas accepté, peu importe les appels du destin ou de Gaïa qui ne s'était jamais soucié de son sort, au contraire de ce qu'avait dit G.
A partir de cette information, il n'avait pas été difficile de deviner l'intrus.
- ... N'est-ce pas, Charon ?
Dès l'instant où il prononça le nom, le vieil homme se mit à trembler de tout son être. La bouche entrouverte, il fixa Weiss comme si une chimère était apparue sous ses yeux.
Il s'appelait Charon.
Charon dit le Nocher.
Weiss comprit qu'il avait gagné.
Il avait gagné le jeu.
Pourtant, avant même que l'Empereur ne puisse se réjouir, les traits du vieil homme disparurent dans une lumière violette.
Il ne put distinguer que sa silhouette... Et Weiss se plaça instinctivement en position défensive, agrippant ses épées au cas où le vieil homme soit mauvais perdant et décide finalement de l'attaquer.
Mais... aucune attaque, aucun sort, aucun tentacule de ténèbres ne fondit sur lui.
La lumière ne disparaissait pas.
La silhouette changea de forme, sa taille rapetissant de plus en plus...
Les yeux écarquillés, Weiss observa la scène sans bouger, sans effectuer un mouvement.
Une fois que la lumière disparut, les traits de la personne devinrent plus nets.
Ce qu'il vit le choqua.
Un enfant...
- ... Il s'agit-là de ma véritable forme, se présenta Charon, ne détachant pas son regard de lui quand bien même la vie avait quitté sa voix.
Weiss ne sut pas quoi répondre.
Un enfant avec des cheveux noirs... des yeux rouges... Il paraissait tellement plus vulnérable à l'heure actuelle.
- ... Nero te ressemblait tellement, parvint-il seulement à articuler, la gorge serrée.
