OOC : Bonjour à tous. Voici un nouveau chapitre. J'espère que ça vous plaira. Bonne lecture !
Un silence oppressant tomba dans la nuit.
Même le cri des âmes avait cessé... Shiro ne les entendait plus.
Il n'entendait plus rien. C'était comme s'il avait perdu le sens de l'audition, en même temps que tous ses repères.
Il en oublia la douleur causée par Charon, qui lui avait brisé les poignets...
La gorge nouée, Shiro ne put empêcher les tremblements secouer sa voix.
« ... Papa... »
Agrippé par les bras de la Rivière de la Mort, Shiro ne détacha pas ses yeux de l'endroit où se tenait son oncle quelques minutes plus tôt.
Où il l'avait vu disparaître sous ses yeux, dans les ténèbres...
C'était comme si une partie de lui avait disparu en même temps que lui.
« Papa... » répéta Shiro alors que sa voix se brisa.
Il sentit ses larmes couler le long de ses joues.
- ... Qu'as-tu fait ?
Shiro ferma les yeux en baissant la tête, les mèches blanches cachant son visage.
- Qu'as-tu fait ? répéta Charon, l'horreur et la colère dans son ton. Pourquoi m'as-tu obligé à faire ça ?
Les mots de Charon se brouillaient...
C'était comme un écho... comme s'il était sous l'eau et qu'il entendait les voix de l'extérieur.
- A cause de toi, à cause de tes interventions, j'ai peut-être détruit le réceptacle ! cria Charon qui perdit son sang-froid et monta progressivement le ton. J'ai peut-être détruit le seul moyen de revoir physiquement mon père ! A cause de toi, toutes ces années de recherches d'un réceptacle, de l'Hôte qui pourrait contenir les Ténèbres... tout cela a été gâché par ta faute !
Shiro n'écoutait même plus Charon.
Tout ce qu'il put faire, en guise de réponse, fut d'éclater sa rage et sa douleur en un hurlement strident qui résonna dans la nuit rouge de la Rivière de la Mort.
Les sanglots incontrôlables, Shiro ne cessa de penser à son oncle. Il ne cessa de penser à l'horrible scène qui venait de se produire sous ses yeux.
Pourquoi ?
Pourquoi est-ce qu'on l'obligeait à endurer tout cela ? Pourquoi devaient-ils souffrir ?
Il venait de perdre la seule personne qui l'avait élevée...
Cela n'avait pas été Weiss, cela n'avait pas été Ophelia.
Tout ce temps, cela avait été Nero !
Charon venait de le tuer et il lui criait que tout était de sa faute !
- Arrête de pleurnicher, articula Charon, la mâchoire serrée. Tu ne serais pas là, l'Hôte de mon père aurait accepté il y a longtemps ! Comment oses-tu te plaindre ?
Shiro garda la tête baissée. Toutefois, les mots de Charon plantèrent le dernier clou dans le cercueil.
L'enfant aux cheveux blancs murmura des mots inaudibles, incompréhensibles qui n'atteignirent pas les oreilles de Charon.
- Qu'as-tu dit ?
Shiro serra les dents tandis qu'une lumière blanche illumina son corps, éclairant même les bras d'ombre qui le maintenaient dans la Rivière de la Mort.
Au-delà du deuil, de la tristesse, il y avait la rage incontrôlable.
Shiro ne sentit même plus son propre corps...
Seulement les émotions qui l'assaillirent.
Il allait le payer...
Charon avait beau être une divinité... il allait payer tout ce qu'il avait fait !
- ... Toi, entendit-il Charon, le ton sourd, tu es—
Shiro releva brusquement la tête.
Furieux, il oublia la douleur à ses poignets.
Il oublia la douleur irradiant tout son corps en même temps que la lumière blanche devenait de plus en plus forte, de plus en plus aveuglante...
Il ne se rendit pas compte que les bras l'avaient lâché, foudroyés sur place par la puissance que dégageait l'enfant.
- Tes pouvoirs ne peuvent rien contre moi ! gronda Charon alors qu'il réitéra le geste pour l'attaquer une deuxième fois.
Mais Charon n'en eut jamais le temps.
Parce qu'avant même qu'il ne puisse créer une boule de feu et faire subir à Shiro ce qu'il venait de faire subir à son oncle, il n'eut pas le temps de cligner des yeux en voyant un éclair blanc fondre sur lui à pleine vitesse.
Il n'avait pas anticipé cela.
Une lumière blanche... si pure...
Charon ne fut pas en mesure de s'écarter à temps et fut frappé de plein fouet par l'attaque purificatrice.
En-dessous de lui, la Rivière de la Mort arrivant jusqu'à sa taille, Shiro était devenue cette lumière qui illuminait les ténèbres sous lui.
Enragé, Shiro ne réfléchissait plus.
En même temps qu'il préparait une nouvelle boule d'énergie blanche, une seule pensée fut gravée dans son esprit.
Charon allait le payer.
Shiro recommença et visa Charon avec son attaque.
« Lève-toi... »
En position allongée, Nero sentit ses dernières forces quitter son corps.
Il sentit une main délicate se poser sur sa joue.
Nero fut surpris par la chaleur du contact. On redressa sa tête et Nero la laissa retomber sur des genoux.
La main quitta sa joue et vient se glisser dans les cheveux noirs de l'ancien Tsviet.
« Il faut que tu vives... »
Quelqu'un veillait sur lui...
En temps normal, Nero n'aurait jamais envisagé cette éventualité. Que quelqu'un se soucie de lui, en-dehors de Weiss. En-dehors de Shiro.
Un parfum atteignit ses narines...
Nero n'avait jamais senti ce parfum auparavant... hormis une seule fois.
Ce parfum de lavande...
Un parfum qu'il n'avait senti qu'à sa naissance.
« Mon enfant, tu dois vivre. »
Nero bougea ses doigts avec difficultés.
Qui...
Non. Pourquoi ?
Pourquoi maintenant ?
Difficilement, péniblement, Nero entrouvrit les yeux pour observer la personne qui se tenait à son chevet.
Celle qui lui caressait les cheveux, celle qui prenait soin de lui...
Une silhouette féminine, avec de longs cheveux noirs tombant sur son visage.
Les larmes de Nero ne tardèrent pas à illuminer ses yeux en la reconnaissant.
« Maman... »
Non. Il... Avait-il le droit d'employer un tel terme à son égard ? Après ce qu'il lui avait fait... ce qu'il avait fait à Weiss.
Sa mère rapprocha son visage du sien, lui murmurant dans le creux de l'oreille.
« Mon enfant, tu dois vivre. Shiro est en danger. Il compte sur toi. »
Shiro...
Les yeux de Nero s'ouvrirent complètement.
Sa tête n'était plus sur les genoux de sa mère.
Il n'y avait plus la main dans ses cheveux, dans ce contact si réconfortant...
Non... Sa mère n'était plus là.
Seul son parfum errait dans l'air.
Son corps gisait au milieu des ténèbres...
Il repensa à l'attaque de Charon.
Il repensa à la boule de feu qui l'avait frappée quand il s'était interposé pour protéger Shiro.
Lentement, Nero abaissa le regard.
Il se rendit compte que les ténèbres recouvraient entièrement sa poitrine, à l'endroit même où Nero avait été blessé.
Il aurait dû en mourir...
Les ténèbres agissaient comme un pansement, un bandage couvrant une sérieuse plaie.
Il n'avait plus mal... du moins, plus aussi mal.
On l'avait protégé.
« Je t'ai fait gagner un peu de temps... »
A ce moment-là, Nero comprit.
Elles étaient avec lui depuis la naissance.
Shiro...
Nero fronça les sourcils à cette pensée, l'inquiétude assaillant son cœur. Sans la puissance des ténèbres, Nero serait incapable d'arrêter définitivement Charon.
Parce qu'Erebus n'attaquerait jamais Charon.
« Je le sais. Et c'est la raison pour laquelle je te laisse le contrôle, Nero le Sable. »
Nero cligna des yeux.
Il crut mal entendre... est-ce que les Ténèbres venaient de dire qu'il le laissait prendre la place ? Que Nero allait pouvoir enfin pouvoir ré-utiliser sa pleine puissance ?
Contre Charon ?
Alors que Charon était le fils d'Erebus, il était prêt à laisser Nero l'attaquer ? Après tout ce temps ?
« C'est la seule solution. Il n'y a rien d'autre à faire. Rien d'autre qui sera en mesure de lui faire entendre raison. Shiro est en danger. C'est à toi de le protéger. »
Nero se redressa avec raideur. Il jeta un dernier coup d'œil à son bandage de ténèbres qui lui recouvrait l'ensemble du torse.
Lorsqu'il toucha son visage, il réalisa que sa joue droite avait été partiellement brûlée.
Il réprima à peine un soupir de soulagement. Au moins, son visage était presqu'intact. Il ne serait pas plus affreux qu'il ne l'était déjà. Il avait eu de la chance sur ce domaine.
Erebus avait raison.
Il devait vivre pour protéger Shiro.
« Juste... promets-moi juste que tu me rendras un service en échange, Nero. »
Nero écouta la demande des Ténèbres.
Après une hésitation, l'ancien Tsviet hocha doucement la tête.
Il était d'accord.
« On dirait que tu as décidé d'être une nuisance jusqu'au bout. »
Une fois qu'il se remit des deux attaques de lumière quasi-simultanées, Charon se redressa vivement. Situé en hauteur au-dessus de la Rivière de la Mort, Charon se prépara à renouveler son attaque, laissant la boule de feu apparaître dans le creux de sa main.
Il en avait assez !
Il venait potentiellement de perdre le seul réceptacle qu'il possédait pour contenir son père !
Et tout cela à cause de Shiro...
Il allait tuer ce maudit gamin une bonne fois pour toute !
La boule de feu doubla de volume, au contraire de la première qu'il avait utilisé sur Nero. Charon toisa Shiro avec mépris, ce dernier émergeant à peine de la Rivière de la Mort. L'enfant éclairait à peine les ténèbres avec ses pouvoirs purificateurs. Charon pouvait sentir sa rage intérieure qu'il avait laissé exploser quand il avait brûlé Nero sous ses yeux.
Peu importe... que croyait-il être capable de faire contre lui ? Vu sa position et vu la connaissance de Charon sur le terrain, nul doute qu'il aurait le dessus sur un simple enfant de huit ans !
La boule de feu de Charon jaillit de ses mains au même moment où Shiro réitéra son attaque purificatrice.
Les deux attaques fondirent l'une sur l'autre, engendrant une violente explosion de lumière qui fit reculer Charon de quelques mètres.
Impossible...
Mais... nul doute... il n'y avait pas de doute possible.
Shiro était...
En-dessous de lui, Shiro gardait une attitude féroce, foudroyant Charon du regard avec la lueur meurtrière qui l'animait.
Charon gronda, las. Il leva sa main gauche pour l'abaisser.
Les bras de la Rivière de la Mort jaillirent pour attraper Shiro par la taille.
Ils allaient l'engloutir...
La lumière blanche redoubla d'intensité.
A peine les bras d'ombre avaient attrapé Shiro qu'ils furent brusquement dissous sous l'effet de la lumière pure que dégageait l'enfant.
Charon écarquilla les yeux, stupéfait.
C'était une blague...
Il ne pouvait pas... avoir ce genre de pouvoir ? Pas à une telle puissance !
L'état d'horreur de Charon fut son erreur.
Une flèche de lumière blanche s'abattit sur lui, prêt à le transpercer. Charon eut à peine le temps de se téléporter pour éviter l'attaque qui s'écrasa loin derrière lui.
Il n'allait pas s'arrêter...
Malheureusement pour Shiro, quand bien même les bras d'ombres étaient inefficaces contre sa fureur, il ne pouvait pas bouger pour autant, trop occupé à rester à la surface...
Charon fondit sur lui, déterminé à l'achever au corps-à-corps.
Shiro l'attendait. Alors que Charon le percuta, Shiro parvint à peine à le retenir de ses bras cassés.
Charon prit l'avantage et lui agrippa les cheveux avant de positionner sa tête en avant, la plongeant dans la Rivière de la Mort.
Shiro émit des cris étouffés par les Ténèbres sous lui tandis qu'il agitait les bras de toutes ses forces pour se dégager de l'emprise de Charon.
« Je veux seulement... »
Charon rejeta sa tête en arrière. Shiro ne put répondre que par des profondes quintes de toux. Charon voulait être certain qu'il l'entende.
« Je veux seulement que mes parents me serrent dans leurs bras ! »
Est-ce si compliqué à concevoir ?
Charon ne chercha même pas à connaître sa réponse. Il plongea une nouvelle fois la tête de Shiro dans la Rivière de la Mort, déterminé à l'absorber dedans.
« Mais toi, tu n'as pas de famille ! Tu ne le comprendrais pas ! »
Charon garda sa tête à l'arrière du crâne de Shiro tandis que les Ténèbres s'amassèrent autour d'eux, recouvrant peu à peu la lumière que produisait le corps de l'enfant aux cheveux blancs.
Shiro sortit brusquement la tête hors de la Rivière de la Mort, reprenant une violente inspiration. En même temps qu'il prenait son élan, il frappa Charon en plein visage avec l'arrière de son crâne.
Surpris, Charon recula. Malgré les toux, Shiro eut juste le temps de se retourner vers lui, la haine brûlant dans ses yeux.
Il rejeta la tête en arrière et fondit sur Charon, lui envoyant un coup de tête en pleine poitrine.
La force surhumaine de Shiro constitua la chose que Charon n'avait pas anticipé. Le souffle coupé, l'entité au visage d'enfant vola dans les airs, atterrissant à une dizaine de mètres de la position de Shiro.
Non...
Son corps allongé à la surface, flottant sur la Rivière de la Mort, Charon eut du mal à sortir de sa torpeur, encore choqué par la puissance de l'attaque. Il ne put prononcer qu'un faible son rauque.
Il n'abandonnerait pas...
Charon n'abandonnerait pas alors qu'il était si proche de son objectif. Lorsque son souffle reprit, Charon ne se contrôla plus. Sans hésiter, il fit apparaître la faux du Nocher dans un nuage de ténèbres, la tenant à deux mains.
Au loin, il remarqua Shiro lutter pour reprendre sa respiration. Epuisé, blessé, la lumière de son corps était progressivement en train de disparaître.
Charon ne put retenir un sourire mauvais tandis qu'il prit son élan.
On dirait qu'il n'était pas aussi fort qu'il le croyait.
Charon bondit en avant, levant sa faux au-dessus de sa tête tandis qu'il plongeait droit sur Shiro.
Impuissant, l'enfant aux cheveux blancs ne put que l'observer venir à lui, incapable de bouger.
Cette fois-ci, c'était terminé ! Il allait périr !
Charon abaissa la faux, prêt à lui porter un coup fatal.
Pourtant, il n'atteignit jamais l'enfant.
Le bruit de lames qui s'entrechoquèrent atteignit ses oreilles.
L'entité au visage d'enfant abaissa le regard.
Sa faux avait été emprisonnée par deux lames croisées.
Horrifié, Charon n'eut pas le temps de dégager sa faux qu'un puissant coup de pied le percuta en plein visage, le faisant lâcher son arme.
S'il n'avait pas été aussi puissant, nul doute que cette attaque lui aurait dévissé la tête.
Pendant un moment, Charon perdit la vision. Tout tourna autour de lui... le ciel rouge, la Rivière de la Mort...
Tout n'avait plus d'ordre, de sens...
Dans sa chute, il entendit le bruit d'un pistolet que l'on dégainait.
Des tirs le frôlèrent. La joue, les jambes... Charon reprit ses esprits et parvint à stopper sa chute dans les airs, se redressant péniblement pour faire face à celui qui était intervenu.
Nero se tenait devant lui, ses armes en main pointées sur lui.
Charon aurait été enragé de le voir en temps normal. Mais un bref soulagement le prit au cœur quand il réalisa que le réceptacle de son père n'avait pas été endommagé.
Sans hésiter, Nero tira à répétition dans sa direction. Le visage déformé, Charon refit apparaître sa faux pour bloquer les balles de l'ancien Tsviet.
« Idiot », gronda Charon alors qu'il les déviait avec facilité. « Tu n'as toujours pas compris que les balles humaines ne faisaient rien contre moi ? Ni contre les Chiens de l'Enfer ? »
Nero avait vidé ses chargeurs.
Il ne cilla pas face aux mots perfides de l'entité. Nero se contenta de lâcher ses armes qui tombèrent dans un nuage de ténèbres.
- Tu ne protégeras pas Shiro éternellement ! cracha le Nocher. Cela ne sert à rien de résister !
- Je viens juste d'arriver, grinça Nero en guise de réponse.
Charon se raidit, réalisant quelque chose.
S'il n'avait pas protégé Shiro... Alors qui était intervenu... ?
Charon n'eut pas le temps de se retourner pour vérifier que Nero avait reculé de quelques pas.
- Bien... et si on s'amusait un peu ? déclara l'ancien Tsviet alors qu'un sourire tordu dessinait son visage.
Charon vit qu'il avait levé ses deux bras.
Au-dessus de sa tête, une étincelle de ténèbres se matérialisa, devenant de plus en plus grande et massive tandis que Nero se concentrait sur l'attaque qu'il préparait.
Charon ne put que lui adresser un sourire pincé.
- Tu sais que tu risques d'y laisser ta vie...
Pourtant, malgré les avertissements de Charon, Nero ne s'interrompait pas. Il ne l'écoutait pas.
Les ténèbres prirent progressivement l'apparence d'un immense trou noir qui se détacha du ciel rouge de la Rivière de la Mort.
A côté de cela, Nero, Charon, toutes les âmes d'ici devenaient des êtres insignifiants à côté de ce vide cosmique qui se créait devant leurs yeux.
En temps normal, Charon aurait pu être impressionné.
Mais il le savait... Il savait que cela ne lui ferait rien. Que cela ne l'arrêterait pas.
Charon se plaça en position défensive, usant sa faux comme bouclier.
- Tu gaspilles ton énergie.
Nero le toisa silencieusement, sans interrompre ce qu'il était en train de faire. Il ne s'arrêtait pas. Il continuait d'agrandir encore et encore l'offensive qu'il préparait.
Au-dessus du réceptacle, le trou noir avait pris une taille terrifiante. C'était comme s'il était prêt à aspirer l'entière Rivière de la Mort...
De l'autre côté de la noirceur, Charon put apercevoir le néant le dévisager...
Impressionnant...
Monstrueux...
Charon ne put s'empêcher de glousser.
Il avait tellement bien l'âme d'un Hôte pour son père.
- Tu sais que les Ténèbres ne m'attaqueront pas. Elles sont incapables de me faire du mal !
Nero allait simplement mourir dans une attaque ultime qui serait, en fin de compte, inutile...
Un silence lui répondit.
Contre toute attente, Nero ne parut pas inquiet.
Il lui adressa même un sourire moqueur, presque condescendant.
Ce simple sourire...
- Je n'en serais pas aussi sûr, à ta place. Je les ai embrassées il y a tellement longtemps. Elles sont sous mon unique contrôle.
Ces mots... glacèrent le sang de Charon.
Non... il ne le croyait pas.
Nero marqua une pause, avant de compléter :
- Après tout, n'est-ce pas moi, le Maître des Ténèbres ?
Charon devint soudainement blême.
Non...
Non ! C'était impossible... !
La scène suivante se produisit au ralenti.
Nero effectua un tour sur lui-même avant de lancer l'infinie noirceur sur Charon.
Non...
Non ! Les Ténèbres allaient l'esquiver !
Son père... Son père ne lui ferait aucun mal !
Ce fut ce que Charon essaya de se répéter alors que le trou noir se rapprochait de lui à pleine vitesse, prêt à l'absorber.
Mais lorsque les ténèbres atteignirent son visage, Charon comprit que tout espoir était perdu.
L'entité au visage d'enfant se mit à hurler tandis que les ténèbres l'immergèrent tel un océan déchaîné.
Propulsé en arrière, la bouche grande ouverte, Charon s'agrippa à sa faux.
Dans sa vie, Charon n'avait jamais ressenti plus grande douleur, plus grand deuil briser son âme.
Son père l'avait trahi...
Son père avait laissé Nero l'attaquer...
Les larmes aux yeux, Charon sentit les ténèbres lui déchirer, lui lacérer le visage, l'emprisonnant dans un tourbillon sans fin.
Son père l'avait trahi...
Affaibli, Charon ne voyait plus rien...
Il était perdu... il n'y avait plus rien autour de lui...
Seulement le vide et le néant...
Du coin de l'œil, Charon aperçut une lumière blanche jaillir au loin, brisant les ténèbres déchaînées autour de lui.
Incapable de bouger, Charon put simplement trembler de tous ses membres tandis qu'il sentait les ténèbres derrière lui l'aspirer.
C'était comme s'il était pris entre deux feux...
La lumière chargea, devenant de plus en plus grande.
Charon releva le visage.
La lumière avait pris forme d'une silhouette humaine.
Shiro... ?
L'être de lumière avait sauté en l'air, ses gunblades écartées en croix.
Dans une dernière tentative faible afin de se protéger, Charon plaça sa faux au niveau de sa tête.
Il savait que cela ne le sauverait pas.
Rien ne pouvait le sauver maintenant.
Ce n'était pas... Shiro.
Dans un hurlement de guerre, Weiss avait dégainé « Paradis » et « Terre ».
Charon observa avec impuissance l'Empereur de Deepground activer la « Fin Immaculée. »
Ils m'ont tous trahi...
Charon ferma les yeux, laissant Weiss venir à lui.
Tout fut terminé en un instant.
Les ténèbres disparurent à l'instant même Weiss toucha le sol, atterrissant à pieds joints dans la Rivière de la Mort.
Les yeux fermés, Weiss rangea ses lames, n'accordant aucune attention à Charon qui se tenait derrière lui.
Aussitôt que « Paradis » et « Terre » furent placées dans leurs fourreaux, il entendit le sang jaillir de la bouche de Charon.
L'instant d'après, le Nocher s'effondra.
Weiss réalisa que le niveau de la rivière avait baissé quand il se rendit compte qu'il avait pied, lui permettant de marcher dedans.
Un silence de mort tomba. Au-dessus de lui, le ciel rouge paraissait s'être éclairci.
Dire qu'un tel endroit existait...
Pourtant, Weiss sentait la quiétude l'envahir.
Pour la première fois depuis qu'il avait quitté le vide blanc dans lequel il avait été emprisonné durant tant de temps, Weiss était en paix.
Quand avait-ce été la dernière fois qu'il avait pu goûter à une telle émotion ?
Weiss entendit Charon tousser.
« ... Je vous hais. »
Weiss lui jeta un coup d'œil par-dessus son épaule.
Charon rampait à plat ventre dans la Rivière de la Mort, le sang coulant du coin de ses lèvres.
D'habitude, Weiss se moquait d'un ennemi à terre. D'ordinaire, il lui riait au nez, le méprisait parce qu'il s'entêtait à vivre alors qu'il n'y avait plus aucun espoir pour sa survie.
Mais aujourd'hui...
Aujourd'hui, Weiss n'en avait pas envie.
C'était seulement... pathétique. Rien de plus.
Du coin de l'œil, Weiss put apercevoir la silhouette de Nyx se déplacer, se rapprochant doucement de Charon. Sa longue robe fut teintée des ténèbres, mais la Nuit s'en moquait bien. Elle se moquait bien de ce qui pouvait lui arriver. Elle pouvait être attaquée, absorbée... rien ne l'arrêterait.
Nyx s'avança vers son fils. Le Nocher essaya de prendre appui sur ses avant-bras pour se redresser, avant de s'effondrer, à bout de force.
Charon peina à relever la tête pour affronter le regard de sa mère qui s'arrêta à sa hauteur.
Pendant de longues minutes, personne ne parla.
Par réflexe, Weiss chercha du regard l'enfant aux cheveux blancs.
Il le repéra au loin, assis sur les restes de la barque du Nocher. Weiss détourna rapidement la tête, observant Nyx et Charon de loin.
- ... Je sais ce que tu vas me dire, chuchota Charon, à peine audible. Comment ai-je pu commettre une telle chose, hein ? Abandonner mon rôle ? Libérer ces créatures, les laisser errer sur Gaïa... au détriment des humains ? De la Planète ?
Nyx demeura muette face aux mots de Charon.
Ses yeux étaient toutefois marqués par une infinie tristesse. Elle essayait de rester stoïque face aux explications de son fils, mais Weiss savait bien que ce n'était qu'une apparence.
- Je sais, déclara Charon avec peine. Je sais que je serais châtié. Lourdement châtié. Il n'y aura aucune clémence de la part de la Déesse. Est-ce que je le regrette ? Tu souhaites entendre des regrets de ma part, mère ?
La voix de Charon se mit à trembler.
- Je souhaitais seulement... seulement réunir notre famille. Tout le monde... tout le monde avait oublié notre vie d'avant. La vie avant qu'on soit enfermés dans nos rôles, qu'on soit liés par nos propres destins. Alors qu'on était heureux, auparavant... On était tellement heureux ensemble, à jouer dans le Jardin. Notre Jardin...
Nyx ferma les yeux, luttant pour empêcher les larmes de couler le long de ses joues.
- J'ai fait cela parce que je vous aime, avoua faiblement Charon, une faible trace de culpabilité dans sa voix. Je sais que personne ne me croira quand je le dis... Mais j'ai fait cela parce que je vous aime. Parce que j'avais peur que notre famille disparaisse pour de bon. Définitivement... j'avais peur d'être seul. J'avais... peur de me sentir abandonné... et maintenant...
Charon articula difficilement les derniers mots.
- ... Maintenant, je sais que je serais abandonné dans tous les cas. Peu importe que je réussisse ou pas, je sais que je serais châtié. Et qu'à nouveau, nous serons séparés.
Weiss ne put s'empêcher de rester songeur face aux mots de Charon.
« Unissons-nous. Si nous ne faisons qu'un, personne ne pourra jamais plus nous séparer. »
- ... Tu adorais jouer dans le lac du Jardin.
Charon sursauta face à la réponse de Nyx.
Les lèvres tremblantes, un bref sourire apparut sur le visage de sa mère.
- Avec tes frères et sœurs, vous y restiez toute la journée. Tu adorais les éclabousser. Tu aimais bien leur réciter le nom des fleurs que tu avais appris. Tu les retenais toutes... c'était impressionnant.
La mâchoire serrée, Charon hocha vivement la tête.
- Oui...
- Et je me souviens combien je regrettais que tes frères et sœurs grandissent aussi vite, admit tristement Nyx. Ils ne voulaient plus des câlins de leurs parents. Ils ne voulaient plus que je les embrasse. Ils étaient trop grands pour cela. Mais toi... tu n'as jamais quitté mes bras. Je ne l'ai jamais oublié. Je n'ai jamais oublié notre vie d'avant. Je ne t'ai jamais oublié. Tout comme ton père ne t'a jamais oublié, tout comme tes frères et sœurs ne t'ont jamais oublié...
Elle inhala, marquant un temps.
- Tu étais mon bébé. Même encore maintenant, même après que tu aies dû endosser ton rôle... tu resteras toujours mon bébé. Et je t'aimerai toujours. Comme chacun de vous.
A présent, les larmes coulèrent, ruisselant le visage de la Nuit.
A son tour, le visage de Charon se fissura.
- ... Je ne voulais pas...
Charon se couvrit le visage.
- Je ne voulais pas te faire pleurer, maman.
Des mains se posèrent sur ses épaules.
Weiss sursauta en même temps que l'enfant quand il réalisa de qui il s'agissait.
Un homme aux cheveux noirs et longs, aux yeux rouges...
Une personne qu'il connaissait et qui le connaissait plus que quiconque.
« Oui... Unissons-nous. »
Ensemble... Allons le rejoindre... »
Nero attira Charon contre lui, l'étreignant fortement dans ses bras.
Bientôt, Nyx se laissa tomber dans la Rivière de la Mort, rejoignant Charon dans leur étreinte.
Weiss les fixa, abasourdi.
Charon retira ses mains de son visage.
Cela fut si discret que n'importe qui aurait pu ne pas le remarquer.
L'étreinte de Nero et de Nyx parut retirer, balayer toute la colère, toute la rancœur qu'il avait accumulé durant le combat.
- Laisse-toi aller, mon fils, lui souffla Nyx, le visage dans ses cheveux.
Charon parut lutter...
Mais finalement, il abandonna. Il se laissa tomber, enfouissant la tête dans les bras de sa mère tandis que Nero et elle le recouvraient de leurs corps, comme une couverture destinée à le protéger du monde.
Weiss put seulement entendre les faibles sanglots émaner de la gorge de Charon.
- Mon petit, murmura Nyx.
Cela dura de longs moments...
D'un point de vue extérieur, il s'agissait d'une famille qui venait de retrouver leur enfant.
Puis, Nero se détacha doucement de Charon, de Nyx.
Les ténèbres jaillirent autour de lui...
L'instant d'après, Nero bascula en arrière.
Sans réfléchir, Weiss se précipita. Il fut plus rapide que son frère. Avant même qu'il ne touche le sol, Weiss rattrapa Nero dans sa chute.
Les yeux fermés, Nero demeura inconscient dans les bras de son grand frère. Inquiet, Weiss le l'examina, le détailla avec attention.
Quand... avait-ce été la dernière fois qu'il avait vu son visage ?
Son visage, sans ce masque, cette camisole qui l'emprisonnait à Deepground ?
Il remarqua la cicatrice sur sa joue droite.
Nero avait subi des brûlures à cet endroit.
La gorge nouée, Weiss réalisa combien son frère était devenu beau.
Nero s'était toujours détesté, s'était toujours considéré comme un monstre hideux, comme un démon...
Mais si seulement il pouvait se voir avec les yeux de Weiss...
- Ce n'était pas Nero, lui indiqua Nyx.
Weiss se retourna vers elle, gardant Nero contre lui.
A son tour, Nyx s'était relevée. Elle avait pris Charon dans ses bras, la tête de son enfant enfouie dans son cou.
Il ne voulait pas les affronter.
- C'était Erebus, lui précisa Nyx. Il... il a demandé à votre frère d'utiliser son corps, au moins une fois, pour qu'il puisse serrer son fils dans ses bras.
En temps normal, Weiss aurait mal pris une telle initiative.
Lui qui avait été contrôlé par un scientifique taré, qui avait été la source de tous ses maux, il n'aurait pas supporté qu'un autre contrôle le corps de son petit frère.
Mais en voyant Nyx, si vulnérable, si fragile alors qu'elle était la Nuit elle-même... toute colère s'évapora de l'être de Weiss.
- ... Je vois.
- Vous savez que cela ne fait que commencer pour vous, lui déclara la femme. Pour vous, pour votre famille, Weiss.
Weiss observa Nero, l'expression indéchiffrable.
Omega...
Bien sûr. Cette histoire n'était pas terminée. Quand bien même Nyx lui disait qu'il n'aurait plus à endurer un tel rôle.
C'était bien fini, n'est-ce pas ?
- Mais... je vous conseille d'en profiter autant que possible, soupira Nyx alors qu'elle tournait les talons, Charon dans ses bras. Avant d'endosser votre rôle. Mais... je ne peux pas vous juger pour vos actions. Pas maintenant.
- Qu'allez-vous faire ? l'interrogea Weiss.
Nyx enfouit son visage dans les cheveux de Charon tandis qu'un portail s'ouvrait devant eux.
- ... Profiter de Charon. Au moins, un peu. Avant de revenir à Minerva.
G... Minerva...
Elle allait laisser son enfant être châtié.
Mais bon... c'était la loi divine, après tout. Cela dépassait Weiss. Mais il s'abstint de tout commentaire.
- Weiss, lui adressa Nyx, alors qu'elle traversait le portail, sur le point de disparaître.
- Hm ?
- ... Bon courage.
Du courage...
Weiss n'en manquait pas.
Mais les mots de la Nuit lui procurèrent un peu de bien.
Weiss avait posé la tête de Nero sur ses genoux.
Hormis le silence, il n'y avait qu'eux trois.
Weiss, Nero... et cet enfant. Shiro.
Son enfant.
Weiss ne lui parla pas. Il avait même du mal à le regarder. Il ignorait pourquoi. Peut-être parce qu'il était blessé, peut-être parce qu'il avait été en danger...
Ou tout simplement parce que Weiss n'avait pas désiré cet enfant. Et admettre aujourd'hui qu'il était là, que Weiss l'avait rencontré, qu'il pouvait désormais poser un nom sur un visage, était difficile pour lui.
Heureusement, Shiro n'insista pas. Il ne chercha pas à aborder la conversation.
Ensemble, ils attendirent le réveil de Nero.
Comme quand ils étaient enfants... quand il le pouvait, il veillait sur son sommeil. Il veillait à ce que rien ne lui arrive.
L'attente fut longue... mais Weiss était patient.
Shiro aussi.
Quand les doigts de Nero se mirent à bouger, Weiss se redressa.
Un sourire soulagé sur son visage, le grand frère plongea ses doigts dans les cheveux noirs de son cadet.
Nero ouvrit les yeux.
Hagard, perdu, il observa autour de lui. Il se demandait certainement où il avait atterri.
Weiss ne chercha pas à le brusquer. Il continua de lui caresser les cheveux dans un geste d'affection.
Si longtemps...
Cela faisait si longtemps...
Nero rendit le regard de Weiss.
Quand il le vit, au début, Nero ne réagit pas.
Peut-être pensait-il qu'il s'agissait d'un rêve, d'une hallucination...
Weiss fit tourner les mèches de Nero autour de son index, l'enroulant dedans comme autrefois.
« ... Weiss ? »
Weiss sourit en guise de réponse.
Nero se redressa lentement, s'appuyant sur ses avant-bras.
Il ne détacha jamais ses yeux de Weiss.
Son grand frère comprenait. Ils n'avaient jamais eu besoin de mots pour exprimer ce qu'ils pensaient, ce qu'ils voulaient l'un de l'autre...
Il n'y avait rien chez l'autre qu'ils ne connaissaient pas déjà.
Nero tendit la main vers le visage de Weiss.
Ce dernier se laissa faire, fermant les yeux quand Nero lui effleura la joue du bout des doigts.
- Nero...
- Est-ce... réel ? lui demanda son frère, la voix tremblante.
Il avait peur.
Il avait peur que tout ne soit qu'une illusion, qu'il ne s'agisse que d'un rêve. Que Weiss disparaîtrait...
En dépit du temps, les craintes de Nero n'avaient jamais changé.
Weiss s'empressa de le rassurer.
- Oui. Oui, c'est réel.
Le silence tomba.
Le visage de Nero se fissura.
- ... Enfin.
Weiss posa sa main sur celle de Nero, ne cessant pas de sourire.
- Enfin... Mon frère adoré, répéta Nero alors qu'il se rapprochait de lui. Enfin... Enfin réunis...
Weiss ne le laissa pas finir.
Il enveloppa ses bras forts autour de la taille de Nero, l'enfermant dans une étreinte puissante et protectrice.
Nero s'empressa de la lui rendre, enfouissant son visage dans l'épaule de Weiss.
Tout ce temps...
Tout ce temps séparés par les hommes, par les dieux...
Des années de leurs vies gâchées...
Mais Nero avait raison : ils étaient enfin réunis.
- Enfin... je ne te quitterais plus jamais... Weiss... répéta Nero alors qu'il relevait la tête, lui prenant doucement le visage pour l'embrasser sur la joue et sur le front, encore et encore.
C'était sa manière à lui de s'assurer qu'il était bien là...
Par-dessus l'épaule de Nero, Weiss échangea un regard avec l'enfant aux cheveux blancs.
Silencieux, Shiro se contenta de lui adresser un discret sourire.
Weiss ne répondit pas. Doucement, il se détacha de Nero qui répondit par un gémissement plaintif, quand bien même il se laissa faire.
- ... Il faut sortir d'ici.
