Dans son ventre, point de désir

Le chant du coq…

Non, cela n'était pas un cauchemar : le coq annonçait à qui voulait bien lui prêter oreille l'imminence du lever du soleil. Instinctivement, le Comte Orlock se réfugia dans le coin le plus sombre de la pièce; celle-ci était dénuée de rideaux et il était à présager que les grandes baies vitrées pactiseraient bientôt avec l'astre détesté, le laisseraient pénétrer ici, envahir la place, inonder la chambre maudite comme lui se l'était également permis quelques heures plus tôt. Le Comte étrécit les yeux et se tourna légèrement vers la couche où gisait le corps immaculé.

Eléonore.

Oui, Eléonore avait tout prémédité. Certainement avait-elle ôté les lourds rideaux de velours qui ornaient hier encore ses fenêtres dans l'unique dessein de lui nuire ce matin. Il les avait souvent contemplés de son poussiéreux repaire, là-bas, en face, et pourtant n'avait pas réalisé leur absence lors de sa théâtrale entrée en ces lieux, ensorcelé qu'il était par la bouleversante Eléonore. Il en eut la poitrine comprimée, les pièces du puzzle s'emboîtaient enfin dans sa tête hideuse. Eléonore avait tout orchestré : de la superbe mise en scène de son coucher, en passant par son envoûtant et lascif effeuillage, la révélation de sa nudité, obsédante, et jusqu'aux moindres détails matériels et techniques – minables détails, certes, mais qui signeraient aujourd'hui sa perte. Orlock en aurait suffoqué si souffle lui avait été prêté. Sa bouche s'affaissa, ses prunelles sombres et cernées s'écarquillèrent :

« Mon amour, souffla-t-il à l'attention de la triste dépouille abandonnée sur le lit, me connaissais-tu si bien que tu ne doutais pas de pouvoir ainsi te jouer de moi ? »

Bien évidemment, aucun frémissement ne vint troubler la quiétude mortelle de la jeune femme, et la question ne trouva réponse que dans le timbre désespéré de celui qui avait osé s'interroger.

Le Comte serra un peu plus les jambes contre son torse, tentant d'échapper à la clarté qui gagnait inexorablement la chambre et qui ne manquerait pas de le happer prochainement. Aucune issue en effet. L'unique porte de la chambrée donnait sur une verrière baignée de lumière à cette heure matinale. Assis et recroquevillé sur lui-même, il ne parvint qu'à s'inspirer du mépris : LUI, le « malfaisant », le « tout puissant Comte Orlock », se retrouvait acculé dans une minuscule encoignure, vaincu par les artifices charnels d'une femme qu'il aimait jusqu'à la déraison, Eléonore. Pathétique ironie. Odieuse injure à sa nature supérieure de démon, de vampire. Il allait crever là parce qu'il s'était autorisé à la désirer, avait aspiré à changer, à être pour elle ce qu'il ne pouvait être : un Homme. Faiblesse dont il se serait volontiers gaussé si elle ne scellait pas aussi tragiquement son destin.

Son regard, hagard et éternellement cerclé de noir, comme si un morceau de suie avait tenté maladroitement de le souligner, fut à un moment attiré par un mouvement sur sa gauche. Il resta stupéfait qu'une vie s'obstinât encore dans la pièce où sa férocité s'était il y a peu déchaînée, alors qu'il croyait en avoir anéanti toute trace. La réalité qu'il rencontra quand il considéra l'objet inattendu lui extirpa un rictus monstrueux.

Une psyché !

La traîtresse était allée jusqu'à installer une psyché dans le coin opposé afin qu'il subisse l'outrage de sa propre vision dans ses derniers instants. Ultime bassesse de celle qui, jusqu'au bout, était restée épouvantée devant son abjecte allure, n'opposant que répugnance ou terreur à la mine fantomatique de celui qui la courtisait avec contrition.

Impossible de traverser la lumière pour briser l'objet infernal, et rien à portée de main, non plus, comme projectile salutaire. Qui plus est, maintenant qu'il avait pris conscience de son double dans la glace, il ne parvenait plus à échapper à son propre reflet, et se perdait dans la contemplation de ses joues blafardes.

Comment ne pas reconnaître qu'il était la laideur incarnée ? Son corps, d'une grande maigreur, presque famélique, était engoncé dans une redingote couleur de nuit. Le tissu épais, de grandes qualité et robustesse, cintrait sa taille fine mais ne dissimulait pas les difformités de son buste. Le Comte Orlock n'était pas bien grand, tout au plus atteignait-il jadis le mètre soixante-dix. Et même si l'éternité lui avait été offerte, était inscrite dans ses gènes, le temps qui s'écoulait malmenait son enveloppe corporelle, atrophiait ses muscles, distordait son squelette, creusait son visage… Dénué de cheveux, bosselé par endroits, creusé à d'autres, son crâne avait perdu de son harmonie son nez, aquilin, sauvage et agressif, avait toutefois su garder de sa somptuosité; quant à sa bouche, carmine, ourlée, dédaigneuse, elle laissait apparaître un sourire de prédateur, un sourire sans joie, sadique et cruel : des dents éclatantes, des lames de rasoirs, affûtées et tranchantes, qui n'étaient pas sans rappeler la denture des squales. Elles avaient semé le chaos des siècles durant, brisé bon nombre de destins, mais étaient pour leur propriétaire le seul gage de survie, l'indispensable pour se maintenir parmi les vivants. Et s'il ignorait tout de sa venue dans le monde auquel il n'appartenait pas tout à fait, étranger au secret de sa naissance, le Comte Orlock ne connaissait que trop bien les exigences de sa nature. Cette soif inextinguible, cette force instinctive qui pulsait en lui et à laquelle il ne pouvait que se soumettre : boire, mordre, posséder, tuer. Indifférent aux victimes qui trépassaient dans ses bras. Hommes ou femmes, vieillards ou enfants, nul n'avait su éveiller en lui une once de pitié, et nombreux étaient ceux qu'il avait dévorés jusqu'à l'âme.

Il plongea dans l'abysse de ses yeux, leur profondeur mélancolique, étrangement troublante, trahissait l'émoi qui était le sien en cet instant. Il ne sut comment interpréter la vague qui le submergeait à l'en noyer; était-ce la peur de mourir ? Ou les remords de n'avoir pas réussi à agir différemment avec Elle ?

Eléonore.

Le Comte se tourna de nouveau vers le corps sans vie qui reposait sur le lit défait. Un étranger à l'affaire aurait pu croire qu'elle ne faisait que dormir. Ainsi alanguie, dévêtue et la chevelure défaite, elle semblait être plongée dans un sommeil post-extatique. Mais si d'aventure l'étranger se rapprochait d'elle, l'examinait avec plus d'attention, il distinguerait dans son cou blanc une béance anormale, une marque démoniaque que seuls des crocs animaux pouvaient avoir apposée : la marque du Nosferatu !

Orlock grogna de mécontentement, ses mains immenses, longues et osseuses, se posèrent sur sa bouche, comme s'il s'était agi d'empêcher quelque monstre de s'en échapper. Ses doigts crochus, dont les ongles pénétrèrent ses joues, achevèrent de le bâillonner. Ainsi auto-censuré, il s'autorisa une nouvelle fois à se mirer dans la glace prévue à cet effet par Eléonore. Il s'observa. Sans complaisance aucune. Et pour la première fois peut-être de sa vie, un remords fit briller l'onyx de ses prunelles. Il s'attarda sur cette lueur, souhaitant la cerner, la faire durer, se perdre dans sa contemplation merveilleuse. Une marque d'humanité ? Oui, il tenta d'entretenir la flamme. Quelques secondes seulement. Quelques secondes déjà.

Il ferma les paupières et ôta ses mains, dévoilant ainsi l'orifice maléfique il fallait être réellement ignorant de ce qu'il était, pour croire que sa monstruosité ne résidait qu'en sa bouche. Son corps tout entier n'était qu'un minable trompe-l'œil : dans ses veines, point de sang, dans sa poitrine, point de cœur, dans sa gorge, point de souffle, dans son crâne, point d'âme, juste quelques assemblages qui faisaient illusion.

Dans son ventre, point de désir… Du moins l'avait-il toujours cru…

Depuis l'aube de sa vie, il haïssait la présence des Autres, se complaisait dans la solitude, méprisait cet instinct inférieur qu'est la grégarité. Il ne vivait en périphérie des hommes que parce qu'il fallait s'assurer subsistance, parce qu'il lui fallait manger. Pour toujours, tenait-il d'assuré, il resterait indifférent et étranger aux sentiments dégoulinants dont il avait eu vent, moult fois, et qui unissaient femme et homme. Abject mélange des fluides, vomitive nécessité de reproduction. Lui, raffolait de l'ombre, du froid, du silence, du désert, se délectait du vide, abhorrait le bruit et la compagnie.

Mais Eléonore était apparue et tout avait été bouleversé.

Alors que Gantz gisait dans ses bras, qu'il se régalait de son sang, le médaillon avait chu, s'était ouvert miraculeusement pour dévoiler le portrait de la plus belle créature que la Terre ait jamais portée. Eléonore. Le Comte s'était soudainement arrêté de boire, interpelé par la grâce indescriptible de la jeune épousée. Elle ne fixait pas l'objectif, et semblait par là fuir l'œil voyeur du Nosferatu qui se repaissait de tant de magnificence. Tournée aux trois-quarts, elle permettait l'admiration d'un profil d'une rare délicatesse : son nez, mutin, pointait le ciel avec un air de défi, ses joues rosies, hautes et fières, laissaient entrevoir un caractère affirmé; quant au front, sa ligne parfaite trahissait un esprit éclairé, impression renforcée par la courbe du menton, d'une élégance triomphante. Mais Orlock s'était bien évidemment attardé sur les yeux de biche de l'inexpérimentée brunette, ainsi que sur les lippes charnues, dénuées de sourire, bouleversantes de sensualité, qu'elle offrait, inconsciente, à son attentif inventaire. Le regard ingénu, d'une infinie tendresse, s'adressait à n'en pas douter à son chanceux époux. Quelle mine ferait-elle lorsqu'elle découvrirait que son bien-aimé avait été sauvagement dévoré par un monstre des Carpates ? Orlock avait alors considéré un instant le jeune banquier qui agonisait dans ses bras, chahuté par une foultitude d'envies contradictoires : terminer son dîner et tuer l'inattendu rival par la même occasion, ou le laisser en vie pour qu'il le menât jusqu'à elle. Oui, car l'évidence s'était imposée à lui. Au moment même où le médaillon avait failli à sauvegarder le secret qu'il renfermait, livrant au malfaisant la blanche vertueuse, son ventre avait tremblé, ses convictions s'étaient ébranlées. Eléonore, dont il ignorait encore le prénom à ce moment, avait su parler à cette nébuleuse fragilité qui persistait au tréfonds de lui-même, elle avait touché l'intouchable, avait éveillé l'impensable.

Et son ventre avait tremblé.

La certitude absolue s'était alors invitée : cette femme serait à lui !

Le Comte Orlock avisa une nouvelle fois le lit défait. De son exigu territoire, il ne pouvait apercevoir que la cascade brune qui dévalait l'oreiller immaculé, boucles indomptables qu'il avait voulu faire siennes. Elle s'y était refusée. Du début à la fin, elle s'y était refusée… Et la finale farandole n'avait été qu'un leurre, qu'une mascarade orchestrée, destinée à le conduire à sa perte. Il émit un petit rire nerveux au souvenir de l'incroyable sentiment qui l'avait étreint lorsqu'il était entré dans cette pièce, quelques heures auparavant, encouragé par le spectacle d'un érotisme insoutenable qu'elle lui avait offert. Spectacle qui sous-entendait qu'enfin elle abdiquait, qu'enfin elle avait pris conscience de l'inéluctabilité de leur rapprochement, de l'incommensurabilité de leur amour. L'espoir avait gonflé sa poitrine, la tête lui avait tourné miraculeusement, de cette tempête qui lui était inconnue jusqu'alors. Grisante sensation de vie qui s'était emparée de lui !

« Traîtresse ! grogna-t-il avec rage. Que m'importerait de mourir si j'avais la certitude qu'un instant seulement tu m'eus aimé. »

Au lieu de cela, elle l'avait poussé dans ses sombres retranchements, l'avait acculé à la folie, à la Faute tant redoutée. Là était la seule barrière qu'il avait érigée entre elle et lui, là était le seul engagement qu'il n'avait jamais pris de sa vie. Et avec une facilité toute féminine, elle l'en avait défait, l'avait forcé au renoncement fatidique. Il avait bien sûr prédit qu'une pareille faille le tentât, mais l'enjeu était d'une telle splendeur, la victoire synonyme de rédemption, qu'il n'avait pas douté un instant de vaincre la tentation luciférienne. Une naïve certitude régnait alors en lui : il l'aimerait comme un homme.

Mais alors qu'il s'était penché sur elle, dans une volonté toute amoureuse de goûter la cerise de ses lèvres, elle avait tendu le cou, arqué la nuque vers l'arrière, livré sa palpitante au regard acéré et étonné, abandonnant sciemment sa vie aux dents démoniaques. Immédiatement, il avait pressenti le malheur. Souhaitait-elle tester ses résistances ? N'avait-elle pas encore cerné précisément les affres qui, depuis peu, le torturaient ? Il ne trouva qu'à confier son désarroi :

« Oh mon Amour !... Ignores-tu à quel point je suis prisonnier de ma nature ? Je t'en conjure… Ne t'adresse pas au monstre qui sommeille en moi… »

Mais au lieu de lui prêter une oreille attentive et de réfréner ses pulsions, elle avait noué les bras autour de ses épaules et l'avait attiré contre elle, plongeant la tête chauve dans le creux de son cou. Il en était resté paralysé quelques instants. Le flux du sang faisait battre l'artère contre ses lèvres. Et alors que le Malfaisant surgissait en lui comme un diable de sa boîte, l'Homme qu'il souhaitait être pour elle s'éloignait inexorablement, désertait la couche où tous deux reposaient. Orlock avait su dès lors que rien ni personne ne pourrait lutter contre ce qu'il était… Ni elle, ni lui…