On cogna à ma porte. Une fois. Deux fois. On m'appela. Je ne fis rien. J'étais figé, assis sur le bord de mon lit à regarder Lux. On cogna une troisième fois avant que l'interlocuteur n'ouvrît la porte. C'était Draven. Il devait probablement s'inquiéter. J'entendis ses pas se rapprocher de moi et sa main se poser fermement sur mon épaule. Il me demanda comment elle allait. Je restai muet comme une carpe. Je n'arrivais simplement pas à digérer la nouvelle, à accepter que notre destin et notre futur pouvait s'être évaporé aussi subitement. Je regrettais surtout de ne pas avoir su profiter des quelques mois d'euphorie et de joie que les pères ordinaires avaient lorsque leur femme portait leur descendance. J'avais au contraire passé tous ces instants à m'inquiéter et presque maudire cette grossesse, pour finalement récolter ce que j'avais semé. Le bourdonnement de mes oreilles de dissipa enfin et je pus me concentrer sur ce que me disais mon frère.

-Darius, m'interpella-il pour une énième fois, tu n'as pas bougé depuis des heures, viens.

Ce qu'il me dit me fit sortir de ma torpeur. Avais-je réellement passé autant de temps immobile à fixer le vide? Je tournai la tête vers lui et fronçai les sourcils. Il m'expliqua que j'avais passé près de trois heures comme cela. Il m'invita à descendre rejoindre les autres qui célébraient la victoire à la taverne.

-Je ne suis pas intéressé à boire et à fêter quoi que ce soit, répliquai-je acide.

-Tu sais, marmonna mon frère, boire ça peut aussi panser des grosses blessures.

Je me tournai complètement vers lui pour lui faire face de tout mon corps. Je me levai du lit et fit un pas en sa direction, ce qui l'intimida et le fit reculer.

-Il est mort, idiot, grondai-je avec raideur.

-Qui ça? Demanda-il incrédule.

-Mon enfant.

Son regard alla de mon visage à celui de Lux, puis à son ventre couvert d'un large pansement que Morgana avait fait. La magie qui en émanait faisait une faible lumière bleutée autour de son abdomen. Draven reporta son attention vers moi et me prit dans une accolade. J'étais tellement engourdi par toute la situation que je ne pris même pas la peine de le repousser. Je me sentais tellement vide. Il se décolla de moi et reprit mon épaule dans sa main sur en faisant un petit pas derrière. Mon frère vit alors mes entailles sur les bras et pinça les lèvres.

-Rester ici comme une statue ne va pas l'aider à guérir, Darius, m'expliqua-il en se voulant chaleureux. Viens, on va te rafistoler et on va aller prendre une bière, ça va t'aider.

Je soupirai, sachant qu'il marquait un bon point. Rester à son chevet ne changerait pas mon erreur de l'avoir amené ici et n'enlèverait surtout pas la mort du bébé sur ma conscience. Aussi, si je tenais à ne pas perdre mes bras, je devais m'occuper de mes vilaines blessures. Je baissai la tête et suivit mon petit frère jusqu'à une guérisseuse quelconque. Draven, se voulant rassurant, m'informa que nos alliés n'étaient pas gravement blessés, Sett s'en était tiré avec une mince égratignure, les autres soldats n'avaient que quelques entailles peu profondes et lui avait su s'en sortir indemne. Je ne fus pas surpris, s'il avait fallu qu'une de ses fabuleuses mèches de cheveux soit abîmées, il en aurait fait un drame. Je fus tout de même soulagé à l'idée que les autres furent en bon état. Je détestais par-dessus tout avoir des remords sur la conscience, et j'en avais déjà suffisamment comme cela. La soigneuse me rafistola aiment avec des petits sorts de guérison simple et des bandages serrés. Mes bras avaient l'air de ceux d'une momie une fois qu'elle eut terminé avec moi.

N'ayant rien à faire autre que le torturer l'esprit et me noyer dans ma culpabilité, je décidai de suivre Draven vers la taverne. Nos alliés étaient tous assis à une table et trinquaient comme des trous, célébrant notre victoire contre la fameuse enchanteresse démoniaque. Quand ils me virent arriver, tout le groupe se mit à crier mon nom et à entrechoquer leurs chopes. Je ne dis rien et leur répondit d'un hochement de tête. Je me laissai tomber sur un des deux sièges restant à la tablée et demandai une bière quelconque à la serveuse de la taverne. Draven seconda et Sett décida de me faire le topo sur ce que j'avais manqué.

-Alors grand gars, le lança-il avec difficulté tellement il était saoul, madame sorcière folle, on lui a explosé le crane tu vois! Et avec les gars, on a tout détruit son petit repaire de merde, je n'ai pas raison, les gars?

Il leva sa chope et les autres soldats aussi ivres que lui firent de même. Draven, encore sobre pour le moment, décida de compléter. Je fus étonné qu'il n'était pas saoul mort encore, mais il fallait croire qu'il s'inquiétait d'abord pour moi. À croire qu'il avait enfin commencé à maturé. Il m'expliqua donc qu'ils avaient trouvé dans la cachette de la sorcière des fioles de mana, qui semblaient avoir été drainés à des mages avant d'être tué. Ils avaient donc amené ces fioles et les avaient entreposés temporairement dans la chambre de Draven. Cela m'étonnais réellement de voir qu'ils avaient pensé à conserver ce précieux bijoux , au lieu de simplement, comme je m'attendais, mettre le feu au trou et s'enfuir. Une fois le repaire vidé des ressources comme le mana et les nombreuses bourses d'or, ils avaient en effet mis le feu et foutu le camp le plus vite possible. J'étais fier d'eux, ils avaient fait du bon travail.

Je restai avec eux une petite demi-heure, le temps de caler quelques bières et décidai de remonter à mes appartements. Draven décida de me suivre, ce qui m'étonnai encore plus que sa subite, et sûrement temporaire, maturité. Il m'invita à passer à sa chambre prendre quelques fioles de mana pour aider Lux à guérir, ce que je fis sans rien ajouter. Il avait des bonnes idées, pour une fois. Rendu à sa demeure, il me tendit trois fioles de vitre dans lesquels contenaient cette substance étrange et bleue qu'était le mana. Autant cela avait l'air gazeux que liquide. Je ne me posais pas plus de questions. Mes quatre bières enchaînées les unes après les autres commencèrent à faire leur effet sur moi, ajouté avec l'énorme fatigue qui m'habitait et mes tracas. Il était grand temps pour moi de rentrer et me laisser dormir. Je saluai mon frère, lui souhaitant une bonne nuit et le remerciant de son bon travail. Je devais tout de même lui donner cela. Je sentais qu'il allait me le ramener constamment, mais il le méritait, pour une fois.

J'ouvris lentement la porte de ma chambre. Je ne m'attendais à rien d'autre que de revoir le corps endormi et endommagé de Lux, mais une partie de moi, une infime partie de moi, espérait que tout ceci était un mauvais rêve et que j'allais retrouver une jeune femme animée et pleine d'énergie. Je déposai les fioles bleues sur ma table de chevet et en saisit une dans mes mains. Je l'admirai un peu en me demandant comment j'allais bien pouvoir l'utiliser pour l'aider. Sans vraiment réfléchir, je m'assis à côté d'elle et l'ouvrir. Comme s'il était vivant, le mana se lança à toute vitesse vers lux, un peu comme s'il avait été aspiré. L'aura bleuté qui émanait de son ventre se fit un peu plus clair, un peu plus lumineux. Je me dis que cela avait forcément aidé à sa cause. Je soupirai et déposai le verre vide avec les autres. Je retournai mon attention vers Lux et passai une main dans ses cheveux. Au moins, elle semblait sereine, elle n'avait plus l'air de souffrir. Je me glissai doucement à côté d'elle dans mon lit gigantesque et fit attention à ne pas l'accrocher. Je me laissai tranquillement sombrer au sommeil en gardant ma main sur son front, caressant avec le plus de délicatesse possible sa chevelure dorée. Je ne mis pas beaucoup de temps à sombrer dans le sommeil.

Ma nuit fut courte et mouvementée, sans aucune surprise. Je me réveillai constamment, et fus définitivement réveillé pour de bon et incapable de me rendormir très tôt en matinée. Le soleil était encore rosé tellement il était tôt. Je m'assis dans le lit et jetai un coup d'œil à Lux. Elle n'avait pas bougé d'un centime depuis la nuit dernière, mais elle semblait déjà avoir retrouvé des couleurs. Son teint était plus rosé, elle avait l'air plus forte, moins fragile. Voyant que son pansement sur son ventre n'émanait qu'une très faible lumière, je me dis qu'il était peut-être utile de lui redonner un peu de mana. Je fis comme la nuit passée et ouvrit une fiole. Comme prévu, elle absorba l'énergie sans aucun problème et cela raviva la lumière. De ce que j'avais compris, cela accélérait sa guérison, et c'était tout ce qui m'importait.

Je me levai donc du lit et me rendis vers la cuisine. Un des nombreux avantages de faire partie de la noblesse Noxienne, c'était qu'il était sûr et certain d'avoir toujours de la nourriture. Des domestiques venaient remplir les réserves de tous. Ce devait être la seule chose que j'aimais bien de mon grade. J'étais bien sûr habitué à me débrouiller dans avoir besoin de personne, mais ne pas avoir à se soucier de la nourriture avait ses atouts. Je me pris donc un morceau de pain et un fruit, puis me dirigeai vers le salon. Je mangeais lentement mon maigre repas en regardant le livre qui était posé sur la table basse. C'était ce livre que je lui avais donné lors de notre grande escapade, la première mission que nous avions eue ensemble. Une vague de nostalgie me frappa soudainement. Je repensais à la froideur intense des bois, à son corps glacé qui cherchait de la chaleur auprès du mien, à mon inquiétude par rapport à elle. Quelque chose me dit qu'au fond, ce n'était qu'une question de temps avant que cet amour ne nous consumât, et de la bonne façon. Un gémissement tira court à mes réflexions nostalgiques. C'était Lux. Vif comme un aigle, je me levai et piqua directement vers elle. La jeune demacienne fronça des sourcils en gardant ses yeux fermé, grimaçant sous la douleur. Je l'entendis marmonner faiblement quelque chose d'inaudible.

-Je suis là, Lux, soufflai-je en m'installant près d'elle, dans la chaise que Morgana avait laissé à côté du lit.

Je pris instantanément sa main et la caressai de mon pouce. Elle haleta et ouvrit lentement les yeux, le regard empreint de souffrance. Je portais sa main à mes lèvres et déposai un simple baiser dessus avant de lui redonner sa main.

-Qu'est-ce qui… commença-elle avec faiblesse.

Je repris sa main dans les miennes et tentai de me faire doux. Je n'avais sérieusement aucune idée de ce que j'allais dire ou faire, ni comment elle allait prendre la chose. Je n'avais plus le choix, je me lançai avec un tournis au ventre.

-L'enchanteresse t'a blessé, expliquai-je en soupirant et en baissant la tête. Elle t'a sectionné le ventre, tu as perdu beaucoup de sang et…

-Le bébé, me coupa-elle à peine audible. Le bébé…

Je relevai vers elle et n'ajoutai rien. Je ne me sentais pas capable de la détruire moi-même. Les mots se bloquaient à ma bouche. Je ne pouvais simplement pas me résigner à lui annoncer cette nouvelle. Voyant que je ne répondis rien, les larmes firent leur apparition sous ses yeux et coulèrent telle une rivière.

-Darius, me supplia-elle, le bébé…

N'arrivant toujours pas à m'autoriser la parole, je regardai le sol, penaud, et secouai la tête. Je soupirai et l'entendis alors sangloter. La voir dans cet état était une des choses les plus déchirantes auxquelles je pus être témoin. Était-ce cela, le sentiment qu'avaient ressenti mes parents avant de mourir? Était-ce ça, perdre son enfant? Comment pouvions nous être aussi attaché à quelqu'un que ne connaissions même pas? Je ne comprenais pas pourquoi autant de tristesse et de culpabilité m'envahissaient. Jamais la mort ne m'avait autant affecté, et j'en avais tué des gens. Des femmes, des hommes, des mères, des pères, et même des enfants. Mais cette fois-ci, c'était différent. Il n'avait même pas eu le temps de vivre, de goûter à la vie. Je ne savais pas quoi faire autre que de me blâmer. Je devais avoir l'air misérable, mais je m'en contre fichais. Je m'obligeai alors à soutenir les yeux noyés de chagrin de Lux. Elle leva lentement sa main et tenta de prendre ma joue dans sa paume. Devinant son geste, j'approchai mon visage et m'appuya dessus. Son pouce caressa ma pommette entaillée. Elle me souffla de venir, ce que je fis sans rien dire. Je me levai et m'installai dans le large lit, à côté d'elle. Sans plus attendre, elle tenta de se lover contre moi en grimaçant sous la douleur et en gémissant.

-Fais attention, tu es blessée, soufflai-je à son oreille.

-J'ai besoin de toi, me répondit-elle sur le même ton.

Je ne répondis rien et l'enlaçai doucement, prenant bien soin de pas lui faire du mal, j'en avais déjà assez fait. Pour le moment, elle était encore en choc, j'étais épargné de la faute. Ce n'était qu'une question de temps par contre. J'anticipais déjà les injures, les fautes rejetées sur moi. Une partie de moi se disait que ce n'était pas son genre, mais l'autre tentait vraiment de me faire comprendre que tout ceci était bel et bien ma faute.

Quelqu'un cogna fermement à la porte de la chambre. Je posai rapidement un baiser sur le front de la demacienne, puis un second plus lourd sur ses douces lèvres avant de me lever. Je pris au passage un chandail noir et l'enfilai agilement. J'ouvris la porte et tombai sur Morgana. Celle-ci m'offrir un mince sourire de compassion.

-Je savais que tu serais debout, me lança-elle. Je peux la voir?

Je hochai la tête et la laissai entrer. Morgana ne se fit pas attendre et se dirigea directement vers Lux. Elle jeta un œil sur ma table de chevet et me questionna sur le mana que j'avais. Je lui expliquai brièvement la situation et elle me fit savoir d'un sourire que j'avais fait la bonne chose. La sorcière posa alors sa main sur le bras de Lux pendant qu'elle lui disait bonjour. Ce dernier s'illumina alors un peu d'une teinte violette, tout comme les yeux de Morgana.

-Ta guérison va bien, nous informa-elle. Tout s'est bien passé, donc.

L'attention de Lux alla de moi à la sorcière. Elle semblait toute confuse et demanda alors à la femme de quoi elle parlait.

-Darius est venu me chercher quand tu es rentrée de la mission, raconta-elle.

Tu as été gravement blessé par la personne que vous avez combattue. Elle t'a poignardé au ventre. Tu as perdu énormément de sang, et le temps que vous arriviez ici, il était déjà trop tard pour votre petit. Il n'a pas survécu aux attaques de cette folle furieuse. Je t'ai transféré de mon mana pour assurer ta guérison et je t'ai donné un sort de reconstruction. Si vous étiez arrivé ne serait-ce qu'une dizaine de minutes plus tard, il aurait été trop tard pour toi. Darius a essayé de contrôler ton hémorragie, et cela t'a gagné un peu de temps… mais tu vas t'en tirer, donne du temps à ton corps.

Pendant qu'elle décrivait les évènements, je revis dans ma tête ces horribles images et je ressentis cet horrible sentiment qu'est la peur. Je secouai la tête, chassant ces pensées intrusives de mon esprit. Les yeux de la demacienne prirent une étrange lueur.

-C'était un garçon? Demanda Lux avec une certaine surprise.

-Oui, répondit Morgana en soupirant.

Lux se contenta d'hocher la tête et se perdit dans ses pensées. Un peu confuse, la soigneuse releva vers moi et me questionna en arquant son sourcil. Je lui fis signe de venir me voir, ce qu'elle fit sans se faire attendre. Je lui soufflai qu'elle allât sûrement avoir besoin de temps pour digérer, et demandai si tout était bien. Morgana me confirma qu'elle était sur la voie de la guérison et que le temps était notre seul allié dans cette impasse. Je la remerciai de son aide et la reconduisit vers la porte. Elle inclina la tête comme pour me dire que cela lui faisait plaisir et repartit. Je fermai la porte derrière elle et revint vers Lux. Elle tourna la tête vers moi et munie d'un regard suppliant me demanda de bien vouloir revenir la coller, qu'elle avait seulement besoin de cela pour l'instant. Je hochai la tête sans rien ajouter et m'exécutai.

-Eiric, dit-elle simplement.

-Eiric? Répétai-je sans comprendre.

- J'aurais aimé lui donner ce nom.