Une semaine entière s'était écoulée depuis la mort d'Eiric. Lux allait de mieux en mieux, enfin, physiquement parlant, du moins. Sa plaie avait bien guéri grâce aux soins rapides et efficaces de Morgana. Elle s'était étrangement lié d'amitié avec cette dernière, contre toutes mes attentes. Elles semblaient vraiment être le contraire l'une de l'autre. À croire que la jeune demacienne attirait les contraires… Pour le reste, le temps avait fait son œuvre. Comme à ma fidèle habitude, je me réveillais tous les matins avec le soleil et allai m'entraîner. Rien de tel qu'un bon entraînement pour se clarifier les idées. J'essayais tant bien que mal de trouver une solution, mais il n'y en avait pas. D'une façon ou d'une autre, la belle demacienne allait devoir rentrer dans sa blanche citée. Je n'y pouvais rien. J'avais beau maudire tous les dieux que je connaissais, rien n'allait changer. Je ne faisais que patienter, faire semblant que tout était revenu à la normale. C'était presque le cas.
Un matin, un jeune homme vint à ma rencontre une fois mon entrainement matinal terminé. Il avait un large sac de cuir, porté en bandoulière qui pendait à sa hanche dans lequel semblait contenir un tas de parchemin. Un postier donc. Il approcha avec une démarche peu assurance et me tira un semblant de référence.
-Général Darius, m'interpella-il, une lettre pour mademoiselle Crownguard.
Sur ce, il me tendit une main dans laquelle se trouvait un parchemin roulé, orné d'un ruban soyeux doré. Je pris la missive et le remerciai d'un hochement de tête avant de commencer à rentrer vers mes appartements. L'envie d'ouvrir le message me dévorait, mais je savais me contenir, pas comme Draven. Ce dernier s'était montré justement très clément et très subtil, compte tenu de la situation dans laquelle j'étais. Il n'avait fait aucune remarque déplacée par rapport à l'enfant qui n'était plus et s'était même proposé pour m'aider si j'avais besoin de quelque chose. Vraiment, il y avait quelque chose de neuf chez lui, et j'espérais de tout cœur que cette subite maturité ne s'envola pas. Justement, au moment où je passai devant sa porte, cette dernière s'ouvrit et je vis une horde de jeunes femmes sortir de là en rigolant comme des idiotes. Je levai les yeux au ciel et tentai de les ignorer.
-Hé, mon frère, beugla la voix de Draven.
Je tournai les talons, lui faisant face, et levai un sourcil, intrigué. Il me fit signe du doigt de m'approcher, ce que je fis non sans rouler des yeux.
-Qu'est-ce qui a? Demandai-je en m'adossant contre le mur, les bras croisés.
-Vous tenez le coup? S'enquit-il avec sincérité.
-J'imagine, soupirai-je. Le temps arrange les choses.
-Hmmm…
Il m'offrit un mince sourire et me donna une bourrade sur l'épaule avant de m'encourager à rester fort. Je lui retournai la pareille et repris mon chemin vers ma chambre. Son attitude envers moi avait toujours été pleine de respect et d'admiration, mais jamais je n'avais été autant témoin de son inquiétude pour moi. Cela me surprenait à chaque fois. Une fois rendu devant ma porte, je toquai fermement et déverrouillai. Je refermai derrière moi et verrouillai instinctivement puis me tournai vers le lit. Le voir vide me surpris. Ces derniers temps, Lux dormait plus longtemps puisque sa guérison demandait beaucoup d'énergie, de mana. Elle était bien plus fatiguée rapidement. J'inspectai d'un rapide coup d'œil toute la pièce en fronçant les sourcils. Je fis quelques pas et appelai son nom. Pas de réponse. Je me dirigeai ensuite vers la salle de bains et l'ouvrit brusquement. Vide. Commençant un peu à m'énerver, je me rendis d'un pas ferme vers la cuisine et la trouvai également vide. Seulement, un bout de papier traînait sur la table du salon, juste à côté d'un encrier et d'une plume.
Partie prendre l'air
-Lux
Je soupirai, à moitié soulagé. Au moins, elle ne s'était pas faite enlevée… encore. Je décidai donc de fourrer sa lettre dans mon petit sac et enfilai mon armure. M'étant habitué à ce que ce soit Lux qui mettait mon armure en place, j'avais perdu un peu l'habitude de le faire seul. La remettre me prit un peu plus de temps qu'avant. Je quittais donc à nouveau ma demeure et me dis qu'elle était fort probablement au petit étang non loin de la ville. Si ma mémoire était bonne, elle m'avait raconté que lors de ses missions d'espionnage à Noxus, elle aimait s'y cacher, puisque la vue était magnifique et l'ambiance la rendait calme et sereine. C'était un peu son havre de paix lors de ses missions. Je décrochai ma hache de mon dos et la tenait fermement. Cela me confirma que mes blessures au bras étaient presque guérites, ce qui me ravit.
Je dus traverser la ville afin de me rendre vers la cachette. La ville semblait bien, les gens étaient de bonne humeur, il faisait beau, le soleil effleurait ma peau et la réchauffait tendrement. Une belle journée qui n'était pas refusée. Avec tous les derniers événements, je ne disais pas non à des rayons de soleils réconfortants. Contrairement à la demacienne, Sett ne resta pas plus longtemps qu'il fallait à Noxus. Supposément que ce « trou à rats lui rappelait trop son père ». Cela faisait à peine cinq jours qu'il était parti et personne ne semblait s'ennuyer de lui. Au final, il n'était pas si pénible que cela, il était tolérable. Au moins, il avait apporté quelque chose de bien à Noxus.
Au bout d'une dizaine de minutes sur un sentier de terre qui nous séparait de la ville, je perçu au loin le petit étang d'eau. Il n'était pas très grand, mais il était charmant. Un grand arbre dont le nom m'échappais s'était enraciné près de la source d'eau il y avait de cela des années. Il était désormais gigantesque et flanqué de plusieurs rochers qui entouraient l'étendue d'eau. À cette saison, il y avait plusieurs fleurs de toutes les couleurs qui se pouvaient qui s'épanouissaient tout autour de l'étang, donnant à l'espace ses couleurs vives et heureuses. Plus je regardais cet endroit tout droit sorti d'un conte de fée, plus je comprenais pourquoi Lux aimait y passer du temps. Tout en lui transpirait la sérénité et le calme, rien avoir avec Noxus. Si j'avais vu cet étang dans un livre, j'aurais juré qu'il était à Ionia tellement il me semblait doux.
J'accélérai donc le pas, ayant envie de rejoindre Lux le plus vite possible. J'entendis faiblement son rire qui brisait le silence. Suivi de celui d'une autre personne. Tendu, je me mis presque à courir. S'il y avait quelqu'un d'autre avec elle, je devais savoir qui c'était et la protéger. Je ne mis que quelques secondes de course pour réaliser que c'était avec Morgana qu'elle conversait. Les deux étaient assises l'une à côté de l'autre sur un rocher, nu pieds, laissant leurs orteils tremper dans l'eau froide de l'étang. Lux semblait radieuse, contrairement aux derniers jours qu'elle avait passé à être enfermée dans ma chambre. La voir ainsi rayonnante me fit chaud au cœur. Cette jeune femme-là avait réellement fait ressortir des émotions que je croyais enfouies à tout jamais. Je continuais donc d'avancer vers elles, jusqu'à ce qu'elles ne me virent. Le sourire de Lux se crispa devant moi et ses joues prirent une teinte de rose intéressante. Elle baissa immédiatement la tête.
-Heum, salut, me dit-elle. Tu as lu ma note?
-Oui, répondis-je, neutre.
-Salut, Général, me répondit Morgana avec un air jovial. Quel bon vent t'amène?
-Je venais m'assurer que Luxanna allait bien, l'informai-je avec sérieux. J'ai reçu une missive pour toi, ajoutai-je à l'intention de la jeune mage.
Celle-ci inclina la tête, confuse, avant de me faire signe d'approcher. D'un pas ferme, je me rendis à ses côtés et lui sorti la lettre de ma poche. Le temps que je fouillasse dedans, elle s'était levée, rapide comme sur des ressorts et avait planté un chaste baiser sur ma joue. Je la dévisageai avec confusion, puis avec hargne. J'entrouvris la bouche pour intervenir quand Lux me coupa en levant le doigt.
-Elle sait, me rassura-elle. Et puis, ça fait du bien de parler à quelqu'un de ça.
-Oh et Darius, ajouta la sorcière, tu devrais changer ta façon de la traiter et la regarder, ça se voit des milles à la ronde que tu l'as dans l'œil.
Je grondai quelque chose que moi-même je n'avais pas compris et tendis le parchemin à Lux. De ses fins doigts, elle le déroula et se mit à le lire. Avec la subtilité d'un troll dans une bibliothèque, Morgana regarda par-dessus l'épaule de Lux. Une intrusion de la sorte dans l'intimité de quelque relevait soit d'une forte liaison, soit d'un manque total de respect. Je me demandais dans quel camp elle se situait. Au fur et à mesure que la blonde lisait, un pli d'inquiétude se creusait sur son front habituellement lisse. Quelque chose n'allait pas. Forcément, cette missive était porteuse de mauvaises nouvelles. J'attendis patiemment et portai mon attention sur les deux femmes devant moi. La déception prit le dessus sur Lux alors que la compassion apparut sur le visage de Morgana. Je levai un sourcil interrogateur à l'intention de la demacienne, demandant silencieusement la signification de la lettre. Elle baissa la tête après avoir croisé mes yeux et ses lèvres se pincèrent en une mince ligne. Elle mit quelques secondes avant de parler.
-Je dois rentrer chez moi, dit-elle finalement en échappant un soupir. Apparemment, j'ai un devoir envers Sa Majesté Jarvan IV.
La demacienne se leva lentement et se tourna brièvement vers son amie. Elle lui offrit un sourire en coin sincère et lui tendit la main. Morgana prit la main qu'on lui tendit sans hésiter et se leva aussi. Au passage, cette dernière empoigna une fleur bleue et la planta derrière l'oreille de Lux, entremêlée dans ses douces mèches blondes. Les deux femmes se sourirent et se serrèrent dans une forte étreinte.
-Ce n'est qu'un au revoir, blondinette, lança Morgana en se voulant rassurante.
Elle caressa le dos de Lux en disant ses mots puis la libérai de ses bras. La demacienne hocha la tête silencieusement en gardant son sublime sourire avant de revenir vers moi. Elle prit mon bras et tournai la tête une dernière fois vers Morgana.
-Allez-y, je comptais cueillir des fleurs magiques pour une potion, nous encouragea-elle. À la prochaine, Lux!
Elle lui répondit la même chose avant de m'offrir son plus beau rougissement accompagné de son sublime sourire. Quelque chose derrière cette subite joie semblait faux. Je n'avais pas manqué son air inquiet lors de sa lecture, et je ne comptais pas la laisser partir comme cela sans interrogations. Il y avait quelque chose avec cette tendance cachottière qui me répugnais et qui me frustrais à un point tel où j'étais irrité. J'étais sensé être un confident pour elle. Je lui avais donné toute ma confiance, et je m'attendais à avoir toute la sienne. À l'intérieur, je me sentais fulminer. Cela devait être un mélange de cette jalousie subite et de cette frustration imminente par rapport à son départ.
Je la raccompagnai donc vers mes appartements, là où se trouvaient toutes ses choses. Nous marchions ensemble, si près l'un de l'autre, sur ce chemin ombragé à cause des nombreux arbres qui nous entouraient. Mon attention n'était que sur elle, sur son sourire sans dents qui semblait figé, gelé. Remarquant que je la reluquais, elle ralentit le pas et me dévisageai à mon tour. Lux prit un air amusé et me demanda ce qui n'allait pas.
-À toi de me le dire, répliquai-je sérieux.
-Je ne comprends pas ce que tu veux dire, s'indigna-elle, surprise.
-Ne joue pas à ça avec moi.
Piquée par ma soudaine sécheresse, elle dégagea fermement ses bras du mien et fit un pas vers l'arrière. Elle fronça les sourcils et s'apprêtait à s'objecter, mais je fus plus rapide.
-Quelque chose t'a perturbé dans cette lettre, expliquai-je avec hargne. Morgana peut le savoir, et pas moi.
-Eh bien, marmonna-elle avec indifférence, ça ne regarde que moi, cette lettre.
Elle leva les yeux au ciel et recommença à marcher, m'ignorant totalement. Incrédule, je la jaugeai de haut en bas. Cette subite attitude désinvolte me surprit et me frappa comme une gifle en pleine face. Une flamme de rage m'emporta alors. Je la rattrapai en quelque pas et empoignai son bras de ma forte main. D'un brusque mouvement, je la fis retourner vers moi. Son regard prit une teinte d'effroi et elle tenta instinctivement de se dégager de mon emprise.
-Quand ça m'impacte, ça me regarde, mademoiselle Crownguard, grondai-je.
-Lâches-moi, m'ordonna-elle, se voulant ferme.
-De quoi parlais…commençai-je en ignorant sa requête.
-Tu me fais mal! S'écria Lux.
Sans m'en rendre compte, j'avais resserré ma prise sur elle. Je ne la relâchai que lorsque je reçus un éclat de lumière en plein visage et fut pris d'une cage lumineuse, son fameux tour. Je reçus cette attaque telle une douche glacée. Aussi soudainement qu'elle était survenue, ma colère se dissipa pour se transformer en inquiétude. Je remarquai sur son bras une marque rougeâtre. Celle de ma main qui avait serré son bras un peu trop fort. Presqu'en même temps, elle porta sa paume sur l'endroit où je lui avais fait mal. Fronçant les sourcils, elle recula un peu et me lança des couteaux avec ses yeux. Je me sentis soudainement mal.
-Je… je suis désolé, je ne voulais pas… soupirai-je.
-De quel droit oses-tu me traiter comme cela? S'indigna-elle.
Je baissai la tête, honteux de lui avoir fait du mal alors que je m'étais promis de la protéger. Étais-je réellement bon pour elle, si je n'étais même pas capable de la protéger de moi-même? Je défis son sort avec force avant de faire un pas vers elle. Au moment où je me rapprochais, elle reculait. Je me baffai intérieurement. J'avais réussi à l'effrayer et la frustrer. Un vrai génie.
-Lux, je suis désolé, je suis juste inquiet, tentai-je d'expliquer.
-Et tu crois que je ne le suis pas? S'exclama la jeune demacienne. Un petit scoop, général; tu n'es pas seul là-dedans!
-Je sais, Lux, je…
-Et au cas où tu ne le saurais pas, continua-elle avec rage, j'ai perdu un enfant, moi, il n'y a même pas une semaine de cela. Et là, je reçois cette foutue lettre qui me demande de rentrer à Demacia préparer mon stupide mariage avec je ne sais quel idiot de la noblesse? Tu crois vraiment que…
Ainsi donc, c'était cela la raison de son retour. La fureur revint encore, telle une flamme sournoise. Cette fois-ci, je me contrôlais assez pour la tapir au plus profond de mon être. Elle me verbalisait toute sa souffrance. Mon devoir pour la protéger était de la laisser faire. C'était ce qu'elle avait besoin. Toute sa vie, elle avait été enfermée dans la cage de la noblesse. Elle devait être une bonne fille obéissante, et là, elle voulait se rebeller. Je la comprenais. Plus son discours continuait, plus les larmes de rage prenaient de places dans ses magnifiques yeux bleus comme le ciel. Avec une lenteur mesurée, je m'approchai d'elle, les bras un peu ouverts pour démontrer que je ne lui ferai aucun mal. Lux semblait tellement obnubilée par son évacuation d'émotions qu'elle ne réagit pas à ma tentative de me rapprocher. Ce ne fus qu'une fois dans mes bras et bien blottie contre mon torse qu'elle ne fondit en larmes. Elle était tellement tendue et venait de vivre un énorme stress. La pauvre, il ne lui fallait qu'une pause, mais la vie ne lui offrait que de la malchance enchaînée. Je la laissai donc évacuer ce qu'elle avait besoin de sortir en la gardant près de moi. Le plus délicatement du monde, je passai une main dans son dos pour la caresser et plantai un baiser sur le sommet de sa tête.
-Ça va aller, Luxanna, ça va aller, chuchotai-je.
Elle releva la tête un instant, mes yeux croisèrent les siens qui contenaient un océan de larmes.
-Comment? Me demanda-elle avec le même ton que j'avais employé.
-Nous allons trouver une façon, je te le promets.
Sur ces dernières paroles, je me mordis presque la langue tellement j'étais convaincu de lui avoir menti pour apaiser momentanément sa douleur. Comment allais-je pouvoir réparer quelque chose dans cette situation, cet amour, qui était voué à la condamnation et a la misière dès le début? Avait-il vraiment quelque chose à faire? Je cherchais moi-même une façon de me convaincre qu'il y avait quelque chose que je pouvais changer pour nous, sans succès.
