Je la regardai prendre ses choses et les mettre dans les quelques sacs qu'elle avait avec elle. Le silence régnait dans ma demeure. Aucun de nous ne voulais réellement dire quelque chose. La nuit dernière avait été une des nuits les plus étranges. Depuis sa blessure, nous n'avions eu aucun contact intime, et la veille, le désir me consumait à un point tel que je n'arrivais plus à penser. Pour une des premières fois, je ne m'étais pas laissé aller. J'avais été avec ses besoins à elle, qui était une présence réconfortante. Simplement imaginer que je pouvais lui procurer quelque chose de bien me fascinais et me donnais un quelconque espoir. Il fallait croire que je pouvais être plus qu'un cœur de pierre.
Lux s'affaira le plus rapidement et le plus silencieusement possible. Je devinais que de ranger ses effets lui était un peu douloureux. Une autre séparation. Était-ce un autre au revoir ou était-ce un adieu définitif? Adossé contre le mur près de la porte, les bras croisés, je me laissais envahir par ces pensées. S'il y avait bien quelque chose que je détestais, c'était l'incertitude. La première fois que nous nous étions éloignés, je l'avais laissée avec un souvenir d'une nuit d'amour, un nouveau désir. Cette fois-ci, je la quittais en lui ayant infligé un deuil. Une part de moi regrettais tellement de l'avoir fait venir à Noxus. Sans moi et mon intervention, Lux aurait porté notre enfant, lui aurait donné la vie… Mais d'une autre part, comment aurait-elle justifié cette grossesse. Tant de questions et si peu de réponses. Elle dut me voir perdu dans ma tête, puisqu'elle approcha sans que je ne m'en rende compte. La jeune demacienne de planta devant moi, déposa un sac à nos pieds et me prit la joue dans sa paume. Je sortis directement de ma réflexion et la transperçai de mon regard surpris. Elle cligna des yeux deux fois devant l'air soudain que je lui avais servi avant de sourire légèrement.
-Je suis prête, m'informa-elle.
Je ne dis rien et ne fis qu'hocher la tête. Je pris alors dans ma main le sac qu'elle venait de déposer devant moi et ouvrit la porte. Sa main tomba mollement de mon visage. Instinctivement, cette dernière se posa sur son entaille. Je baissai alors les yeux presque aussitôt. Mon esprit me tourmentait avec les souvenirs de cette fameuse soirée contre l'enchanteresse. Je secouai la tête presque imperceptiblement et tenais la porte ouverte pour Lux. La jeune mage, son autre sac et sa bourse attachée sur elle, quitta donc mon appartement en y jetant un dernier petit regard empreint d'une émotion que je n'aurais su déceler. Elle seule en avait tellement qui m'étaient inconnues.
Nous nous dirigeâmes ensemble vers le bureau de Swain. Il tenait absolument à voir la demacienne avant son départ. Forcément pour la remercier, histoire de bien paraître, puis la maudire une fois sortie de la pièce. Au fond, je comprenais pourquoi il y tenait. Le trajet vers notre destination était bref et se fut dans un lourd silence, tous deux prisonniers de nos pensées. D'un simple coup d'œil, je pouvais déceler cette fine ride d'inquiétude se creuser sur son jeune et habituellement lisse front. Je m'intimai de me changer les idées, en vain. J'ouvris donc encore la porte pour la jeune femme et la laissai entrer en premier dans le somptueux bureau du dirigeant Noxien. Ce dernier était confortablement assis dans son fauteuil rouge, derrière son large bureau brun acajou. Une carte dessinée sur un parchemin à l'air fragile ornait la surface de bois. Son attention délaissa donc l'œuvre devant lui et se porta sur nous. Un étrange sourire se dessina sur ses lèvres et son regard sembla s'adoucir.
-Eh bien, mademoiselle Crownguard, salua le vieux mage, bon matin.
-Merci, répondit-elle en rougissant. Vous aussi.
Swain m'envoya un hochement de tête en guise de bonjour, et je lui répondis de la même manière. Il retourna alors vers la jeune femme, appuyait ses coudes sur le bureau et posai son menton sur ses mains jointes.
-Je tiens à vous remercier d'avoir coopéré avec nous, enchaîna-il. Sans votre aide, cette mission m'aurait forcément pas été une réussite.
-Le plaisir est pour moi, commenta Lux en illuminant son visage d'un sincère sourire. Demacia et Noxus ne sont que des lignes sur une carte, après tout!
Son optimisme me frappait à chaque fois. Cela ne manqua pas d'échapper à Swain, qui gloussa légèrement avant de reprendre.
-On peut le voir comme cela, évidemment. En espérant que votre séjour à Noxus a été des plus agréables, et réparateur pour votre blessure.
-Oui, merci pour tout messire Swain, le remercia-elle en inclinant la tête vers lui telle une révérence.
Mon supérieur revint vers moi et me demanda, bien évidemment, d'escorter notre invitée de Demacia vers l'écurie et de lui faire don d'une monture et de vivres. Même si c'était déjà fait, je hochai la tête silencieusement. Il nous donna alors congé en souhaitant un retour paisible à Lux. Cette dernière lui offrit une dernière fois un sourire rayonnant et fit volte-face, sortant presqu'en dansant du bureau. Sa manière de jouer la comédie devant les autres était simplement exceptionnelle, j'aurais presque pu m'y méprendre. Quand je la questionnai sur ce talent, elle me répondit en haussant les épaules:
- À force de toujours tout cacher, on finit par devenir bon à la cachette.
Cela me frustrait autant que cela m'épatait. Comme tout le reste de la matinée que nous avions passée ensemble, le reste de ce mince trajet vers l'écurie se déroula dans un lourd silence. Je ne parlais que lorsque le jeune écuyer me demanda ce que je venais faire. Je lui demandai alors de me donner la meilleure de mes montures, Yzal, une bête endurante et tenace. Je sortis alors de ma bourse une bonne quantité de pièces d'or et la lui filait, histoire de le payer pour l'entretien de mes quelques chevaux. Yzal était un étalon gris foncé, presque noir, avec une crinière noire. Il était sensiblement aussi robuste qu'Ombrage, mais il était plus rapide. C'était avec ce cheval que j'avais effectué la plupart de mes voyages. Je lui faisais confiance pour amener Lux à bon port. Au moins, j'avais Ombrage pour le remplacer, même si l'on ne remplaçait jamais réellement une bête comme Yzal.
Je pris alors ses rennes et accompagnait Lux vers les grandes portes de la cité. Nous marchâmes tous les trois, sans rien dire, pendant de longues minutes. Ce fut Lux qui rompit le silence qui nous habitait depuis un bon moment déjà.
-Je vais te manquer? S'enquit-elle soudainement avec une pointe d'hésitation dans la voix.
Je ralentis le pas et la dévisageai, incrédule. Venait-elle vraiment de me poser une telle sorte question? J'arquai un sourcil et inclinai la tête légèrement.
-Mais bien sûr, quelle question? Grognai-je. Il n'y a pas un instant où tu n'habites pas mon esprit.
-Pareil ici, s'esclaffa Lux.
Elle s'était arrêtée et croisa ses bras autour de sa taille. Elle abordait un mince sourire qui cachait derrière lui une grande tristesse. La jeune femme que j'avais devant moi rayonnait cependant de mille feux. Elle était tout simplement magnifique dans sa légère robe rouge de soie. Les manches courtes dévoilaient ses minces bras d'un teint rosé et la courte jupe donna une splendide vue sur ses longues jambes. Je regardai fixement cette demacienne, qui était pour moi presque une gamine vu notre différence d'âge, mais envers qui je m'étais épris éperdument. Un ruban de satin rouge attachait ses cheveux d'or en une douce queue de cheval. Deux mèches blondes sinuaient son visage d'ange, deux rebelles qui n'avaient pas été prises au piège par le ruban rouge. Elle était magnifique. Nous étions assez loin de la ville pour être certain que personne ne pouvait nous voir. Je soupirai et fit quelques pas vers elle. Je collai mon front au sien en me penchant légèrement vers elle. Je fermai les yeux et humai une dernière fois son parfum. Elle sentait divinement bon, la fleur fraîchement cueillie. Je sentis une de ses mains grimper lentement sur mon large torse.
-Je devrais être habitué à te dire au revoir, maugréai-je gravement. Pourtant….
-Ce ne sera jamais facile, me coupa-elle en soufflant. Mais tu te souviens, je t'avais promis d'essayer. Alors on va essayer. Coûte que coûte.
Je secouai vivement la tête, ne voulant pas croire à ce destin fâcheux qui se dessinait devant nous. Je pris ensuite fermement ce fragile visage d'ange dans mes fortes mains l'attirais au mien, sans la moindre once de douceur. J'avais besoin de sentir ses lèvres une dernière fois sur les miennes. Je ne savais pas combien de temps j'allais devoir attendre avant de les sentir à nouveau. Je ne lui laissai pas la chance de sortir de cette étreinte avant qu'elle ne fût à bout de souffle. Mes mains se baladaient sur son mince corps, avides d'elle. Les yeux clos, je mémorisai chacune de ses formes et m'imaginai la jeune demacienne dans ma tête. Il n'y avait rien de plus beau dans le monde qu'elle. Je me détachai alors de sa fine bouche et posai les yeux sur elle. Elle sembla sereine malgré la tristesse qui l'habitait. La commissure de ses lèvres se tordit en un petit sourire.
-Je t'aime, Darius, murmura-elle.
-Moi aussi, Luxanna, répliquai-je sur le même ton.
Sa main se porta une dernière fois sur ma joue, la caressa tendrement quelques secondes avant de me lâcher. Elle fit volte-face et chevaucha la monture que je lui avais donné pour son voyage. Elle tira la bribe de l'étalon pour se tourner vers moi légèrement.
-Je vais y aller, sans quoi, je ne partirai jamais, s'esclaffa la jeune mage. Au revoir, Général.
Je ne répondis rien, envahit par un paquet d'émotions qui m'étaient trop familières. Je regardais Yzal amener la femme que jamais avec lui, au loin. Je ne dis demi-tour qu'une fois qu'ils ne furent qu'un petit point au plus loin de mon champ de vision. Je rentrai donc vers la ville, en tentant le plus possible de ne pas laisser mes émotions me consumer. Bien entendu, je ne réussis pas. Je décrochai ma fidèle hache de mon dos et l'empoignai fermement. D'un pas plus ferme, je rentrai plus rapidement vers Noxus. Les idées se bousculaient dans ma tête. Plus rien n'avait de sens, maintenant. Lux avait déclenché quelque chose de nouveau en moi. Elle avait semé de l'espoir, avait fait naître quelque chose que je ne croyais pas possible. Nous étions voués à l'impossible. Je croyais au départ que je lui avais causé du tort et que j'allais réussir à l'oublier. Au final, je réalisai que mon erreur stupide me faisait horriblement mal, et je n'arrivais toujours pas à comprendre comment elle avait pu me chambouler autant. Les évènements qui venaient de se produire me hantaient et me rendaient furieux. J'avais l'impression que rien de bien n'allait nous arriver, que les autres avaient tous accès à ce bonheur qui m'était interdit.
Songer à ces injustices nourrissait ma rage intérieure. J'accélérai de plus en plus, et fut rendu presque au point où je courais. Je me rendis directement à la vieille salle d'entraînement, ne voyant que rouge. La première cible qui se présenta à moi allait goûter à mon torrent. Heureusement pour moi, personne ne se trouvait dans cette pièce. Tous étaient trop intéressés avec la nouvelle salle. Un semblant d'épouvantail qui faisait office de mannequin d'entraînement se trouvait au beau milieu de la pièce. Il faisait partie des rares qui étaient encore debout après les dures séances que nous, les soldats, leur infligeaient. Ce dernier survivant goûta à ma hache. D'habitude, les armes étaient réservées à une autre sorte de mannequin, mais je m'en contre fichais. Je ne réalisai pas la présence de personne avant un bon moment. J'étais tellement occupé à le réduire en pièce. Mes pensées allaient à l'oppression que Lux vivait à cause de cette idiotie de noblesse demacienne, à son départ, puis à cet enfant qui était mort. Je balançai violemment ma hache dans tous les sens, m'assurant que ma cible se prenait des coups dans tous les angles possibles. Une fois bien amputée, je reculai le plus vivement possible et lui lançai mon arme en poussant un grave cri de guerre, expulsant toute ma fureur.
Je me laissai alors tomber sur mes genoux en soupirant, revenant à mes esprits après ce torrent de fureur. Je fermai les yeux et pris une grande inspiration. Sans surprise, mes pensées allèrent vers Lux. Je me souvins alors que mes accès de colère l'effrayaient, et me dis que s'elle m'avait vu dans cet état, elle aurait été terrifiée. J'expirai profondément en me relevant, m'appuyant sur un genou. Une fois que j'ouvris les yeux, je vis ma hache flotter dans les airs, prise dans une sorte de cage violette. Je me demandais justement pourquoi je n'avais pas entendu de bruit quand je l'avais lancée. Je tournai les talons vers la porte d'entrée de la salle d'entraînement. Je vis alors Morgana, un air interrogatif sur le visage, un doigt en l'air entouré d'énergie violette.
-Ça va aller, général? Me lança-elle en défaisant son sort.
Je me dirigeai alors vers ma hache et la sentis me tomber dans les mains.
-Je n'en sais rien, soupirai-je. Je n'en sais strictement rien.
Sans rien rajouter, je donnai un lourd coup de pied aux restes de mannequins que j'avais détruit et sorti de la pièce, en fonçant presque dans l'épaule de la sorcière. Je me demandais vraiment comment j'allais passer à travers cette épreuve. Une fois dehors, je pris une autre grande inspiration et fermai les yeux. Il fallait que je trouve une solution, il le fallait.
