Ce chapitre a été écrit sur le thème « Ensemble » dans le cadre de la 109ème nuit du Forum Francophone (FoF) : un texte par heure sur un thème donné. Pour en savoir plus, vous pouvez m'envoyer un MP.

Contexte : Connor est devenu déviant et infiltre la tour Cyberlife dans « Bataille pour Detroit ». Hank est pris en otage.

Je me suis maudite d'avoir voulu réécrire toute la scène en une heure. A nouveau, j'ai un peu débordé. Il y a pas mal d'ellipses dans le dialogue tiré du jeu; j'espère que ça se tient quand même. On notera que j'avais un truc avec les tours ce soir-là... XD


L'ascenseur atteignit enfin le niveau -49; l'entrepôt de Cyberlife, les entrailles de cette tour de verre et d'acier qui semblait vouloir défier le ciel. Un édifice à leur image, se surprit à penser Connor. La déviance avait semé en lui les graines de la rancœur. L'androïde apposa sa main gauche sur le panneau de contrôle pour bloquer la traction de l'élévateur, indifférent aux gerbes de sang qui maculaient le dispositif. Il fit preuve du même détachement lorsqu'il enjamba un des deux gardes gisant à terre pour sortir de la cabine.

Des centaines d'androïdes dernier cri attendaient là leur activation, parqués en rangs serrés dans leur tenue blanche. Baigné dans une lumière artificielle, l'entrepôt avait des allures de musée sordide qu'on aurait agencé avec une obsession pour la symétrie. Entre autres. Le silence enveloppait l'endroit comme une chape de plomb. Connor réalisa, quand bien même il eût encore du mal à l'admettre, qu'il était l'unique forme de vie au milieu de tous ces mannequins inanimés.

Il réalisa surtout à quel point c'était angoissant et, comme pour échapper à cette ambiance oppressante, il se hâta de saisir un bras pour activer l'unité à laquelle il appartenait. Il lui fallait accomplir sa mission. Sa propre main se découvrit de sa peau synthétique, et le transfert d'instructions débuta.

« Hé, oh, oh ! Doucement, tas de ferraille de merde ! »

Ce fut comme si sa mécanique avait agi de façon autonome. Connor se figea avant même que ses capteurs sensoriels n'eurent fini de traiter l'information. Il éprouva la même sidération qui l'avait frappé lorsque le déviant de la tour Stratford lui avait arraché sa pompe de régulation. Une analyse succincte lui assura que tous ses biocomposants étaient en place. Pour l'instant.

Il lui fallut quelques centièmes de seconde supplémentaires pour évaluer la situation. La voix qui venait de s'élever était celle du lieutenant Anderson. Il était tenu en joue par un RK800. Un autre Connor. Même faciès. Même uniforme.

« La vie de cet homme est entre tes mains. Tu vas devoir décider de ce qui compte le plus ! »

Même voix.

Il fallait gagner du temps.

« Avant, j'étais comme toi... » avança Connor. Il se heurta purement et simplement à la raillerie de son double. « C'est très émouvant, Connor... » Il dut se rendre à l'évidence que ses compétences de négociateur ne lui seraient d'aucune utilité face à… lui-même.

« Je suis désolé, Hank ! Vous n'auriez pas dû vous mêler de tout ça !

- Fais pas attention à moi. Fais ce que tu as à faire ! »

L'autre Connor s'impatienta et braqua de plus belle son arme sur la tempe de l'officier de police.

« Assez discuté ! Il est temps de choisir qui tu es. »

Connor était acculé. Evidemment, il allait se rendre. Evidemment. Ce ne serait pas la première fois qu'il compromettrait sa mission pour sauver son irascible partenaire. Probablement pas la dernière, non plus.

« D'accord, d'accord ! Tu as gagné... »

Il relâcha sa prise sur le bras de l'AP700. Il recula, lentement, puis, ce qui ne ressemblait à aucun algorithme connu le poussa à fondre sur le second RK800. L'énergie qui l'habitait aurait pu être qualifiée de ce les humains nommaient instinct. Ils s'échangèrent un nombre de coups dont il perdit rapidement le compte. L'autre le plaqua au sol et…

« Attendez ! » rugit Anderson. Le revolver se retrouvait cette fois pointé sur les deux androïdes.

Connor avait été programmé pour anticiper les réactions des déviants. Celles des humains lui paraissaient encore si complexes.

« Et si vous nous posiez une question ? » proposa-t-il finalement.

Étonnamment, le lieutenant adhéra à sa suggestion. La copie s'empressa de répondre à la première question concernant leur rencontre. Connor demeura interdit. Il a téléchargé ma mémoire, comprit-il avec effroi.

Toutefois, c'est vers lui que Hank finit par se tourner.

« Mon fils. C'est quoi, son nom ? »

Connor sut qu'il allait devoir mettre en œuvre tous les processus diplomatiques dont Cyberlife l'avait affublé. Pourtant, quand il prononça le nom de Cole, c'était comme si l'information avait shunté toutes ses lignes de code. Comme si elle émanait d'autre part.

Son attention resta rivée sur son partenaire, guettant le moindre signe de contraction musculaire. Le RK800 balbutia quelque chose à côté de lui. Il n'eut pas le temps de dire grand-chose, à vrai dire. La détonation l'interrompit aussi sec.

Sa LED de traitement vira au jaune à l'instant où il posa les yeux sur le corps désarticulé du second Connor, son visage perforé d'une balle en son exact milieu. Le lieutenant Anderson avait de bons restes. Le silence retomba. Connor n'arrivait pas à détacher son regard de ce frère jumeau dont on venait d'abréger l'existence.

« Euh, désolé… La vision doit être… quelque peu dérangeante. J'imagine. » marmonna Hank. Il se grattait nerveusement la nuque.

Son logiciel se stabilisa. Quelque chose d'autre l'envahit subitement.

« Hank, je… Je suis content que vous soyez là. Avec moi. »

Le visage du quinquagénaire se décomposa. Son regard bleu glace se dirigea une fraction de seconde vers le RK800 étendu au sol. Pensait-il s'être trompé de Connor, finalement ? L'œillade serait passée inaperçue auprès de ses pairs humains, mais impossible pour l'androïde de faire abstraction d'un tel détail. Chaque seconde qu'ils avaient passée ensemble lui avait permis d'affiner la compréhension de son binôme. Celui-ci reprit la parole comme si de rien n'était :

« Dis-moi, Connor. T'as réussi à infiltrer ce nid de serpents sans te faire repérer, mais comment tu comptes en faire sortir une putain d'armée ?

- C'est pourtant évident, lieutenant. »

La déviance, ou la confiance mutuelle qu'il entretenait avec Hank – sans doute un peu des deux – le poussait à croire que rien, plus rien, n'allait l'arrêter.

« Par la porte. » conclut-il avec un clin d'œil dissident. Le lieutenant ne put réprimer un rire, mi-outré, mi-affectueux. Il ne s'était pas trompé de Connor, en définitif.

L'androïde entreprit alors d'achever ce qu'il avait commencé. Un afflux de thirium supérieur à la moyenne se répandit dans ses circuits, tandis que les AP700 s'animaient les uns après les autres.

Réveille-toi. Réveille-toi. Réveille-toi. Réveille-toi. Réveille-toi. Réveille-toi. Réveille-toi. Réveille-toi. Réveille-toi. Réveille-toi.

Peut-être que c'était ça, se sentir vivant.

[MISSION ACCOMPLIE]