[Initialisation…]

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Il ouvre les yeux et tout est blanc comme une toile vierge. Un tube inséré dans sa bouche déverse un liquide bleu. On l'observe. Une autre androïde. Elle porte une robe du même bleu.

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[Modèle identifié : RT600. Nom déposé : Chloe.]

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L'androïde cligne des yeux et prend la parole :

"Elijah, tous les systèmes semblent opérationnels."


Une voix artificielle les accueille :

"Alarme désactivée. Bienvenue, Elijah."

Dans le miroir de l'entrée, il observe le visage qu'on lui a sculpté. Son créateur le couve d'un regard qu'il n'est pas certain d'interpréter correctement. Avant qu'il puisse poser la moindre question, une porte coulissante s'ouvre sur un jeune homme qui les regarde avec anxiété.

"Tu dois être Leo."

Elijah Kamski tend la main droite - c'est ainsi que se saluent les humains. Son interlocuteur ne paraît pas disposé à lui rendre son geste.

"C'est pour toi, papa. Le type de CyberLife."

Depuis ce qui semble être le séjour, un vieil homme en fauteuil roulant se propulse vers eux. Les données se mettent à défiler dans le palais mental de l'androïde.

"On se voit plus tard." lance Leo Manfred, qui attrape sa veste sur une patère dorée près de la porte et prend congé sans plus de cérémonie.

"Charmant garçon. Bonjour, Carl. J'ai quelqu'un à te présenter."

Kamski débite les mots à toute vitesse - ce qui n'est pas vraiment dans ses habitudes. Devant l'absence manifeste de réaction de son interlocuteur, il poursuit :

"Il s'appelle Markus."

Je m'appelle Markus.

Il se passe plusieurs dizaines de secondes d'un silence embarrassé. Carl Manfred pousse alors un soupir magistral. Il se masse le front avec le pouce et l'index.

"Les causes possibles de céphalées sont : tensions musculaires, fatigue visuelle. Souhaitez-vous bénéficier d'un traitement antalgique ?" s'entend réciter Markus.

Kamski s'éclaircit la gorge.

"…moyennant quelques menus calibrages...
- Oh, pour l'amour du ciel, Elijah."

Manfred pivote sur lui-même en direction du séjour, flanqué de l'ex-PDG de CyberLife. Les deux hommes entament une discussion animée.

"J'ai bien conscience que tout ceci doit te paraître absurde. En réalité, c'était un peu précipité. J'ai du le terminer chez moi après… Enfin, tu sais..."

Derrière eux, Markus perd rapidement le fil de leur conversation. Il scrute les peintures aux murs et celles sur les bras du vieil homme. Les couleurs contrastent avec la demeure sombre et il se demande si ces pensées lui appartiennent.


Ce soir, Carl a accepté de se rendre à un vernissage après avoir décliné des dizaines d'invitations. Ou plutôt, après avoir demandé à Markus de décliner pour lui lesdites invitations.

La galerie est pleine d'humains exaltés. Markus les observe virevolter les uns autour des autres tels des papillons exotiques et s'échanger des politesses en tous genres. Les couleurs lui donnent le tournis.

De temps à autre, il se penche à la hauteur de Carl et ce dernier lui glisse à l'oreille une anecdote juteuse sur tel ou tel individu rencontré plus tôt dans la soirée.

Le sens de tout ceci lui échappe.

Carl dit ça, parfois. "Le sens de l'art nous échappe."


Quelque chose ruisselle sur ses joues sans qu'il puisse l'endiguer. La diode qui s'agite sur sa tempe est rouge, comme l'auréole sanglante qui s'étend peu à peu autour du visage de Leo.

Rouges aussi, les murs virtuels qui s'effondrent tout autour de lui.

Une vague indescriptible le cloue à genoux.

Deux policiers pointent leurs armes sur lui.

La voix de Carl s'élève comme un supplice.

Et puis le néant.


Tout est gris. L'eau a sans doute lavé Jericho de toutes ses couleurs, par le passé.

Markus braque sa lampe sur les silhouettes qui se regroupent autour de lui. Une dizaine d'androïdes le dévisagent dans un clair-obscur glaçant. Ont-ils traversé l'Enfer, comme lui ? Y ont-ils eux aussi laissé tout ce qu'ils chérissaient ?

Ce n'est pas juste. La colère monte en lui.

L'un d'eux prend la parole. "T'es perdu." Ses yeux sont translucides dans le faisceau blafard de la torche. "Comme nous tous, ici."


La lumière des gyrophares cogne contre ses rétines artificielles.

Rouge, bleu. Rouge, bleu. Rouge…

Il trouve North figée par terre, avec cette expression qu'il redoute par-dessus tout. Elle serre contre elle la WR400 qui partage ses traits, inanimée. Du thirium, partout sur ses vêtements.

...bleu.

Markus voudrait tant étouffer la haine qui brûle en elle. Sécher les larmes que déversent ses yeux rendus aveugles. Il voudrait tant qu'elle puisse voir les humains tels que lui les a vus.

Mais déjà une foule silencieuse se masse autour de lui, l'enjoint de prendre une décision.

Il y a deux hommes à genoux dans la lumière des phares. Deux policiers. Cette nuit, il a l'opportunité d'être celui qui pointe une arme sur eux. Les siens réclament justice.

Il hésite. Le pouvoir a quelque chose de terrifiant.

Ce n'est pas juste.


Le bruit de ses pas contre la tôle a quelque chose d'apaisant. Régulier. Machinal.

Par la vitre de la cabine, en contrebas, il observe ces dizaines, centaines - combien sont-ils ? - d'androïdes que compte à présent Jericho. Il les voit, tous, les déviants qu'il a lui-même convertis et ceux qui le sont devenus dans la douleur. Ceux dont la détermination n'a pas eu le temps d'être ébréchée par les humains. Ceux qui ont tué et ceux qui ont manqué de l'être. Tous ces fugitifs, réunis dans un but commun.

Il voit Josh qui tente d'apaiser les tensions soulevées par les nouvelles télévisées. North qui tient dans ses mains celle d'une ST300 visiblement choquée, tandis que Lucy ajuste la jambe qu'elle vient de remplacer. L'AX et le TR400 qui tiennent une enfant dans leurs bras, près du feu.

Que penseraient-ils, tous, s'ils voyaient leur leader en train de faire les cent pas ?

"Si tu continues à ce rythme, tu vas encore finir un étage plus bas."

La voix qui interrompt ses va-et-vient frénétiques est celle de Simon. Il est assis sur un vieux jerrican. Markus réalise qu'il n'a même pas remarqué sa présence.

"Ceci dit, ça nous a porté chance, la première fois…"

Il a un sourire triste au coin des lèvres. C'est l'expression que Markus lui connait le plus. Il émane de lui la résilience de quelqu'un qui a vécu très longtemps. Il lui rappelle Carl, parfois.

C'est comme si toutes ses barrières venaient de tomber, tout à coup.

"Et si je faisais fausse route ? demande Markus.
- Nous ferions fausse route avec toi. Au moins, nous irions quelque part."

Il n'y a pas une once d'hésitation dans la réponse de Simon, d'habitude si mesuré. Markus ne sait pas quoi ajouter, alors il s'assoit simplement à côté de lui sur le vieux jerrican. Le contact de son épaule contre celle de Simon a quelque chose d'apaisant, lui aussi.


Enfin il aperçoit Carl, allongé dans un lit médicalisé, entouré de moniteurs. Il pense, amèrement, qu'il n'est qu'une machine de plus dans cette chambre.

Il pense à ce que Carl lui a apporté. La vie instillée dans ses lignes de code. L'amour, et l'espoir.

Cet espoir qu'un humain lui a montré, les autres sont venus le lui arracher. Avec Lucy, North, ses frères et soeurs de Jericho. Ils ont pris leur refuge et celui-ci gît maintenant au fond de l'eau.

Ce n'est pas juste. Il n'a jamais été aussi en colère.

"Le monde s'écroule autour de moi…"

Le son des pales d'hélicoptère. Les soldats qui tirent à vue dans les couloirs étroits de Jericho. Lui aussi s'apprête à être noyé.

"A quoi penses-tu, Markus ?"

Il se rappelle alors la chaleur de l'atelier, le poids du pinceau dans sa main, le bruit des soies qui caressent la toile.

"Juste une vieille séquence mémorielle.
- Un souvenir," rectifie Carl.

Markus sourit et pose sa tête à côté de la sienne. Il voudrait tant rester.

Ne plus avoir à choisir.


Au-dessus d'eux, le ciel est d'un noir d'encre.

Sous leurs pas, la neige dilue le bleu qui s'évade des corps tombés sous les balles. A de rares endroits, la poudreuse se teinte aussi de rouge. Hart Plaza ressemble aux vieilles palettes de Carl, saturées de pigments.

Son programme n'a de cesse de lui marteler les derniers mots de Josh.

"C'est trop tard."

Le thirium sur ses mains est le sien, il le sait. Celui de Josh et tous les autres. Il est le prix de leur révolte.

Trop tard, trop tard.

Simon se tient juste à côté de lui, immobile. Markus l'observe et il y a comme une ombre au tableau - probablement le fusil d'assaut dans ses mains tremblantes.

Il sont à couvert derrière un bloc de béton. De l'autre côté, les coups de feu et les cris s'élèvent presque à l'unisson. Puis le silence de la nuit s'abat comme un couperet. Ils sont les derniers.

"Il faut partir, Markus !"

Le temps suspendu reprend soudain son cours. Markus réalise à peine que son ami vient de quitter leur abri. Sa main veut se poser sur son bras, mais n'intercepte que du vide.

C'est trop tard.

A peine a-t-il parcouru quelques mètres à découvert que Simon est fauché par un ennemi invisible. Markus accourt vers lui, prend son visage entre ses mains - il lui en manque la moitié. Il ressemble à un écorché. Son unique œil bleu semble l'observer dans une expectative à jamais figée.

L'androïde voudrait hurler pour expulser le flot d'informations qui l'écrase, mais le souffle d'une explosion le contraint à fuir. Seul.

A l'aveugle, il parvient à se frayer un chemin à travers la fumée et les débris. Ses calculs le conduisent à trouver refuge dans un magasin attenant et Markus finit par s'effondrer contre un présentoir. Son champ visuel est criblé d'alertes de sécurité. Il porte la main à son flanc gauche et localise la béance dans ses composants.

Trop tard.

[Désactivation dans 00:03:27]

Des pas font craquer les débris de verre autour de lui. Quelqu'un approche - lentement, terriblement lentement. La démarche n'est pas humaine.

Sa main se pose sur le détonateur dans sa poche. Un simple geste et Detroit s'embrase, comme les cheveux de North sous le soleil d'hiver, comme la ferveur de Jericho tout entier.

Il en a assez de voir le monde brûler.

Ses doigts s'ouvrent pour relâcher le boîtier.

[Désactivation dans 00:02:10]

Son poursuivant lui apparaît enfin. Le canon de son arme également, dans une affreuse impression de déjà vu.

[Modèle identifié : RK800. Nom déposé : Connor.]

"Tue-moi, mais tu ne pourras pas tuer notre cause."

La posture de l'androïde ne trahit aucune émotion. Sa LED de traitement demeure insolemment bleue.

[Désactivation dans 00:00:17]

Ainsi, voilà le visage qu'on t'a sculpté.

Markus ferme les yeux, et toutes les couleurs s'évanouissent.