CHAPITRE II : VIE DE CAMPAGNE
Ariana et Tony observaient encore la section ennemie. Elle n'était pas composée de Dæmons, ces créatures maléfiques venues du fond du ciel ne se battaient que rarement elles-mêmes. Les Dæmons envoyaient leurs légions au combat, des êtres créés dans l'unique dessein de combattre, de tuer et d'asservir. Les sections d'infanterie des légions étaient composées de trois types de créatures :
· Les reapers étaient les soldats de base. Créatures humanoïdes à la peau épaisse de couleur grise foncée, leurs bras se terminaient par des serres à trois griffes dont ils se servaient au corps-à-corps et générant des éclairs pour le combat à distance.
· Les breakers étaient moins nombreux, seulement un ou deux par groupe. Ils ressemblaient beaucoup aux reapers, signe qu'ils ont été créés sur la même base génétique. Seulement, ils étaient trois fois plus grands et possédaient une puissance à même de briser les fortifications, que ça soit au corps-à-corps ou à distance.
· Les masters assuraient la coordination des troupes au contact. Une section se composait de trois groupes. Il y avait un master par groupe plus un dirigeant la section. Les masters étaient assez durs à tuer du fait qu'ils se maintenaient protégés derrière un bouclier.
Au total, une section se composait d'une vingtaine d'ennemis articulée en trois groupes.
La section adverse était visiblement en attente d'ordre venant de plus haut. Ils s'étaient mis en protection à trois cent soixante degrés autour du platoon-master[1]. Tony avait fait la remarque au début de la guerre que les Dæmons étaient une espèce évoluée militairement. Le comportement de leurs légions ressemblait à ceux des unités militaires humaines.
« Qu'est-ce que tu veux faire ? questionna Kat en s'approchant.
-Ils sont bien regroupés, dit Tony. Vu la configuration du terrain, ils y étaient obligés. Mais ça va nous donner un avantage. On va pouvoir en éliminer une bonne partie d'un coup. Ensuite, faudra s'occuper des survivants. Toi et Nayu ici, attendez le signal. Ariana et moi, on attaque depuis le flanc gauche, il y a une petite butte qui va nous donner un petit surplomb sur eux.
-Quel est le signal ?
-Vous le reconnaitrez. On reste discret jusque-là. Ariana, on y va. »
Tony et Ariana repartirent en arrière, s'éloignant de la section démoniaque. Ainsi, ils purent se mettre hors de vue pour pouvoir se déplacer sans problème. Ils contournèrent l'unité ennemie et s'en rapprochèrent par le flanc comme prévue. Ils finirent les derniers mètres de leur approche en rampant, ne pouvant utiliser leur magie pour se dissimuler, les masters sentant les flux magiques quand ceux-ci sont sollicités.
« On fait quoi maintenant ? demanda Ariana.
-Des sorts explosifs, répondit-il. On en balance le maximum en visant les groupes les plus denses pour le plus d'efficacité. Je commence en visant le flanc droit de l'autre côté. Toi, tu pars de la gauche. On va vers le centre en ratissant. Kat et Nayu vont nous suivre et se mettre à tirer aussi. Tu es prête ? »
Ariana sortit ses deux baguettes. L'une d'elle était en bois, c'était sa vieille baguette, elle l'avait depuis ses onze ans. L'autre était de cristal, cadeau des Anges, le genre d'artefact dont ils équipaient les sorciers lorsqu'ils les ont créés plusieurs millénaires auparavant.
Ariana souffla profondément et hocha la tête à l'attention de son partenaire. Ce dernier avait également sorti ses baguettes. Il compta jusqu'à trois et les deux sorciers surgirent pour arroser la section de sorts explosifs. Des gravats et de la poussière s'élevèrent dans le fracas des déflagrations. Sur leur droite, Nayu et Kat se mirent également à attaquer, la japonaise lançant des shikis[2] et la grecque tirant à l'aide d'un fusil d'assaut équipé d'un lance-grenade en dessous de canon.
Au bout de quelques secondes, les survivants de la section organisèrent leur contre-attaque. Tony rangea une de ses baguettes et s'équipa de son épée chinoise. Ariana fit de même en sortant son pistolet et Nayu dégaina un katana à la lame effilée. Seule Kat resta en retrait en assurant des tirs précis alors que ses partenaires allaient au contact.
Le sabre de Nayu sifflait comme le vent et filait d'un adversaire à l'autre. Elle fit une attaque d'estoc qui transperça un reaper et sans dégager son arme, elle jeta un shiki sur un autre qui explosa à son contact. Elle fit pivoter sa lame dans la plaie et la dégagea par un ample mouvement vers le haut qui ouvrit le reaper jusqu'à l'épaule. Immédiatement, elle chercha une nouvelle victime.
Ariana resta à distance, éliminant les monstres par des tirs de pistolet ou des maléfices. Un reaper lui lança une volée d'éclairs. Elle les dévia vers le haut grâce à un bouclier informulé levé par réflexe. Elle tira en dessous son sortilège de deux coups de feu qui frappèrent l'agresseur aux chevilles, le faisant tomber au sol. Une troisième balle lui transperça le crâne. Ariana n'eut pas le temps de se retourner qu'un breaker l'attaqua par derrière. Elle eut à peine le temps de se jeter en avant ce qui limita les dégâts, mais les griffes acérées du molosse lui déchirèrent sa tenue de combat et entamèrent ses chairs. Elle resta au sol, se retourna sur le dos pour faire face à l'ennemi et brandit sa baguette.
« Avada Kedavra ! »
L'éclair vert fusa vers le breaker mais le ripa sur le cuir épais de son épaule. Elle se souvenait de ce que leur avaient dit les Anges : il faut viser la tête ou la poitrine. Elle réitéra son maléfice de mort, visant l'énorme masse, sa baguette tremblante. Le breaker s'arrêta et tomba lourdement à terre.
Ariana se redressait à peine, grimaçant de douleur, qu'un autre breaker arriva par sa droite. Il leva haut son énorme patte fourchue pour l'abattre sur la jeune femme. Ariana commençait à lever son artefact quand le monstre poussa un gémissement rauque. Une épée venait de lui traverser la gorge de part en part. Un mouvement circulaire de la lame le décapita pour l'achever. Le lourd cadavre s'effondra, Tony accroché à ses épaules, tenant son épée ensanglantée.
Tony s'assura que le combat était terminé. Plus loin, Kat et Nayu achevaient quelques ennemis blessés. D'un coup de baguette il nettoya son épée avant de la réduire et de la ranger. Il vint aider Ariana, lui disant de rester assise. Il examina les plaies et les nettoya.
« Je peux t'arranger ça mais je préfère que ça soit bien fait, dit-il. On retourne à Ascraeus. Ce n'est pas trop grave heureusement.
-J'ai été idiote, dit-elle. J'aurai dû le voir venir.
-On voit difficilement derrière soi. Ne sois pas trop dure ou trop exigeante avec toi. Tu t'es bien battue. Tu as encore beaucoup à apprendre mais tu es déjà forte.
-RAS de notre côté, annonça Kat en s'approchant, le canon de son arme fumant encore.
-OK, on rentre, préviens le QG. »
Un aéronef de transport léger escorté par un autre de combat vint les chercher. Le vol de retour s'effectua rapidement et à basse altitude, suivant le vallonnement du terrain. Ils arrivèrent en zone sûre à Ascraeus. Immédiatement, Ariana fut prise en charge par une équipe médicale. Un médicomage mit quelques secondes à peine à refermer les entailles sans laisser la moindre cicatrice.
Après cela, l'équipe retourna dans le cantonnement qui lui avait été allouée. Le logement était spartiate, les couchettes étaient accrochées aux parois et un simple casier par personne permettait de ranger les affaires personnelles. Une salle des lavabos se trouvaient non loin, de même qu'une salle de douche comportant des box individuels. Ces pièces étaient communes à tout le couloir. Ariana découvrit rapidement ce que signifiait vivre en communauté. Les douches étant communes, l'intimité seulement gardée par les box, il ne fallut pas longtemps pour qu'elle tombe nez à nez avec d'autres combattants. Cela n'aurait pas été important à ses yeux s'ils avaient été habillés. Mais alors que les box permettaient aisément de se changer à l'abri des regards, certains le faisaient en dehors. Ariana rougit la première fois qu'elle se retrouva à quelques centimètres d'un homme nu qui sortait de la douche le corps encore ruisselant d'eau. Ce dernier n'était visiblement pas gêné par la situation.
Plus tard, Ariana apprit par Tony et Kat que cela faisait longtemps que les militaires moldus martiens étaient habitués à se croiser ainsi aux douches. L'origine remontait aux Guerres Coloniales lorsque l'exiguïté des locaux qu'utilisaient les forces indépendantistes ne leur permettait pas de garantir de séparation entre les combattants hommes et femmes. Depuis, malgré l'utilisation de box, l'habitude est devenue presque une tradition. Malgré cette explication, Ariana ne put s'empêcher d'être un peu choquée lorsque, se rendant de nuit aux toilettes, elle perçut des gémissements jouissifs venant des douches. Enfin, lorsqu'elle retourna dans son lit, elle s'estima plutôt envieuse et eut du mal à s'endormir.
Les repas se prenaient également en commun. Les cuisiniers essayaient d'améliorer l'ordinaire comme ils le pouvaient, mais les repas étaient à base de rations militaires réglementaires. Aucun vaisseau de ravitaillement n'était prévu en provenance de la Terre. Pour cela, l'ensemble des combattants martiens attendaient avec impatience la décision de l'ONS sur Terre pour avoir un second souffle sur cette guerre.
Tony était allé faire son rapport sur l'attaque. Pendant ce temps, les trois femmes se rendirent à la douche. Nayu et Kat s'y rendirent simplement entourées d'une serviette cachant l'essentiel. Ariana, plus prude, avait récupéré un short et un tee-shirt de sport pour y faire le déplacement. Elle trouvait ça plus prudent également, ayant déjà vu des serviettes se dénouer sur le chemin menant aux douches.
Zoé également se contentait d'une serviette quand elle allait se laver. Par contre, Ariana ne comprenait pas pourquoi elle se cachait ainsi pour s'y rendre vu qu'elle n'hésitait pas à retirer la serviette avant d'entrer dans le box, offrant son corps à la vue concupiscente des hommes présents, et même de quelques femmes. Nayu ne paraissait pas choquer par ça, mais elle lançait un regard désapprobateur aux mateurs en entrant à la suite de sa petite amie dans le box.
Lorsqu'elles quittèrent les douches, les cheveux encore dégoulinant d'eau, un homme qui se brossait les dents dans l'embrasure de la pièce des lavabos se tenait nonchalamment contre le mur. Ariana sentit son regard sur elle. Elle avait l'impression d'être passée aux rayons X. Ce n'était pas la première fois qu'elle le remarquait. Cet homme avait la fâcheuse tendance à se retrouver dans le coin lors de ces moments-là. Il était plutôt bel homme, musclé, arborant une éternelle barbe de trois jours lui donnant un air ténébreux dont il jouait visiblement. Mais quelque chose dans sa façon de la scruter lui déplaisait. Elle aurait pu mettre les choses au clair avec lui dès le début, mais inexplicablement, elle avait préféré laisser couler, se contentant de l'ignorer.
Tony fit un rapport précis des positions ennemies repérées durant leur patrouille, ainsi que de celles éliminées. Il observa durant quelques instants la carte holographique synthétisant les informations recueillies par les différents capteurs sur le terrain. Ces informations étaient passées au crible par les analystes avant de parvenir aux officiers.
Tony fit un clin d'œil à Zoé en passant près de son terminal auquel cette dernière répondit par un léger sourire amical. Le regard froid et concentré de Rowena Carter arrêta l'agent IS. Elle finit d'écouter un rapport, donna quelques directives et se tourna vers lui.
« Tu es conscient que ton travail c'est de faire du renseignement ? questionna-t-elle.
-Je croyais que notre travail était de gagné une guerre en protégeant les habitants de cette planète, voir du système, répondit-il.
-Ne te met pas en mode Alex s'il te plait. Tu sais très bien ce que je veux dire.
-Oui, tout comme toi tu sais très bien que je n'aurai jamais attaqué cette unité ennemie si je n'étais pas sûr que nous puissions l'anéantir. Je sais très bien quelle est la priorité. Je ne suis pas Alex, lui aurait certainement foncé sur bien d'autres troupes que nous avons repérées. Même si lui aussi n'aurait jamais attaqué sans être presque sûr.
-Tu dis bien : sans être presque sûr. Enfin bref, on n'a pas le temps de parler de ton défunt frère ou de ce qui aurait pu se passer, vous les avez détruits, c'est bien, ça fait toujours ça de moins.
-Tu prends ça bien aujourd'hui, remarqua Tony.
-Je me suis rendu compte que la moindre petite victoire, même juste une section ou un groupe détruit, participe au moral des troupes. C'est pour ça que je ne garde aucune action de ce genre secrète.
-Par contre, tu gardes secrète les défaites.
-J'essaie, je parviens juste à les minimiser la plupart du temps. »
Tony ressentit de la sympathie et de l'admiration pour cette femme et tout ce qu'elle avait sur les épaules. Il savait bien que jamais elle n'aurait imaginé dans ses cauchemars les plus sombres d'être mêlée à une guerre de cette ampleur. Faible femme était une expression qui était contraire à ce qu'elle était. À vrai dire, Tony se demandait souvent s'il avait ne serait-ce qu'une fois dans sa vie rencontrer une faible femme. Toutes celles dont il se souvenait étaient fortes, selon diverses définitions. Et ce n'était pas le fait d'être le seul homme de son équipe qui allait le faire changer d'avis, bien au contraire.
« Tu désirais me parler d'autre chose ? questionna-t-il.
-Effectivement, dit-elle. J'ai reçu un message du Patron, adressé à toi et moi. Personnellement, j'aurai préféré ne pas le recevoir mais je pense que je m'attendais à ce que ça arrive. Ton équipe repart sur Terre. Le Patron a besoin de vous pour une affaire importante dont il n'a pas parlé dans son message. »
Tony savait que cela signifiait que l'affaire était grave et vitale. Les canaux de communications de la DE étaient parmi les plus sécurisés qui soient. Si le Patron faisait preuve de prudence malgré ça, c'était vraiment que des vies voir le système étaient en jeu.
« Je vois, fit Tony. Je peux avoir pourquoi tu aurais préféré ne pas le recevoir ?
-Je n'ai plus le luxe de me voiler la face, répondit Rowena. Ton équipe fait un excellent boulot de renseignement, tout en faisant des coupes chirurgicales dans les rangs ennemis. Votre absence ne sera pas ce qui nous fera perdre cette guerre, mais votre présence nous donnait plus de chance de la gagner. Ce qui n'est pas négligeable.
-Désolé de te laisser en plan comme ça. Si j'avais le choix, je pense que je préfèrerai rester aussi et le battre. Mais comme tu le sais, si le Patron nous appelle, c'est qu'il y a quelque chose d'important pour lequel nous sommes nécessaires. Le Patron a une vision différente de la situation systémique.
-Oui, j'en suis consciente.
-Peut-être reviendrons-nous, conclut Tony.
-Oui, peut-être. Je m'occupe des détails de votre voyage. Il faudra peut-être quelques jours pour vous mettre en route.
-Normal, la situation n'est pas facile. En attendant, nous sommes à ta disposition pour continuer les missions de reconnaissance. »
[1] Littéralement « maitre de section », nom donné aux masters dirigeant une section. En dessous, il y a le group-master (ou « maitre de groupe ») et au-dessus le coy-master (ou « maitre de compagnie »).
[2] Artefacts de papier utilisés en magie japonaise.
