Petite introspection de Guenièvre.


Choisir et renoncer

C'est chose étrange que la seule personne au château à compatir avec son inquiétude pour Lancelot est celle qui, selon toute logique et précédents, devrait le haïr le plus. Plus étrange encore qu'il y compatisse parce qu'il la partage.

« je m'fais de la bile pour Lancelot, » il a dit à ses beaux-parents qui l'exhortait à la vengeance, et soudainement Guenièvre s'est sentie libérée d'un poids qu'elle n'avait pas réalisée qu'elle portait. Quelqu'un, enfin, comprenait ce désarroi traître, ce secret honteux, ce sang d'encre qu'elle se fait pour un homme qui l'a pourtant humiliée.

Mieux encore, ce quelqu'un est justement celui dont l'opinion importe : le Roi de Bretagne à qui personne n'osera déplaire ou voler la vengeance.

Mais aussi son époux qu'elle a fui, son époux qu'elle a déshonoré, son époux qui l'a remplacée. Son époux qui lui a rendu sa place sur le trône comme si rien ne s'était passé.

Parfois, elle se demande si tout abandonner pour l'espoir d'un amour en pleine forêt ne l'a pas fait remonter dans son estime. C'est une autre chose étrange que de penser qu'une impulsion aussi folle et intense puisse impressionner qui que ce soit quand on lui a toujours intimé d'obéir et se taire. Mais Arthur n'agit jamais comme si le laisser sur le carreau pour une chimère était la dernière des imbécilités ni la dernière des trahisons, et, après de longues délibérations avec elle-même, Guenièvre décide que ce sont ses parents qui ont tort sur toute la ligne.

Si étrange de constater que le seul allié de son cœur brisé est l'époux qui y a fait ses propres fêlures. Et encore plus de réaliser que les choses ont toujours été ainsi : Arthur la considère peu, mais il est le seul qui la considère seulement. Vers qui se tourner, sinon ? Ses parents qui la dénigrent avec bien plus de malice qui quiconque ? Son frère pour qui elle pourrait bien être une inconnue ? Sa bonniche qui est incapable de se souvenir de son nom ? Les maîtresses de son époux qui rêvent de prendre sa place ?

Lancelot, qui l'aime au point de préférer la tuer de ses mains plutôt que la perdre ?

Qu'est-elle censée faire ? Elle n'est pas prête à mourir pour un amour qu'elle n'est pas certaine de vraiment ressentir. Elle veut quelque chose d'heureux, un baume pour son cœur, pas quelque chose d'ardent qui la consumerait.

Reste Arthur. Qui parfois prend la peine de lui expliquer une des nombreuses choses qu'elle ne comprend pas. Qui répare ses gaffes. Qui lui prend la main quand elle est troublée.

Elle sait qu'il n'a pas moitié autant d'affection pour elle qu'elle n'en a pour lui. Elle sait que c'est ridicule, et bien trop triste pour s'appesantir dessus. Mais, certainement, c'est le mieux qu'elle puisse espérer.

Elle songe que, probablement, elle mériterait mieux. Un mari qui l'aime et qui ne la morigène pas autant. Un mari qui la touche, aussi. Mais, et sûrement est-ce là le cœur du problème, il mériterait probablement mieux lui-même. Une femme qui le stimule intellectuellement et qui ne fait pas autant de faux pas. Une femme qui l'attire. Ils sont juste mal assortis, parce qu'ils ne se sont pas choisis.

Sauf qu'ils se sont choisis, quelque part, des années après leur mariage. « Reine de Bretagne, si ça vous tente. » Un choix de renoncement, parce que le bonheur qu'ils avaient cherché ailleurs s'était envolé en fumée, mais Guenièvre veut croire que c'est un choix tout de même.

Un choix doux-amer pas ce qu'ils veulent, pas ce qu'ils méritent, mais le mieux qu'ils puissent espérer.