Le PsychologueChapitre 4

Erd revint vers son groupe une quinzaine de minutes plus tard, le visage légèrement assombri. Hanji, de nature curieuse, fut la première à lui demander la raison nécessitant sa présence.

- C'est le p'tit gars, répondit-il en se rasseyant à sa place.

- Eren ? Qu'est-ce qu'il a ? Demanda Petra, inquiète.

- Il s'est évanoui dans les vestiaires, en parlant à une de ses collègues, qui a prévenu le patron du bar, celui qui est venu chercher un médecin. Je l'ai examiné et là il se repose dans les vestiaires en attendant de récupérer assez pour rentrer chez lui.

Le mauvais pressentiment de Levi s'était confirmé : il y avait un autre problème avec Eren.

- Et tu sais pourquoi ? L'interrogea-t-il, l'air neutre.

- Ce n'est pas très compliqué à deviner, il s'est très vite réveillé et m'a parlé. Il manque beaucoup de sommeil et son dernier « repas » remonte à hier midi, d'après ce qu'il m'a dit. Je lui ai donné un sucre, histoire qu'il puisse se remettre un peu pour rentrer chez lui. C'est peu, mais ça suffira pour le moment.

- Hier midi ? Mais il est inconscient ! S'emporta Petra.

Levi, qui se mordait la lèvre inférieure depuis près d'une minute, prit une décision. Sous le regard de ses collègues, il se leva et demanda à Erd :

- Les vestiaires, c'est au fond, c'est ça ?

- Oui, pourquoi ? S'étonna le blondinet au catogan.

- Je vais aller le voir.

- Pourquoi faire ? Lui demanda Hanji, toujours aussi curieuse.

Levi soupira et décida de leur apprendre une chose :

- Je suis le gamin depuis la rentrée. Je l'ai eu en séance aujourd'hui. Je pense que je vais lui proposer de le ramener chez lui en voiture.

- Ses parents ne peuvent pas venir ? L'interrogea le médecin, qui ne comptait bien évidemment pas faire rentrer le lycéen à pied dans son état.

- Il en a pas.

Sur ces quatre mots à l'effet explosif, Levi se retourna et s'en alla vers le fond. Petra le regarda, jusqu'à ce qu'il disparaisse de son champ de vision et sourit légèrement. Elle connaissait Levi depuis longtemps, assez pour savoir que même s'il gardait souvent un visage neutre, il avait le cœur aussi grand que sa générosité.

{…}

Une fois arrivé dans lesdits vestiaires, Levi repéra tout de suite Eren. Allongé sur un des bancs, les yeux fermés, la tête légèrement surélevée par ce qui semblait être son sac à dos, le lycéen faisait peine à voir. Pendant un instant, Ackerman se demanda s'il était réveillé, avant de l'appeler, sans aucune douceur.

- Hé, gamin.

Le susnommé fronça les sourcils et ouvrit péniblement les yeux. Les images tanguaient, mais il arrivait à distinguer la silhouette de Levi, dont il avait eu un peu de mal à reconnaître la voix. Il était encore un peu vaseux, n'étant pas encore entièrement remis de son évanouissement. Heureusement, le sucre que lui avait donné Erd commençait à faire son effet, le revigorant légèrement. Toutefois, ce n'était pas encore ça : Eren se sentait si faible, si fatigué…

- Monsieur Ackerman… Souffla-t-il.

- Tu fais franchement peine à voir, gamin.

Eren fronça les sourcils, les yeux entrouverts, agacé par la remarque de l'adulte.

- Je sais que je suis dans un état de merde, c'est pas la peine de venir me le rappeler… Alors si vous êtes venus pour ça…

- J'suis pas venu pour ça précisément, le coupa Levi. Faut que tu rentres chez toi et que tu manges un bout pour te requinquer.

- D'ici dix minutes ça devrait aller, je rentrerai.

Même si le lycéen n'arrivait pas à articuler correctement chacun de ses mots, Levi comprenait tout. Il secoua la tête.

- Nan. Vu ton état, il te faudra bien plus que dix minutes. Bon, c'est quoi l'adresse de chez toi ?

Eren ne comprit pas pourquoi il lui demandait cela, mais lui la lui donna, n'ayant pas envie de réfléchir ni de se prendre la tête maintenant. Il vit Levi sortir son téléphone de la poche de son léger bombers bleu marine et pianoter dessus. Le psychologue, sans lever la tête de son écran, lâcha :

- Clairement, c'est impossible que tu puisses rentrer chez toi à pied, même d'ici dix minutes. Je vais te ramener en voiture.

- Non, c'est pas la peine, vous…

- C'est non négociable. Erd, le médecin qui est venu t'examiner, est d'accord avec moi, donc tu vas me faire le plaisir de la fermer et de venir avec moi.

{…}

- Hé, gamin. On est arrivés.

Eren ouvrit doucement les yeux. Épuisé, le jeune homme s'était endormi dans la voiture et ne s'était pas réveillé durant tout le trajet, qui avait duré une dizaine de minutes. Le lycéen dut se rendre à l'évidence : il n'aurait pas pu rentrer à pied. S'il avait fait cela, nul doute qu'il se serait à nouveau évanoui en chemin. Qui sait ce qui aurait pu lui arriver, en pleine nuit.

Levi descendit de la voiture et aida Eren à en sortir, l'aidant à marcher jusqu'à la porte de l'immeuble. Le lycéen sortit difficilement ses clés et son badge et débloqua la porte grâce à la reconnaissance de ce dernier par l'appareil au-dessus du digicode.

- Bon eh bien je crois que vous pouvez y aller, articula Eren en souriant légèrement.

- T'habites à quel étage ? Demanda plutôt Levi, qui soutenait toujours le lycéen.

- Le troisième.

- Je t'accompagne, t'es pas encore en état.

- Mais il y a l'ascenseur…

- Je m'en branle.

Cette affirmation était sans appel et Eren n'avait de toute façon pas la force de discuter ou d'essayer d'obtenir gain de cause. Il avait encore beaucoup de mal à marcher et ne tenait debout que parce que Levi le soutenait. Même s'il était plus petit que lui d'un peu plus d'une tête, Ackerman était musclé, cela se sentait. Il n'avait absolument aucun mal à supporter le poids d'Eren, dont le bras était passé autour des épaules de Levi, sur lesquelles il s'appuyait pleinement, tandis qu'un bras du noiraud s'était glissé autour de sa taille pour l'empêcher de dériver.

Deux minutes plus tard, Eren déverrouilla tant bien que mal la porte de son appartement et Levi l'aida à s'asseoir sur son canapé.

- T'allonge pas ou tu vas te rendormir. Hors de question que tu ailles te coucher tant que t'auras pas avalé quelque chose.

Eren réagit à peine. Son hochement de tête fut très léger, mais Levi comprit qu'il l'avait entendu. Le lycéen lutta autant qu'il le pouvait pour ne pas céder à l'envie irrépressible de se laisser happer par le sommeil. Il se fit la réflexion qu'il avait vraiment merdé, pour être faible à ce point. À ce stade, le brun ne ressentait même plus la douleur de ses blessures, à tel point qu'il les oublia. Formuler une pensée claire fut très compliqué, si bien qu'il ne pensa à rien.

Encore une fois, Eren ne s'était même pas rendu compte qu'il s'était rendormi. De légères secousses et une voix forte. Ses yeux s'ouvrirent et tombèrent sur un regard acier qu'il connaissait.

- Hé, gamin, t'endors pas tout de suite.

- Pa… Pardon, bredouilla Eren, incapable de formuler une phrase complète.

Levi lui tendit un paquet de biscuits qu'il avait ouvert au préalable.

- J'ai trouvé ça et je ne pense pas que manger un repas complet puisse t'aider ce soir, expliqua-t-il. Comme ça fait depuis hier que t'as rien bouffé, il me semble, vaut mieux y aller mollo pour le moment.

Eren hocha légèrement la tête une fois de plus et prit doucement le paquet. Ses mains tremblotantes n'échappèrent pas à Levi, qui comprit que la faiblesse physique du lycéen allait plus loin que cela. Pour que le lycéen aux yeux verts soit dans un tel état, son manque de nutriments ne devait pas remonter à la veille. C'était comme si le corps du plus jeune avait fait un burn out. Le fait qu'il n'ait pas mangé depuis la veille jouait énormément, bien sûr, mais Levi était persuadé que ce n'était pas la première fois que ça lui arrivait.

Alors qu'Eren mangeait difficilement son premier sablé, Levi s'assit sur la table basse face à lui et le regarda d'un air sérieux.

- Écoute-moi bien, morveux, je ne vais pas y aller par quatre chemins. Je vais y aller, mais d'abord, je veux mettre une chose au clair avec toi.

Les yeux un peu vitreux mais tout de même un peu plus attentif qu'avant, Eren continua de manger tout en l'écoutant. Levi avait toute son attention.

- Ce qui s'est passé ce soir, je ne veux pas que ça se reproduise. Je ne suis pas ta nounou, ni ta baby-sitter, commença Ackerman.

Eren se raidit et stoppa son activité. La boule au ventre, il détourna le regard. Pouvant à nouveau commencer à réfléchir correctement grâce au sucre et aux sablés, le lycéen prit réellement conscience de la situation dans laquelle il se trouvait, ce qui lui fit comme une claque. Le psychologue de son lycée l'avait ramené chez lui parce qu'il avait été trop faible pour rentrer seul. Un frisson de dégoût parcourut Eren, la honte le submergeant violemment. Il eut soudainement peur du regard de Levi. Était-il pathétique à ce point pour que Levi Ackerman ait décidé de le ramener en voiture alors qu'ils se connaissaient à peine.

Eren baissa la tête et bredouilla :

- Ex… Excusez-moi…

- Eren.

Surpris, le susnommé releva soudainement la tête, plantant ses yeux verts dans ceux, gris, de son aîné. C'était la première fois qu'il l'appelait par son prénom.

- Écoute-moi bien. Si je te dis que je ne veux pas que ça se reproduise, c'est parce je veux que tu prennes soin de toi. Je sais que ta situation n'est pas facile, même si tu ne m'as pas encore tout dit. Néanmoins, faut pas que tu te négliges de cette façon. Si tu fais ça, tu vas couler ou plutôt, tu vas te couler et risquer de ne pas te relever. Donc, prends soin de toi. Tu peux déjà commencer par te nourrir correctement.

Cette fois-ci, le ton de Levi s'était un peu adouci. Il gardait de sa fermeté, sans être trop dur, de manière à ce que le gamin comprenne, sans l'engueuler. Le voir dans cet état ne lui plaisait pas du tout et lui serrait le cœur. Une chose était sûre, il voulait l'aider, dans les limites de sa profession. Cependant, il ne pouvait pas trop s'attarder.

- Je ne fais pas exprès, vous savez…

La voix brisée du gamin sortit efficacement Levi de ses pensées. D'un regard, il lui demanda silencieusement d'expliciter. Eren répondit avec une innocence palpable :

- Je… J'oublie, juste. J'y pense pas vraiment en ce moment…

Levi fronça les sourcils, confus. Il ne comprenait pas bien. Le problème, c'est que le lycéen face à lui puait la sincérité. Il n'essayait pas de bluffer, se chercher une excuse ou bien se donner un genre. Non, Eren disait juste ce qu'il pensait.

- Et au bout d'un moment tu ne remarques pas que t'as faim ? Lui demanda-t-il, d'un ton un peu brusque.

Eren hocha négativement la tête et Levi soupira. Le cas du gamin promettait d'être compliqué. Eren Jaeger était paradoxal, quand il y repensait. Il était clair qu'il voulait s'en sortir, aller mieux et que sa situation ne lui allait pas. Il ne le disait pas, mais Levi voyait bien que le lycéen ne voulait pas sombrer. À côté de cela, il se résignait à faire quelque chose qui allait contre sa volonté et ne faisait pas attention à ses besoins. Il allait vers une autodestruction certaine.

- Eh ben maintenant, faut que t'y penses. Mets-toi des alarmes, quelque chose. Il faut que tu fasses attention à toi, que tu prennes un minimum soin de toi.

{…}

Tout en conduisant, Levi passa une main dans ses cheveux. Son expression avait grandement perdu de sa neutralité. En ce soir de fin octobre, le regard d'Ackerman eut l'air plus bleu que gris, tout en gardant ce petit côté acier. Au volant de sa petite voiture bleu foncé, il conduisait, un air soucieux collé au visage. Alors qu'il le connaissait à peine, le gamin le préoccupait déjà beaucoup. Le noiraud se mordit la lèvre inférieure. Contrairement aux apparences, il était loin d'être insensible et le cas d'Eren le touchait particulière. Il ne fallait pas non plus oublier qu'il y avait encore des zones d'ombres dans son histoire et c'était un paramètre à prendre en compte.

D'ordinaire, Levi évitait de penser à ses patients en dehors de ses horaires de travail. Néanmoins, le visage détruit du gamin avait bien du mal à sortir de son esprit. D'abord ces deux séances étranges où le lycéen lui disait parfois les choses sous forme d'énigmes, puis son évanouissement à la fin de son service. Le pire, c'est qu'il avait remarqué à chaque fois un peu de son amaigrissement, sans faire le lien. Et puis il y avait son appartement. Sur le moment, Levi n'avait rien dit. Ses placards étaient à moitié vides, son frigo aussi. Les murs ne comportaient aucun cadre, aucune décoration. Cet appartement manquait de personnalité, de vie. Pour Levi, cela n'était absolument pas dû au hasard ou au manque de moyens, sauf pour la nourriture. Le reste, c'était autre chose. Une des conséquences de ce que lui aurait fait ce Jean ? Une blessure qui ne se serait jamais vraiment guérie et qui l'empêcherait d'avancer ? Tant de possibilités. La seule façon d'obtenir une réponse à ses questions et d'aider le gamin serait que celui-ci lui raconte tout.

L'esprit toujours perturbé, Levi décida de retourner au bar. Retrouver Erd, Petra et Hanji lui ferait du bien. Après tout, il n'avait pas terminé sa soirée et ressentait le besoin de décompresser.

Néanmoins, ses yeux verts emplis de tristesse se rappelèrent régulièrement à lui, le perturbant beaucoup.